CHAPITRE VINGTIÈME
sauvages venus de Gaspé, que plusieurs avaient péri de misère et qu'il y avait des marques qu'ils s'étaient mangés les uns les autres. (J)
Deux domestiques de M. d'Auteuil prirent aussi, à la fin d'avril, la poudre d'escampette. Deux serviteurs d'un nommé Charon, de l'Ile d'Orléans, peut-être aussi dans le dessein de voler et de s'enfuir, blessèrent leur maître d'un coup de pistolet à la gorge.
Ils furent pris, et, pour avoir grâce de la rie, (2) l'un fit envers l'autre l'office de bourreau.
Dans la nuit du douze au treize mai, un des donnés, Jacques Junier, le chasseur habile dont on a dit un mot ailleurs, " s'éclipsa de Sillery. On eut des indices qu'il " avait passé la rivière en canot, sans avoir rien emporté " de la maison, sinon une arquebuse et quelque argent " qui était à lui, environ cent ou deux cents livres. " (3)
Un événement d'une portée plus générale eut lieu dans la bourgade peu de temps après.
L'automne précédent 1652, neuf chrétiens de Sillery, à la chasse de l'autre côté du fleuve, ayant reconnu à certains indices, la présence d'un parti peu nombreux, qu'ils ciurent composé d'Iroquois, se mirent aussitôt à sa recherche. Avec ce flair caractéristique de l'indien, les chasseurs suivent, la nuit, des pistes invisibles pour tout autre qu'un sauvage, et, avant le lever du soleil, trou* vent cinq hommes endormis. L'un d'eux, faisant mine de résister, est renversé d'un coup d'arquebuse dans la cuisse et tous les cinq, garrottés en un tour de main, sont amenés à Sillery. Comme il s'y trouvait alors " un ramas
1 Ibid, 178, 180, 20 juillet.
2 Journal, loc, cit., p. 170, 172.
3 Ibid y 172.
u de diverses nations dont une partie n'étaient pas encore " chrétiens, " (*) les captifs furent reçus à la manière sauvage. " On les charge de coups de bâtons, on leur arra- " che les ongles, on leur applique des tisons de feu. " (2)
Cependant Noël Négabamat, capitaine de la bourgade, entendant parler les captifs assure que ce ne sont pas des Iroquois. Il n'était pas même certain qu'il fussent leurs alliés : c'étaient plutôt, lui semblait-il, des voisins, des amis des Abénakis, et à son dernier voyage avec le père Druillètes, il croyait avoir vu quelquesuns de ces visages. Ces observations suspendent pour un moment le coup de mort, mais le parti de la violence, acharné contre ses victimes, demande de réunir un conseil pour décider de leur sort. Négabamat sachant d'avance ce qui allait s'y passer, refuse d'y prendre part. On passe outre et les captifs sont condamnés au feu. Le chef chrétien les rachète alors par des présents. Dans une autre assemblée, quatre obtiennent grâce de la vie, mais le cinquième doit périr sur le bûcher. Négabamat ne cède pas encore et déclare l'affaire trop importante pour être conclue à la légère Par ses soins un nouveau conseil s'assemble et les principaux chefs qui se trouvaient dans le pays jugent unanimement que les captifs ou étaient tous innocents ou tous coupables, et qu'ainsi il fallait donner la vie à tous ou à personne.
Prenant alors la parole, Noël dit qu'on avait ass des Iroquois à combattre sans se mettre sur les bras de nouveaux ennemis ; il était mieux de renvoyer ces ch seurs dans leur pays et de s'attacher ainsi par une alli-
1 Expressions delà Rel.y 1653, p. 1o- l7-