CHAPITRE NEUVIÈME, 1640 II
" de grands dégoûts de ce qu'ils prêchent, je me suis " autrefois moqué d'eux, je les ai querellés et menacés, " je n'avais que la bouche en ce temps-là ; maintenant " je commence à avoir des oreilles ; si elles ne sont pas " encore si bien percées que les vôtres, ce qu'on dit ne " laisse pas d'y entrer. Pour moi si j'étais parent des u Français, comme vous, qui avez reçu leur créance, je " ne voudrais pas pourtant offenser mes compa- " triotes. " (1)
Ensuite le gouverneur les fit mander et les engagea tous à recevoir le baptême, à continuer leurs défrichements et à élire des chefs, qui maintiendraient le bon ordre dans la bourgade et surtout parmi la jeunesse. (2)
Trois jours après, ils vinrent se concerter avec le père pour l'élection des capitaines, et il fut convenu que chacun lui ferait connaître en secret les trois qu'il jugeait les plus dignes du commandement. Outre Jean- Baptiste Ekhinechkaouat, déjà chef par droit de naissance, et qui ne fut pas soumis à l'élection, trois chrétiens eurent le plus de suffrages. Un boiteux, qui parlait fort bien de Dieu, fut nommé capitaine de la prière et chargé d'expliquer aux autres tout ce qu'il pourrait retenir des enseignements du missionnaire. On confia à un païen et à un chrétien la surveillance de la jeunesse. L'élection fut confirmée par le gouverneur qui promit main-forte aux capitaines. Pour les honorer, la jeunesse, l'arquebuse sur l'épaule, alla tirer autour de leurs cabanes des salves de mousqueterie.
Une assemblée fut ensuite convoquée pour les femmes, qui n'avaient pris aucune part à ce qui s'était passé
1 Relation, 1640, p. 8.
2 Rel. 1640, toc. cit.
Il6 PREMIÈRE PARTIE, 1541-1670
jusque-là. " C'est vous, leur dirent les chrétiens, <ri qui " êtes cause de tous nos malheurs, c'est vous qui retenez " les démons parmi nous : vous ne pressez point pour •' être baptisées, il ne se faut pas contenter de demander " une seule fois cette faveur aux pères, il les faut impor- " tuner ; vous êtes paresseuses d'aller aux prières ; quand " vous passez devant la croix, vous ne la saluez point, " vous voulez être indépendantes : or sachez que vous " obéirez à vos maris, et vous, jeunesse, vous obéirez à " vos parents et à nos capitaines, et si quelqu'un y man- " que, nous avons conclu qu'on ne lui donnerait point " à manger. "
De tels arguments, le dernier surtout, étaient irré- " sistibles : le lendemain, une partie de ces pauvres " femmes vinrent demander au P. de Quen où était " le P. Le Jeune (2) pour se faire baptiser.
Ces affaires une fois réglées, les néophytes se mirent " à travailler à leurs déserts " (3) et le P. Vimont, pour les encourager, vint demeurer à Sillery. Il les accompagnait aux champs avec les serviteurs des Jésuites, mettait lui-même la main à l'œuvre, (4) leur donnait parfois à manger après le travail et leur fournissait du maïs pour la semence. Quelques Français, suivant ce bon exemple, y envoyèrent aussi leurs domestiques. (5)
Les travaux des champs ne firent pas abandonner la chasse ni la pêche, qui avaient été jusque-là, pour
1 Ibid . 10.
2 La Relation, toc. cit., dit : "Où est un tel Père ? " — Il s'agit sans doute du P. Le Jeune, qui avait été jusque-là directeur de la mission.
3 Leurs défrichements. Une localité de PAncienne-Lore porte le nom de Grands-déserts.
4 Lettres de la mère de î Incarnation , I. 6S, let. zSiètn
5 Rel. 164c, p. 11.