CHAPITRE HUITIÈME
celles qui fréquentaient, avec les filles françaises, les classes pendant le jour, (r) et pour donner place à toutes, il fallut superposer les lits de sorte que pour atteindre le plus élevé on prenait une échelle. (2) La plupart, sinon toutes, venaient de Sillery. La mère de l'Incarnation nomme entre autres Marie Négabamat, Marie Amiskouévan, Marie-Magdeleine Abatenau, Marie-Ursule Gamitiens, Agnès Chabdikouéchich, Nicole Assepance. (3)
Ces enfants devinrent bientôt des modèles de ferveur et de docilité. Mais, pour atteindre ce résultat, que ne fallut-il pas de dévouement, de charité ! Elles arrivaient presque toutes à demi nues, couvertes de vermine et ruisselantes d'huiles, dont les sauvages avaient coutume de se frotter le corps : dix lessives ne suffisaient pas à les en débarrasser. (4) L'écorce une fois nettoyée ne laissait pa$ d'être un peu rude, mais le cœur était excellent. Elles finirent par aimer leurs bonnes maîtresses plus que leurs propres parents, et par préférer, chose extraordinaire chez les sauvages, la vie retirée aux courses aventureuses.
Cependant, au début, la nature s'était montrée. Marie Négabamat, fille du chef de Sillery, avait été la première confiée aux soins des Ursulines, dès le lende-
1 Lettres de la vén. M. de V Incarnation, let. 28ème, 3 septembre 1640, vol. I, p. 68, ss.
2 Lettre de la mère de l'Incarnation, déjà citée, p. 76.
3 Ibid., p. 69 et 72. — Voir aussi Hist. des Ursulines, I, 25, ss. ; relation de 1640, 1ère partie, ch. XII .
D'autres sont nommées par la mère de l'Incarnation, op. cit., p. 138.
4 Lettres de la mère de l'Incarnation, loc. cit., p. 74.
main de leur arrivée. (^On lui avait fait, ainsi qu'à ses compagnes, de beaux habits rouges dont toutes furent ravies. Marie parut d'abord oublier les bocages de Sillery, ses jeux et les gais passe-temps de sa vie indépendante. (2) Mais cela ne pouvait durer toujours, elle était si habituée à courir les bois ! " Un jour, elle dit à ses " compagnes, je suis triste," je n'entends plus les u oiseaux de Sillery, je ne puis plus courir sur nos " rochers, ni jouer avec nos gentils écureuils ; je vais
" donc mourir je suis triste, je vais mourir ici ! '
" A midi, on s'aperçut que Marie n'était pas à table, et " ce fut en vain que les religieuses l'attendirent. La
" fugitive avait très bien imité ses petits écureuils, en " grimpant par dessus la clôture pour prendre la route
" des bois.
" Après deux heures de course, la petite déserteuse " se trouvait au milieu de la bourgade de Sillery ; ses " jolies chaussures ne tenaient plus, sa belle robe rouage " était en pièces, et ses longs cheveux noirs tombaient " en désordre sur ses épaules. Qu'importe ! Elle se " présente gaîment à la porte de la cabane de son père ; u mais la réception ne fut pas aussi flatteuse qu'elle se " l'était imaginé. Sa mère, en la voyant dans ce triste " état, éclate en sanglots et lui dit : " Enfant, tu seras " cause de ma mort ! " Son père, en lui jetant un regard " sévère, lui adresse ces paroles : u Ma fille, est-ce moi " qui t'ai permis de quitter les vierges ? Va, ingrate
" retourne à la maison de Jésus tu ne resteras pas
" ici "
1 Lettres de la mère de V Incarnation, I, 69.
2 Nous empruntons textuellement ce gracieux épisode à l'annaliste des Ursulines, op. cit. , p. 117. b