CHAPITRE IV
Du culte qui est dû au Saint-Sang.
Dans ce chapitre, nous laisserons la parole à monseigneur l'évêque de Bruges (1). * On peut, dit le pieux écrivain, honorer le précieux Sang de notre divin Maître en lui-rpiême ; on peut l'honorer aussi conirae une partie importante de l'humanité de Jésus -Christ, ou bien comme le symbole de la Rédemption ; enfin on peut Je T v,é#érer dans ses reliques.
« Le culte du Corps et du Sang de Jésus- Christ est sans contredit le plus solennel de l'Église. Il appartient au sacrifice de Ja loi nouvelle et en, constitue la, partie principal^. Lorsque le prêtre offre à Dieu le Père l'hostie sainte, pour reconnaître son souverain domaine sur les, créatures et notre né&nt, il
fl) Monseigneur Malou, onv. cite, chap. vi, pp. 53-62.
adore en même temps le Dieu Sauveur qui se place à l'état de victime sur l'autel. Aux adorations du prêtre s'unissent les adorations du peuple fidèle, qui rend à Dieu le Père, et à Dieu le Fils, l'hommage du culte suprême.
« Nous adressons aussi le culte de latrie au Corps et au Sang de Jésus- Christ dans la sainte Communion ; car personne, dit saint Augustin, n'approche de ce Corps ni de ce Sang précieux sans l'adorer. Le sang vivant du Sauveur mérite donc le culte suprême de latrie, soit qu'on le considère dans le corps glorieux de Jésus-Christ, soit qu'on le considère dans le Sacrement de nos autels.
« Le même culte lui est dû lorsqu'on l'adore comme partie principale de l'humanité du Sauveur» L'Église a ordonné que, selon la tradition des Pères, on n'adresse à Jésus-Christ, Dieu incarné, qu'un seul culte suprême, soit que l'on considère en lui la nature divine, soit que l'on considère en lui la nature humaine. Comme l'humanité du Sauveur, avec chacune de ses parties, est substantiellement, inséparablement et indivi-^
siblement unie à la nature divine, avec laquelle elle ne forme qu'une seule personne, elle participe aux attributs et partage les droits de la divinité. De cette union intime et essentielle il résulte que le corps de Notrètëeigneur Jésus- Christ est le corps de Dieu ; et que son sang est le sang de Dieu. Tout ce qui appartient à Dieu même est divin, et ne doit point être distingué de lui. Nous ne pouvons donc, sans une espèce de mensonge, séparer dans notre culte deux natures qui sont inséparablement unies en elles-mêmes.
« Le culte d'une partie principale de l'humanité du Sauveur est conforme aux principes de la foi, utile à la piété et autorisé par l'Église. Par ces hommages nous ne divisons pas l'humanité de Jésus- Christ ; mais nous portons notre attention spéciale sur l'un ou l'autre membre, qui nous rappelle d'une manière plus frappante et plus touchante les bienfaits de la miséricorde divine. C'est ainsi que l'Église a autorisé depuis des siècles le culte des cinq plaies du Sauveur, c'est-àdire des membres de son corps plus cruelle-
ment blessés pour le salut du monde ; c'sst ainsi encore qu'elle approuve et encoufag* le culte du Sacré-Cœur de Jésus* considéré comme le siège de son amour envers tes hommes, et comme le principe de ses infinies bontés. Le saint Sang qui a animé le corps tout entier de l'Homme- Dieu, et qui a été répandu dans la Passion pour la rédemption du monde, ne mérite pas moins que les cinq plaies du Sauveur et son divin Cœur, un culte spécial et affectueux.
« Le culte que nous rendons à ce Sang adorable, comme symbole de la rédemption, n'est pas moins légitime. En mille endroits de nos saints livres l'Esprit- Saint attribue à l'effusion du Sang du Sauveur le raéhat de nos péchés, et toutes les grâces du ciel. Ce précieux Sang a été préfiguré sous la loi de nature dans les holocaustes d'Abel, du temps des patriarches par le sacrifice d'Abraham, et sous l'ancien Testament par lMmmolatàô»
de l'Agneau Pascal : les prophètes ont prédit ses effusions et ses effets. Lorsque la plénitude des temps fut venue, il a «été
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répandu avec abondance, offert k Dieu le Père, et accepté par lui comme notre rançon.
Ce sang est lui-même plein de mystères ; il nous rappelle et les douleurs de l'Homme- Dieu, et son amour pour nous, et la fondation de l'Église et l'institution des Sacrements. Toute l'économie de la grâce se rattache donc au Saint- Sang ; d'où il suit qu'on ne doit point le vénérer sans s'élever naturellement aux considérations les plus salutaires, ni sans éprouver pour Jésus- Christ les sentiments d'un sincère amour.
« Enfin, on peut honorer le Saint-Sang dans ses reliques. Mais ici on se demande quel culte il faut leur adresser.
« Des écrivains respectables, De Valentia et Haag, ont pensé que la divinité reste unie aux particules du Saint- Sang que le Sauveur a laissées sur la terre (1). Si cette opinion était fondée, il faudrait rendre à ces
(1) De Valentia in S. Thom. de Incam. Dîsp. 1, q. 5, p. 1, ad 3. Haag, Sanguis Christi qui in Vu neis wrvatur vindicatus, etc., p. 188, Constantin, 1758.
reliques le culte que Ton rend au Saint- Sacrement : car ces reliques, dans cette hypothèse, appartiendrait encore aujourd'hui à la personne du Sauveur et ne seraient pas moins adorables que ne le fut, durant les trois jours qui s'écoulèrent entre sa mort et sa résurrection, son corps inanimé dans le tombeau.
« Mais cette opinion ne nous paraît point probable. Si la divinité existait de cette manière parmi nous, le fait nous serait révélé. Cette union d'ailleurs ne semble point avoir de but, puisqu'elle est, sinon inconnue, au moins fort incertaine. Elle est évidemment inutile ; car nous possédons dans la sainte Eucharistie le Sang vivant de Jésus- Christ, qui, par l'institution de ce Sacrement, a satisfait au désir qu'il éprouvait de demeurer parmi les enfants des hommes. Pourquoi, dès lors, la divinité resterait-elle unie à quelques particules de ce sang inanimé? Si le Sauveur avait voulu habiter sur la terre d'une manière aussi prodigieuse, il n'eût point restreint ce bienfait au petit nombre d'églises qui se glo-
rifient de posséder des reliques du Saint- Sang, mais il l'eût accordé au moins au plus grand nombre des églises. De plus, la résurrection de Jésus- Christ a été parfaite : le Sauveur ne reprendra donc jamais comme parties de son divin corps les parties matérielles de son humanité qu'il n'a point reprises dans sa résurrection glorieuse ; ces particules du Saint- Sang perpétuellement unies à la divinité resteraient donc aussi perpétuellement séparées de son corps glorieux. Qui oserait affirmer une chose aussi peu croyable ? Concluons donc, sans hésiter, que les reliques du Saint- Sang qui existent sur la terre, ne sont point unies à la divinité, et ne méritent notre culte que comme des restes infiniment précieux de l'humanité du Sauveur.
« La Sacrée Congrégation des Rites a confirmé cette doctrine par une décision récente (22 septembre 1827). Ayant appris que dans l'église de Valpolicella, du diocèse de Vérone, on rendait à une relique du Saint- Sang de Jésus- Christ un culte égal à
celui que l'Église reûd à l'Eucharistie, les Pères de la Congrégation défendirent de placer désormais cette relique dans le tabernacle, de l'encenser à deux genoux, et de donner arec elle la bénédiction au peuple, comme on la donne avec le Saint- Sacrement.
Sans vouloir se prononcer sur l'authenticité de la relique, la Sacrée Congrégation jugea qu'on ne pouvait lui rendre que le culte attribué à la vraie Croix ; elle ordonna de la conserver avec les autres reliques, hors du tabernacle réservé à la sainte Eucharistie, de Peacenser debout, et de donner avec elle la bénédiction au peuple d'une manière moins solennelle qu'on n'a coutume de la donner avec le Saint-Sacrement (1).
€ Le culte que l'ÏJglise rend aux reliques du Saint- Sang est donc un culte relatif, qui se rapporte d'abord à la relique, mais qui s'adresse en dernière analyse au vrai Sang de Notre- Seigneur. C'est par un culte relatif
(1} GardelHni, Décréta 8. rit. Congr., n° 4634, t. III. Appendix 1. pp. 30, 32 Édit rom., 1857.
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semblable, mais d'un degré inférieur, que nous honorons les bienheureux devant leurs reliques et leurs images. Notre culte dans ce cas a pour objet immédiat ces images et ces reliques, mais il s'adresse réellement aux saints que ces souvenirs rappellent et représentent.
« En vertu de ce principe, le Saint-Siège a pu approuver un office propre à l'honneur de la relique du Saint- Sang conservé à Mantoue, sans décider si ce Sang est réellement sorti du côté de Notre- Seigneur (1) ; et la Congrégation des Rites a pu, sans se prononcer sur l'authenticité de la relique de Valpolîcella, autoriser en son honneur le culte que l'Église rend â la vraie Croix ; car, si, contre toute apparence, ces reliques n'étaient point authentiques, le culte relatif qu'on leur rend n'en serait ni moins pieux, ni moins légitime, puisque, dans cette hypothèse même, il s'adresserait en définitive au
(l)Bened. XIV, de Beatif et Canon. 88., iiv.
IV, part. 2, c. 1Q, n«> 8.
vrai Sang de Notre -Seigneur, principal objet de ce culte.
« Quoique ce culte s'adresse en dernier lieu au vrai Sang du Sauveur, et constitue par conséquent le culte relatif de latrie, il doit être moins solennel dans son expression que le culte rendu immédiatement à la divinité, parce qu'on l'adresse immédiatement à la relique. Ce principe a toujours été suivi dans le culte de la vraie Croix ; la Congrégation des Rites, en l'appliquant à la relique du Saint- Sang, a sanctionné l'usage universel.
« Si la divine Providence a conservé parmi nous une relique du Saint-Sang de Jésus- Christ, c'est qu'elle veut, par l'invocation de ce Sang adorable, et par le culte de cette relique, nous accorder des grâces spéciales.
« Adorons donc le précieux Sang de notre Sauveur, et demandons par lui à Dieu toutes les grâces dont nous avons besoin. Vénérons aussi du fond de notre cœur l'inestimable Relique qui nous en est restée ; et remercions le Ciel de nous avoir accordé ce trésor; .
car, quoique ce Sang inanimé soit moins précieux en lui-même que le Sang vivant du Sauveur que nous possédons dans l'Eucharistie, il est beaucoup plus précieux comme souvenir et comme gage spécial de l'amour de Jésus- Christ envers nous. Les églises peu nombreuses qui ont conservé ce monument matériel delà Passion, possèdent évidemment un gage rare et tout particulier des miséricordes de l'Homme-Dieu envers son peuple.
Glorifions- nous de ce témoignage spécial, et tâchons d'en recueillir toujours les fruits par une vie sainte et vraiment chrétienne. »