CHAPITRE HUITIÈME
" tant que je vivrai et je te serai servante, moi qui suis " ta fille, Anne-Marie. »
On voit par là que les fleurs les plus délicates du christianisme trouvaient un sol propice même dans le coeur des pauvres sauvages.
Quant aux Hospitalières, le bâtiment commencé pour elles, sur l'ordre de la duchesse d'Aiguillon, ayant été trouvé mal distribué pour un monastère, situé sur un terrain trop accidenté et manquant d'eau, les travaux de construction en furent abandonnés. C1) La maison qu'elles habitaient temporairement était à deux étages, et contenait six chambres assez grandes, qu'on subdivisa pour suffire aux besoins du moment.
Une grande pièce au rez-de-chaussée fut aménagée en salle d'hôpital. L'abbé le Sueur de Saint-Sauveur, (2) premier prêtre séculier venu en ce pays, exerça les fonctions de chapelain et d'économe, celles de confesseur furent dévolues au P. Vimont, nouveau supérieur des Jésuites.
En attendant le navire où étaient les bagages et les provisions, et qui n'arriva que le quinze août, le magasin des associés pourvut à la subsistance des religieuses, et les Jésuites leur fournirent des meubles et des matelas.
Cette installation provisoire était à peine terminée que la petite vérole, apportée par quelques Algonquins
1 Chroniques de l'Hôtel-Dieu, citées par l'abbé Casgrain, op. cit., 82.
2 Venu avec Jean Bourdon en 1634, comme on a vu, il mourut à l'Hôtel-Dieu en 1668. Son nom se perpétue dans celui du faubourg Saiut-Sauveur de Québec. Voir le P. Rochemonteix, op., cit. I, 266 ; M. l'abbé Casgram, Hist . Hôtel-Dieu, p. 81, note.
lo8 PREMIÈRE PARTIE, 1541-1670
de l'Isle, (•) se répandit rapidement parmi les Français nés an pays, et parmi les sauvages pour qui elle était presque toujours mortelle.
La bourgade de Si lier y fut fort éprouvée. On transportait, autant que faire se pouvait, les malades à l'hôpital.
La femme de Noël Négabamat y fut conduite la première.
Ce capitaine, sur cinq enfants, avait déjà vu mourir son aîné au séminaire des Jésuites, et deux autres étaient à l'agonie. C'était un rude coup pour sa foi, eu égard à l'attachement excessif des sauvages pour leurs enfant.0;, et au préjugé, en vogue parmi eux, que le baptême donnait la mort. Néanmoins il ne fut pas ébranlé et, au contraire, exprima des sentiments admirables de résignation, qui ne se démentirent pas lorsque, frappé lui-même par la contagion, il fut à son tour transporté à l'hôpital. " Nikanis, dit-il au P. Le Jeune, je m'en vay à la mort " aussi bien que les autres. " Et comme le père l'exhortait à rejeter cette pensée, il se mit à rire : " Cela serait " bon, dit-il, si je craignais la mort ; nous autres qui croy- " ons en Dieu, nous ne la devons pas craindre." (2)
Son ami Nénaskoumat l'avait précédé et, en ce moment, était réduit à la dernière extrémité. (3)
Du mois d'août 1639 au mois de mai suivant, plus de cent malades furent soignés et plus de deux cents sauvages assistés, soit en passant, soit en couchant à l'hôpital une nuit ou deux ou davantage. On en vit jusqu'à
1 L'île des Allumettes dans la rivière des Outaouai-
2 Rcl . 1639 p . 26 .
3 Rel. 1639, p. 25.