CHAPITRE CINQUIEME
u que je suis tout au monde, mais j'espère d'être un jour, " sans partage, tout à Dieu, et que la grâce étant victo- " rieuse de toutes mes résistances, elle se rendra " maîtresse de mon coeur. Quand elle en aura fait la " conquête, il ne lui sera pas difficile de triompher du " reste ; mais il faut que tout se fasse en son temps : " l'heure que Dieu a destinée à ma conversion viendra " lorsque nous y penserons le moins. "
Néanmoins cette conversion, qu'il faut entendre simplement du passage à une vie plus parfaite, ne venant pas assez vite au gré de la comtesse, cette pieuse chrétienne voulut le toucher d'émulation par Pexemple de M. de Villegagnon, leur neveu, aussi chevalier de Malte :
" Voyez, lui dit-elle, ce jeune chevalier qui ne tra- " vaille que pour Dieu : toujours occupé aux œuvres de •* charité et de piété, sa table n'est couverte que selon " les règles de Malte ; il se conforme à tout ce qui y est " écrit et se rend l'admiratiou de tout le monde par sa " haute vertu. "
Le commandeur, après l'avoir remerciée de ses bons conseils, lui répondit :
" Il est vrai, ma soeur, que mon neveu et moi ' sommes dans une même condition ; mais il me surpasse ' de beaucoup en vertu. J'espère que nous mourrons 1 tous deux étant à Jésus-Christ : si ce n'est par les 1 armes de ses ennemis, ce sera par ce feu divin qu'il ' est venu allumer sur la terre pour embraser et con- ' sumer tous les coeurs» Car la grâce qui opère conti- 1 nuellement dans une âme et qui fait périr peu à peu ' ses inclinations déréglées, pour la porter à renoncer à ' tout, mérite avec autant de justice le nom de victo-
" rieuse que celle qui fait un martyr tout d'un coup. — " Mais, poursuivit la comtesse, puisque Dieu vous donne " ces connaissances, mon frère, que ne les suivez-vous ? " Pourquoi vous engagez-vous si avant dans le monde ? " Votre qualité d'ambassadeur et vos autres emplois vous " obligent-ils à vivre dans la vanité, à avoir un si grand " train et à faire des dépenses si prodigieuses ? — Non, " ma soeur, lui répondit-il, je sais bien que les hautes " fortunes sont des sources de grandes vanités, mais je " suis d'un naturel que tout le monde trouve accès chez " moi et m'aborde facilement. Et puis les biens que je " possède doivent servir aux autres comme à moi. Je " témoigne à ceux qui me visitent qu'ils me font " plaisir, de sorte que pour m'obliger ils redoublent " leurs assidiîités, et quelquefois je vais à ma terre de " Panfou pour me retirer un peu des compagnies et des " conversations et je suis tout étonné que, devant que je t; descende de carrosse, j'en voie neuf ou dix à la suite du " mien, remplis de personnes de qualité et de mérite, " qui viennent pour me divertir. Je crois que ce qui " me concilie et m'attire l'amitié de tant de gens d'hon- " neur, est une maxime que j'ai toujours suivie depuis u que je suis à la cour, qui est que je n'affecte point " le dessus, le donnant sans peine à tout le monde, " même à ceux qui sont fort au-dessous de moi, de sorte " qu'agissant en tout avec franchise et sincérité, je suis " aimé de tous et n'a: de démêlés avec personne. U)
Ces citations un peu longues le peignent mieux que tout ce qu'on pourrait dire : bon, affable, humble, serviable, généreux, attaché sans doute aux honneurs et aux dignités, mais autant pour les autres que pour lui-même.
1 / '/(• citée, pp. 16-20.