CHAPITRE HUITIÈME, 1639-1640 TO
" Ce fut un coup de foudre pour la pauvre Marie, " car jamais son père ne lui avait parlé sur un ton aussi " menaçant. Tout interdite, elle court se cacher dans " les environs de l'église, s'assied sur un rocher et pleure " à son aise ; mais bientôt, oubliant en enfant ses en- " nuis et son chagrin, elle%vole au bord du fleuve pour " s'amuser avec d'autres petites filles. Tout à coup le " P. Le Jeune l'aperçoit de sa fenêtre ; fort surpris de la " voir, il sort et va à sa rencontre. — D'où viens-tu, a petite coureuse? Tiens, je vais te jeter à la rivière ! " 11 et il l'avait saisie par le bras pour lui faire peur. — " Père, s'écria la pauvre petite, père, laisse-moi aller, tu " verras que je serai toujours obéissante ! " Le père " fait alors semblant de s'adoucir, comme il avait feint " de s'émouvoir, et il la ramène à sa cabane, Pas une " seule parole ne lui fut adressée de la soirée : sa mère u lui présenta un plat de sagamité qu'elle mangea en " silence ; puis elle s'endormit sur un tas de feuillages, " Dès la pointe du jour, sa mère la réveille et lui donne " à manger. Tékouérimat, (x) sans prononcer une seule '' parole, prend sa fille par le bras et l'amène au canot " qui les attendait. Une heure après, ils étaient sur le " rivage à la porte du petit cloître de la basse-ville. " Voilà une surprise fort agréable pour les religieuses. " On veut parler de part et d'autres ; impossible ! " Madame de la Peltrie serre dans ses bras la pauvre " Marie, qui éclate en sanglots, en lui promettant tout " haut qu'elle sera obéissante pour toujours. "
" Cette généreuse marraine l'habille de nouveau,
1 C'était le nom que Négabamat portait comme chef. Il signifie, d'après l'abbé Maurault, Hist. des Abénakis, " celui qui a de Vim- " portance. " La mère del'Inc, op. cit., I, 139, écrit Tékuermatch .
Io6 PREMIÈRE PARTIE, 1541-1670
" lui lave le visage, arrange ses cheveux, lui met des M souliers et des mitaines rouges, et la ramène à sa " classe. Elle se distingua toujours dans la suite par u son assiduité au travail et sa bonne conduite. "
Plus tard (1647) Marie épousa un jeune homme de sa nation, excellent chrétien comme elle, et ses maîtresses voulurent, en cette occasion, lui fournir tout le mobilier de son petit ménage, et même lui obtinrent des Ursulines de Paris une jolie dot, (0
D'autres filles sauvages manifestèrent le désir d'embrasser la vie religieuse. Deux d'entre elles qui appartenaient â Noël Tékouérimat, — ses nièces on ses filles adoptives, — Anne-Marie Uthirdchich et Agnès Chabdikouéchich, lui firent connaître leur dessein dans des lettres d'une admirable simplicité.
Voici une de ces lettres (2) que le lecteur aimera sans doute à trouver ici :
M Mon frère, agréerais-tu que je demeurasse pour toujours " avec les filles vierges en cette maison ? car de tout " mon cœur je souhaite d'être vierge commes elles ; et " c'est une affaire d'importance pour moi que je sois fck toujours vierge. Quand je serai plus grande, j'ins- 11 truirai les filles de ma nation, et -leur enseignerai le M droit chemin du ciel, afin qu'elles puissent un jour, " après leur mort, voir Celui qui a tout fait. Voilà " pourquoi j'ai résolu de ne m'en pas retourner chez toi, " si tu Pagrées, et de demeurer pour toujours dans la " maison de prières. Prie pour moi, je prierai ponr toi
1 l Ust . des f VsulineSy I, 1
2 D'après la mère de rim-., Lettres, I. 140, <>ù l'on en peut \ une autre -lu même genre, Aussi Hist. des Ursulines t I, loc. ai.