CHAPITRE QUINZIÈME
C'est encore pendant ce voyage que l'intrépide P. Deqnen, pour porter secours à des chrétiens de la nation du Porc-épic, qui étaient malades, remonta presque tout le Saguenay, son affluent, la rivière Kinougamiou, (0 en descendit une autre, qu'il nomme Kinougamichich, (2) et arriva, après un voyage de cinq jours, près d'un grand lac appelé par les sauvages Piouagamik. (3) " Ce lac est si grand, dit-il, qu'à peine en voit-on les " rives. Il semble être d'une figure ronde ; il est pro- " fond et fort poissonneux. "
C'était le beau lac Saint-Jean.
Cependant dès le mois de mars, la nouvelle avait commencé à se répandre que les Iroquois avaient déterré la hache de guerre, pillé deux maisons françaises près des Trois-Rivières et massacré ou pris une centaine d'Algonquins. Piescaret fut du nombre. Un jour qu'il revenait de la chasse, seul et sans défiance, dix Iroquois, n'osant l'attaquer en face, l'avaient abordé avec toutes les marques de l'amitié, avaient fumé avec lui le calumet de la paix, et pendant que l'un d'eux, comme pour faire honneur à un chef distingué, le déchargeait de son fardeau, un autre lui asséna lâchement par derrière un coup de hache sur la tête. Ces brigands tombèrent ensuite sur ses camarades dont il leur avait indiqué les campements à l'embouchure des rivières Nicolet et Machiche.
Vers la fin de mars un Huron et des femmes Algonquines qui avaient pu s'échapper de la captivité, appor-
1 Peut-être l'Upika au sud du lac Kénogami. Rel. 1647, p. 65.
2 Sans doute la " Belle-Rivière " qui, de ce lac, se jette dans le lac Saint-Jean.
3 La Rel de 1652, p. 16, écrit " Piagouagami que nous avons " nommé le lac Saint- Jean. "
tèrent la nouvelle de la mort du P. Jogues et de son compagnon Jean Lalande, au mois d'octobre 1646, sans en donner les détails qui ne furent connus qu'au mois de juin, par deux lettres d'un Hollandais. (0
Au mois de mai 1646, le courageux missionnaire, avec Jean Bourdon et d'autres ambassadeurs, était allé au pays des Iroquois pour confirmer la paix. C'est dans ce voyage qu'il donna au lac George le nom de Saint- Sacrement, parce qu'il y arriva le jour de la Fête- Dieu. En dépit d'une réception brillante il avait bientôt découvert que la paix, signée par les seuls Agniers et encore avec les Français seulement, ne saurait être de longue durée. Cependant revenu au commencement de juillet il était reparti à la fin d'août pour fonder une mission chez ces barbares. (2) Il avait le pressenti, ment de sa fin prochaine. •' Ibo et non rcdibo, '' avait-il dit, "J'irai mais je ne reviendrai pas. " En effet des Iroquois qu'il rencontra en route l'accablèrent de mauvais traitements et le traînèrent dans leur pays en proférant des menaces de mort. Que s'était-il passé ? Après le départ des ambassadeurs la maladie avait éclaté dans les cantons Iroquois et les récoltes avaient été dévorées par les vers. La caiise de tout le mal, aux yeux des sauvages, ne pouvait être autre qu'une petite caisse d'apparence inoffensive laissée par le père. Il l'avait bien ouverte en leur présence pour leur ôter tout soupçon. Précaution inutile : ils étaient malades, donc la boîte était ensorcelée, c'était clair. De là leur fureur. En vain les anciens s'assemblèrent et conclurent à la paix. Les par-
1 Rel. 1647, p. 38, et aussi Rel. 1646, 15, 1647 26. I.e P. Rochemonteiz, op. cit. II. 58 ss.
2 Rel. 1947, 36.
ISAAC JOGUHS, S. J.
(Relatioxs, ëd, Burrows.)