CHAPITRE QUATRIÈME, J
le temps de l'abondance, il s'était servi d'une de ces peaux pour rapiécer une vieille soutane de toile. " Je " mangeai mes pièces, dit-il, et si ma soutane eust esté " de même estofïe, je vous réponds que je l'eusse rap- 11 portée bien courte à la maison. " U)
Et tout cela était pourtant peu de choses en comparaison des injures, des avanies, des mauvais traitements de toute sorte qu'il eut à subir de la part d'un sorcier nommé Carigonan, frère de Mestigoït le chef du parti de chasse.
Le bon père souffrit tout avec patience dans l'intérêt des âmes. C'est à ce prix qu'il se rendit bientôt assez habile pour enseigner la langue aux autres missionnaires et les dispenser d'une si rude école. Il dit fort bien que " sur cent religieux il n'y en en a pas dix " capables d'endurer ces travaux. " (2)
Son plan d'évangélisation était aussi arrêté. Pour les tribus sédentaires, comme les Hurons, on leur enverrait de nombreux ouvriers évangéliques, quant aux tribus errantes, telles que les Montagnais et les Algonquins, il n'y avait d'espoir de les convertir qu'en s'efforçant de les fixer en un lieu et de les former à l'agriculture. Cette idée avait donné naissance, vers le milieu du XVI siècle, aux célèbres réductions du Paraguay, qui, pendant plus de deux cents ans, portèrent des fruits si merveilleux, qu'ils valurent aux Jésuites et à la religion les éloges de l'impie Voltaire lui-même. Telle fut aussi l'origine de la célèbre mission de Saint-Joseph
1 Relation, 1634, p. 53, 54.
2 Relation, p. 2.
46 FKKMIÈRK PARTIH, 1541-1670
de Sillery, la première de ee genre établie en ce pays. (1
Mais pour arrêter les sauvages, c'est-à-dire les fixer d'une manière stable en un lieu, afin de les initier à la vie chrétienne> aux mœurs et aux travaux des peuples civilisés, il fallait leur offrir des avantages assez grands pour compenser à leurs yeux la liberté sans limites de la vie nomade. Il fallait des maisons et des champs défrichés, choses qui requièrent des ouvriers et partant des fonds. Les Cent-Associés ne pouvaient ou ne voulaient faire autre chose que de fournir le terrain. La Providence suscita peur l'œuvre un bienfaiteur, aussi généreux que riche et puissant, en la personne de Noël Brulart de Sillery, commandeur et bailli grand-croix de l'ordre de Malte, qu'il est juste de faire maintenant connaître au lecteur avec quelque détail.
1 Les Jésuites avaient plusieurs résidences. Celle des Trois-Rivières n'a eu de sauvages sédentaires qu'en 1640 — V. Relation, 1640, p. 2 ; 1641, p. 31 — bien que la mission datât de 1634. Les registres commencés dès 1634 sont de trois ans les aînés de celui de Sillery dont on parlera plus loin.
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