CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME
u médecine que je vay prendre : Tu psux si tu veux me " rendre la santé par cette médecine, rien ne t'est impos- <l sible. Rends-la moi, je t'en prie : fais que ce breuvage " me soit salutaire. Je le boy au nom du Père et du '• Fils et du Sainct-Hsprit. Aussi-tost, dit-il, que je l'eus " avalée je senty qu'elle pénét rait toutes les parties de " mon corps, et une force secrette qui se coulait dans '' tous mes membres ; et à mesme temps, il me sembla que 1 i je voyais tout à l'entour de moy des enfans plus beaux " que les anges que vous peignez dans vos tableaux, les- " quels me disaient ces paroles : Ne crains point, tu ne " mourras pas ; prends courage, tu vivras. " Et en effet au même moment que son âme était remplie de douceur et de consolation la santé lui fut rendue.
Le grand chef de Sillery, c'était Noël Négabamat, u le soutien, par son exemple et son courage/.1) de cette petite église. " Il avait alors à tenir tête à une troupe d'Algonquins sans religion venus dans la bourgade à la faveur de la paix, (2) et qui firent tout en leur pouvoir, par caresses et par présents, pour le détacher des missionnaires et de la prière. Ce fervent chrétien déjà fort éprouvé dans ses enfants, qu'il avait vus mourir presque tous l'un après l'autre, venait de perdre son Benjamin, celui qui lui était le plus cher. Le pensant ébranlé, ces mécréants jugèrent l'occasion favorable pour lui insinuer, selon le vieux préjugé sauvage, que le baptême était cause de tous ses malheurs. Il leur fit cette réponse si chrétienne et si fière :
" Mes frères, je fay plus d'estat de la foy que de " toutes les choses de la terre. Je mourray dans la créance
1 Ibid, p. 30. (Rel., 1654.)
2 Ibid.
" des véritez que j'ay embrassées ; l'affliction n'abat point " mon cœur ; la douceur ne le sçaurait charmer, et les " menaces ne l'esbranleront jamais. Il importe peu que " vous nous mesprisiez et que vous nous teniez pour des " gens qui n'ont point d'esprit, nous autres qui croyons, u et qui prions, et qui voulons obéir à celuy qui a tout " fait. Quand je serais seul, et quand tous ceux qui " croyent m'auraient abandonné, je ne quitterais jamais " la prière. Si vous voulés vous ranger du party de " Dieu, je suis à vous ;• sinon, sçachés que tous ceux qui " ont le cœur tortu et la bouche de travers, tous ceux " qui ont deux femmes, tous ceux qui se servent encore " de leurs tambours et de leurs superstitions, n'entreront " jamais dans le Réduit des Chrestiens, si je suis es- " coûté. " (1)
Et il tint parole : aucun de ces ennemis de la foi ne fut admis à planter sa tente dans l'enceinte du fort.
Cependant, malgré le traité de paix de 1653 e^ ^e voyage du P. Le Moyne chez les Iroquois, on n'était pas en assurance de ce côté. On avait des preuves que, au moment même des négociations, ils avaient fait en secret des présents aux Hurons, pour les détacher des Français et les attirer dans leur pays. Dès le printemps 1654, une bande d'Oneyouts (2) s'était emparée d'un jeune chirurgien de Montréal qui s'était éloigné du fort pour la chasse. Mais les Onnontagués, sincèrement désireux de la paix, firent rendre le prisonnier et la guerre ne fut pas rallumée. (3)
1 Rd., 1654, p. 30.
2 Une des tribus. Les autres s'appelaient les Agniers^ les 7 nontouans, les Goyogoins, et les Onnontagués,
3 ÀY/., 1654, p. 7.