CHAPITRE QUINZIÈME
Les Iroquois avaient sans doute emporté les corps pour les brûler selon leur coutume. Du côté des assaillants, il y avait eu deux sauvages tués et six français blessés dont un succomba peu à près.
Le prisonnier conduit d'abord aux Trois-Rivières puis à Québec, fut enfin, le 16 septembre, (*) livré par le gouverneur à un capitaine de Sillery peur être exécuté. Par une disposition de la Providence, c'était le meurtrier du P. Jogues. (2) Un Huron, qui était prisonnier lorsque le père avait été massacré, voyant cet Iroquois entre les mains des Français, lui dit : " Que peux-tu attendre " d'eux, toi qui as tué une personne qui leur était si " chère 1 " Lorsqu'on l'interrogea lui-même, pour savoir qui avait tué Lalande, il nomma aussitôt l'assassin, mais quand on demanda qui avait tué le P. Jogues il baissa la tête et garda le silence.
Le sang du martyr lui obtint sans doute sa conversion. On l'instruisit avant le supplice et il se montra fort docile, demanda pardon de ses péchés et exprima son espoir d'aller au ciel. Il fut baptisé sous le nom d'Isaac, qui était celui de sa victime, puis livré aux sauvages. Le gouverneur leur avait recommandé de ne pas le tourmenter longtemps, ni de le dévorer, comme des chiens. Cet homme, qui certes méritait son sort, fut brûlé selon la coutume. Son supplice ne dura qu'une heure, mais il fut atroce. An plus fort des tourments, le malheureux
1 La Relat. 1647, p. 40 et 74, dit le 16 octobre, — mais le Jotixnal cite le fait au t 7 septembre . Cette date est confirmée par le liber baphsatorum qui mentionne, ce jour-là, le baptême d'un Iroquois qui devait être brûlé et qui reçut le nom d'Isaac, en souvenir du P. Jogues qu'il avait assassiné.
2 Rel. 1647, loc. cit.
ZlS PREMIÈRE PARTIE, 1541-1670
invoquait le nom de Jésus et chantait son chant de mortr mais sans bravade. Il répétait souvent : " Antaïok est u cause que je vais au ciel, j'en suis bien ai.se, (0 je lui " en sais gré. " Le cadavre fut jeté air fleuve. (2)
Antaïok était le nom sauvage de Jean Amyot qui avait fait ce prisonnier. C'était un jeune interprète français,, renommé autant pour son courage que pour ses autres belles qualités et sa foi. (3) D'une agilité extraordinaire à la course, il l'emportait même sur les sauvages qui étaient pourtant de fameux coureurs. (4) Tousr même ceux qu'il avait vaincus, l'aimaient à cause de son humeur agréable et enjouée. Son intrépidité bien connue et l'estime dont il jouissait lui permettaient de reprendre, sans jamais blesser personne, ceux qui juraient, d'arrêter les mauvais discours et d'empêcher ainsi bien du mal.
Ce brave garçon se noya malheureusement en face des Trois-Rivières, le vingt-trois mai 1648, avec un autre interprête, François Marguerie, dant il a été question ailleurs. En traversant le fleuve, leur canot peu solide fut brisé par un coup de vent. Le dix juin suivant, le corps de Marguerie, trouvé à Québec, y fut enterré. Celui d' Amyot fut jeté sur la grève de Sillery, et, coïncidence singulière, ce bon chrétien, qui avait une dévotion très vive envers saint Joseph, vint dormir son dernier sommeil dans le cimetière de la bourgade dédié à ce
î Rel. 1647, p, 74,
2 Journal, loc . cit.
3 Rel. 1648, pp. 3, 4.
4 Ferland, I, 362. Rel., loc. cit. : II provoqua tous ces jeunefl gens à la course et remporta la victoire.