CHAPITRE NEUVIÈME
surtout étaient d'une modestie exemplaire. On en vit pleurer de ce qu'elles n'avaient pas assez d'esprit pour imiter les Filles vierges, comme elles appelaient les religieuses.
La nuit, chez les sauvages, était le temps des conseils et des affaires importantes ; ils comptaient le temps par les nuits, comme nous par les jours, et les années par les hivers ; ( I ) c'était la coutume d'y faire les fréquentations pour le mariage, ce qui n'allait pas sans quelque inconvénient. Les missionnaires s'y opposèrent naturellement de toutes leurs forces. Or il arriva qu'un jeune homme non encore baptisé, voulant épouser une chrétienne, vint lui conter fleurette la nuit, à l'ancienne mode, et qu'au lieu de le renvoyer immédiatement elle écouta ses discours. Le bruit ne tarda pas à en venir aux oreilles des pères. Ils font demander la coupable et la semoncent d'importance, lui reprochent de se conduire comme une personne abandonnée, et lui font comprendre qu'il était fort mal, n'eut-elle commis aucune faute, dé scandaliser les autres.
La leçon fut très utile. A quelques jours de là, des jeunes gens étant venus faire leur cour la nuit, les filles leur dirent de se retirer, et, s'ils se voulaient marier, de s'adresser aux pères qui les avaient baptisées. Comme ils persistaient, elles, imitant, sans le savoir, saint Thomas d'Aquin en pareille occurrence, s'armèrent de tisons enflammés et mirent en fuite les insolents. (2)
Peu à peu il s'établit une autre coutume. Celui qui
1 Rel., 1634, p. 9.
2 Relat., 1640, 16, 17.
voulait se marier peignait, sur une écorce de bouleau, un jeune homme et une jeune fille, se donnant la main, comme au pied de l'autel pendant le mariage, et envoyait le tableau — qui n'avait rien de Raphaël — à la personne de son choix. Accepté, il signifiait que la demande était agréée ; refusé, qu'il fallait se pourvoir ailleurs, " et n'ayez pas peur, ajoute la relation, que " l'aspirant éconduit s'aille battre en duel ! il a le coeur " mieux placé, il ira plutôt congratuler le camarade " qu'on lui préfère. " (J)
La polygamie n'était pas un léger obstacle à la conversion de ces barbares accoutumés à une liberté sans frein. Aussi était-ce un point sur lequel il fallait insister fortement. Les chefs joignaient parfois leurs exhortations à celles du missionnaire. Ainsi il n'était pas rare qu'au moment où le père allait prendre le consentement des fiancés, un capitaine se levât et dit ; " Attends, père, " je veux parler. Là dessus s'addressant à l'époux et à " l'épouse, qui étaient debout devant l'autel, il leur disait : " Prenez garde, il n'y a plus qu'un pas à faire ; si vous " avancez davantage, il n'y a plus moyen de reculer. " Vostre parole est un lien qui vous va unir si étroite- " ment, qu'il ne vous sera plus permis de le couper, fer- " niez la bouche, si vous ne voulez point estre liez; si vous " parlez, que vos paroles soient de fer, que jamais elles " ne se rompent. Vous estes encore libres, personne ne " vous force ; mais si vous parlez, nous vous contrai u- " drons de garder vostre parole. Or sus parlez donc, ou " vous taisez à la bonne heure." Puis se tournant vers " le prestre : " Poursuis, mon Père, poursuis, j'ay fini mon " discours ". Cette rondeur ressent ces vieux siècles
1 Rel.x 1642, p. g.