CHAPITRE SIXIÈME
le chemin des Foulons i1) qui en suit tous les détours depuis Québec jusqu'à l'ouest de l'anse Victoria, vis-àvis l'église de Sainte-Foy. Il n'est pas sans attrait de le remonter par un beau jour, surtout si une brise légère de l'est émousse un peu les rayons du soleil, qui y sont, en été, d'une ardeur tropicale.
Le fleuve est là tout près, si profond, si large, tacheté de blanches voiles ou des fumées noires des bateaux à vapeur petits et grands qui se hâtent en tous sens. La fraîcheur de l'eau, le parfum particulier de la grève, le clapotis très doux et monotone des flots, la beauté de la perspective, tout se réunit pour ravir le . promeneur. Parfois une vague plus forte, arrondie, vient tout à coup déferler obliquement sur le sable et fuit avec rapidité, suivie d'une autre et d'autres encore de plus en plus faibles : c'est cet énorme steamer, déjà loin, qui les a soulevées et les envoie comme des caresses au rivage. Pas d'obstacle au regard, et les belles paroisses de l'autre rive paraissent encore embellies par la distance. C'est le bord de l'eau avec ce charme auquel personne ne reste indifférent.
A droite, d'abord des rochers qui surplombent, où est perchée la citadelle, puis une côte formée d'un tuf rouge, presque partout dénudée, parfois couverte d'un
1 Ainsi nommé de deux moulins à foulons sis dans l'anse Saint- Michel. Ils étaient la propriété du séminaire de Québec qui les avait fait bâtir (notes manuscrites de l'abbé Louis Beaudet, arch. du Sém. de Québec). Il y avait là auparavant deux moulins à farine, l'un sur le ruisseau Belle-Borne, à l'ouest du domaine de Spencer Wood, et l'autre sur le ruisseau St-Denis qui borne ce domaine à l'est. Ce dernier appartenait à Jean Juchereau, sieur de Maure (ou More). C'est le moulin de M . de More, dont il sera question plus loin. — Notes sur les rêg. de N . -D. , p . 74.
tapis de broussailles. Le long de la route, des maisons, quelques-unes élégantes, respirant la propreté et le confort, trop souvent, sales masures qui se tordent de vétusté et menacent, malgré leurs étançons, la vie des passants. On voit que déjà le temps n'est plus où la construction et le chargement des navires répandaient là mouvement et richesse. La chose devient plus frappante encore quand on a dépassé la jolie église de Notre- Dame de la Garde. Des habitations de plus en plus
rares, parfois désertes, au toit qui s'effondre, aux fenêtres fermées de planches, avec des galeries dont les pièces demi pourries pendent disloquées : ci et là un mur croulant, une cheminée qui se dresse solitaire, tristes témoins da la maison disparue ; et des quais, chaussées reliées à terre ou simples charpentes de plançons empierrées à eau profonde pour l'amarrage, tous tombant en ruines, où l'herbe pousse, et même des arbustes, et qui n'entendent plus que la voix, douce en temps calme, mugissante dans la tempête, du flot qui, dans son éternel va-et-vient, petit à petit les disjoint et les emporte.
Il y a moins de quarante ans, en ces parages, se pressait une véritable forêt de mâts, l'air était plein des cris cadencés des matelots et des manœuvres, courbés sur le cabestan pour lever les ancres, ou tirer à fond de cale les grosses pièces de bois équarri, du bruit de lourdes chaînes glissant par saccades dans les écubiers, ou du grincement des treuils à vapeur qui déchargeaient le charbon. Le rapprochement n'est pas sans mélancolie, mais espérons que l'aurore de la résurrection luira bientôt sur ces ruines.
Dans Panse Saint-Michel (0 la vie renaît. L'endroit
1 Voir plus haut, ]). 89. Il y avait là plus de monde au milieu du XVI] siècle qu'aujourd'hui.