CHAPITRE TROISIEME, I542-I
ment composé " d'une tour à deux étages avec deux "' corps de logis où l'on gardait toutes les provisions. *' Dans ces deux endroits furent log-és les gens du f< commun." (0
Ces travaux durèrent jusqu'à la mi-septembre. Alors Roberval renvoya en France deux de ses vaisseaux sous les ordres du sieur de Saint-Nectaire et du capitaine de Guinecourt, afin de faire rapport au roi et de demander du secours.
En faisant les préparatifs de l'hivernage prochain, on constata avec inquiétude que les provisions ne pourraient suffire aux cent cinquante personnes qui restaient. (2) Il fallut se réduire à une maigre ration. Chaque troupe n'avait par repas " que deux pains d'une " livre et une demi-livre de viande." Au dîner du lard et une demi-livre de beurre ; du boeuf au souper, avec environ deux poignées de fèves sans beurre. Les mercredis, vendredis et samedis, on dînait de morue séchée ou verte et de beurre ; du marsouin et des fèves constituaient le souper. Par bonheur les sauvages apportèrent une grande quantité d'aloses. (3) Mais ce régime peu substantiel fut cause que le scorbut se déclara et fit une cinquantaine de victimes.
Aux rigueurs de l'hiver et aux angoisses de la famine, s'ajoutèrent les dissensions et les désordres au sein de cette population hétéroclite, dont une partie n'était
1 Ibid.
2 L,a relatiou dit plus loin, p. 95, que Roberval, laissant le fort pour aller en voyage de découverte, y laissa 30 personnes sous M. de Royèze, et prit avec lui 70 hommes. Plus haut (p. 94) il est dit qu'environ cinquante avaient péri par le scorbut .
3 " Poissons presque aussi rouges que des saumons" (relat. 94).— Il s'agit sans doute de truites saumonées.
échappée aux griffes de la justice, voire à la corde, qu'à condition d'un établissement au Canada ('). Mais Roberval avait le bras ferme. Un certain [Michel Gaillon fut pendu haut et court pour vol : — c'est le premier pendu en ce pays et peut-être en toute l'Amérique ! Jean de Nantes et quelques autres furent mis aux fers. On fouetta des hommes et même des femmes pour diverses peccadilles. Grâce à cette sévérité l'ordre fut rétabli, mais la mémoire du Sieur de la Roque en est restée entachée d'une accusation de barbarie (2), que n'est pas de nature à dissiper un fait raconté par Thévet, — vrai au fond, peut-être, et grossi à plaisir, ou conte fabriqué de toute pièce. — Pendant la traversée, une nièce du lieutenant général s'étant montrée familière plus que de raison avec un jeune gentilhomme, pour châtier les amants, il les fit débarquer dans une île déserte sur la côte du Labrador, avec des vivres pour trois mois et une sorte de duègne pour les surveiller. Le jeune homme et la vieille femme ne purent résister aux privations et aux intempéries, mais la demoiselle Marguerite, ayant la vie plus tenace, put prolonger son existence dans ce lieu désolé jusqu'à ce que, longtemps après, des pêcheurs, passant en ces parages, vinrent l'arracher à son triste sort. C'est à cette farce lugubre que les îles de la Demoiselle, près l'embouchure de 1^ rivière aux Saumons devraient leur nom joli (4). Thévet assure qu'il tenait ce récit de Roberval lui-même et de la bouche de la demoiselle Marguerite, qui l'avait sans doute agrémenté un brin.
1 M. N.-E. Dionne, Nouvelle-France^ p. 23, 24.
2 Ibid . p. 50.
3 Vers le 52101110 degré, d'après les géographes «lu XVIième liècle. Ibid, p. 52, note I. Ferland, I.
4 Perland, 1 . 43.