CHAPITRE NEUVIÈME
sauvages, un des principaux moyens de subsistance. L'anguille très abondante, aux environs de Québec, et d'excellente qualité, était, non seulement pour eux mais pour les Français eux-mêmes, comme la manne dans le désert. Gouverneurs et colons exploitaient cette mine inépuisable qui faisait un de leurs principaux revenus. 0) Cette pêche se faisait surtout au mois de septembre et d'octobre.
Au témoignage du trop fameux baron de Lahontan, (2) les colons faisaient cette pêche, à peu de chose près, de la même façon qu'aujourd'hui, au moyen de claies hautes de trois ou quatre pieds, dressées de travers sur la grève et munies ci et là d'étroites ouvertures, qui donnaient sur des paniers et des coffres où l'anguille, toujours au fond de l'eau, allait s'emprisonner. On en faisait des salaisons. Les sauvages péchaient à la nasse ou au harpon. (3) Les nasses faites de branchages, assez longues et assez grosses pour contenir cinq ou six cents anguil-
1 Voir l'intéressante et érudite Hist. de la Seigneurie de Lanzon, par M. J.-E. Roy, I, 176-177. En ce temps-là l'anguille et le castor tenaient lieu d'argent.
2 Cité ibid. On sait qu'il vint au Canada en 1683 où il resta jusqu'en 16S3. Il s'enfuit alors de Plaisance, où il était sous les ordres de M. de Brouillan, et gagna le Portugal, puis le Danemark. Ne pouvant rentrer en grâce, il publia à la Haye en 1703, sous forme de lettres, mémoires et de dialogues, le récit de ses voyages et de ses aventures, en trois volumes, où, à nombre d'observations justes, se mêlent bien des jugements erronés. L'auteur, gascon de naissance, aime la raillerie et le persiflage, l'anecdote croustillante. Son livre a eu grande vogue et a contribué à répandre des préjugés défavorables sur les origines de la Nouvelle-France. On peut consulter avec intérêt, sur ce personnage, l'étude si fouillée et si belle de M. J.-E. Roy, de L,évis. Mém. de la Soc. Royale, 1ère section, 1894, pp. 63-194.
3 Voir Relation, 1634, p. 44.
les, étaient fixées solidement sur le sable, à la marée basse. Deux petites chaînes de cailloux alignées en forme de ^guidaient insensiblement le poisson vers l'entrée de la nasse. On en prenait parfois deux cents en une marée. Le harpon était en usage surtout la nuit. Par un temps calme, deux sauvages laissaient glisser sans bruit leur canot à peu de distance du rivage. L'un maniait doucement l'aviron et l'autre, debout à l'avant, près d'un flambeau d'écorce, tenait en arrêt le harpon, sorte de long javelot muni d'un fer ou d'un silex pointu. Au lieu d'oreil. les, deux petits bâtons recourbés vers la pointe, mais san> y toucher, s'ouvraient sous la force du coup et empêchaient en se refermant, le poisson d'échapper. Un pêcheur habile pouvait harponner jusqu'à trois cents auguilles et même davantage en une seule nuit Pour conserver ce poisson, et les autres espèces qu'ils prenaient aussi, les sauvages le faisaient sécher à la fumée, boucaner. (') Afin de ne pas infecter la bourgade par l'odeur des déchets, les femmes, qui étaient chargées de cette besogne, se retiraient à quelque distance. L'anguille était ouverte par le dos, égouttée sur des perches, tailladée afin que la désiccation fût plus complète, et exposée ensuite à la fumée. C'était le pain quotidien : le dedans et le dehors des cabanes en étaient tapissés. Une des premières politesses qu'on fit au P. Le Jeune, lorsqu'il vint, eu 16 visiter les indiens campés à Sillery, fut de lui offrir sur un morceau d'écorce une anguille qu'on avait fait rôtir à une petite broche de bois plantée près du feu.
Il mangea assis par terre, à la mode sauvï comme il paraissait, après dîner, fort en peine de ses
mains qui lui avaient servi de couteau et de fourchette-,
• 1 Voir Relation à& 1633, p. 2, 3 ; 1643, p. 9.