CHAPITRE III
La Relique du Saint-Sang, vénérée dans la ville de Boulogne, est-elle du Sang véritable, ou du Sang miraculeux de Notre-Seigneur Jésus- Christ?
Quoique, dans la pratique du culte, l'Église catholique n'établisse point de différence entre les reliques du sang véritable et celles du sang miraculeux de Notre- Seigneur, il n'en est pas de même du sentiment qui anime la piété des fidèles. Au point de vue liturgique, le sang qui a coulé des veines de la divine Victime sous le fouet des bourreaux, et celui qui, miraculeusement créé, est sorti des Hosties saintes, pour protester contre les outrages faits au même Dieu dans le sacrement de son amour, sont l'un et lautre des mémoriaux de la Passion du Sauveur, et on les traitera avec une égale vénération, parce
que les hommages qu'on leur rendra se rapporteront toujours en définitive à l'Auteur de notre salut. Cependant, au fond, il y a une différence. Les particules du Saint- Sang de la Passion, tout inanimées qu'elles sont aujourd'hui, ont fait partie du corps vivant de l'Homme- Dieu et ont été unies substantiellement à sa divinité. On ne peut en dire autant des autres, puisque, depuis sa résurrection, l'humanité de Jésus-Christ n'est plus susceptible d'éprouver de souffrances, et que son sang ne peut plus désormais être séparé de son corps glorieux.
Il est donc intéressant de tâcher de savoir si la relique conservée à Boulogne appartient à l'une ou à l'autre des sources du Saint- Sang. Ce serait une témérité de prétendre apporter sur cette question une certitude absolue ; mais nous espérons démontrer que, suivant les plus grandes probabilités, notre relique est une partie du sang répandu sur la croix par le Sauveur des hommes.
Le savant Collius, dans son traité sur le Saint- Sang, et monseigneur FÉvêque de
Bruges, dans l'ouvrage que nous avons déjà cité, professent l'opinion qu'il y a dans le monde très peu de reliques du sang véritable de Notre- Seigneur. A l'exception de deux ou trois, disent-ils, toutes les autres ne sont que des restes du sang miraculeux qui a coulé de certaines hosties consacrées ou de certaines statues (1). Jean d'Ypres, abbé de Saint- Bertin, mort en 1392, dit de même que l'on conserve à Fécamp et à Bruges une partie du vénérable sang de Notre- Seigneur ; mais que le reste est demeuré à Jérusalem.
« Nous n'avons point lu, dit-il, qu'il existe ailleurs, si ce n'est dans le Saint-Sacrement de l'Autel, du sang qui coula des plaies du Seigneur pendant sa Passion. » Quant au sang conservé à Béryte, à Paris, à Lillers et ailleurs, ajoute-t-il, il a été produit miracu-
(1) Monseigneur Malou, ouvrage cite, p. 41.
Voir la notice de M. l'abbé Caillaud citée cidessus. L'auteur, qui était vicaire-général de monseigneur de la Tour-d'Auvergne, s'est livré à une véritable enquête sur le sujet qui nous occupe.
leusement et n'a point coulé des membres du Sauveur (1).
L'écrivain Bertinien a ignoré l'existence de notre relique du Saint-Sang, et nous n'y voyons rien qui puisse étonner, parce que la dévotion à Notre-Dame de Boulogne absorbait à cette époque l'attention des pèlerins. Mais, puisqu'il nous en signale en Europe une, celle de Bruges, à laquelle il attribue tous les caractères de l'authenticité la plus certaine, et qu'il affirme être une partie du sang véritable de Notre- Seigneur, nous allons voir si cette relique a quelque rapport avec la nôtre. Elle existe encore de nos jours ; et, en 1850, elle a été l'objet d'une procession séculaire où se trouvèrent réunis onze archevêques et évêques, présidés par Son Eminence le cardinal archevêque de Malines.
C'était la première de ces belles manifestations religieuses qui ont éclaté sous nos yeux avec tant de magnificence, de somptuosité, de
(1) Chron. S. Bertini, Ap> Martene, Anecd.
t. III, p. 643.
- Irréligieuse grandeur et de pieuse affluence.
Les fêtes de Notre-Dame de Grâce, à Cambrai; de sainte Theudosie, à Amiens; du Saint- Sacrement du Miracle, à Douai; de Notre-Dame de la Treille, à Lille ; du bienheureux Benoît- Joseph Labre, à Arras ; de Notre-Dame de Boulogne, dans notre cité ; ont été inspirées par celles du Saint-Sang, à Bruges.
Nous ne croyons pas qu'aucune relique de ce genre ait été honorée d'une manière plus solennelle, et par conséquent jouisse d'une plus grande renommée dans l'Église. Si donc nous comparons notre relique à celle de Bruges, et si nous trouvons entre ces deux reliques quelque; rapport d'identité, ne serons-nous pas fondé à conclure de l'une ce qui est incontestablement certain de l'autre ?
Un opuscule, aussi savant que judicieux^ ayant été publié à ce sujet par monseigneur l'évêque de Bruges, nous n'avons rien de mieux à faire que d'y prendre in extenso la preuve que le docte prélat y a faite de l'authenticité de la reliquç du Saint-Sang con-
servée dans sa ville épiscopale. Cette preuve donnée, la réponse aux questions qui concernent le Saint- Sang de Boulogne sera facile. On verra que ce n'est pas un reste du sang miraculeux, mais un reste du sang véritable de Notre- Seigneur Jésus- Christ.
« L'authenticité de la relique du Saint- Sang qui repose parmi nous, dit monseigneur l'Evêque de Bruges, ne peut donner lieu à aucune contestation, depuis l'année 1148, où elle fut offerte à Thierry, comte de Flandre. A dater de cette époque, elle fat placée dans un lieu public, dans la chapelle de Saint- Basile, qui faisait partie du palais de ce prince, et confiée à la garde de nombreux chapelains, qui veillaient jour et nuit à sa conservation. Plus tard, une noble confrérie se fit gloire de l'honorer et d'en propager le culte. La relique du Saint- Sang était considérée comme le plus précieux trésor de la ville de Bruges. De nombreux pèlerins se rendaient en foule dans la chapelle où elle reposait, et l'entouraient de leurs hommages. Des évêques et des princes étrangers ve-
naient la visiter; les Souverains Pontifes accordaient des indulgences aux fidèles qui l'honoraient. La vénération publique croissait avec les faveurs célestes que les pieux pèlerins obtenaient par ce culte. La sainte Relique n'était donc jamais perdue de vue ; et tout le monde se croyait intéressé à la conserver. En pareilles circonstances, et en remontant jusqu'à l'année 1148, un doute sur l'authenticité de ce trésor est tout à fait impossible.
t A l'époque citée, en 1148, l'authenticité de la relique n'était pas moins certaine qu'elle ne l'est aujourd'hui. Le culte qu'on lui rendait à Jérusalem reposait aussi sur une tradition immémoriale. Si le moindre doute eût existé sur son authenticité, elle n'eut été digne ni du roi qui la donnait, ni du prince qui la recevait. Le patriarche de Jérusalem et les évêques de Palestine la cédaient comme un précieux trésor. Baudouin l'offrait à Thierry, comme la juste récompense des services que ce prince avait rendus à ses états. Thierry lui-même la reçut avec le plus grand respect,
et chargea un saint prélat, Léon, iabbé de Saint- Bertin, de l'apporter en Flandre. Bien ne prouve mieux la vénération générale dont on entourait alors cette relique, que la solennité avec laquelle le comte Thierry en fit faire la translation. On ne pouvait la traiter avec plus de respect.
« Voici en quels termes le chroniqueur du temps, fidèlement transcrit par Ipérius, raconte ce fait. « Alors dit-il, Théodoric, « comte de Flandre, retourna dans ses états : € mais SibiHe son épouse resta à Jérusalem « pour y servir Dieu à perpétuité. Elle était t fille de Fulcon, roi de Jérusalem, mortréc comment, et sœur de Baudouin, roi de Jé- « rusalem, alors régnant. Arrivée dans la « ville sainte, elle commença à servir les < pauvres et les infirmes dans l'hôpital des « religieuses de Saint-Jean-F Aumônier, avec c tant d'humilité qu'elle lavait de se« mains t les malades couverts de plaies et d'ulcères, c A l'instance du roi son frère et de ses amis, « elle obtint avec peine de son mari la peri mission de persévérer dans cette bonne
« œuvre jusqu'à la fin de sa vie. Le roi de « Jérusalem voulant rendre de dignes ac- « tions de grâce au comte Théodoric pour le « saint et pieux divorce auquel il avait con- « senti, le combla de grands et nombreux « présents, parmi lesquels il lui donna, du t consentement des évêques et des princes, « une grande partie du sang de Notre- « Seigneur Jésus- Christ, que le comte rapc porta en Flandre, par les mains de Léon, « notre abbé de Saint- Bertin, et qu'il déposa « à Bruges dans l'église de Saint-Basile»
c l'année 1148. Cette relique est une partie « du sang précieux qui fat recueilli par Jo* « seph d'Àrimathie et pair Nîcodème, lors- « qu'ils lavèrent le corps ensanglanté de
< Notre- Seigneur, et détachèrent le sang qui « était figé autour de ses blessures. Léon»
< notre abbé, retourna en compagnie, du t comte de Flandre, et selon l'ordre du « comte il porta constamment le précieux « fardeau du Saint- Sang suspendu à son cou, c et célébra tous les jours solennellement la « sainte Messe en sa présence, jusqu'à ce
- no -
« qu'il le déposât dans l'église de Saint- « Basile, à Bruges. »
Nous pouvons en conséquence formuler ici un argument, et dire avec monseigneur Malou : « Jamais ces honneurs publics et extraordinaires n'eussent été rendus à la relique du Saint- Sang, si la tradition de la Palestine n'eût été regardée comme incontestable. » Or, cette tradition étant solidement établie pour l'an 1148, comment ne serait-elle pas aussi certaine pour l'an 1100 ; et quelle différence peut-il y avoir entre la relique donnée au comte Thierry et celle donnée au duc Godefroi?
« Cette tradition, du reste, continue monseigneur Malou, a été confirmée par des guérisons miraculeuses, que Dieu a opérées pour justifier la confiance que les fidèles avaient placée dans la sainte Relique, et par d'autres grâces spéciales, qui ont puissamment contribué à en propager le culte. Jean d' Ypres, auteur grave et respectable, raconte dans la Chronique de Saint-Bertin, citée cidessus, que le Saint- Sang rapporté à Bruges,
resta, durant les premières années, congelé dans la fiole xle verre où il était renfermé, tous les jours de la semaine, à l'exception du vendredi où il se liquéfiait jusqu'à trois heures, moment de la passion et de la mort de Jésus- Christ. Ce prodige est attesté par une foule de témoins. Il dura, selon le P.
Dufay, depuis l'année 1148 jusqu'au mois d'avril 1309. Cependant le 29 avril 1388, quatre-vingts ans après qu'il eut cessé de passer à l'état fluide, le Saint Sang se liquéfia de nouveau en présence de Guillaume, évêque d'Ancône, questeur d'Urbain VI et suffragant de Tournai, qui consigna ce fait dans un acte public signé de sa main et muni de son sceau.
« Ce fait extraordinaire ne s'est reproduit sans doute pendant un si grand nombre dannées, par la permission de la divine Providence, que pour exciter la pieuse admiration des fidèles, et concilier à la Sainte Relique plus de vénération et de respect.
« L'Église, à qui l'Esprit- Saint enseigne et suggère toute vérité, a favorisé ce culte et
fortifié la persuasion commune, en accordant des indulgences aux fidèles qui y prenaient part Elle a donc reconnu implicitement la vérité de cette relique, et confirmé les preuves historiques que nous venons d'indiquer* 11 nous est donc permis de dire que l'authenticité de ce précieux dépôt repose sur un ensemble de preuves morales qui satisfont les esprits non prévenus, et que plusieurs faits historiques reçus comme inconstestables n'ont jamais atteint le même degré de certitude.
Nous avons pour elle une tradition respectable, une possession immémoriale, des monuments antiques, une persuasion commune qui se perd dans la nuit des temps. Ces preuves suffisent pour dire que l'authenticité de la relique est incontestable.
c D'autre part, on n'opposera jamais à ces faits et à ces raisonnements que des conjectures, des doutes, des raisons négatives, qui en matière d'histoire n'ont aucune valeur, parce qu'on peut les opposer en tout état de choses aux faits les mieux établis.
Nous défions les critiques, même les plus
b&Wles, d'allégtier contre l'authenticité de la reliqne du Saint- Sang, tth seul fait réel, un seul argument positif : on ne peut donc sans témérité la mettre en question (1). »
C'est ainsi que le docte prélat qui a illustré le siège de Bruges, et qui réunissait à l'autorité du caractère épiscopal Pérudîtion de l'historien le plus sérieux et la logique du théologien le plus instruit, a établi l'authenticité, prouvé la provenance, et déterminé la nature de la relique du Saint- Sang, qui est honorée dans son diocèse, depuis Tan 1148.
Quant au Saint- Sang de Boulogne, pour en déterminer la nature, il suffit d'en rappeler la provenance. Ne vieilt-il pas de Jérusalem, comme celui de Bruges? N'a-t-il pas été envoyé dans nôtre ville par Godeftoï de Bouillon, après que ce noble fik de nos comtes eut trouvé dans la mosquée d'Omar le vase d'or dont parle monseigneur Mislin (2) ?
Peut-on s'arrêter le moindre instant à
(1) Monseigneur Malou, ouvr. cité, chap. v, pp. 47-53.
(2) Des lieux Saints, t. II, p. 396.
croire que le grand capitaine, qui venait de conquérir le tombeau de Jésus- Christ, n'aurait envoyé à sa pieuse mère et à la basilique de sa ville natale que du Saint- Sang de Béryte ? Et comment M. l'abbé Caillaud, dans sa dissertation sur les diverses reliques de ce genre, a-t-il pu méconnaître l'autorité de notre argumentation ?
Il est très certain, et nous le savons, par une relation écrite vers 1134, que l'église de Notre-Dame a été dotée par Godefroi de Bouillon de précieuses reliques envoyées de Syrie et de Palestine. Ce fait est confirmé par une charte de 1247. Une procession immémoriale, dont l'institution doit être reportée à une époque contemporaine des événements, atteste que la relique du Saint- Sang a été reçue par le clergé boulonnais, à l'endroit où a été bâtie la Capelette commémorative. La tradition du chapitre de Boulogne, consignée dans son martyrologe en 1694, corroborée par nos historiens des deux derniers siècles, les seuls que nous ayons, est assez claire et assez formelle. Elle n'a pu
être inventée après coup, puisque le reliquaire existe encore et que la critique archéologique lui assigne au moins six cents ans de date. D'autre part, il est impossible de citer aucun texte historique, de quelque nature que ce soit, qui vienne infirmer la valeur du fait. Par conséquent, il y a lieu de recourir ici à l'un des axiomes les plus sages de la critique sacrée, et de conclure que la relique du Saint- Sang honorée à Boulogne vient de Jérusalem ; parce que la tradition d'une Église vaut toujours, tant qu'il n'y a pas de témoignage positif contraire.
Cette conclusion admise, il devient facile de résoudre la question posée en tête de ce chapitre. Voici en effet tout l'argument :
« Le Saint- Sang de Bruges est regardé comme du sang véritable de Notre- Seigneur Jésus-Christ, parce qu'il est une partie du Saint-Sang de Jérusalem : donc le Saint- Sang de Boulogne doit aussi être regardé comme du sang véritable de Notre- Seigneur Jésus- Christ, parce qu'il est aussi une partie du Saint-Sang de Jérusalem. » Les deux
causes sont identiques, et ee qui prouve la vérité de Tune, prouve par là même la vérité de l'autre.
Il nous reste à examiner quel est le culte qu'on doit rendre au Saint-Sang*