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CHAPITRE III

Histoire de la Chapelle et de l'Image de Notre-Dame de Saint-Sang.

Nous savons peu de chose sur la modeste existence de cette chapelle, depuis le temps de Godefroi de Bouillon jusqu'à nos jours.

Cependant, placée sur le bord d'une route fréquentée, elle dut recevoir la visite de nombreux pèlerins. Ceux qui, de ce côté, affluaient en grandes troupes, se rendant de Paris et de l'intérieur de la France au célèbre sanctuaire de Notre-Dame de Boulogne, ne pouvaient passer devant la chapelle de Notre- Dame de Saint- Sang, qui bordait la route, sans y offrir à Dieu et à la très sainte Vierge une humble prière. On peut donc admettre, avant tout, que ce petit pèlerinage était as-

socié au grand pèlerinage de Boulogne, célèbre dans toute la chrétienté (1).

L'historien. Luto dont nous avons déjà parlé, nous apprend qu'outre ces pèlerinages, pour ainsi dire de circonstance, la Capelette, comme on l'appelait alors, était de plus l'objet d'un pèlerinage spécial. « Il y avoit « autrefois, dit-il, un concours de peuple qui « venoit en pèlerinage à cette chapelle, de t tous les cantons du Boulonnois, du Pays c reconquis* du Ponthieu, de L'Artoisr et de « la Flandre; mais qui a été interrompu pa* « les, guerres avec l'Espagne, quai oui dune c des siècles entiers dans nos quartiers (2), »

Avec la dévotion populaire, individuelle, qui amenait les pèlerins devant l'autel de Notre-Dame de Saint- Sang, il y avaié- aussi les pompes, processionnelle» du dimanche de la- Fête-Dieu, les solennelles supplications de» paroisse* de la ville*, db plusieui» églises

(1)) Voyez notre Histoire de Hbfre-Damei de Boulogne, gr. in- 18, 1864. (2) Mémoires cites, p. 392.

rnrales et quelquefois du chapitre lui-même, présidé par l'évêque, aux jours des Rogationp, ou dans les calamités publiques. Mais ces faits, conservés dans la mémoire des vieillards, n'ont pas été consignés dans les chroniques.

Sans doute, à cause des ravages que promène la guerre, et par suite de l'incurie des hommes^, la Capelette fut ruinée bien des fois; mais toujours elle m releva de ses ruines. On l'avait rebâtie en 1700 ; et ce que nous avons dit plus haut des peintures qui, suivant Dubuisson, en faisaient le lambris, prouve qu'on l'avait revêtue d'une certaine magnificence. D'ailleurs, les débris d'un pavanent fait do carreaux éinaillés, disposés avec art ; des pierres qui ont appartenu aux pjjeds-rdroitp d'un portail gothique ; quelques autres fragments retrouvés sous terre, d^ns les derniers travaux de reconstruction, montrent que nos ancêtres n'ont pas tenu ce lieu ss*cré dans l'abandon où nous l'avons vu.

Pendant le cours du xviu e siècle, la chapelle de Notre-Dame de Saint-Sang fut

témoin d'une intéressante cérémonie, toute pleine des souvenirs de son ancien passé.

Mgr de Partz de Pressy, évêque de Boulogne, jaloux de procurer à son église cathédrale l'honneur de posséder des reliques des saints Fuscien et Victorique, avait obtenu du Chapitre de Saint- Quentin et du Chapitre d'Amiens, quelques parcelles des ossements de ces illustres Martyrs. Comme au temps de sainte Ide et de Godefroi de Bouillon, la Capelette fat le lieu où s'arrêta le précieux fardeau qu'apportait d'Amiens le grand vicaire de Boulogne, M. de Méric de Montgazin. Le 12 septembre 1773, monseigneur de Partz de Pressy, acompagné de son vénérable Chapitre, des différents corps de ville et d'une foule immense de peuple, se rendit en procession à Notre-Dame de Saint- Sang, et de là fit transporter solennellement les reliques dans la cathédrale, où elles farent honorées par une octave de fêtes auxquelles accoururent toutes les paroisses environnantes. Favorisée par un temps magnifique, la cérémonie fat très belle et se passa, d'après

un chroniqueur de l'époque « avec beaucoup de dévotion et de vénération (1). »

Avant la Révolution française, il y avait dans la chapelle de Notre Dame de Saint- Sang, une statuette de Notre-Dame de Boulogne, représentée assise entre deux anges, dans son bateau traditionnel. Le bois dont elle est faite porte le caractère d'une antiquité respectable ; et l'on voit, principalement à la forme du bateau, que p'est une œuvre qui date au moins des premières années du xvn e siècle. Cette vénérable Image, l'un des plus anciens monuments sculptés qui nous restent du culte de Notre- Dame de Boulogne, n'a pas échappé à la profanation et à la mutilation sacrilège de

Un jour, de zélés patriotes, voulant gagner

(1) Jacques Cavillier, Mémoires mss, à la date du 12 mars 1773. Le mandement publié par Mgr de Pressy, pour cette solennité, est daté du 27 août suivant et il indique le deuxième dimanche de septembre comme devant être le jour de la cérémonie.

la faveur des forcenés qui ensanglantaiefat la France, coururent à la Capelette, dépouillèrent l'autel, foulèrent aux pieds les choses saintes, confisquèrent les ex-voto et emportèrent la statue de Notre-Dame. H n'est pas besoin de dire avec quelle joie féroce, quels rires obscènes, quels ignobles outrages, îk la traînèrent le long de la rue Royale, jusqu'au port, auprès des Caseshës, à l'endroit où se trouvait la passerelle qui traversait la Liane vers Outreau. Là, suivant le réfcit d*un témoin oculaire, après mille propos grossiers et un grand redoublement d'injures, ils la précipitèrent dans les flots de la mer, en ltd crîant avec. un insultant mépris r « Tu as tin bateau, vojrage ! » La statue vbyagfca.

Elle remontait doucement le cours de la Liane, se dirigeant vers sa chapelle.

Comme saint Pierre avait suivi le Sauveur dans sa Passion, afin de voir quel m ferait le dénouement, un pieux ouvrieir des champs, habitant le hameau d'Ostrohove, suivait les révolutionnaires et les observait à distance, pour savoir ce que deviendrait errtfce îëtrts

mains la sainte hnage. Quand il la vit flotter en paix sur le tranquille courant qui refluait vers Bréquerecque, saisi d'une inspiration soudaine, il retourna vivement sur ses pas, sans perdre de vue l'objet de sa sollicitude. Bientôt la statue, arrivée aux environs de la chapelle, se dirigea vers la rive. Transporté de joie, le digne ouvrier entre dans l'eau, s'avance au-devant de sa bien-aimée patronne, l'appelle à lui avec une confiance naïve, la reçoit pieusement sur son sein, et palpitant d'une religieuse émotion, il court la cacher au lieu le plus secret de sa demeure. La statue de Notre-Dame de Saint- Sang resta donc à Ostrohove, comme l'Arche sainte dans la maison d'Obededom, tant que dura le règne de la Terreur.

Cependant la chapelle dévastée fut laissée déserte et comme oubliée. On ne la comprit point dans la Vente des biens nationaux. Les avides proconstds dédaignèrent une proie si faible ; ou plutôt, Dieu, qui avait ses desseins, voulut qu'un sanctuaire où son Sang précieux avait reposé, ne fïtt point anéanti.

Pour que la profanation devînt complète, on en fit quelque temps un corps-de-garde ; mais, comme c'était une masure inhabitable, le poste militaire fut promptement transféré dans une maison voisine. Ainsi cet intéressant monument de l'histoire- religieuse de Boulogne tomba lentement dans une ruine complète.

Après le retour des Bourbons, lorsqu'il sembla qu'en France on allait restaurer toutes choses, l'attention se porta de nouveau sur l'oratoire délabré, dont il ne restait que les fondations et les murailles. Plusieurs habitants de Boulogne, principalement ceux du quartier de Bréquerecque,mus par des sentiments de piété, adressèrent à monseigneur l'évêque d'Arras et au préfet du Pas-de- Calais deux pétitions, à l'effet d'obtenir la permission de réédifier la chapelle de Notre- Dame de Saint- Sang. Ces pétitions, favorablement apostillées par le maire de la ville, eurent un plein succès. Monseigneur de la Tour-d'Auvergne, par une ordonnance du 23 août 1814, et M. Lachaise, préfet du Pas-

de-Calais, par un arrêté du même jour, autorisèrent la reconstruction. Un sieur Baudouin était à la tête de l'entreprise. Agissant en son propre et privé nom, il fit plusieurs quêtes à domicile et il établit un tronc à la porte de la chapelle, pour recueillir les fonds nécessaires. En peu de jours, la chapelle fut réparée et mise dans un état décent. Le sieur Baudouin y fit faire une toiture en tuiles, rétablit l'autel et le pavé, y plaça quelques ornements; et bientôt il sollicita auprès de monseigneur l'Évêque l'autorisation de la faire bénir.

Sur ces entrefaites, la fabrique de l'église de Saint-Nicolas, dans la circonscription paroissiale de laquelle se trouvait la Capelette, prit l'éveil. S'appuyant sur l'article 2 du décret du 7 thermidor an XI, d'après lequel « les biens de fabrique des églises « supprimées seront réunis à ceux des églises € conservées et dans l'arrondissement des- « quelles ils se trouvent, » le conseil de fabrique, dans sa séance du quatrième trimestre de 1814, réclama auprès de l'évêque

et dit préfêfc, la ptopï&W <teT<3f*tttoitf* dbtafc iliDfe s'était pas te^niélé jtisqfc'afotttt tfottfir n'entrerons point diatiâ le détail des» fôrmtt^ lités adrafinfetratives qui suivirent œftë ré<5lairiation. On accusa ié aient Baudouin de s'être' approprié, pour son exigence persofi^ nellë, une paHîe des offrandes àé&tèàêèê> k son oeuvre. (^ fût Une àasezr lùngtie^ àffki^ Les ouvriers n'avaient reçu que de f&ible* à^eompte ; la febrique voulait âVôitf là é&àk pelle sans être ofeligéédW p&ya* tes dettes l'administration niunieipale déclinait toute responsabilité sur les oôtiséqueûcfeis de PëÉ^ treprise, qui n'était point à sa charge A la fin, le 16 octobre 1815, Ml l'abbé BaHîaj-e&rê* doyen dé Frugfcs, accompagné dé T&l fofcfeé Délattre, vicaire' de l'église paroissiale et 3 royale de Sftmt^Joseph* <&mmistolired ô)^ ciattx, nommés par ordonnance épisfcoffciteP en date delà veille, se retirent èP N<rtt<e- Dame de Saint- Sang, acconlpagnésdô ootunaissais de police, pc^r faire l'inféntâfrë'dës' objets que la chapelle renfermait, en pendre lôëcteft et en é^laf-iGÉÉke fc-ftdifiiiiillÉK»'

^rotion 4e h Afrique de JBwt^Nicpla^.

JE^u^p^fl^r h demande de J&. Ms#i- D^lpar^u^l, «mire de JBaulogqe, M. JMUdooet, ^p^^t du Pw^dp-Çajai^ mit an terme aux ^qwHwi^ de la pww Cadette, eu la *qumettant à la jwâdjtetiffli du çwé-doyen de fomt-îïicQla£ ? par sou arrêté du $0 mars

Jj?ç>i$teârp de iNptre-Pame de Saiujt-Sajag ## alors pnhliquement ouvert au culte diyi», at op 7 célébra de temps en temps le saint- ^çrifice de fo mepp, pa^r salaire la dévotion des fidèles. Nous avons vu plus ha^t GQjffltfftf, cette r^tj^r«#>B ï && de peu de dqràe.

Jj'ancienue stetoje de Notre-Pajue de §i^it-î^ftg fle foi pp^Kt remise dan* la chapelle par celui q,oi l'avait sauvée du naufrage. Oiji s'était cq^te»i)é dieu ftire uae

(?J Registre aw arrêtés au maire de Boulogne, D2 A, n° 9 ; Registre aux copies des lettres écrites par Vadministration, D3 A, n of 25 et 26 ; et dossiers spéciaux de l'affaire, Cultes, 1815, »• 10, et tfM, bp 10 (Archives de la ville).

grossière copie, sculptée de mémoire, qu'on avait exposée sur l'autel à la vénération' des pèlerins. Mais, quand monseigneur Leuillïeux eut rétabli les pèlerinages, de vagues tumeurs circulèrent, annonçant que Notre-Dame de Boulogne de Saint-Sang n'avait pas été détruite pendant la Révolution ; qu'elle était conservée quelque part ; qu'on l'avait honorée autrefois d'un culte domestique dans une maison du hameau d'Ostrohove, et enfin que la famille qui l'avait possédée avait quitté le pays, et s'était allée fixer dans le Haut- Boulonnais.

Les informations, qui forent immédiatement prises à ce sujet, firent découvrir le nom du courageux chrétien qui avait sauvé la sainte Image. C'était un petit cultivateur qui s'appelait Claude-Marie-François Fauquemberg, dit Marant, né à Ostrohove, le 26 mars 1760 et décédé au même lieu, le 26 février 1838, à l'âge de soixante-dix-huit ans. Aussitôt que les mauvais jours avaient été passés et que, rassasiés de sang, les cruels despostes qui écrasaient la France, ne virent

plus un crime dans la prière, Fauquemberg tira Notre-Dame de Saint- Sang de sa cachette et la plaça avec respect au lieu le plus honorable de sa modeste demeure. Il avait coutume d'amener chez lui les petits enfants du hameau, et de les exhorter à prier humblement, les mains jointes, devant sa bonne Vierge. C'est ainsi que Notre-Dame de Saint- Sang ne cessa point d'être vénérée par cette famille aux mœurs patriarcales ; par les vieillards qui venaient y raviver les souvenirs de leur jeune âge ; et par les nécessiteux qui accouraient à ses pieds, pour lui demander secours et assistance. On cite notamment une dame anglaise catholique, qui résidait à Ostrohove, et qui se rendait chaque jour dans la maison de Fauquemberg, afin d'y faire sa prière auprès de la statuette miraculeuse. Elle fit au gardien de ce saint dépôt les offres les plus séduisantes, pour obtenir qu'il le lui cédât à prix d'or ; mais le digne ouvrier aurait cru commettre une lâche prévarication, s'il eût prêté une oreille favorable à une proposition de ce genre.

On savait ces détails, mais on ignorait ce qu'était devenne la famille de Fauquemberg.

Grâce aux informations prises par UL l'abbé Masset, curé de Frencq, dont la respectable mère habitait Ostrohove, on découvrit que la veuve de Fauquemberg, Marie-Jeanne Fauobois , était allée mourir d^ns cette paroisse, et que la statue de Notre-Dame de Saint- Sang était conservée à Inbersent, dans la maison de Liébert Facquez. C'était un des enfants que Marie- Jeanne Fauchai?

avait eu d'un premier mari ; car son union avec Fauquemberg avait été stérile.

A cette nouvelle, M. le curé de Saint- François de Sales se rendit à Tubersent, accompagné de quelques amis, pour s'assurer du fait et pour aviser au moyen d'obtenir la remise de la sainte Image. On leur montra, en effet, suspendue à l'âtre du foyer, comme autrefois les dieux, pénates, la statue de € Notre-Dame de Boulogne de Saint-Sang; »

et saisis d'une respectueuse vénération, les pèlerins boulonnais tombèrent à genoux, épanchant leur coeur en prières d'actions de

grâces. Comme à Ostrohove,la bonne Vierge était traitée avec honneur et visitée par les affligés. Le pieux gardien de ce précieux trésor 9e montrait incorruptible, D$a convention* de taille lui faiaaiept une loi rigoureux de m le céder à wow prix.

< Vous rempliriez d'or toute jua maison, « dirait- il, et je ne vous donnerais pas cette

* Image que mon père a sauvée des flots, et

< qu'il a gardée dans sa demeure au péril

* de ga vie, pendant la Révolution ! > Mais, quand Liébert Pacquez apprit qu'on allait re^îopetruire la chapeUe sur un plan magnifique, et que NotrerDaw fe S^intrSang y serait de nouveau honorée d'un culte solennel, il consentit, après avoir obtenu l'agrément des autre» membres de sa famille, à la remettre entre les mains de monseigneur JLieuUUeux. Il vint lui-même, lors d'un pèlerinage à Notre-Dame de Boulogne, au mois d'août 1858, annoncer à M, le cnr$ de §aiut-'.François de Sales cette détermination. Il ne l'avait prise qu'avec beaucoup de peine et après d$ lcragues incertitudes, y

ajoutant la condition qu'on lui donnerait en souvenir la statuette qui existait à Boulogne, et qui était une copie informe de l'ancienne.

Admirant les desseins de la Providence qui, au milieu du naufrage de toutes les choses saintes, avait voulu conserver l'humble Image que nos pères vénéraient dans la Capelette, monseigneur Leuillieux vit en cela un puissant encouragement pour reconstruire l'antique sanctuaire. C'était à la même époque, coïncidence remarquable! que l'autorité diocésaine se prononçait sur l'authenticité de la relique du Saint-Sang, la seule portion du trésor de la cathédrale qui eût échappé à la profanation des impies.

Le 11 novembre de la même année, jour de la fête de saint Martin, M. le curé de Saint- François de Sales fit une seconde fois le voyage de Tubersent, pour rapporter enfin à Bréquerecque, après un exil de soixantecinq années, la vénérable statuette de Notre- Dame de Saint- Sang. Toute la population du village vint, en habits de fêtes, faire cortège à la sainte Image, durant le trajet de la mai-

son de Liébert Pacquez jusqu'à l'église, au chant des litanies de la très sainte Vierge et du Magnificat. Puis, les quatre personnes qui composaient le pieux pèlerinage (1) reprirent le chemin de Boulogne, et ramenèrent avec allégresse la céleste exilée.

C'est ainsi que la statue de Notre-Dame de Saint- Sang fut rendue à sa chapelle, où elle reçoit chaque jour les hommages et les prières que les fidèles lui adressent avec confiance, et que la Mère de la divine grâce se plaît à exaucer dans les cieux.

(1) C'étaient (pourquoi tairais- je aujourd'hui leurs noms) monseigneur Leuillieux, M. Alphonse Clifford, M. Le Roy, directeur des douanes, et 'auteur de cette notice.

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