CHAPITRE TRENTE ET UNIÈME
Dans la plupart des pays nouveaux, où sont venus s'implanter les blancs, on a vu, pour des raisons diverses, les races indigènes s'éloigner, s'affaiblir peu à peu et parfois disparaître entièrement. En certains pays, comme le Pérou, le Mexique, pour ne nommer que ceux-là, à la honte du nom chrétien et malgré les réclamations indignées de la religion, on les a traitées avec une barbarie révoltante, on leur a fait une guerre d'extermination. Ici, elles ont fondu insensiblement, comme la neige au soleil, au contact de la civilisation, dont les pauvres sauvages adoptaient plus aisément les vices qu'ils n'étaient prompts à profiter de ses avantages.
On a pu admirer, au cours de ces pages, les fruits merveilleux portés par l'évangile parmi les Montagnais, les Algonquins, et les autres peuplades de la région, mais on a pu voir aussi, surtout dans les dernières années, cette belle moisson d'âmes menacée et rongée par un fléau plus redoutable que l'arquebuse des Iroquois.
La traite des eaux- de-vie parmi les sauvages a été la grande cause d'antagonisme entre les missionnaires et l'évêque, d'un côté, et de l'autre les gouverneurs d'Avaugour, de Mésy et, plus tard, Frontenac. Les querelles d'étiquette et de préséances, bien qu'un peu vives, à cause de l'esprit formaliste du temps, s'éclipsent en présence de ce conflit d'une importance vitale. Les uns, sachant que l'alcool, pour l'indien plus encore que pour le blanc, auquel il est pourtant si funeste, était la ruine de l'âme aussi bien que ducorps, cherchaient à en empêcher l'usage par tous les moyens en leur pouvoir. Les autres, oubliant que c'est par la justice que grandissent les nations, considéraient ce trafic comme nécessaire au déve-
loppement du commerce et le favorisaient. Il n'est pas difficile de voir où était le bon droit.
Les phénomènes de 1663 avaient ralenti le mal. M. de Mésy, à l'exemple de M. d'Avaugour, avait réprimé les traiteurs au commencement de son administration, puis, jaloux de l'influence de l'évêque et des Jésuites dans le Conseil Souverain, poussé par des esprits brouillons comme il y en a partout toujours prêts à souffler la discorde pour continuer, à la faveur du désordre, de honteux profits, mécontent de l'ingérence religieuse dans les affaires civiles, qu'on lui grossissait à dessein, il se relâcha de sa sévérité et les excès recommencèrent de plus belle.
Un jour un Algonquin en état d'ivresse fit violence à une française. C'était, d'après la loi, une offense digne de mort, mais on ne voulut pas agir sans consulter les chefs sauvages. Noël Négabamat, bien qu'ennemi juré des boissons, refusa, vu qu'on n'avait pas encore dit que le viol méritât la mort, de consentir pour cette fois à l'exécution, mais déclara qu'à l'avenir, ses gens seraient soumis à la loi comme les Français. On fit grâce au coupable. (0
En réalité, le criminel, c'était celui qui avait vendu de l'eau-de-vie à ce malheureux. Le sauvage, pour qui, avant sa conversion, boire et manger, les plaisirs des sens étaient toute la vie, une fois adonné à cette passion ne savait plus y résister : beaucoup de civilisés — quorum Deus venter est — sont sauvages sur ce point. Pour se procurer de l'eau-de-vie, il pouvait donner, non seulement les fourrures qu'il allait chercher au prix de tant de fati-
1 Perland, il. 28, d'après la décision du Conseil souverain.