‹ Notre-Dame de Sainte-FoyChapitre 210 sur 295 · CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME

" cette Eglise naissante. Mon encte n'est pas assez noire " pour les dépeindre de leurs couleurs ; il faudrait du fiel " de dragon pour coucher icy les amertumes que nous en " avons ressenty : c'est tout dire que nous perdons en un " mois les sueurs et les travaux de dix et vingt anu nées." CO

Voici ce qu'écrivait de son côté la vénérable Marie ce l'Incarnation. " Ces boissons perdent tous ces pau- " vres gens : les hommes, les femmes, les garçons et les " filles même ; car chacun est maître dans la cabane " quand il s'agit de manger et de boire ; ils sont pris tout " aussitôt et deviennent comme furieux. Ils courent nus " avec des épées et des armes, et font fuir tout le monde " soit de jour soit de nuit ; ils courent par Québec sans " que personne les puisse empêcher. Il s'ensuit de là ' des meurtres, des viols, des brutalités monstrueuses et " inouïes." (2)

Mgr de Laval avait lancé l'excommunication contre ceux qui vendraient des liqueurs enivrantes aux sauvages. M. d'Avaugour(i66i-i663), successeur de M. d'Argenson, s'était d'abord montré sévère dans la répression des délits de cette nature. Mais un jour, une pauvre femme qui s'en était rendue coupable ayant été mise en prison, le P. Lalemant eut le malheur d'aller demander grâce pour elle. Le gouverneur irrité déclare que si 1 vendre de la boisson aux sauvages n'est pas une faute " pour cette femme, ce ne serait désormais une faute u pour personne." On eut beau lui faire des représentations, comme il était d'un entêtement peu commun,: — brave homme d'ailleurs, — il ne voulut rien entendre et

1 Rel. 1663, p. 7.

2 Lettres, II, p. 220.

le honteux trafic eut ses franches coudées. Les filles sauvages mêmes qui suivaient les classes des Ursulines s'adonnaient à l'ivresse. Les bonnes religieuses leur ayant représenté le malheur où elles se plongeaient en suivant l'exemple de leurs parents, elles cessèrent de venir au monastère. C1) La mère de l'Incarnation raconte encore qu'un capitaine algonquin, " excellent " chrétien et le premier baptisé au pays — il s'agit de " Noël Négabamat — les étant venu voir leur dit : "Onon- " thio nous tue, de permettre qu'on nous donne des bois- " sons. " Elles lui répondirent : " Dis-lui qu'il le dé- " fende. — Je lui ai dit deux fois, reprit-il, et cependant " il n'en fait rien, priez-le vous-même d'en faire la dé- " fense, peut-être nous obéira-t-il. "

Les choses en vinrent à ce point que Mgr de Laval dut aller chercher remède au pied du trône. En attendant, les phénomènes terrifiants qui ont été racontés opérèrent des merveilles de conversion.

Le tremblement de terre avait commencé le lundi gras au soir : jamais mardi gras ne fut passé avec plus de piété ; on eut dit le Vendredi saint, (2) et le mercredi des Cendres, par le nombre des communions, parut un jour de Pâques. Pendant le carême, les confessions se multiplièrent accompagnées des plus consolantes dispositions, et jamais la table sainte ne fut aussi fréquentée. Trois ou quatre cents sauvages algonquins réunis à Québec et aux alentours donnèrent avec les Hurons l'exemple de la piété. Parmi eux se trouvaient d'anciens habitants de Sillery que la crainte des Iroquois en avait chassés, d'autres appartenant à des tribus iro-

1 Lettre citée, p. 221.

2 Rel. 1653, p. 7.

Page 1