CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME
Les Agniers, plus rapprochés des Hollandais que les quatre autres cantons, échelonnés au sud du lac Ontario, avaient moins d'intérêt qu'eux à observer le traité, parce qu'il leur était plus facile de faire la traite avec Manhatte qu'avec la Nouvelle-France, i1) Ils étaient avec cela plus perfides, plus cruels, et, bien que de moitié moins nombreux que les Tsonnontouans, (2) beaucoup plus à craindre. Au printemps de 1655, ils commencèrent à rôder par petites bandes dans la colonie. A la fin de mai sept ou huit de leurs guerriers, pour surprendre quelques-uns des Algonquins ou des Hurons réfugiés à Sillery, vinrent se cacher dans les bois environnants. Le frère Jean Liégeois s'y trouvait alors, chargé de guider les sauvages dans la construction d'un nouveau fort au milieu des champs, pour protéger les travailleurs au temps de la semence et des récoltes.
On a déjà vu que les sauvages avaient construit un fort au bout de leurs déserts et s'y étaient retirés en novembre 1648. (3) C'était sans doute un de ces retranchements en pieux hauts et solides, tels qu'ils avaient coutume d'en bâtir pour se mettre à couvert des attaques de leurs ennemis. Où se trouvait-il ? où était celui à la construction duquel venait présider le frère Liégeois ?
On ne saurait l'assimiler au fort Saint-Xavier ou Saint-François-Xavier, situé, comme on a dit, à un quart de lieue en haut de Sillery et destiné aux seuls Français. (4)
Quoi qu'il en soit, le bon frère, alors qu'il aidait les
1 Rel., 1655, p. 2.
2 Rel., 1660, p. 7.
3 Journal, à cette date. Voir supra, p. 232.
4 Supra, pp. 249-252.
sauvages à se fortifier contre les Iroquois, étant entré dans la forêt pour voir s'il ne s'y trouvait pas quelque ennemi en ambuscade, fut transpercé d'un coup d'arquebuse, avant même d'avoir pu voir le danger. Les assassins lui coupèrent la tête, qu'ils laissèrent sur place après l'avoir scalpée, (0 et s'enfuirent.
Simple frère coadjuteur, il avait cependant rendu de grands services aux missions, (2) avait présidé en 1650 à la reconstruction de l'ancien collège des Jésuites, brûlé en 1640, (3) et de la nouvelle chapelle. La maison des pères et la chapelle des sauvages aux Trois-Rivières étaient aussi son œuvre. " Il paraît par nos mémoires, »' dit le Journal, (4) qu'il était considéré des gouverneurs " de son temps et que nos pères avaient en lui une con- " fiance particulière puisque, pour le service de la mis- " sion, et à l'occasion de nos diverses bâtisses, il a " plusieurs fois traversé les mers. "
" Le lendemain, continue le Journal, (5)les Algon- " quins trouvèrent son corps, et l'apportèrent à Sillery, " d'où il fut transporté en chaloupe à Québec. Nos pères " et nos frères allèrent processionnellement le prendre 11 au bord de l'eau. Les pères en robbe, avec le bonnet
1 Rel. , 1655, p. n. Voir Revue-Canad., — juin, iSSS, un art. de M. N.-E. Dionne.
2 Voir Relations, éd. Burrows, XLII, p. 62, ss.. Le document anonyme cité était sur une feuille détachée, insérée dans le manuscrit du Journal.
3 II fut rebâti en 1725. C'est l'édifice qu'on a pu voir en face de la cathédrale de Québec jusqu'en 1S7S, année de sa démolition. \x site en est occupé maintenant par l'hôtel de ville,
Voir Rochemonteix, I, p. 156, note 3.
4 Loc, cit ., p. 266.
5 Ibid, p. 264.