‹ Notre-dame de ThermidorChapitre 24 sur 29 · TÉRÉZIA CABARRUS DEVANT LA CONVENTION · texte numérisé non relu

TÉRÉZIA CABARRUS DEVANT LA CONVENTION

ne soit p]us désormais un vain nom dont elles se parent, et qu'elles aussi puissent présenter avec orgueil ou plutôt avec confiance les titres véritables de leur civisme!

î> Tous les hommes, les vieillards eux-mêmes, jouissent de l'avantage honorable d'être sentinelles vigilantes autour de la demeure du paisible citoyen ; tous montent la garde dans nos murs , pour écarter les dangers dont nos frères peuvent être menacés : elles vous demandent à faire la garde , toutes , autour des malheureux , pour en écarter, par leurs soins tendres et compatissants, les douleurs cruelles , les sombres inquiétudes et le sentiment anticipé de la mort, plus affreux que la mort même.

» Citoyens représentants, celle qui vous adresse en ce moment l'hommage de ses pensées, de ses plus intimes sentiments, est jeune, âgée de vingt ans (1793); elle est mère; elle nest j)lus épouse : toute son ambition, tout son bonheur serait d'être une des premières à se livrer a ces douces, à ces ravissantes fonctions. Daignez accueillir avec intérêt son vœu le plus ardent, et que, par vous, ce vœu devienne celui de toute la France. »

La Convention, que rien ne surprenait plus, ni le courage, ni le dévouement, ni l'éloquence, écouta cette adresse avec sympathie. Elle la renvoya aux Comités d'instruction et de salut public avec la mention honorable, tt Voilà donc, dit un historien, cette belle marquise, cette reine des salons, partout idolâtrée, cette femme de plaisirs, de modes et de fêtes, transformée en citoyenne , en femme des pauvres , en dame de charité ,

ea gardeHnaiade, en ausièrc inslUutrioe, comme par uu coup de baguette magique, le tout au service de la Convention, et cela à vingt ans et dans tout l'édat d'une adorable beauté I »

Il y eut quelques sceptiques.

* Robespierre ne permit pas à Térézia Gabarrus d'aller a dans un asile de la pauvreté et de la douleur pour y secourir les malades , pour les consoler et leur porter allégeance » , comme elle disait si bien.

Elle est déjà condamnée ans. cachots de la Force et des Carmes.

II faut méditer ces paroles de Jullien à Robespierre : tt Tallien aspire à jouer un grand rôle » , pour comprendre les haines jalouses de l'avocat d'Arras, qui fut à certaines heures l'avocat de la France.

Robespierre n'osa point d'abord frapper Tallien, quoiqu'il reconnût que son nom résonnait trop , quoiqu'il s'impatientât des applaudissements que les tribunes donnaient au proconsul de Bordeaux. Il eut beau le recommander aux siens comme un ennemi dangereux, l'étoile de Tallien montait toujours. Ainsi, le 1" germinal an II, Tallien fut élu président de la Convention et il la présida pendant toute une période volcanique : le procès d'Hébert et le procès de Danton.

N'osant frapper Tallien de face, Robespierre voulut le frapper dans son amour; c'était plus lâche, mais c'était plus cruel. Il y avait quelques jours à peine que toute la Convention avait applaudi aux belles paroles de madame de Fontenay sur la charité : Robespierre demanda son arrestation au Comité de salut public.

La véritable histoire est écrite par Billaud-Varcnnes et Collot-d'Herbois, qui avaient signé le mandat d'arrêt sous la signature de Robespierre.

Selon Billaud-Varennes , u l'arrêté relatif à la femme Cabarrus fut écrit et signé d'abord par Robespierre. »

Selon CoUot-d'Herbois : ce II n'est pas de mandat d'arrêt que Robespierre ait présenté avec des formes qui nous obligeassent davantage à le signer. Il nous dit qu'elle était fille d'un comte espagnol, ministre d'Espagne, et née à Valence. Aucun de nous n'a signé par ressentiment, car nous ne la connaissions pas. -^

Enfin l'arrêté du Comité de salut public du 3 prairial an II , signé Robespierre , Billaud-Varennes , Collotd'Herbois et Barère, porte que <c la nommée Cabarrus, fille d'un banquier espagnol et femme du nommé Fontenay, ex-conseiller au Parlement de Paris, sera mise sur-le-champ en état d'arrestation, et sera mise au secret, et les scellés apposés sur ses papiers*, w

* Le registre d'écrou de la Force, à la date du 8 prairial an H (22 mars 1794), porte la mention qui suit :

u Envoyée dans cette maison pour y être détenue au secret , en vertu de l'ordre du Comité de salut public, en date du 3 prairial.

a Mise CD liberté le 12 thermidor, l'an II de la République fran-

Ce ne fut pas assez pour Robespierre d'avoir jeté madame de Fontenay sur la paille du plus affreux cachot de la Force. Un des émissaires la jugea assez lâche pour lui offrir la liberté, à la condition qu'elle signerait que Tallien avait trahi la République à Bordeaux. « J'ai vingt ans, répondit-elle, mais j'aime mieux mourir vingt fois. »

Tallien expliqua lui-même à la Convention , le 2 janvier 1795, quelques énigmes de cette arrestation :

tt II en coûte à un représentant du peuple d'entretenir de lui une grande assemblée. Depuis longtemps je me suis imposé silence , soit par mes discours , soit par mes écrits. J'ai fait à la pairie le sacrifice de mon amour-propre blessé; mais depuis quelques jours les calomnies les plus atroces ont retenti dans cette enceinte. Je mets un terme à mon silence, parce qu'il deviendrait un aveu tacite des horreurs qu'on déverse sur un représentant du peuple.

» On a parlé dans celte assemblée d'une femme... Je n'aurais pas cru qu'elle dut occuper les délibérations de la Convenlion nationale. On a parlé de la fille de Cabarrus. Eh bien, je le déclare au milieu de mes

Çaise, en vertu d'un ordre des citoyens Elie Lacoste, Louis du Bas- Rhin, Lavicomterie , Amar, Vadier, Vouland, Jagot, Dubarran, membres du Comité de sûreté générale, n

collègues, au milieu du peuple qui m'entend, cette femme est ma femme. »

Les citoyennes des tribunes applaudissent à grands cris et à grands gestes.

Tallien reprend fièrement, mais en rappelant d'abord la discussion sur un précédent point politique. & Tout à rbeure j'ai remarqué un des assassins de Phélippeaux qui demandait à venir m' accuser. (Tallien veut désigner Levasseur de la Sarthe.) Il n'a pu pardonner l'ai&ront dont il a couvert le visage de cette malheureuse et illustre victime. 11 voulait sans doute répéter ici ce ()u'il a dit à la tribune des Jacobins.

)' Quant à la femme dont on a voulu occuper l'Assemblée, je la connais depuis longtemps; je l'ai sauvée à Bordeaux : ses malheurs et ses vertus me la firent aimer. Arrivée à Paris dans des temps de tyrannie et d'oppression, elle fut persécutée et jetée dans une prison.

)) Un émissaire du tyran lui fut envoyé et lui dit : Écrivez que vous avez connu Tallien comme un maur vais citoyen; alors on vous donnera la hberlé et ua passe-port pour aller dans les pays étrangers.

yy Elle repoussa l'émissaire avec indignation. Voilà pourquoi elle n'est sortie de prison que le 12 ther^ midor. On a trouvé dans les papiers du tyran une note pour l'envoyer à l'échafaud.

» Voilà, citoyens, voilà celle qui est ma femme. «

Comment se fit cette arrestation de Tcrézia Cabarrus? « Jamais victime, dit Taschereau, ne fut pour-

AKKESTATION DE TEREZIA GABARRLS. 251

suivie par Robespieire avec plus d'acharnement. Il était question de la faire arrêter et juger à Bordeaux par la commission militaire. Elle avait à Paris un ami <pi était aussi le mien; je lui fis part de ce qui se tramait contre elle; il lui écrivit, F engagea de partir surk^hamp, de s'arrêter dans quelcpie ville sur les bords de la Loire , et que là nous irions la joindre , afin de nous concerter ensemble. Dix jours après cette lettre , elle arrive à Fontenay-aux-Roses ; nous nous rendons près d'elle : je ne l'avais jamais vue , et mes démarches en sa faveur n'avaient d'autre but que d'obliger mon ami; mais aussitôt qu'elle m'eut raconté ses malheurs , le sentiment qm me faisait agir se porta volontairement vers elle, et je lui promis de ne rien négliger pour la soustraire à ses persécuteurs, yy

C'est ici qu'on voit la passion de Robespierre contre Tallien et contre madame de Fontenay. Il a un ami de l'ancien régime, le marquis de la Valette, celui-là qui périra avec lui le 10 thermidor; il lui parle de cette jeune femme qu'ils connaissent tous les deux; il la craint parce qu'il craint Tallien : il ose prier M. de la Valette de veiller à sa capture, toujours pour le salut de la République. Le ci-devant marquis s'indigne en silence de ce rôle odieux. Mais M. de la Valette, effrayé pour madame de F'ontenay — car la prison c'est l'écl^ifend , — veut la sauver, et pour elle-même , et pour Robespierre, et pour lui. Aussi il court chez elle et lui offre un toit. A-t-elle peur d'un ami de Robespierre? EUe refuse.

ce 11 ne restait d'autre parti à prendre que de fuir pour essayer de se cacher à Versailles , continue Taschereau ; mais Boulanger*, Fémissaire de Robespierre, arrive au moment où elle entre chez mon ami. L'ordre porte d'arrêter la citoyenne Cabarrus-Fontenay et tous ceux qui se trouveraient avec elle. Mon ami et sa femme furent donc compris dans l'arrestation, et ce fut avec grand' peine que, s' étant réclamés de moi, on consentît à les laisser chez eux avec deux gardiens. Grand bruit chez la famille Duplay : cette maison leur appartenait; je l'avais fait louer à inon ami; la citoyenne Cabarrus- Fontenay s'y était d'abord réfugiée : donc j'étais un conspirateur. Quelle nuit affreuse I Vers minuit, là principale victime est arrêtée à Versailles, conduite à la section des Champs-Elysées, et de là à la Force **. y>

* Le général Boulanger, qui, lai aussi, fut guillotiné le 10 thermidor.

** Selon le rapport de Boulanc^er, u ce fut daus la nuit du 11 au 12 prairial que madame Tallien fut arrêtée à Fontenay-aux- Roscs, ainsi que sa femme de chambre et un jeune homme nommé Guéry, avec qui elle allait se rendre à Versailles. Boulanger dit que depuis quinze mois qu'elle était divorcée, on F avait vue successivement à Boulogne-sur-Mer, à Paris, à Bordeaux, aux eaux sur la frontière d'Espagne, puis à Bordeaux, oii son mari vint la trouver; et que, sur ses treize mois de différents séjours, il y en a trois dojit elle ne rend aucun compte. A Bordeaux, elle est tantôt liée avec le citoyen Tallien, tantôt on la voit acquérir une association de salpêtre. Chassée de Bordeaux, elle arrive à Orléans, et bientôt à Fontenay-aux-Roses, propriété de son mari, où Ton retrouve fréquemment Tallien avec elle; il la suit à Paris, on on les retrouve ensemble chez Méon, restaurateur. Elle loge chez Gibert, notaire.

AT est-il pas singulier de voir madame de Fontenay fuir les hommes de Robespierre dans une maison de Duplay, une maison qui devait être la dot de la fiancée du quasi dictateur?

A la section des Champs-Elysées , le marquis de Sade présidait. Il reconnut madame de Fontenay et voulut la délivrer,

Mais Favare Terreur ne làcbe point sa proie.

Elle fut conduite à la Force et jetée au cachot. Coffmbal, averti par Robespierre, vint l'interroger : elle comprit qu'elle était condamnée d'avance.

rue Honoré , et puis , à diverses reprises , chez le citoyen do Moussean, maison de Dnplay aux Champs-Elysées, et puis à Chaillot. De Monsseau confesse que lui-même a désire le voyage de Versailles , espérant qae d'anciennes liaisons projetées entre Félix Lepelletier et la marquise Fontenay pourront se renouveler et détruire les inconvénients de celles avec Tallien. n

Ce rapport n'est pas exact. Madame de Fontenay ne fut pas chassée de Bordeaux, où elle était adorée. Elle fut intéressée par son oncle dans une affaire de salpêtre avec le père du jeune Guéry, qni partit avec elle. Elle n'avait divorcé que six mois auparavant, quand Tallien donna la liberté à son mari.

Il est d'ailleurs impossible de tout savoir. Comment s'expliquer cet ordre que j'ai vu avec la signature de Tallien :

« Ordre du Comité de surveillance révolutionnaire de la section des Champs-Elysées, de conduire, en vertu d'un arrêté du Comité de saint public de la Convention, en la maison d'arrêt du Luxembourg ou toute autre , le nommé Jean Guéry, désigné comme le jeune homme accompagnant la nommée Thérèse Cabarrus, femme Fontenay. Douze prairial an II. 1 p. in-fol. Tête impr. Les signataires de cet ordre sont au nombre de huit , y compris Tallien. » (\« 2764 du Catalogne Charavay.)

Le marquis de ia Valette et l' ex -fermier général Verdun obtinrent de GofBnhal que son tour ne viendrait pas le lendemain au tribfimal, comme le voulait Robespierre. Gagner du temps, c'était souvent gagner sa cause.

Le lendemain, un ami de Tallien le rencontra se promenant aux Champs-Elysées, triste et abattu; il va à lui : ce Tu n'as rien à craindre, lui dit-il, pour la citoyenne Cabarrus; ton amie ne sera point encore aujourd'hui traduite au tribunal révolutionnaire. »

Un prisonnier de la Force , écroué le même jour, raconte ainsi son entrée. Ses impressions ne nous peindront-elles pas un peu celles de la ci-devant marquise?

« Je fus transféré à la Force en vertu d'un ordre de police exécuté par deux gendarmes, les plus insignes coquins qui jamais aient porté l'habit bleu. Us s^informèrent d'abord si j'avais de l'argent. » D'autres ont été plus pressés, leur dis-je, et ne m'ont rien laissé. » Ils me lièrent alors étroitement, et me traînèrent ainsi jusqu'au lieu de mon nouveau domicile, en m'açsurant qu'incessamment je voyagerais en sens contraire. Il n'est pas de sots propos, de plates plaisanteries dont la gaieté de ces messieurs ne me régala. J'arrivai à sept heures du soir à la Force; les geôliers étaient à table, et ne crurent pas devoir se déranger pour un simple

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suspect. « Qu'on le f — à la Souricière, » articula une voix forte. Il fallut aller à la Souricière. La Souricière est un caciiot obscur et incommode où l'on dépose les prisonniers jusqu'à leur comparution devant le concierge. On est là livré à ses tristes réflexions : un baquet au milieu , un pot et de la paille aux deux coins ; voilà tout le mobilier. Un malheureux que j'y trouvai m'accueillit avec intérêt, me donna partie de sa litière. Il a été depuis guillotiné. Au bout de quelques heures on m'apporta du pain. Depuis dix-huit jours ne m' étant pas déshabillé, j'avais besoin de repos. Le citoyen Val<Hs , grand monsieur bien planté , ayant des façons tout à fait aimables , d'un ton vraiment imposant , me dit de le suivre; je pris congé de mon compagnon, escorté de deux chiens monstrueux*; je fléchis la tête sous dix portes de fer, et traversai ces cours fatales où

* tt Les chiens jouaient un grand rôle dans ces prisons. Parmi ces chiens , il en est on distingué par sa taille , sa force et son intelligence. Ce cerbère se nommait Ravage. Il était chargé la nuit dç la garde de la cour du préau.

» Des prisonniers avaient, pour s'échapper, fait on trou; rien ne s'opposait plus à leur dessein, sinon la vigilance de Ravage, et le bruit qu'il pouvait faire. Ravage se tait; mais le lendemain matin on s'aperçoit qu'on lui avait attaché à la queue un assignat de cent sous avec un petit billet où étaient écrits ces mois : On peut corrompre Ravage avec un assignat de cent sous et un paquet de pieds de mouton. Ravage promenant et publiant ainsi son infamie, fut un peu décontenancé par les attroupements qui se formèrent autour de lui et les éclats dé rire qui partaient de tous côtés. Il en fut quitte, dit-on , pour cette petite humiliation et quelques heures de cachot. ?> (Relation sur la Conciergerie.)

tant de victimes innocentes avaient péri dans les massacres des 2 et 3 septembre. On me signala , et je fus placé dans le .département de la police ; le chien de garde vint me flairer ; dès lors je fus sous sa responsabilité, et vainement j'aurais cherché à fuir. Je l'ai vu ramener par le poignet, et sans lui faire de mal, un prisonnier qui s'était caché et qui s'était un moment soustrait à sa vigilance.

» Une chambre me fut offerte; mais quelle fut ma surprise en la voyant I Quatre murailles bien noires sur lesquelles l'ennui et la douleur gravèrent de sévères maximes, et l'inoptie barbouilla de dégoûtantes images; une fenêtre grillée et barrée; huit grabats; une chaise pour le repos du jour. Six infortunés reposaient : le bruit de mon entrée, mon installation faite aux aboiements de deux dogues , au cliquetis d'un trousseau de clefs, réveillèrent tout le monde. »

Rien ne manque au tableau. C'est vivant, c'est odieux. Mais ce prisonnier fut un des privilégiés : Térézia Cabarrus n'eut pas la consolation de parler à des compagnons d'infortune : elle fut jetée dans un noir cachot , sur la paille humide , où gambadaient des araignées sous la lanterne du geôlier.

La nuit , elle entendit jouer les souris : elle se rappela avec horreur les rats des prisons de Bordeaux.

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Dans la pièce tragi-comique qui fut donnée à l'Ambigu ou à la Gaité en 1830 sous le titre de Robespierre, Tarrestation de madame Tallien — c'était le premier acte — formait une scène fort pittoresque et fort saisissante. Elle donnait une fête à Fontenay-aux- Roses; Robespierre, le convive le plus caressé, débitait des madrigaux , tout en respirant cet éternel bouquet qu'il promenait partout, depuis le Comité de salut public jusqu'à la fête de l'Etre suprême, en vrai disciple de Jean-Jacques. Madame de Fontenay ne manquait pas de rappeler son rôle à Bordeaux : la déesse du Pardon ; Robespierre, ému jusqu'aux larmes, jurait que les dieux n'avaient plus soif et que les portes des prisons allaient s'ouvrir par toute la France. On se croyait déjà en .Arcadie. Et on dansait. A minuit, Robespierre saluait la dame du logis et lui offrait son bouquet; 'à peine avait-il franchi le seuil que madame de Fontenay se jetait dans les bras de Tallien , la figure tout inondée de larmes de joie. « Je suis sauvée, lui dit-elle, on a calomnié Robespierre, c'est le plus juste des hommes. » Et tout le monde disait en chœur : a C'est le plus juste des hommes. » Mais tout à coup des gendarmes entraient dans la danse , rejetant toutes les femmes hors de leur passage , et saisissant madame de Fontenay : Tallien voulait les désarmer, mais ils

étaient deux, ils étaient quatre, ils étaient huit. Et ils exhibaient un mandat d'arrêt en bonne forme signé Robespierre .

Il paraît que cette comédie ne fut pas tout à fait une comédie ; madame Tallien elle-même contait ainsi son arrestation; mais en vérité cette histoire me semble trop légendaire, et je ne l'inscris ici qu'à titre de curiosité.

Quand madame de Fontenay fut à la Force , Robespierre fit surveiller Tallien.

Les espions de Robespierre nous donneront ici une curieuse page d'bistoire , non-seulement pour la vie de Tallien, mais pour les archives de la Révolution. C'est le tableau du temps pris sur le vif :

Du 8 messidor.

(c Citoyen y il n'a pas été possible de joindre le député Bourdon (de l'Oise), ni à la Convention nationale, ni chez lui; tout «e qu'on a pu savoir, c'est qu'il va quelquefois, dans sa rue, maison n° 557.

tt Le 4éputé Thuriotj au sortir de la Convention

nationale, le 6 courant, est allé rue Jacques, section du Panthéon français, n*" 35, chez un fabricant de portefeuilles, où il s'est arrêté à parler avec une citoyenne environ dix minutes; après il est allé rue des Fossés-Saint-Bernard, section des Sans-Culottes^ n* 1220, oii il est entré pour dîner à deux heures trois quarts, et est sorti de cette maison à sept heures et demie ; il a ensuite rencontré un citoyen sur le quai de l'École, section du Muséum, proche le café Manoury, où ils sont entrés et ont bu ensemble une bouteiUe de bière; après il est allé rue d'Orléans -Honoré, section de la Halle au blé , maison de la Providence, meublée, n* 16, où il s'est arrêté environ vingt-cinq minutes, en est sorti à huit heures et demie avec une citoyenne qui avait une lévite couleur puce et un grand châle à bordure de couleur, jupon blanc, et sur sa tête un mouchoir blanc arrangé de manière qu'il formait un bonnet : ils sont allés ensemble au jardin Egalité, où ils ont fait trois tours , après lesquels ils sont allés place Egalité, n" l(j3, où ils ont parlé un instant à la portière, et sont revenus audit jardin Egalité, où ils ont fait le tour des galeries et sont retournés au même n^ 163, place Egalité, où ils ont soupe; ils y sont entrés à neuf heures et demie, et à onze heures ils n'en étaient pas encore sortis; nous nous sommes retirés, n'étant pas certains s'ils en sortiraient. »

Ici une ligne de points, comme dans les romans, pour masquer les crimes de l'amour, j'imagine. Un citoyen avait-il le droit d'être amoureux sous Robespierre?

Et maintenant suivons Tespion , pour étudier les faits et gestes de Tallien :

« Le citoyen Tallien est resté, le 6 messidor au soir, aux Jacobins jusqu'à la fin de la séance; il a attendu son homme au gros bâton, rue Honoré, devant une porte cochère; nous avons remarqué qu'il avait beaucoup d'impatience. Enfin il est arrivé ; il n'y a pas de doute qu'il était dans les tribunes ; ils ont remonté la rue Honoré , celle de la Loi , les baraques , la galerie à droite de la maison Égalité , se sont assis dans le bas du jardin, ont pris chacun une bavaroise, ont remonté sous les galeries de bois, dont ils ont fait trois fois le tour, se parlant toujours mystérieusement et se tenant sous le bras. A onze heures, ils ont traversé la cour du palais et ont gagné la place Égalité ; son garde a été arrêté, un fiacre a salué Tallien, et ils se sont qualifiés réciproquement d'amis en disant : » A demain , mon ami. » Nous nous sommes approchés de la voiture, Tallien a dit au cocher de le conduire rue de la Perle. L'autre s'en est allé par la rue de Chartres, à pied : nous avons couru jusqu'au pont ci-devant Royal, nous n'avons pas pu le rejoindre ; nous présumons qu'il est entré dans une allée , ou qu'il demeure sur la section des Tuileries. Nous l'avons signalé hier soir : une veste rouge et blanche à grandes raies, culotte noire, un gilet , ch^eau rond , cheveux blonds et en rond , presque de la taille de Tallien.

a Le citoyen Thuriot est sorti hier, 7 courant, de la Convention, à trois heures, et est allé rue Honoré,

proche les ci^evaorit Capuems, n* 30, et j est resté jusqu'à cinq heures qu'il est sorti avec une citoyenne^ et ils ont été ensemble rue Neuve-du-Loxembourg, n** 161 ; nous nous y sommes arrêtés jusqu'à sept heures, et ils n'étaient pas encore ressortis. Nous avons remarqué ce n"* 161 à des jardins donnant sur les boulevards^ par lesquels ils sont probablement sortis. G. n

Da 10 meMidor.

(c Nous nous sommes trans^rtés hier, 9 cornant , chez le citoyen Bourdon (de l'Oise), dans son domicile, rue des Pères, feubourg Germain^ li* 15. En sofr-» tant, il est allé en face de chez lui; il y est resté environ trois heures; de là, à la Convention. Dans son chemin , il a parlé à un citoyen qui menait un enfant d'environ sit ans. Il est ressorti povu' entrer dans un bureau où on reçoit les lettres, dans lequel il s'est arrêté dix minutes environ. En rentrant à la Gonven» tion , il a donné des poignées de main à quatre ou cinq députés; il bâillait dans le temps que l'on apprenait les nouvelles av^oitageuses. »

Voilà une grave accusation : il bâillait l « Le citoyen Thuriotj hier 9, est sorti à la fin de la séance ; à la porte des cinievant Feuillants , il a parlé mystérieusement au citoyen Boissel, qui a été renvoyé de la Société; la conversation a été courte. Le citoyen Talon et un autre citoyen que nous ne connaissons pas, et trois citoyennes, ont joint le citoyen Thuriot; ils ont été dans la rue Hon<H*é; là, les cinq citoyens et

citoyennes ont pris la place des Piques , le citoyen Thuriot, la me Honoré, n** 35, près les Capucins. Nous avons entendu qu'en se quittant, un des citoyens a dit à Thuriot : u Ne tarde pas I rt

yi Le citoyen Calon et l'autre citoyen dont nous ignorons le nom , sont sortis du n^ 108 à six heures ; ils sont rentrés à six heures et demie. Le citoyen Coupé, député , est entré au n"" 108 à cinq heures et demie , et nous ne l'avons pas vu ressortir.

yy Le citoyen Legendre est entré, le 8 courant, à la Convention à midi et demi , et en est sorti à la fin de la séance à trois heures un quart ; il a pris par la cidevant chapelle pour s'en aller, a gagné la terrasse de la Liberté, et est rentré rue de Beaune en son domicile. Il en est sorti à cinq heures , a traversé les Tuileries par le pont tournant, et les Champs-Elysées, a rencontré un citoyen qui était avec une citoyenne. Us sont allés ensemble jusqu'au camp qui est vis-à-vis le bois de Boulogne, oii ils ont regardé faire les premiers exercices aux jeunes citoyens. Q a kissé cette £unille entrer au bois de Boulogne , et est revenu par le même chemin avec un autre citoyen, est rentré aux Tuileries, a quitté ce citoyen au passage des Feuillants qu'il a traversé , a pris la rue Honoré , et est entré aux Jaco^ bms à neuf heures un quart. Nous avons tenté d'entrer aux tribunes ; mais la quantité de citoyens qui assistaient à la séance nous a obligé de nous retirer. G. » Il ÊdJlait des jambes pour être espion de Robespierre.

Da 14' messidor»

ce Le citoyen Ta , hier, depuis neuf heures du

matin jusqu'à trois heures de l'après-midi , n'est pas sorti de son domicile, rue de la Perle, au Marais, n® 460, et on était assuré qu'il était cependajit chez lui.

n Sur les dix heures et demie, le nommé Rambouillet, ci -devant préposé pour la surveillance de la police, aperçut notre agent, et il lui demanda oii il allait;

Rambouillet répondit qu'il allait chez le citoyen Ta ;

il le fit jaser. Notre agent lui dit qu'il était étonnant que ce député ne fît plus parler de lui à la Convention , à quoi l'autre répliqua que ce député ne faisait presque plus rien depuis qu'on lui avait reproché au Comité de sûreté générale qu'il n'avait pas fait guillotiner assez de monde à Bordeaux ; il ajouta de plus que le citoyen

Ta avait placé son secrétaire au Comité de salut

public, et qu'on l'avait renvoyé le 1" messidor.

TU Nous ne serions pas surpris que le sieur Ram^ bouillet, qui a été placé à la police par le citoyen

Ta , et qui vient d'être supprimé de son emploi,

ne fut un de ceux que ce député emploie auprès de lui pour l'escorter et savoir si on le surveille, attendu

qu'il a dit, avant d'entrer chez le citoyen Ta , qu'il

n'y serait qu'une demi- heure probablement; et, au contraire, il n'en était pas encore sorti à trois heures. Ce sieur Rambouillet a ajouté de plus que quatre particuliers suivaient le citoyen Ta ; que ces jours derniers (il ne se rappelait pas bien si ce n'était pas au

jardin National) le citoyen Ta , s' apercevant que

ces particuliers le suivaient, il s'arrêta et leur dit qu'il était un représentant du peuple; que beaucoup de monde s'attroupa, et que la garde conduisit lesdits particuliers au Comité de sûreté générale.

» Il est impossible de pouvoir surveiller ledit député dans sa rue, vu qu'elle est fort courte et droite. Il n'y a aucune retraite, que quelques bancs de pierre à côté de quelques portes cochères, pour s'asseoir; et pour peu que les locataires de ladite rue s'aperçoivent qu'un individu passe fréquemment, ils se mettent aux croisées ou envoient leurs domestiques sur la porte, en sorte qu'il est impossible à un surveillant de faire sentinelle dans le voisinage de son domicile, soit que ses propres domestiques soient toujours sur leur porte , ou d'autres avec qui ils causent. «

On voit que les thermidoriens, Tallien surtout, étaient surveillés à toute heure. Je passe sur les rapports consacrés à Thuriot, Bourdon (de l'Oise), Fouchc et les autres. Je note pourtant que tous hantaient beaucoup les cafés. Les dieux ont soifl Mais ce brûlant messidor altérait tout le monde.

tt Hier, 14 courant, le citoyen Ta est sorti de

chez lui à une heure et demie après-midi , a passé rue des Quatre-Fils, rue du Temple, rue de la Réunion (ci-devant Montmorency), au Marais, rue Martin, rue Grenefat, petite me du Renard -Sauveur, rue Bcaurcpaire, rue Montorgucil, passage du Saumon, rue des Fossés -Montmartre; s'est amusé plus d'une heure à

marchander des livres ; est entré au jardin ÉgaKté , toujours regardant de côté et d'autre d'un air inquiet.

» Il est entré à la Convention à deux heures tnàs quarts, y a entendu le rapport du citoyen Barère, a parlé avec un ou deux députés , de là traversé la salle, et est ressorti par l'escalier où était la chapelle; est allé comme pour sortir par les cours, mais il s'est ravisé, a pris par le jardin National, a remonté par le bas de la terrasse des Feuillants, et est retomné sur ses pas ; a monté ladite terrasse par l'escalier qvt fût face au café Hotto; s'est encore amusé à marchander des livres un grand quart d'heure-; de là,, a pris la porte du manège et est entré chez Veima, restaurateur n"* 75 : nous l'avons quitté à six heures, sans avrâ* pu savoir par où il s'en est allé. »

Tallien, on le voit, n'oubliait pas- ses meilleurs amis — les livres — au miUeu des vagues toujours montantes.

Du 27 messidor.

u Un des citoyens que nous occupons a donné à diner, le 20 messidor, à la citoyenne Masser et l'a conduite au bal; ce fut le même jour qu'elle lui remit le n* 5, et ils parlèrent peu de Tobjet en question.

» Le même citoyen l'a revue chez elle le 24, et loi ayant dit qu'il avait oublié le n® &, elle l'engagea à le brûler, attendu qu'il se compromettait, si on le trouvait chez lui, puisqu'il ne doit être connu que de certains députés, et elle lui fit espérer le 6' n®. »

On n'a conservé que des feuillets éparpillés ça et là

LES ESPIONfS DE ROBESPIERRE. . 267

de ces curieux rapports; Robespierre a dû jeter les meilleurs au feu. 11 cachait trop sa vie pour vouloir être surpris en flagrant délit d'espionnage.

L'espion s'étonne de voir Tallien rester presque toujours chez lui. C'est que la rue de la Perle était au voisinage de la Force. C'est que l'étude, même aux jours d'ivresse révolutionnaire et de terreur amoureuse, était sa vraie passion. 11 aimait les livres et ne croyait qu'à ces amis-là.

Pendant que Robespierre travaillait dans l'ombre à la dictature ) Tallien cachait sa force, peut-être sa faiblesse. Il cachait ses blessures de lion amoureux; il allait rugir dans les rues avoisinant la Force; il cherchait à toutes les fenêtres la figure aimée; il écoutait comme s'il eût dû entendre un cri; il attendait comme s'il dût recevoir un billet; c'était l'heure de l'amour : mais il avait aussi ses heures de haine. La lutte était engagée,' c'était un duel à mort. Et les armes de ce duel c'était la guillotine.

Tàllien voulait hâter le dénoûment , parce qu'il avait

peur que dans l'intervalle Térézia Cabamis ne parfumât pour Robespierre les marches de l'échafaud.

Barère, un des politiques de la Révolution^ disait un jour : « La guillotine fait tout, c'est elle qui gouverne. » Ce jour-là , que dut penser le docteur Guillotin? Le docteur Guillotin, puisqu'il faut l'appeler par son nom , n'avait pas d'ailleurs inventé la guillotine. Un soir qu'il lisait une histoire de Louis XII, il s'écria : tt J'ai trouvé ! »

Or voilà ce qu'il venait de lire* :

ce Dedans les prisons du Roy estoit lors vn nommé Demetri lustiniain , lequel auoit meu le peuple à sédition, et entretenu en sa rébellion contre le Roy. Tant, que le dict peuple après la réduction de Gennes crioit contre luy à haulte voix, disant, C'est le traistre qui nous ha seduicts par eiTcur, commeu à guerres civiles, diuerty l'obéissance, et obstiné à rébellion. Quoy plus? Son procez feut faict, sur lequel feut par le Conseil conclud et déterminé, que veii sa désobéissance et rébellion, et l'erreur damnablc en laquelle auoit mis et tenu le peuple de Gennes , qu'il estoit digne d'encourir peine capilale. A laquelle feut iugé. Dont furent faicts les échaffaults, et les choses apprestécs, pour luy trancher la teste dedans une belle place près du moule de Gennes. Et dict, que le douziesme iour du dict mois de May, vigile de l'Ascension de Nostre Sei-

* V Histoire de la vie de Louis Xll, écrite en Tannée 1507, pages 229 et 230, in-4«; on y lit, chapitre XXVIII, comment un Genneuois, nommé Demetri lustiniain, eut la teste tranchée à Gennes,

gneur, seroit exécuté. Ghascun couriU oeUe part, tant, que depuis huict beures du matin, la dicte place, et les maisons d'entour, ieurent iusques au soir toutes pleines de gens du Roy, et du peuple ;de la ville, atten* dant iUec la venue de l'heure.

» Sur le pamct de neuf heures^ feut par vn Preuost des niareschaux conduict iusques à la dicte place, et faict monter sur PeschafiTault, où là voulut parler, et dire quelque chose au peuple de Gennes , et commencer quelque propos. Mais le Preuost ne luy voulut donner temps de finir son dire. Et voyant eeluy Demetri qu'il ne seroit ouy, iecta un grand souspir à merveilles , en levant les yeulx à mont, la face toute pallie et blesme, les bras en croisez se teint coy aasez long temps. Et ce faict, le bourreau luy banda les yeulx. Puis, de luy mesmes se ineit à genoiiils, et eslandit le col sur le chappus. Le bourreau preint vne corde à laquelle ienoit attaché vn gros bloc, à tout vne doulouere tranchanie, hantée dedans, venant d'amont entre deux posteaux , et tira la dicte corde en manière, que le bloc tranchant à celui Genneums tomba entre la teste et les espaules. Si que la leste s'en alla d'vn costé, et le corps tomba de l'autre. La teste feut mise au bout du fer d'vne lance, et portée sur le sommet de la tour de la lanterne, qui est attouchant, et au dedans <lu moule de Gennes, regardant celle teste droictement sur la ville. Le corps demeura mort sur le dict eschaffault, tout le long de ce iour. Puis feut le soir auec le congé de la lustice de là osté, et porté enterrer. »

Ainsi, la guillotine travaillait à Gènes trois siècles avant de travailler à Paris. Déjà on parlait sur l'échaiaud, déjà on portait les têtes au bout des piques. Rien n'est nouveau ni sous le soleil ni sous le linceul.

Mais ce qui fiit nouveau sous la Révolution , c'est le sourire dans la mort. M. de Malesherbes, en desceadant l'escalier pour aller à l'échafaud, fit un faux pas : tt C'est de mauvais augure, dit^-il gaiement; mx Romain rentrerait chez lui. » Les Girondins allèrent à la mort en chantant la Marseillaise. Un sans-culotte dit à BaiUy : a Tu trembles, Bailly? — Om, dit Bailly, je tremble, mais c'est de froid. y>

Les gens qui savaient vivre savaient mourir : a Le duc de Villeroy et le comte de Brienne, ex-ministre, n'étaient certaânanent pas des gens courageux : ils mentaient sans cesse à leur conscience et tombaient à genoux devant nn bonnet rouge. Us refusèrent de jouer une partie de piquet, parce qu'on leur jN^sentait des cartes qui n'étaient pas républicaines. r> Le lendemain ils allèrent à la mort comme ils fussent aHés se prmnener.

Au contraire, les hommes du peuple ne savaient pas mourir. Presque tous s'indignaient, s'agitaient, injuriaient ou pleuraient. « J'ai vu, dit Rioufie, des hommes du peuple qui, en allant au supplice, prenaient à témoin le ciel et la terre , et faisaient tout retentir de leurs lamentations. Quelle différence y avait-'il entre les premiers et ceux-ci? Les uns avaient de l'éducation et les autres n'en avaient pas. Mais s'il eût fallu s'exposer pour secourir son semblable, a ooupaûr le dévouement

se serait trouvé du côté des hommes grossiers qui pleuraient, î)

Parmi ceux qui mouraient vaillamment, il ne faut pas toujours voir le vrai courage. Louis XVI mourut on roi et n'eut pas le courage de faire le roi. Combien qui sont morts sans sourciller et qui ont eu peur devant le danger de défendre leur foi ou leur vie, leur âme ou leur corps I a Que de gens se sont laissé couper la tête pour avoir eu peur de se faire casser un bras ! n

Mais ce qui fut nouveau aussi, c'est l'égalité devant la mort. Les condamnés s'embrassaient et disaient tous : La liberté nous appelle au delà de l'échafaud.

C'étaient donc la liberté, l'égalité, la fraternité et la mort.

Pas une charrette qui ne contînt un noble, un prêtre, un bourgeois et un ouvrier; la grande dame avec la femme de chambre , la religieuse avec la comédienne, la vierge avec la courtisane. Lisez les funèbres listes. Henriot avec le marquis de Saint -Just, Robespierre avec le marquis de la Valette, pour ne citer que les dernières charrettes *.

* Sur doDze mille victimes » voici les quinze classes de la société servies au bourreau :

Paysans, laboureurs, garçons de charrue, 3,871 ; ouvriers d* état, maçons, charrons, charpentiers, tailleurs, forgerons, 2,212; bourgeois, petits rentiers, 1,273; prêtres, religieux, 767; soldats, 715; femmes, OUes, servantes, couturières, 718; nobles» émigrés, 639; avocats, procureurs, notaires, huissiers, 585; fabricants, négociants, commis, 539; domestiques, cabaretiers, marchands de vin, 156; médecins, chirurgiens, 76; matelots, 73;

Dans ce hachis d'hommes et de femmes qu'on appelait fournées, on entassait des êtres diamétralement opposés de systèmes et de partis; Thouret avec d'Esprémesnil y Le Chapelier avec la duchesse de Grammont *.

Un historien du Directoire, M. de Gassagnac, a peint avec une sombre énergie le tableau des prisons sous la Terreur : a La Révolution avait été inaugurée par la prise et par la démolition de la Bastille, cette redoutable prison d'Etat,' qui contenait, le jour où ses portes furent brisées, sept prisonniers, savoir : quatre faussaires, un homme détenu sur la demande de sa famille, un idiot et un inconnu **. Trois ans plus tard, cette même Révolution possédait gtiarante-fimt mille sept cent vingtquatre prisons d'Etat, renfermant plus de deux cent mille détenus politiques; sans compter les prisons supplémentaires de Paris , faites à la hâte avec d'anciens hôtels, d'anciens couvents et d'anciens collèges. Paris renfermait, sous le régime de la Terreur, trente-six

instituteurs, 49; hommes de lettres, 46; comédiens, 21, c*e$t-à« dire 11,740.

Pourquoi le peuple en si grand nombre? C'est renseignement des révolutions. Les vizirs choisis parmi le peuple frappent autour d'eux parce qu'ils n'ont peur qu'autour d'eux. Le tribunal révolutionnaire d'Orange, présidé par un chifTonnier, fit en deux jours guillotiner plus de cent chifTonniers.

* Le Chapelier dit à d'Ësprémesnil : u Monsieur d'Esprémesnil, on nous donne dans nos derniers moments un terrible problème à résoudre. — Quel problème? — C'est de savoir, quand nous serons dans la charrette, à qui de nous deux s'adresseront les huées. — A tous deux, » reprit d'Esprémesnil.

** L'historien ne sait pas tout ou ne vent pas tout dire.

vastes maisons d'arrêt ^ contenaDt en moyenne Hurr mille raisoNKiBis POLITIQUES; sans compter quatre-vingt-seize autres maisons d'arrêt , moindres y annexées aux comités révolutionnaires. Voilà ce que la prise et la démolition de la Bastille avaient rapporté à la liberté ! Sur cette masse effroyable de prisonniers, environ deux cent mille étaient ce qu'on nommait les suspects. Les autres ^ àoai il serait impos^le de dire le nombre avec précision, formaient le parc de l'abattoir démagogique, oii était renfermé le troupeau dont, selon l'expression de Jean-Baptiste Rousseau, la mort élait le pasteur. A Ptt*is^ le V mai 1794, ces prisonniers, au milieu desquels Sanson , sans jamais les épuiser, prenait tous les jours à pleines charretées, s'élevaient à huit mille quatre cent dix-huit. Il y avait des moments où les prisons des départements étaient encore mieux garnies. Celles de la petite ville d'Orange contenaient, en 1793, douze mille prisonniers voués à la mort, et qui la subirent. Lyon^ Nantes et la Vendée n'avaient pas de prisons, parce qu'on n'aurait pas pu en trouver d'assez vastes. Quant aux bourreaux, celui de Paris se plaignait déjà, en 1792, d'être ruiné par sa besogne. Elle était effroyable, en effet, car en vingt-sept jours, du 13 messidor au 9 thermidor an 11 — du !•' au 27 juillet 1794, — la guiUotine de Paris expédia cimq cent quinze personnes, y*

La Force avait son gouverneur, comme la Bastille; mais quoique le gouverneur de la Force fût un sansculotte, il tranchait du vizir : il ne se dérangeait pas pour si peu, quand arrivait un citoyen dans cet enfer.

Il est resté sur lui des anecdotes sybaritiques. Monsieur le concierge dînait avec sa charmante famille; la victime se présentait : Monsieur le gouverneur attendait que le café fût savouré avant de conduire le prisonnier à la souricière.

Et quelle souricière I Des souris comme dans un égouty des araignées et des cloportes, la mort entre quelques pierres humides de pleurs humains. U fallait attendre là le bon plaisir de ce ministre de la Force. Là il fallait attendre qu'il vous fit appeler, qu'il pût vous recevoir, qu'il daignât vous interroger pour votre transfèrement dans un autre cachot, dans un autre enfer, dans un autre tombeau. L'histoire de la Terreur est trop pleine de ces ténèbres. J'ai vu une gravure qui représente non Son Altesse le concierge de la Force, mais Sa Hautesse le. geôlier du Teniple, qui frappe d'une étrivière le jeune fils de Louis XVI, un petit-fils de saint Louis qui est monté au ciel par les cruautés du cordonnier Simon, plus bourreau que Sanson.

Cependant Térézia Cabamis était toujours au secret à la Force.

Enfin , comme par miracle , elle obtint la faveur de descendre dans la cour, le soir, à l'heure même où les prisonniers voyaient avec désespoir s'éteindre leur lumière. C'était déjà la nuit funèbre. A qui la jeune

femme devait -elle cette faveur? Le porte -clefs qui venait la prendre était muet comme la tombe.

Le premier soir, comme elle respirait l'air plus vif après une pluie d'orage, une pierre tomba à ses pieds. Elle était trop romanesque pour ne pas voir autre chose qu'un hasard. Elle prit la pierre et y trouva attaché un billet; c'était un billet de deux lignes, d'une écriture inconnue. Elle eût donné deux ans de sa vie pour lire ces deux lignes; mais, quoiqu'il fît clair de lune, elle fut forcée d'attendre la lumière du soleil. Elle regarda les toits des maisons du voisinage pour voir d'où pouvait tomber ce souvenir, elle qui se croyait abandonnée de tous, même de Tallien.

Elle ne vit que des fenêtres muettes et closes; pas une lumière sur ces toits qui fût pour elle l'étoile du salut. Elle écouta, mais dans les vagues bruits du dehors , pas une voix qui vint jusqu'à son cœur. Cette petite pierre, qui apportait peut-être une bonne parole, avait sans doute été lancée de bien loin; peut-être n'était-ce qu'une déclaration malencontreuse d'un prisonnier qui voulait oublier la mort dans un rêve d'amour.

Madame de Fontenay se résigna à remonter à son cachot, car la chambre noire où on l'avait transférée depuis quelques jours était encore un cachot, seulement la paille était plus fraîche et les souris s'y montraient moins familières.

Au point du jour, elle se leva sur son grabat et présenta aux carreaux de la lucarne le billet qui l'avait

tourmenlée dans son sommeil. Quoique l'écriture imitât les caractères d'imprimerie , elle reconnut avec joie la main de Tallien. a Enfin I s'écria-t-elle, il veille sur moi. D Ce mot s'échappa de ses lèvres avant qu'elle eût lu ces mots de Tallien : « Je veille sur vous; tous les soirs, à neuf heures, vous irez dans la cour, je serai près de vous. »

Les âmes romanesques comprendront tout ce qui se passa dans le cœur de madame de Fontenay y ses impatiences, ses espoirs, ses questions, ses larmes.

Cette journée fut un siècle de fièvre ; elle questionna le geôlier à l'he ire du déjeuner — à l'heure des fèves bouillies et du pain noir, — mais le geôlier, ^our toute réponse, porta son doigt sur ses lèvres.

Par une faveur nouvelle, il lui apprit qu'elle dînerait avec quelques autres prisonnières , mais il ne lui avait pas dit qu'entre chaque prisonnière il y avait un habit bleu; les pauvres femmes pouvaient à peine échanger un regard expressif ou une parole vague devant les gendarmes. Vint le soir; à la même heure, madame de Fontenay fut, comme la veille, conduite dans la cour, et comme la veille elle entendit tomber une pierre.

Quoique le souvenir de ce temps-là lui fût toujours resté très-vif, madame de Fontenay n'avait gardé que les expressions du premier billet. Huit jours de suite Tallien lui écrivit et la consola par quelques lignes. Mais, après ces huit jours dorés d'espérance, il lui fut interdit de descendre dans la cour. La police de Robespierre avait trop d'yeux. Elle voyait clair jusque dans

les ténèbres. En vain Térézia Cabairus supplia par les promesses et par les larmes; le geôlier se détourna.

Ce ne fut que le 10 thermidor que la ci-devant marquise de Fontenay apprit de Tallien lui-même qu'il avait loué un grenier du voisinage, où il venait tous les soirs rugir de rage , d'amour et de douleur. Ce fut de là qu'il lança ces pierres éloquentes qui huit jours de suite lui dirent d'espérer.

Comment Tallien avait-il pu communiquer avec le geôlier? comment venaient ces billets mystérieux? C'était sa mère qui avait gagné l'homme farouche. Elle s'était présentée sous un autre nom; elle avait dit au geôlier que la citoyenne Fontenay mourrait étouffée , elle qui avait une maladie de cœur, si elle ne respirait au grand air. La femme du geôlier fut compatissante; mais, après huit jours de charité, on dénonça le geô-lier, et Térézia Cabarrus fut conduite aux Carmes y sans doute parce que Robespierre avait pensé que Tallien demeurait trop près de la Force *.

Et voici à ce propos une charmante légende de Notre-Dame de Thermidor, que racontait dans sa solitude de Chimay Térézia Cabarrus. Cette histoire est

* Tout ce rëcit me vient de madame la marquise du Haliay, qui conte bien mieux que moi. Pareille en cela à madame de Brunetière, sa sœur, qui m'a donné plus d'une page éloquente.

imprimée dans les S&uvemr$ de la cour du roi GuiUaume, <]ue je ti:iSidois du style brabançon.

Un joor que madame Tallien se trouvait avec plusieurs détenus, transférée d'une prison à nne seconde prison, respèce de tombereau où la jeune Térézia et les autres se voyaient entassés fui arrêté près du quai dans un de ces embarras de Paris si ordinaires alors; le tombereau fut presque accroché à la charrette des condamnés qui passait pour la guillotine. Sur la charrette suprême , il y avait une jeune fille de seize à dixsept ans, belle comme un ange, belle comme une héroïne, qui tenait à la bouche un boufon de rose. Ses mains et ses braà étaient attachés derrière ses épaules. Elle fixa sur madame Tallien un regard empreint de toute la poésie de la résignation. Levant ses grands yeux bleus vers le ciel , elle semblait indiquer le ciel à celle qui avait les grands yeux noirs. Ces deux jeunes femmes s'étaient comprises dans le malheur et dhns la pitié; sans se parler, ces deux âmes s'étaient entendues; leurs regards échangèrent comme de graves et sublimes mystères, dans leur soudaine et sainte amitié. Deuil, promesse, espérance, souvenir, c'était la muette élo* quence de ces deux adorables créatures qui se rencontraient pour s'aimer, qui s'aimaient pour ne pins se revoir. Les deux tombereaux fatals s'ébranlèrent; un éclair d'adieu partit des yeux séraphiques de la jeune fille : il inonda de douces lumières la jeune femme. Le tombereau des condamnés passa tout près de la charrette des prisonniers : la jeune condamnée

roula son boutoa de rose dans sa bouche et le lança de toute la force de son souffle à Térézia Cabarrus. Madame Tallien voulut tendre les bras à la pauvre enfant; mais la mort n'attendait pas. L'exactitude était la politesse de la guillotine.

La guillotine emporta la jeune fille, madame Tallien emporta la rose et le souvenir.

J'ai vu le cachot des Carmes où la fatalité révolutionnaire avait jeté trois femmes qui se consolèrent presque en se rencontrant : Térézia Cabarrus , la comtesse de Beauhainais 9 et la duchesse d'Aiguillon — l'ancien monde qui allait bientôt redevenir le nouveau. — Toutes les trois couchaient dans le même lit, — je me trompe, sur la même paille. Comme a si bien dit Lamartine , u l'image de la mort présente à leurs yeux n'épargnait ni leur regard ni leur imagination. Leur cachot était une cellule où les assassins de septembre avaient massacré le plus de prêtres. Deux des égorgeurs, lassés de meurtres, s'étaient reposés un moment et avaient appuyé leurs sabres contre la muraille, pour reprendre des forces. Le profil de ces deux sabres , depuis la poignée jusqu'à l'extrémité de la lame, s'était imprimé un peu en silhouette de sang sur l'enduit humide, et s'y dessinait comme ces glaives de feu que les anges exterminateurs brandissaient dans leurs

mains autour des tabernacles. On y suit encore de Tœil leurs contours, aussi nettement tracés et aussi frais d'empreintes que si cette trace ne devait plus sécher. Jamais la jeunesse, la beauté, l'amour et la mort n'avaient été groupés dans un tel cadre de sang. » Comment passaient-elles les heures devant cet odieux spectacle de la mort, ces trois femmes qui étaient la jeunesse, la beauté et le charme? Elles mouraient de la soif de vivre.

Madame Tallien avouait plus tard qu'elle avait 'fini par s'accoutumer aux horreurs de la prison, u Tout le monde était ami de tout le monde. Les uns en s' asseyant pour. la dernière fois au dernier banquet de la vie , au milieu de leurs tristes compagnons d'infortune , leur offraient en riant leurs adieux éternels. Les autres, libres sous les verrous mêmes, et pendant l'horreur de la^ nuit et le silence des guichets, trompaient la douleur et l'insomnie en jetant des fleurs sur leur grabat. Là, plusieurs victimes condamnées, étroitement resserrées en attendant le retour du jour qui allait terminer leurs souffrances et fermer leurs yeux à la lumière, rappelaient leur courage et leur gaieté. Les amusements de leur enfance présidaient à leur agonie. Quelquefois on les vit singer leurs bourreaux, que mille caricatures rendaient reconnaissables ; tantôt juges, tantôt victimes, ils apprenaient à marcher à l'échafaud; et poussant la fermeté jusqu'à jouer avec le fer sanglant qui allait frapper leurs têtes , ils jouissaient d'une tranquillité d'âme qui fuyait loin du cœur de

leurs assassins. Tels étalent ces jeux feiriUes et prt>phétiques qui occupaient les derniers instants de ces martyrs courageux, qui n'étaient interrompus que par l'arrivée des sombres guichetiers, annonçant par le tocsin effrayant de leurs énormes clefs et le fracas de leurs verrous épouvantables, que les bourreaux ivres de sang attendaient avec impatience les victimes mar* quées la veille pour la boucherie du jour. »

Madame d'Aiguillon avait obtenu la grâce de garder une paire de ciseaux, un dé et des aiguilles. Elle cousait. Madame de Beauhamais lisait et cousait; madame de Fontenay contait et chantait. La vie donnait à la mort sa main pleine de roses.

Elles ne pouvaient écrire, sinon sur la muraille, avec les dents de leurs peignes. On voit encore aujoui^ d'hui ces inscriptions :

0 liberté!

C'était le cri du dehors, c'était le cri de la prison.

Nous sortirons demain.

Elles croyaient sortir du monde en sortant de la prison.

Qu est-ce que mourir, quand on est descendu aux enfers !

Et elles avaient voulu réunir leurs noms comme pour laisser la marque de leur amitié sur cette page d'histoire — le mur du cachot. On lit encore ces trois noms, qui éveillent aujourd'hui tant d'idées :

Citoyenne Tallien, Joséphine Beauhamais. Daiguillon.

TÉRÉZIA CABARRUS E\ PRISON. 283

Je lis dans les Mémoires de timpérairice Joséphine * : a Ua matin y le geôlier enira dans une chambre oii je couchais avec la duchesse d'Aiguillon et deux autres dames; il me dit qu'il venait prendre mon lit de sangle pour le donner à un autre prisonnier. — Comment, le donner? dit avec vivacité madame d'Aiguillon; mais madame de Beauharnais en aura donc un meilleur? — Non, non 9 elle n'en aura pas besoin, répondit-il avec un atroce sourire, car on va venir la chercher pour la mener à la Conciergerie et de là à la guillotine. A ces mots, mes compagnes d'infortune poussèrent les hauts cris. Je les consolais du mieux que je pouvais; enfin, ennuyée de leurs éternelles lamentations, je leur dis que leur douleur n'avait pas le sens commun, que non -seulement je ne mourrais pas, mais que je serais reine de France. — Que ne nommezvous votre maison I me demanda avec colère madame d'Aiguillon. — Ahl c'est vrai, je n'y pensais pas. Eh bien, ma chère, je vous nommerai dame d'honneur, je vous le promets, y*

Joséphine ne prononce pas, il est vrai, le nom de madame Tallien, mais on sait que Napoléon, qui dominait toujours son esprit, lui avait interdit la compagnie de la plus belle des thermidoriennes. D'ailleurs plus d'un contemporain lui a entendu conter l'histoire des trois amies comme le fait M. de Lamartine. Or voici

On sait que ces Mémoires ont été écrits par Georgette Ducrest , mais sur les souvenirs, les lettres et les légendes de l'impératrice.

le tableau que peint à la gouache M. de Lamartine, si varié dans ses peintures révolutionnaires :

a Aux Carmes, un cachot étroit et sombre, dans lequel on descendait par deux marches, et qui ouvrait, par une lucarne grillée, sur le jardin de l'ancien monastère, renfermait trois femmes jetées de la plus haute fortune dans la même prison. Jamais la sculpture n'avai( réuni dans un pareil groupe des visages, des charmes, des formes plus propres à attendrir les bourreaux. L'une était madame d'Aiguillon, femme d'un nom illustre ; le sang de sa famille fumait encore sur l'échafaud; l'autre, Joséphine Tascher, veuve du général Beauharnais, récemment immole pour avoir été malheureux à l'armée du Rhin; la dernière et la plus belle de toutes était cette jeune Térézia Cabarrus, aimée de Tallicn, coupable d'avoir amolli le républicanisme du représentant à Bordeaux, et d'avoir soustrait tant de victimes à la proscription. Le Comité de salut public venait de l'arracher à la protection du proconsul, sans pitié pour ses murmures , et de la jeter dans les cachots, toute suspecte encore de son influence sur Tallien. Une tendre amitié unissait deux de ces femmes entre elles, bien qu'elles se fussent disputé souvent l'admiration publique et celle des chefs de l'armée ou de la Convention. L'une était prédestinée au trône, où l'amour du jeune Bonaparte devait l'élever; l'autre était prédestinée à renverser la République .en inspirant à Tallien le courage d'attaquer les comités dans la personne de Robespierre.

» Un seul matelas étendu sur le pavé, dans une niche, au fond du cachot, servait de couche aux trois captives. Elles écrivaient avec la pointe de leurs ciseaux, avec les dents de leurs peignes , sur le plâtre de leurs cloisons , des chiffres , des initiales , des noms regrettés ou implores, des aspirations amèrés à la liberté perdue. » Cesl très-poétique , c'est très-romanesque, c'est pourtant très-historique, quoiqu'en dise un historien de la Prison des Carmes, qui ne veut pas que madame Tallien y ait été renfermée :

a L'inscription qu'on remarque dans la chambre aux cpées est située sur le mur du fond, en face de la fenêtre. Elle est écrite également au crayon, mais en caractères un peu plus grands que la précédente, et porte ce qui suit :

Oh liberté ! quand cesseras- tu d'être un vain mot? Voilà dix-sept jours que nous sommes enfermés : on nous dit que nous sortirons demain ; mais n'est-ce pas là un vain espoir?

Citoyenne Tallibbt.

Joséphine V* Bbauharnais.

Daiguillon.

La première chose qui nous a frappé à la simple lecture de cette inscription, c'est que le mot enfermés est au masculin , ce qui contraste singulièrement avec le sexe des prétendues signataires et avec l'éducation qu'elles devaient avoir reçue ; mais peut-être était-ce là un lapsus calami.

V Prenons donc chaque signature en particulier, et

examinons ce qu'elles peuvait avoir de véridique. La première est celle de madame Tallien. Pour celle-là, nous n'éprouvons aucun embarras; elle est apocryphe. U en est, en effet, de madame Tallien conune des Girondins; elle n'a jamais mis les pieds dans la prison des Carmes. y>

C'est bientôt dit; mais laissons parler encore le savant narrateur ;

a Robespierre n'osant encore attaquer Tallien en face, voulut se venger sur madame de Fontenay, et, le 3 prairial, il donna ordre au Comité de salut public de la faire arrêter. Conduite immédiatement à la prison de la Force, elle fut mise au secret dans un cachot où elle n'avait pour se reposer qu'un peu de paille qu'on ne changeait même pas.

î) II ne peut donc exister le moindre doute à cet égard, et pour nous, il est certain que madame Tallien n'a jamais été emprisonnée aux Carmes ; mais à supposer même qu'elle y eût été , nous ne pourrions admettre qu'elle eût signé : Citoyenne Tallien, puisque son mariage avec Tallien n'a eu lieu qu'après sa sortie de prison. C'eût été de sa part une légèreté et une inconséquence capable de les perdre tous deux à l'instant même; et certes madame Tallien avait trop d'esprit pour s'en rendre coupable. »

Je répondrai à l'historien de la Prison des Carmes que Térézia Cabarrus était déjà madame Tallien, au nom de la clémence, au nom de la charité, au nom de l'amour. Que dis-je? Au nom de l'état civil. Qu'était-ce

dooc que le mariage en l'an II, où il n'y avait plus que l'Être suprême? Kladame Tallien avait divorcé à Bordeaux pour épouser TalJien. Le proconsul de Bordeaux ne disait-il pas à Robespierre : a La citoyenne Fontenay est ma femme 1 »

Donc c'était son droit à elle, c'était son devoir^ c'était sa politique de prendre un nom qui devait lui servir de paratonnerre au tribunal révolutionnaire.

Maintenant l'historien affirme que le nom de madame de Fontenay n'est pas sur le livre d'écrou des Carmes. Mais combien qui y ont passé sans y laisser plus de trace dans le va-et-vient de la mort. Que d'omissions et que d'erreurs I Ge qui est acquis à rhisU>ire par des souvenirs vivants , par des lettres de madame Tallien , c'est qu'elle a été d'une prison à une autre, c'est qu'elle a été de la Force aux Carmes et qu'elle est retournée à la Force*.

Riouâe, le priscmnîer girondin, a fait sa Descente aux Enfers. Comme il a bien peint ces pauvres femmes! «Traînées de cachot en cachot, enchaînées dans d'indignes fers, on en a vu qui avaient un collier au cou. Elles entraient , les unes évanouies et portées dans les

* Etait-ce pour la sauver oa pour la perdre plus vite? Était-ce par f ioflaence de TalHen oa 4e Robespierre?

bras des guichetiers qui en riaient, d'autres en pleurs, d'autres presque mortes déjà : vers les derniers mois surtout, jour et nuit les verrous s'agitaient. Soixante personnes arrivaient le soir pour aller à l'échafaud. Le lendemain elles étaient remplacées par cent autres , que le même sort attendait les jours suivants. )> C'était l'activité et la fureur de l'enfer, a De tous les coins de la France on charriait des victimes à la Conciergerie. Des guichetiers, chargés d'actes d'accusation, les colportaient de chambre en chambre très-avant dans la nuit. Les prisonniers, arrachés au sommeil par leurs voix insultantes, croyaient que c'était leur arrêt. Ainsi, ces mandats.de mort, destinés à soixante ou quatrevingts personnes, étaient distribués chaque jour de manière à en effrayer six cents. Par la gradation des massacres , j'ai bien connu toute la profondeur de ce vers de Racine :

Et laver dans le sang vos bras ensanglantes !

D'abord ils avaient entassé quinze personnes dans la charrette infernale, charrette meurtrière; bientôt ils en mirent trente, enfin jusqu'à quatre-vingt-quatre; et quand la mort de Robespierre est venue arracher le genre humain à leurs fureurs , ils avaient tout disposé pour en envoyer cent cinquante à la fois à la place du supplice. Déjà un aqueduc immense qui devait voiturer du sang avait été creusé à la place Saint-Antoine. Disons-le, quelque horrible qu'il soit de le dire : tous les jours le sang humain se puisait par seaux, et quatre

TÉRÉZIA CABÂRRUS EN PRISON. 289

hommes étaient occupés, au moment de l'exécution, à les vider dans cet aqueduc y>

Louis XIV, accusé d'avoir ruiné et affamé la France pour l'aqueduc de Marly, fut traîné aux gémonies. Rioufie achève ainsi son tableau :

tf C'était vers les trois heures après-midi que ces longues processions de victimes descendaient du tribunal et marchaient lentement sous de longues voûtes, au milieu des prisonniers qui se rangeaient en haie pour les voir passer. »

On prenait aiusi une leçon pour mourir.

S'il y eut sous la Révolution des Caton et des Brutus, il y eut toujours des Latins du siècle d'Horace :

tt Une table grossière rassemblait dix-huit ou vingt prisonniers ; souvent la moitié s'y asseyaient pour la dernière fois. Ce repas était pour eux le dernier repas. Quelle était la surprise des nouveaux venus, lorsqu'ils nous voyaient boire la gaieté dans la coupe de la mort, et mêler les chants de la liberté aux cris des bourreaux qui nous appelaient? C'est à cette table qu'un condamné, la veille de son supplice, improvisait cette chanson, qui était comme le chant du cygne :

a Au dernier moment Socrate Sacriâe à la santë ;

Xotre bouche dcmocraie \e boit qu'à la liberté.

•' Xos reconnaissantes ombres , Flânant an milieu de vous , Rempliront cvs voûtes sombres De fréiiiisseiueiits bien doux. »

Quand Térëzia Cabarims cessa d'être au secret, elle partagea la chambre de huit femmes de tous les ordres, déjà façonnées à F égalité de la mort. Dans cette chambre on pleurait et on chantait , on se désespérait et on jouait aux jeux innocents. On y joua au supplice, comme dans toutes les prisons.

« On y jouait jusqu'au tribunal même. Huit lits attenant les uns aux autres étaient séparés par de hautes planches, entre lesquelles chaque femme isolée était comme ensei^elie : sur chaque lit siégeait un juré. L'accusée, montée sur une table, les avait en face d'elle ; le greffier et l'accusateur public remplissaient • le parquet. C'était ordinairement à minuit que commençaient nos séances , lorsque , sous nos verrous et sous nos tristes voûtes, nous étions presque certmnes de n'être plus troublées. L'accusée était toujours condamnée ; cela pouvait-il être autrement, puisque c'était le tribunal révolutionnaire? Une fois condamnée, l'horrible appareil se développait, les mains étaient attachées , et la patiente venait sur la barre d'un lit recevoir le coup du glaive qui s'abattait sur sa tête. Par un de ces revirements très-ordinaires en révolution , l'accusa-

TÉRÉZIA^ CABARRUS EN PRISOX. 291

teur public devient accusé lui-même , par conséquent condamné et exécuté à son tour. »

Et comme si les pauvres prisonnières n'eussent pas d'assez sombres perspectives, elles s'amusaient à se faire peur comme des enfants. Une fois guillotinées, elles s'en revenaient du royaume des ombres, couvertes d'un linceul, parler de visions funèbres.

Le lendemain matin, la mort n'était plus une vision. Plus d'une qui avait joué à la guillotine allait à Féchafaud. Madame Tallien vit partir cinq de ses compagnes.

Les hébertistes avaient emporté dans la tombe la protestation lugubre de l'athéisme.

Robespierre crut le moment venu de donner un dieu à la Révolution. Il décréta les vertus comme naguère il décrétait la victoire. Un triumvirat, un sacerdoce à trois têtes se forma au sein même du Comité public. Ces trois têtes ont nom Robespierre, Saint-Just, Couthon. Couverts comme les philosophes antiques d'un manteau d'intégrité, les triumvirs proposent à la Convention d'instituer des fêtes à la Vérité, à la Justice, à la Modestie, à V Amitié, à la Frugalité, à la Bonne foir au Malheur. L'Assemblée vote : que dis-je? ce n'est plus une assemblée, c'est un sénat de muets dont la

mission se borne à applaudir les discours de Robespierre, écrits à la lueur de sa lampe, la rhétorique toute romaine de Saint-Just. L'idylle chante à Tombre du mancenillier; la Terreur a pris le masque de Théocrite. Cest Tâge d'or vu par le rond sinistre de Téchafaud.

On annonce pour le 20 prairial la fête de l'Etre suprême. A toute religion il faut un grand prêtre. Où est le pontife du nouveau culte? a Jamais, dit le juré Villate, le ciel ne brilla d'un éclat plus radieux : la Divinité semblait tout à la fois appeler les hommes à lui rendre leurs hommages et descendre au milieu d'eux pour les consoler de leurs malheurs. Barère et Collot d'Herbois s'étaient priés de déjeuner chez moi, afin de jouir du coup d'œil de la fête. La femme de Dumas , président du tribunal révolutionnaire , était venue à F improviste, de très -bonne heure, pour le même motif. Je descendis vers neuf heures du matin. En revenant de me promener dans le jardin , je rencontrai, près l'Esplanade, Barère, Collot d'Herbois, Prieur et Camot ; Barère ne paraissait pas content : « Nous ne t'avons pas trouvé dans ta chambre ; nous ^ comptions y déjeuner. î> Je les engage à rétrograder; ils s'y refusent, et m'entraînent quelques pas avec eux, en me pressant vivement de partager leur repas chez un restaurateur voisin : je les quittai. En passant dans la salle de la Liberté , je rencontrai Robespierre , revêtu du costume de représentant du peuple, tenant à la main un bouquet mélaugé d'épis et de fleurs; la joie brillait,

pour la première Ibis, sur sa ii^re. U n'avait pas déjeuné. Le cœur plein du sentiment qu'inspirait celte superbe journée, je l'engage de monter à moa logc^ ment ; il accepte sans hésiter. Il fut étonné du concours immense qui couvrait le jardin des Tuileries : l'espé** rance et la gaieté rayonnaient sur tous les visages ; les ienunes ajoutaient à l'embellissement par les parures les plus élégantes. On sentait qu'on célébrait la lèle de l'Auteur de la nature. Robespierre mangeait peu. Ses regards se portaient souvent sur ce magnifique spectacle^ On le voyait plongé dans l'ivresse de l'estliott* siasme. al oilà la plus intéressante portion de l'bumanilé. » L'univers est ici rassemblé, O nature 1 que ta puissance » est sublime et délicieuse ! Comme les tyrans doivent » pâlir à l'idée de cette fête I » Ce fut là toute sa conversation. Qui n'aurait pas été trompé à l'hjfpocrisie d« tyrwi lui-même? Maximilien resta jusqu'à midi et demi. Un quart d'beujre après sa sortie, parait le tribunal révolutionnaire, conduit cbez moi par le désir de voir la fête. Un instant après \deut une jeune mère, foUe de gaieté, brillante d'attraits, tenant par la main un petit eolant plein d'intérêt : c'étaient Vénus et l'Amour. Elle n'eut pas peur de se- trouver au milieu de cette redoutable société. La compagnie commençant à dé&Ier, elk s'empare du bouquet de Robespierre, qu'il avait ouUié sur un lauteuil. »

B<^espierre reprit^il son bouquet p^urrÊtre sup-àne des maius de Vénus ou des mains de l'Amour? Passons. Robespierre s'avance*. Son via^(€ rayonne; son habit

bleu comme le ciel Ueu, son bouquet de fleurs, tout annmiee cpi'i) va changer le rôle de dictateur pour celui d^ apôtre. Présideni de la Convention, il marche à la tète de VAssemblée. Ses collègues affectent de marquer une distance entre lui et la suite du cortège, comme pour lui laisser la responsabilité de cette journée. On respire : le sein de la France oppressée soulève le poids de la Terreur. Les pieds sur l'Athéisme écrasé , la main levée vers le ciel , Robespierre atteste le soleil , la verdure, la vie universelle; il les sonune de s^écrier avec lui : « Il est un Dieu ! w Le peuple français croit à un Etre suprême et à l'immortalité de Fàme; c'est le dictateur qui l'a dit. Un rayon brille entre deux nuages sur cette £oule attrisiée par l'ombre de l'échafeud. «Peuple de France, s'écrie Robespierre, livrons-nous aujourd'hui aux transports d'une joie pure et sans mélange : demain, nous retournerons au combat contre le crime et la tyrannie ! y>

Ces derniers mots ramenèrent l'épouvante dans les âmes, un instant ouvertes à l'espérance. Si Robespierre eût, ce jour-là, rappelé la pitié sur la terre, en même temps qu'il y faisait redescendre la foi à l'existence de Dieu , il eût enveloppé ses ennemis dans leur défaite, et inauguré le triomphe désormais solide d'une dictature qui se fût appuyée sur les lois éternelles du cœur humain.

Dans la vie de tous les hommes politiques , il est un jour, un jour sans lendemain. Toute leur vie se résume dans cet éclair de temps , où , glorieux et superbes , ils

ont touché le sommet de leur idée. Ce jour fut pour Robespierre le 20 prairial. Prophète, il avait d'une main calme rouvert les cieux fermés; terrassant d'un côte le fanatisme, c'est-à-dire les dieux du passé, repoussant de l'autre l'athéisme dans les entrailles de la terre, il avait proclamé entre deux ombres les dogmes immortels. La tentative était grandiose, l'œuvre était politique. On n'arrache les croyances anciennes d'une nation qu'en lui donnant des croyances nouvelles. L'autel de la conscience humaine ne se détruit point, il se remplace.

Que Robespierre ait alors voulu modérer la Terreur, tout l'indique. Seulement, c'est l'éternelle impuissance des hommes d'État que d'être emportés par leur œuvre. Le système qu'ils ont créé les domine au lieu d'être dominé par eux. La Terreur était plus forte que Robespierre. Le glaive était plus vivant que la main qui l'avait forgé.

0 implacable entraînement des idées I Robespierre se faisait dantoniste : il était trop tard ; la clémence qu'il avait repoussée ne devait plus se réconcilier avec l'homme contre lequel criait la voix du sang.

XXXIÏ.

LES IDÉRS PROVIDENTIELLES.

Tailien croyait que Térézia Cabarrus était encore aux Carmes^ quand un matin ^ c'était le 4 thermidor, il reçut mystérieusement un poignard. Pas un mot. Qui l'avait apporté? On n'avait vu personne. L'arme était sur sa table. A peine était-il sorti pendant une demi-heure.

11 reconnut le poignard , un bijou d'Espagne familier aux mains de Térézia Cabarrus. C'était un ordre éloquent.

Ce jour-là, il rencontra Robespierre, qui causait avec David devant la Commune.

Trois charrettes de condamnés avaient déjà passé sous leurs yeux. C'étaient les condamnés du matin, car le tribunal se levait matin I Robespierre détourna la tête, ce 'C'est trop, dit-il. Aht si tous les hommes étaient vertueux, on brûlerait la guillotine. C'est mon rêve. Mais la Révolution est assassinée par ses ennemis. Quand je pense que les Fréron, les Fouché, les Billaud- Varennes, les Collot d'Herbois, les Tallien... »

Une quatrième charrette passa. « Tu parles de Tallien, dit David : n'est-ce pas lui qui vient? — Oui, le beau Tallien! comme elles disent toutes, n

Robespierre, qui posait pour les belles manières, pour le jabot, pour les manchettes, pour la coupe savante de son habit bleu, pour le style étoffé de sa veste blanche, ne pardonnait pas à Tallien , à Fréron , à Chénier, à Barras , à toute la future jeunesse dorée , les beaux airs et les costumes bruyants.

Cependant Tallien , qui venait de la rue de la Perle , regardait avec anxiété la quatrième charrette , où il n'y avait que des femmes.

On avait beau être coDventifNuel , régicide y montagnard , on ne savait rien des jugements et des exécutions cpie quand tout était fini.

U vit Robespiierre et David, il voulut passer outre, mais il se décida à leur parler, a Le beau sdbil I n dit-il en tendant la main et en prenant le isasque de la quiétude.

Robespierre donna lui-aiéme sa main fière, mais jsans vouloir presser celle de Tallien, soit qu'il voulût mar-

LE POiGIMARD DE TERËZIA CABARRUS. 299

fuer k distance d'un patricien à un plébéien, soit qu'il ne craignit pas de montrer un peu sa haine. « Oui, le beau soleil, dit-il en agitant son mouchoir comme un éventail ; aussi , dans mon mépris des hommes , je rrtourne au milieu des champs. — Robespierre, dit Tallien d'une voix émue, comme si le cœur voulait parler, accorde*moi une grâce. — Une grâce? moi Robespierre? Mais quel est donc mon pouvoir? Je suis un citoyen qui plaide la cause de la République. — Une mauvaise cause, dit imprudenmient TalUen en montrant la dernière charrette des condamnées , si on donne tous les jours ce ^eetacle au peuple. — Et qui donne ce spectacle? s' écria Robespierre en frappant du pied. — Ce B'est pas moi, dit Tallien. — C'est moi peut-être. — C'est peut-être Robespierre? dit David en regardant Tallien de travers. — Je ne dis pas cela, mais c'est cpielqu'un. — C'est la justice du peuple. — Ce n'est ni la justice ni le peuple. L'odieuse machine va toute seule, et nous y passerons tous , si tu ne dis pas à la mer de sang les paroles de la Bible. — La mer de sang, murmura Robespierre, tu la connais. »

Et comme Robespierre regardait en dessous l'homme de septembre, il sembla regarder si les pieds de Tallien étaient rouges, u Je n'ai pas entendu ce que tu viens de dire, reprit Tallien. Je ne suis pas venu à toi pour railler. Ce n'est pas l'heure. Je suis venu... w Tallien a' osait prononcer le nom de madame de FcMitenay. tt Je suis venu pour te conjurer de ne plus appeler les femmes au tribunal révolutionnaire. — Tallien a peut-

être raison , remarqua David. Nous avions l'air d'avoir peur des femmes; nous ne sommes donc pas des Romains? ))

Robespierre eut un sourire imperceptible au coin de ses lèvres railleuses.

c( Je ne comprends pas, dit-il. Je te savais efféminé, mais je ne te croyais pas fou. — Fou? Pourquoi? Parce que je crois que c'est une folie, et une horrible folie, d'envoyer tous les jours vingt-cinq femmes à la guillotine? — Alors, pourquoi massacrait-on les femmes le 2 septembre. — Pourquoi? » Tallien regarda fièrement Robespierre, comme s'il repoussait ce coup brutal. — « Pourquoi? reprit-il d'une voix ferme, tu le sais bien. — Moi, dit Robespierre en prenant le bras de David, je ne sais que la loi. — Ëh bien, dit Tallien en l'arrêtant, au nom de la loi, donne*moi la liberté de la citoyenne... Beauharnais , arrêtée illégalement. — Nul n'est arrêté illégalement; je ne suis pas ministre de la justice, je ne connais pas la citoyenne... Beauharnais. »

Tallien n'avait pas osé prononcer le nom de madame de Fontenay, et Robespierre avait voulu par un silence entre le mot citoyenne et le mot Beauharnais lui prouver qu'il n'était pas dupe de ce subterfuge.

Tallien ne voulut pas désespérer, il prit une voix caressante : « Je sais que de pauvres femmes qui n'ont jamais conspiré que pour être aimées sont tous les jours condamnées à mort parce qu'il faut du travail au bourreau. Viens avec moi dans les prisons, c'est le devoir d'un conventionnel de voir la vérité. — Tu as raison,

dit Robespierre. Eh bien, je pars pour Charenton, mais je te promets d'aller un jour avec toi à la prison des Carmes, car c'est là qu'est la citoyenne... Beauhamais, si j'ai bonne mémoire. »

Robespierre avait bonne mémoire.

Tallien lui dit avec amertume : u Tu pars; mais combien qui seront partis pour l'échafaud si tu ne reviens pas demain ! — Mais , encore une fois , est-ce que je suis le maître des destinées? — Oui, tu es le maître; oui, tu tiens la Convention et les comités dans ta main. Prends garde, on t'accusera de faire le mal quand tu pouvais faire le bien. — Mais je n'ai pas une heure de repos. Crois-tu donc que je vais à Charenton pour pêcher à la ligne! Je n'ai pas le temps d'ouvrir ma fenêtre pour voir le ciel et la nature. — A quoi bon tout ce travail, si la République fait peur à tout le monde? — La République ne fait peur qu'à ses ennemis , dit sentencieusement David. Je trouve que Tallien et ses amis n'ont plus le feu sacré. — Le feu sacré! » s'écria Tallien. Il allait éclater, mais il se contint encore. — « Tu ne vois donc pas, dit Robespierre en prenant l'air d'un sage de la Grèce, que Tallien , Fréron, Chénier, ne sont plus des hommes depuis qu'ils sont amoureux? »

David, qui n'avait jamais eu que deux passions, — l'Art et la République , — laissa tomber sur Tallien un sourire de compassion, u Amoureux! dit Tallien, oui, nous sommes amoureux de la République victorieuse et clémente , mais nous haïssons comme toi la République

en bonnet rouge qui marche dans le sang, une bacchante ivre de vengeance , qui frappe les femmes sans défense. — Les fenmies, dit. Robespierre, tu ne les connais pas. Ce sont toutes nos ennemies, car elles n'aiment que les orgies de la royauté. C'est par une femme que la République périra. »

Robespierre , qui avait la terreur des fenunes , fit un demi-tour pour s'éloigner, u C'est là ton dernier mot?^ lui cria Tallien.

Robespierre entraîna David et salim silencieusement son ennemi. « Ce salut, dit le proconsul de Bordeaux, est tranchant et glacial comme le couteau de la guillotine. Eh bien, tu l'as dit, tyran lâche et fourbe, c'est par une femme que ta République périra. »

Tallien arrivait au coin de la rue , il tira de son sein le poignard de Térézia et le montra au soleil, comme pour s'aguerrir aux luttes désespérées qu'il lui fallait traverser, a Ce sera mon dernier mot à moi! ^ dit-il avec passion.

U regarda s'il était seul et baisa la lame.

Madame Tallien rapporte un poignard de Madrid, elle le montre et le cache pendant les premières années de la Révolution , elle le baise comme un dernier ami dans le cachot de la Force , elle l'envoie comme un dernier conseil ou comme un dernier adieu à Tallien. Et

Tallien, armé de ce poignard , désarme la Terreur et condamne Robespierre.

Bossuet est le plus absolu entre tous les historiens qui reconnaissent la main de Dieu dans tous les événements. N'est-ce pas lui qui a dit : a Les révolutions des empires sont réglées par la Providence; i> et il ajoute ce mot révolutionnaire : u et servent à humilier les princes. « Bossuet parlait à un prince, au fils de Louis XIV I Chaque page de Bossuet révèle ce principe , que toutes les grandes choses de ce monde sont faites par Dieu, même les mauvaises, parce que du mal naît le bien.

Toute l'antiquité voit la main invisible du dieu. César, qui croyait descendre de Vénus, qui disait à la tempête et à son cheval emporté : Tu portes César et sa fortune, croyait à plus qu'à César. On a dit que c'était un athée qui a ne reconnaissait d'autre Dieu qoe cette combinaison aveugle, sourde et fetaie des circonstances qui gouverne au hasard la destinée des hommes et qui les fait avec la même impassibilité bourreaux ou victimes , tyrans ou esclaves , heureux ou malheureux sur la terre. » On s'est trompé I Crmre à sa fortune , ou croire à son étoile, c'est croire à l'action invisible de Dieu. César ne s'écriait -il pas devant le Rubicon : u Allons où nous appellent la voix des dieux et l'iniquité de nos ennemis. 4ieajacta est! y>

L'faisiorien de César a dit : a Lés événements sont dans la main de Dieu. ^

H y A aujourd'hui deux écoles historiques qui se des-

sinent plus ou moins rigoureusement selon les palettes et les coups de pinceau des historiens : l'école providentielle et l'école humaine, l'école de la conscience divine et l'école de la conscience de l'homme, l'école qui met pour épigraphe : Cest écrit là-hatU, et celle qui dit : Le hasard mène le monde,

La première école n'est pas pour cela d'un absolutisme aveugle; elle ne nie pas le droit de l'homme sur l'œuvre de Dieu, elle l'appelle même, selon la nature de ses forces, au travail de l'eniantement des choses; sa main, toute petite qu'elle soit, peut tempérer les orages^ sa voix peut avertir le nautonier, parce que si Dieu travaille à l'œuvre humaine, l'homme travaille à l'œuvre de Dieu.

Les historiens de la seconde école, qui est l'école à la mode et qui s'intitule l'école du progrès, jugent sévèrement les hommes et les choses, parce que, selon eux, les événements naissent des hommes et non de Dieu. Je pense, donc je suis, disait Descartes; je pense, donc Dieu n est pas, disent les néo-historiens.

Voltaire lui-même, Voltaire, qui mettait la Aaison sur l'autel de la Foi, Voltaire croit à l'action invisible de Dieu : « Je reconnais une providence éternelle , parce que je sens continuellement son influence. » Et cependant il y a un monde entre Voltaire et Bossuet. Bossue! ne connaît que l'histoire de Dieu sur la terre, Voltaire ne connaît dans le ciel que l'histoire de l'homme; Bossuet va de Dieu à l'homme, Voltaire de l'homme à Dieu. L'homme de Voltaire est un exemplaire du Créa-

leur aussi bien que l'homme de Bossuet; mais tandis que 4'évéque de Meaux le condamne à porter sa croix , le pape de Femey le relève du péché originel. Mais il est forcé de reconnaître Faction de Dieu dans l'action des hommes.

Voltaire avoue à chaque page de son œuvre qu'il n'est pas maître de lui. Il se croit de la famille de ces esprits dont les actions sont écrites là-haut. Il a ruiné mathématiquement le fatalisme. Mais si le premier venu est libre de faire le bien et le mal, l'homme de génie a une étoile, parce qu'il travaille pour Dieu, même si c'est un athée. Une invisible destinée conduit Voltaire. Jeune, il quitte le lit de sa maîtresse pour armer la raison; mourant, il soulève la pierre du sépulcre pour plaider la cause des sacrifiés.

C'est l'histoire de Napoléon qui va de conquête en conquête sans pouvoir s'arrêter. Le héros, qui n'avait que son épée, ne se contentera pas tout à l'heure d'être maître de la France; il voudra conquérir le monde. C'est l'esprit de la Révolution qui le pousse, la Révolution qui a trouvé son homme pour faire le tour du globe. Le soldat français sera le peuple initiateur, le peuple martyr, le peuple apôtre. Il ira semer son sang jusqu'aux sables des Pyramides, jusqu'aux neiges de Moscou.

Napoléon, c'est le peuple fait empereur. Quand il monte sur le trône de France , il y fait monter la Révolution avec lui. Le Pape, qui vient de le sacrer, sacre la Révolution. Le peuple se salue et se reconnaît tous les

jours en passant sous le balcon des Tuileries. « Savezvous pourquoi ils m'aiment? c'est que je suis le peuple couronné , j> disait Napoléon à Benjamin Constant.

Si j'interroge Voltaire comme Bossuet, César comme Napoléon, je retrouve le doigt de Dieu sur les événements. Si Dieu n'est pas là, l'homme n'a que de l'in* dustrie; s'il a du génie , c'est que Dieu l'inspire. Ne voyei^vous pas que tous les êtres d'une période sont liés par une chaîne futaie qui les entraine et qu'ils ne peu* vent rompre? Rappelez^vous la marche de la Révolution française. Les idées courent les mondes comme les orages, qui donc les conduit?

Lamartine ) qui a répandu sur la Révolution les rayonnements de sa poésie, — Lamartine, qui lui aussi est un des êtres prééminents qui ont leur rôle muqué dans les événements providentiels, — affirme l'idée de Dieu sur les choses de ce monde dès la première page de son histoire :

a J'entrefNnends d'écrire l'histoire d'un petit nombre d'hommes qui, jetés par la Provideifece au centre da plus grand drame des temps modernes , résument ai eux les idées, les passions, les fautes et les vertus d'une époque. »

£t un pas plus loin, il parle de cette justice rému* nératoire que Dieu a placée dans nos actes mêmes,

LE POIGXARD DE TÉRÉZIA CABARRLS. d07

u comme une conscience plus noble que la fatalité des anciens, y^

Si la Providence permet à Brutus de poignarder César, c'est peut-être pour montrer que le poignard n'est pas une raison. Si elle arme Tallien contre Robespierre, c'est' qu'elle ne veut plus de l'épreuve du sang.

On continue à faire le procès à Robespierre comme s'il attendait toujours le bénéfice de son pourvoi en grâce. On disait devant un historien : « Robespierre a été condamné, mais n'a pas été jugé. — Heureusement il a été exécuté, ^n s'écria l'historien. L'historien ne parlait pas en Tacite. Il fallait condamner Robespierre à la peine de vie.

Mais voici venir les grands jours.

Depuis quatre décades Robespierre était malade. Le tyran du Comité de salut public n'allait plus au Comité de salut public, le lyran de la Convention n'allait plus

à la Convention. Le grand prêtre semblait se reposer sous les fleurs de la fête à FÊtre suprême; le dieu était replié sous l'holocauste des cinquante-quatre chemises rouges fait à sa propre divinité.

Le grand jacobin populaire n'allait plus que de temps en temps au club des Jacobins.

Le scepticisme politique était désormais sa croyance ; il s'écriait tristement : k La nature nous dit que l'homme est né pour la liberté, ei l'expérience nous montre l'homme esclave; ses droits sont écHts dans son cœur, et son humiliation dans l'histoire. Le genre humain respecte la vertu de Gaton et se courbe sous le joug de César; la postérité honore la vertu de Brutus, mais elle ne la permet que dans l'histoire ancienne. Sparte brille comme un éclair dans une nuit éternelle. » Vaine éloquence.

Le 13 messidor (le 1*' juillet), je vois Robespierre s'avancer comme un augure ; il est drapé dans une sérénité mélancolique : il vient parler de lui aux Jacobins. 11 a sans doute dédaigné ce jour-là d'ouvrir son cœur à la Convention, a A Londres, on me dénonce à l'armée française comme un dictateur; les mêmes calomnies sont répétées à Paris : vous frémiriez si je vous disais dans quel lieu. A Londres, on a dit qu'en France la calomnie avait réussi et que les patriotes étaient divisés; à Londres, on fait des caricatures, on me dépeint comme l'assassin des honnêtes gens : des libelles imprimés dans les presses fournies par la nation elle-même me dépeignent sous les mêmes traits. A Paris, on dit que

c'est moi qui ai <Mrgamsé le tribunal révolutionnaire ^^ que ce tribunal a été organisé pour égorger les patriotes et les membres de la Cônirentioti; je suis dépeint comme un tyran et un oppresseur de la représentation nationale. A Londres , on dit qu'en France on imagine de prétendus assassinats pour me &ire entourer d'une garde militaire. Ici l'on mCj dit en parlant de la Regnault ** que c'est sûrement une affaire d'amaorette^ et qu'il faift bien croire que j'ai &it guillotiner scm amant. C'est ainsi que l'on absout les tyrans, en attaquant un patriote qui n'a pour lui que son coaragc et sa vertu, n

Un homme des tribunes s' écrie : a Robespierre, tu as tous les Français pour toil v

U reprend sur te mode antique : u La vérité est nu» seul asile contre le crime; je ne veux ni de partisans ni d'éloges : ma défense est dans ma ciNDSci^oce. »

Robespierre parlait toujours de vertu, Couthon de justice, Saint-Just de liberté.

* Robespierre dominait le tribimal révolutionnaire , pour qiie le tribunal révolutionnaire fût sa véritable armée. Dunas éteit sod premier ministre; Fouquier-TinidJle ne recevait qu6 ses ordres. Fouquier, accusé à son tour après thermidor, se rejeta sur la terrible pression de Robespierre , qui avait des espions et des agents dans le tribimal. Foaquîer allait prendre les ordres du Comité de salut pnbUc; quand il voulait élever k vois, Robespierre lui fermait la bouche.

** Robespierre estropie l'orthographe du nom de sa vie fi me : la Regnault est cette jeune Cécile Renault» qui avait fait un grand crime « en voulant voir un tyran » , et qui fat une des cinquantequatre chemises rouges.

a Qaelle doit être la conduite des amis de la liberté , reprend Robespierre^ lorsqu'ils se trouvent dans Falternative ou de trahir la patrie , ou d'être traités de tyrans, d'oppresseurs, d'hommes avides de sang? s'ils ont le courage de remplir leurs devoirs et la tâche que leur impose la Convention, de préférer F innocence opprimée à la horde exécrable des scélérats qui conspirent contre la liberté? »

Le clairvoyant Robespierre sent que la chaleur se communique à l'Assemblée; il élève la voix à la manière des objurgations théâtrales : (( Trahissez la patrie d'une manière adroite; bientôt les ennemis du peuple sont à votre secours. Défendez la cause de la justice; vous ne pourrez pas dire uue parole sans être appelé tyran et despote ; vous ne pourrez pas invoquer l'opinion publique sans être désigné comme un dictateur. »

Comme Robespierre sait aller au-devant des coups 1 comme il sait accuser en se défendant! comme il arrache la tunique des autres en rajustant son manteau 1 Shakspeare n'a pas connu Robespierre; il eût écrit un Robespierre après Richard 111, après Hamlet, après Othello. Othello a tué sa maîtresse Desdé** mona; Robespierre a tué sa maîtresse la Liberté, en ne lui disant pas même : « Avez-vous prié Dieu ce soir, Desdémona? yy Hamlet tue sa mère pour venger son père, et puis il se dit tranquillement, comme s'il n'avait tué que le rat de Polonius : a Être ou n'être pas. n Robespierre a la même vertu meurtrière d'Hamlet, et il dit après s'être lavé les mains : ^ Être ou

n'être pas diclateur, thai is the question! Richard 111 perd son royaume et s'écrie dans sa fuite : « Mon royaume pour un cheval. » Robespierre ne pourra dire qu'un mot dans sa chute. C'est la guillotine qui se fera une couronne de la ièie de Robespierre.

Pendant tout ce mois de messidor, Robespierre exhala son génie et ses amertumes dans le forum ou plutôt dans l'antre des Jacobins. Je le revois le 21 messidor, qui revient parler de vertu et de contre-révolution. C'est par la vertu qu'il commence, c'est par le tribunal révolutionnaire qu'il finit. Il porte un regard rétrograde sur quelques-uns de ses ennemis disparus et se serl de leurs noms pour indiquer d'autres adversaires à supprimer, d'autres têtes à abattre, a C'est en vain, dit-il langoureusement, que Roland me vante ses vertus et me présente le tableau de sa vie privée ; sans examiner ni cette apologie fastidieuse ni l'histoire scandaleuse de la vie privée d'un Barbaroux, je demande à un homme : Qu'as-tu fait pour la prospérité de ton pays? Quels travaux as-tu entrepris pour arracher le peuple français au joug odieux de la servitude? S'il me répond à cette question d'une manière satisfidsante, alors je le crois vertueux. Necker fut dans le sein de sa famille un véritable tyran; n'en soyez pas étonnés : un honune qui manque de vertus publiques ne peut avoir les vertus privées. »

Après avoir injurié la tombe de Danton , Robespierre poursuivait ainsi Necker, Roland, Barbaroux, jusque dans leur mort. Il avait déjà peur du passé.

La séance jacobine du 21 messidor décida de la guerre ouverte entre Robespierre et ceux qui devaient gagner la victoire du 9 thermidor. Les Jacobins sont tout oreilles à cette voix de Robespierre qui coupe comme un couteau, qui décrie le gouvernement^ qui accuse le Comité de salut public , le Comité de sûreté générale, le Comité des finances. Robespierre croit posséder toute l'âme et tous les bras des Jacobins : il ira maintenant à la Convention crier vengeance. Dieu aveugle ceux qu'il veut perdre.

Le 6 thermidor, Robespierre disait encore : « La Convention est pure, en général; elle est au-dessus de la crainte comme du crime. Elle n'a rien de commun avec une poignée de conjurés. Pour moi, quoi qu'il puisse arriver, je déclare aux contre-révolutionnaires, qui ne veulent chercher leur salut que dans la ruine de leur patrie, qu'en dépit de toutes les trames dirigées contre moi, je continuerai de démasquer les traîtres et de défendre les opprimés. »

Ce fut le dernier mot que Robespierre prononça aux Jacobins.

Ce fut Tallien qui arracha le voile.

Le Comité de salut public, depuis la mort de Danton, avait juré de s'opposer à toute accusation dirigée contre un membre de la Convention nationale II se voyait

lui-même perdu s'il ne sauvait pas les autres. Une grande armée s'organisa, mais ses actes n'étaient toujours que des paroles. Cependant la dictature de Robespierre marchait à grands pas. Il était temps d'agir ou de mourir. Saint-Just avait osé dire : « Il faut une puissance dictakmale autre que celle des Comités : il faut un homme qui ait asseï de génie, de force, de patriotisme et de générosité, pour accepter la puissance puUique; il iaut surtout mi homme doué d'une telle habitude de la Révoluti<»i, de ses principes, de ses phases, de son action et de ses divers agents, qu'il puisse répondre de la sûreté publique et du maiBtien de la liberté ; il faut enfin un homme qui ait en sa faveur l'opinion, la confimce du peuple, qui soit mi citoyen vertueux et infleûUe autant qu'incorruptible. Cet homme, je déclare que c'est Rf^spierre. Loi seul peut sauver l'État. Je demande qu'il soit investi de la dictature, et que les deux Comités réunis en fassent dès demain la proposition à la Convention, r

Les Comités délibérèrent dans la nuit. Mais quand le s<rfeil se leva, personne n'était armé.

Un seul homme osa montrer on poignard. C'était le poignard d'une femme !

Un soleil de feu monte sur les Tuileries. C'est aujour* d'hui le 8 thermidor; Robespierre passe sous les arbres

avec Le Bas. 11 est pompeux et coquet comme à la fête de rÊtre suprême. C'est le même habit bleu et le même jabot. Cest déjà son suaire. Il a préparé son discours de reatrée. La Convention sent que c'est la veille des armes.

L'histmre moderne, après avoir salué un grand homme dans Robespierre , finit par Télever au rang des dieux; il ne lui a rien manqué : c'était la tête, c'était le cœur de la République ; c'est la victime la plus digne, la phrs grande , la plus noble de la Révolution : son sang a été le sang d'un martyr.

Pour moi, je n'aime pas Robespierre, parce que j^aime la Révolution ; je n'aime pas Robespierre, parce qœ c'est lui qui a porté le coup mortel à la Republique; je n'aime pas Robespierre, parce que je ne trouve qu'une abstraction là où je cherche un homme.

Que ses amis en fassent un dieu *, je passe tristement devant cet autel, et je vais droit à Vergniand, à Condor^ cet, à Danton, à Camille Desmoulins, à Saint*Just, à tous ceux qu'il a assassinés ou entnunés, à tous ceux qui étment la force et le génie de la Révolution.

La République ne fut pas tuée au 9 thermidor dans la persmine de Robespierre , elle fut tuée par Robespierre quand il frappa les Girondins et les dantonistes après leur avoir donné à tous le baiser de Judas; elle fut tuée quand forait guillotinés les dantonistes, quand fut découronnée la Montagne.

* Et quelle que soit rëloqnenee de ses amîs Louis Blaoc, A. Peyrat, A. Esquiroa, E. Hamel.

316 NOTRE-DAME DE THEflMIDOR.

Robespierre n'a jamais été un monlagnard. Je n'aime pas Robespierre , mais je ne suis pas de ceux qui firémissent de joie en le voyant aller ainsi à sa cbute^ armé de son éloquence et de son ambition , paré comme une victime antique que la fatalité marque pour le sacrifice. Le 7 thermidor, je suis tout indigné encore de le voir roi souriant de la Terreur; mais le lendemain, à l'heure des trahisons, mon esprit le défend jusqu'à mon cœur.

Robespierre monte à la tribune ; il parle ; il commence par vanter sa vertu. C'est le don Quichotte de la vertu. II dit qu'il est calomnié toujours. Tous ceux qui ne comprennent pas ses idées de gouvernement révolutionnaire, il les nomme ennemis du peuple. Les tyrans sont ainsi faits : ils ne souffrent pas qu'on murmure autour d'eux; Us veulent que nous recevions leurs blessures en saluant : Ave, Cœsar, morituri te salutant.

La litanie de Robespierre fut interminable ; il égrena le chapelet de tout le monde. Il déclama contre tous les comités. Il ne ménagea même plus Gambon, qui lui faisait depuis longtemps une opposition toute civique , et à qui Robespierre répondait toujours : a Je ne me mêle pas des finances. » Mais aujourd'hui il veut comprendre Cambon dans la proscription; il l'accuse d'avoir contre-révolutionné les finances de la République. Contre-révolutionné I on appliquait cette injore, trop souvent sanglante, aussi bien aux révolutionnaires qu'aux contre-révolutionnaires. Celui qui n'était pas républicain comme Robespierre n'était plus ni patriote ni juste. Aussi prétend-il que les patriotes sont oppri-

mes. « Pourquoi, s'écrie-t-il dans son fiel et dans sa décadence, pourquoi ces discours que l'on vous a faits sur le succès des armées? Le système de Dumouriez est suivi dans la Belgique; on plante des arbres stériles de la liberté; on éloigne les canonniers de Paris; on a formé un camp qui peut devenir dangereux. On a donné le change sur la situation de la République. ?>

Robespierre annonce qu'il sauvera seul la patrie.

Les adversaires du sauveur savent comment. Les camps se dessinent. Barère demande l'impression de ce discours. Il dit aux amis de Robespierre : a Je suis des vôtres. » Il dit aux amis de Tallien : u Ce discours de Robespierre, c'est sa condamnation. »

On a beaucoup accusé Barère, parce qu'il jouait un double jeu en thermidor. Barère était plutôt un philosophe républicain qu'un sans -culotte passionné. Il ne voulait pas vainement s'immoler sur l'autel de la patrie. Il savait que Tallien voulait la République comme Robespierre : il était décidé d'avance à marcher avec les vainqueurs pour le salut même de la République.

Couthon demande aussi l'impression du discours. Il veut que toute la France, que la plus petite commune connaisse les hommes courageux qui ne craignent pas de dire la vérité dans ces temps décisifs. Et Couthon, le bras droit, mais le bras paralysé de Robespierre, incrimine et frappe à son tour les hommes énergiques de la Convention; il les regarde comme immoraux et indignes de siéger dans le sénat le plus auguste de la terre.

Mais Cambon a été blessé par Robespierre : «^ Awasl d'être déshonoré, je parierai à la France. » Et il explique son génie financier; il rend métqihysîqtteraent ses comptes; il n'a jamais voulu servir d'intrignes; il est étranger à toutes les factions. Il n'a conna que la liberté ; il a tout rapporté à la Convention. U a m^HÎsé toutes les attaques. Mais c'est aujourd'hot qu'il faut dire la vérité toat entière. Un seul homme paralyse la volonté de la Convention natikmale : c'est Robespierre.

Les voilà qui essayent tous des discours, et CamboD, et Vadier, et Amar, et Billaud, et Barère. Les discours ne tueront pas encore aujourd'hui Robespierre.

C'est l'action qui le tuera* L'actûm se Domine Tallien.

Les discours de Mirabeau et de Danton étaient des actions. Mais aujourd'hui l'éloquence n'a pas de bras pour frapper.

Danton avait dit qu'en révolution il faut de l'audace. Tallien avait dit qu'en politique il faut de l'action. La geste de Tallien devait plus £ûre que tontes les paroles et que toos les discours. Qui sait même si un discoors de Mirabeau eût abattu Robespierre ie 9 thermidor !

Le dernier décret de la Convention — 4 brumaire an IV — baptisa du nom de place de la €<Hicorde cette place Louis XV qui avait été par excellence la place de la Révolution. La Convention mit dans son baptême un peu d'eau du pardon pour efiacer beaucoup de sang.

Quelle ironie I place de la Concorde! On y avait tt guillotiné i> la Royauté et la République.

Aussi la Convention, avant de se séparer, venait d'idM>lir la peine de mort. Ah! si elle eût commencé parla!

Quand Pigalle acheva le monument de Louis XV,

commencé par son ami Bouchardon , il dit à ses praticiens : a Louis XV est plus heureux que Louis XIV. Voilà certes la plus belle place du monde pour avoir sa statue. Mais quand on saluera, dans deux mille ans, Louis XV sur ce beau cheval, on croira saluer le grand roi. «

Deux mille ans! le monument n'a duré qu'un jour. Le docteur Guillotin a succédé à Bouchardon comme sculpteur du Roi , et son monument de Louis XVI — la guillotine — a duré presque aussi longtemps.

Un an après la mort du Roi , la Convention célébra l'anniversaire de cette » fêle nationale » . Ce fut horrible. La guillotine s'était croisé les bras la veille, mais elle était debout; la place, lavée à grande eau, cachait ses taches de sang sous une couche de branchages verts et de fleurs frileuses.

On vit arriver un char portant une déesse de la Raison et traîné par douze bœufs couronnés d'épis.

Arrivés près de la guillotine , les douze bœufs refusèrent de passer outre , effrayés des bonnets rouges et saisis par l'odeur du sang. Il fallut que la déesse de la Raison eût en spectacle la coupeuse de têtes.

Mais ce fut bien une autre histoire, quand tout à coup, pendant qu'on chantait en chœur la Marseillaise, une charrette de condamnés arriva bruyamment par l'avenue de la Madeleine : il fallait décidément que la guillotine fût en fête ce jour-là. On lui envoyait, pour l'anniversaire de la mort du Roi , quatre condamnés de haute lignée, un vrai festin aristocratique : l'évéque

Lamourette, de l'Assemblée législative*, MM. de Coëtnempré et de Grenadan, un capitaine et un lieutenant de vaisseau qui avaient -servi sous le tyran; enfin , une pauvre femme qui avait crié vive le Roi.

Tout le monde fut révolté par ce spectacle imprévu; Tiiais , ni parmi les conventionnels , ni parmi les Jacobins , nul n'eut le courage d'interrompre l'œuvre de la guillotine. M. Sanson obéissait au tribunal. Qui sait, d^ ailleurs, s'iLeût obéi à la Convention **?

Les historiens affirment que le sang des condamnés

jaillit jusque sur les conventionnels. Odieuse rosée qui

tachait à jamais la robe de la république rouge. » Qui

a ordonné cela? demanda Danton à Robespierre. N'as-tu

pas senti comme, une pluie de sang? »

* Lamourette, évéquc de Lyon, était à table quand on Ini apporta son acte d'accusation. Il parla de Timmortalité de Tâme arec tant de fea et d'éloquence, ses regards étaient allumés d'une si belle flamme, qu'il laissa tous les convives pénétrés de Dieu. Quelques-, nns pleuraient à son départ pour le tribunal : u Faut-il , leur dit-il , s'étonner d'un pareil événement? La mort n'est-elle pas accidentelle? Qu'est-ce que la guillotine? une chiquenaude sur le cou. n

** Une pouvait pas remettre le spectacle sans faire des frais, disait-il. X' avait-il pas écrit en 1792 : « Le mode d'exécution qui se pratique aujourd'hui triple aisément les frais des dépenses anciennes , en outre du renchérissement de toutes les choses nécessaires à la vie. \'e pouvant être partout, il me faut du monde sûr, car le public vent encore de la décence. » Et plus loin, M. Sanson parlait des faux frais d'exécution , de son loyer énorme pour toutes ses charrettes, pour tous ses chevaux, pour tous ses gens. Il fait cette remarque que u pour avoir du monde comme il faut pour cette ouvrage t il faut payer double. »

liC monde comme il faut de M. Sanson, n'est-ce pas le bouquet?

II bruinait.

Robespierre, poor toute réponse, montra la statue de la Liberté *.

Camille Desmouiins s'indignait dans les groopes des hébertistes : « Robespierre console Danton en lui montrant la Liberté, mais la liberté n'est pas nn bonnel rouge trempé dans le sang. La liberté, c'est la justice, ce n'est pas la guiHotine. t»

Hébert criait que la guillotine était le glaive de la loi.

« On ne la nomme pas la guillotine, mais la /««//«? rf/:

peuple. — Oui, dit Camille Desmoulins, à peu prcr

comme on appelle le bourreau Je vewgewr du peuple. -^

Ce jour-là , Danton et Camille s'en allèrent bras dessus, bras dessous. Ce fut de ce jour-là que data le Vieux Cor délier, un sublime testament. Ce fat ce jourlà que Danton s'écria*: « J'en ai assez, des hommes! ^ En passant sur le pont National , il crut voir un fleuve de sang.

La pluie de sang mouilla Bourdon de FOise. D s'essuya le front de sa carmagnole et fat tout barbouillé.

Le lendemain, à la séance de la Convention, il s'indigna avec son éloquence en bonnet rouge : « Poof^

* Un arrête âa Coitirté de saint ipMàc d« 22 floréal m II «tait vmila que « la statae de la liberté, dlevëe sar le piédestal de r avant-dernier tyran des Pran^m, place de la Révélation {et n' était alora qn'nne statue de plâtre), fût remplacée par une antre **» de proportîoDs colossales, t Et pourtant déjà cette statue de la Liberté avait un caractère ^pandiose qnî imprimait la terreur et la fM« plutôt que rallcgresse et la justice. Ans» la oompar«it-on â n» Amazone on k Herenle.

LE SE?T THËRMiDOR. 323

yi quoi donc, s'écm-4-il, quatre malheureux sont-ils

» amenés en même temps que nous sur la place de la

p Révohttioii pour nous souiller de leur sang! C^est un

n système ourdi par les malTeillamts , pour faire dire

9 que la r^résentation nationale est composée de can-

y* nibales ! Et cependant il n'y a pas un membre qui

1» ak frémi. Ne soui&oas pas qu'on puisse dire chez

n Vélmiger que la Conveatioii est allée se repaître du

9 supplice de quatre condamnés! Qu' allions-nous £ure

B là? Nous allions célébrer la niort d'un roi, le cbati*

T) ment d'un mangeur d'hommes; mais nous Me \XMr

9 lions pas souiller nos regards par ce spectacle. Il faut

» savoir s'il y a eu ufi dessein prémédité? Oui, il y avait

9 sans doute des coquins soudoyés pour se looquer de

» m$Are sensibilité ! »

O homme sensible! Que prouve tout ceci? C'est qu'il l'y avait qu'un pouvoir et qu'un gouvernement : k guillotine! \a guîlk^tine, minisire de la terreur, mi* ftisire de la justice, ministre des finances, puisqu'elle battait monnaie sur la place de la Révolution , comme Fa dit Barère, cet agile Barère qui faisait un rapport éloquent sur toutes les victoires et un mol spirituel sur toutes les phases de la Révolution.

Ce fut là que six mois plus tard se rencontrèrent encore des montagnards célèbres , — moins les dantonistes et les héberlistes : — ceux-là étaient revenus sur

la place de la Révolution , mais pour donner à leur tour un grand festin aux furies de la guillotine:

Barras a souvent raconté au docteur Cabarrus et à ses autres convives de Ghaillot cette curieuse rencontre des dictatoriens et des thermidoriens , le 7 thermidor, à neuf heures du soir.

Barras, Fréron, TaUien, Rovère, Ysabeau, Dubois- Grancé, Javogues, les futurs thermidoriens, avaient soupe ce jour-là aux Champs-Elysées, au cabaret de Ledoyen, qui s'est renouvelé plusieurs fois, mais quia toujours gardé son enseigne primitive.

Les thermidoriens avaient diné sous les arbres, ne craignant pas de confier au vent leur rêve hardi.

Par une de ces coïncidences que la destinée des hommes et des nations s'amuse à créer, les deux Robespierre, David, Saint-Just, Le Bas, et quelques autres conventionnels voulant la dictature , soupaient à la même enseigne , accompagnés par aventure de Méhul.

Comme on voit, c'était de part et d'autre les premiers rôles, la fleur des pois, le dessus du panier. Aussi étaient -ils tous habillés avec style ou avec recherche. Pas une carmagnole, pas un bonnet rouge*.

* Dans les premiers jours de thermidor, les forces attires de la Convention étaient partagées entre cinq groupes , qui leurs satellites dans les comités et dans les clubs :

Robespierre, Couthon, Saint- Just;

Tallien, Barras, Fréron;

Barère, Billaud-Varennes , Collot d'Herbois;

Carnot, Ghénier, Thuriot;

Siéyès, Boissy d'Anglas, Cambacérès.

Comme Robespierre ne confiait pas au vent l'espérance du lendemain , lui et ses amis soupaient dans un salon réservé.

Peut-être écoutaient-ils les thermidoriens par la fenêtre; mais à coup sûr ils ne laissèrent pas tomber une parole imprudente du haut du balcon rustique de ce cabaret.

Que disait -on? Les conversations elles-mêmes avaient été transmises par Barras : je tenterai de les retrouver presque mot à mot, comme un peintre qui restitue un tableau sur les vestiges du dessin et de la couleur, — comme uq historien qui crée dans la vérité.

En haut, on parla beaucoup de la fête du 10 thermidor, la fête de Barra et de Viala, sans pressentir que la fête du 10 thermidor serait le spectacle de lein* mort à tous, — moins David et Méhul.

Robespierre, qui voulait masquer le trouble de son âme, peut-être la peur du lendemain, car la terreur régnait jusque sur les terroristes, ouvrit un papier public , et lut ceci de sa voix aigrement officielle :

a Le citoyen Chapelier, sculpteur, vient de mettre en évidence, au boulevard Antoine, à l'enseigne du Père La Joie, les figures de la Liberté, de la Raison et de V Egalité. Ces figures allégoriques ont été modelées exprès : la Liberté et la Raison sont disposées pour faire pendant dans leurs proportions respectives. — L'Egalité a cinq pieds et demi de haut. — Ces trois figures en plâtre sont représentées debout. — On peut faire

des demandes des départements , en écrivant à Fartisfe, à l'adresse ci^lessus. »

Après avoir lu, Robespierre s'indigna à fleur ée lèvre qu'un sculpteur prît pour atteigne : Au Père La J&ie, pour vendre des statues de déesses aussi solennelles. David opina comme Robespierre. « As«4a vu ces statues, David? — Oui; elles sont d'un artiste. « Robes* pierre voulait que sa domination passât jusque snr le front des artistes, u C'est bien, dit-il, mais soni-eilcs d'un citoyen? — Peut-être, dit David, ne resprrent-elles pas l'enthousiasme de la religion républicaine, mais elles ont la force et la granité; elles ont aussi quelque chose du peuple. ?>

Robespierre n'était jamais content : a U faat, dit»il, se garder de ces courtisaneries. Les tyrans vouUient que les déesses prissent les figures de leurs maîtresses. Les citoyens doivait surtout s'adresser à la pkilosoplye pour trouver l'inspiration. U est inutile de dire cela à M. Méhul ^\ je suis bien sur que sa musique sera digne de la fête héroïque de Barra et Viafat. 11 £Mit que œtle fête du 10 thermidor soit une grande page. — Oui, di^ David , le citoyen Méhuf a toute l'énergie d'un cœur répuMicaiii; mais^ en vérité, ia poésie du citoyen

* On a dit que Robespierre immrant avait rememé «a eîtofni eompatbsuit par ces mots : « Merci, nmtmtur. n Ei on a «apposé que Robespierre prévoyait la réaction thermidorienne qui devait siipprimpr le mot citoyen. On a oublié que le mot monsieur na jamars été banni tout à fait de la belle compagnie, et Robespierre voolat toujours être un komme de belle comf a^nie.

DaTrigny ne crée pas l'eadiousifisaie. — Pourquoi donc €héniar n'a-t*il pas écrit ces strophes? — Parce que €hénier n'est pas loujours inspiré par la nation, dit Saint-Jnst. Chénier passe aux mécontents. — A qui la faute si le frère de Chénier a conspiré contre la Révolotion? dit Robespierre. Pkton avait raison contre les poètes : il faut les bannir de la République. »

Un silence ^[lacial répondit aux paroles de Robes*pierre. On savait qu'André Chénier avait, une heure auparavant, payé de sa tête ses vers immortels.

Saint-Just, qui voyait l'inquiétude passer sur le front de Robespierre , essaya une plaisanterie funèbre : « Platon bannissait les poètes tout en les conronnant de roses; mais Platon n'habitait que les jai*dins de la République. Nous qui sommes de Sparte, nous avons la vertu de la justice. — Après cela, les poètes ne sont pas rares. Avec le citoyen Davrigny, nous avons les citoyens Andrieux * et Trouvé. »

* Andrieux avait envoyé à Robespierre ces strophes sur la ftUe prochaine. Tel tyran, tel poète.

LKS 4BL-NB8 a^BÇOXS.

Voyei Mil boHfl de U Uorance .

Viala s'arawr et roarck«r !

Cruels ennemis de la Fraaee ,

Seul il vem défevd d'approdier!

S«Mi ème. Marageuac et forte.

En Bouraiit garde aa fierté.

■ Ils ne m'ont pas manque. les traîtres! mais n'importe , ia iMors p«iir U patrie et pour la liberté! »

LES MKRRS.

Pataisean . riante vaille .

C'est toi qui vis naître Barra!

Les répubHcains, même ceux qui, comme Saint- Just, avaient le sentiment de la prose forte et colorée, en étaient encore à cette poésie aux pâles couleurs, fille de Saint -Lambert et de Delille. Mais enfin Chénier vintl

Robespierre lut « poétiquement » deux strophes du citoyen Andrieux, après quoi il pria Méhul de lui chanter à mi-voix une* strophe de Davrigny. « Mébul

Là , de sa vertu signalée .

Le souvenir toujours vivra.

Aimant sa mère et sa patrie ,

Plein de valeur et de bontë.

Entoure d'assassins , il les brave et s'écrie . > Je suis républicain... haine à la royauté! •

LKS JBLWBS GARÇONS.

Tel un arbre , de qui l'ombrage

A perdu de jeunes rameaux .

Des saisons réparant l'outrage

En fait éclore de nouveaux ,

Plus vigoureux . jusqu'à la cime

On les voit croître et s'élancer.

De nos frères éteints la chaleur nous anime : Nous vivons, nous croissons, c'est pour les surpasser.

LIS M&RBS.

Telle une sensible bergère

Qui voit périr en un matin

La fleur si brillante et si chère

Qu'aimait à cultiver sa maiu :

Elle regrette sa parure ,

Hélas ! et la regrette en vain !

Mais bientôt à ses vœux l'indulgente nature Rend de nouvelles fleurs dont elle orne son sein.

0 douleur éternelle des Muses! 6 deuil profond de la poésie! le jour où on coupait cette tête u où il y avait pourtant qoelq»^ chose n , Andrieux, a poète civique >i , rimait ces niaiseries sentim^O' taies dédiées à Robespierre.

ne te refusera point cela, dit David; mais je dois d'abord te dire comment j'ai ordonné la fête hier au comité d'instruction publique. »

David prit une feuille de papier et lut le programme de la fête :

tf Les images de Barra et de Viala seront élevées à la tête des colonnes.

» Les enfants porteront les restes de Viala, et les mères ceux de Barra.

yy Le cortège suivra le pont National , le quai Voltaire , les rues Thionville, de l' Ancienne-Comédie-FVançaise , de la Liberté , la place Michel , rues Hyacinthe, Thomas et Jacques.

» Les colonnes seront composées de quarante-huit enfants et de quarante-huit mères.

» Elles recevront en même temps les urnes de Barra et Viala.

y> Les musiciens seront placés au-dessous de l'amphithéâtre , et les danseurs se porteront sur les gradins de gauche et de droite.

y) Lorsque la Convention sera arrivée , on chantera la première strophe de l'hymne de Davrigny, musique de Méhul. »

Méhul se pencha au-dessus de David et. dit une strophe en la colorant par sa musique large et fière :

Le beau jour marqué pour la gloire...

Robespierre sucra ses fraises et dit que c'était bien. a Mais ce qui sera d'un grand effet , dit Le Bas , c'est que

pendant la marche, de distance en distance , «n chant funèbre alternera avec cet hymne. — Oui, reprit Méhul

en psalmodiant ce vers :

lis sont morts ponr la patrie!

Le Bas expliqua que sur la place du Panthéon on entendrait un chœur d'un effet large et sombre, ou s'exhalerait l'horreur contre le fanatisme et le fédéralisme, (c Au moment où Ton portera les urnes au Pan* théon , on chantera la troisième strophe de T hymne :

Autour de ces urnes sacrées , Flottez, drapeaux; sonnez, clairons!

Et lorsque les portes s'onvrircmt, «n chant de gloire : Us sont imtnortels! transportera tous les pa^iotes. »

David dit la part du citoyen Gardel à la fête. Le maître de ballets devait régaler Paris de pantomimes civiques et de danses patriotiques.

Robespierre, qui craignait Barère à la tribune, demanda à David si F avocat de Bigorre — pour ne pas dire le Gascon — approuvait le programme, « A propos, poursuivit-il, n'avait-ii pas promis de dîner avec nous? Est-ce qu'il pactise avec nos ennemis? »

A partir de ce moment, on parla des traîtres de la Convention, des Tallien, des Barras, des Fréron, de tous ceux qui osaient lever la tête — contre le couteau.

Que disail-on à la table de Talllen et de ses amis? On cachait sa peur. Barras parla beaucoup de son épée, de son sabre, de ses pistolets et de ses femmes , qu'il appelait les déesses de sa raison. Fréron trouvait la cuisine mauvaise, ce qui fit dire à Tallien qu'il était né critique comme son père.

« Prends garde à toi, car Robespierre médite de l'envoyer bientôt à la cuisine des enfers I — Moi ! dit Fréron, écoute ces huit vers :

Lors^He arriii!s au bord à» fleuve Phlégéton , Camille Desmoulins, d'Ë({lantiiie et DantoQ, Payèrent, pour passer cet endroit réquitable. Le Yiautonier Caron , citoyen redontable , A ces trois messagers voulat remeltve en «ans L'excédant de la taxe imposée aux bamaios : — Garde , lui dit Danton , la somme tout entière , Ce sera pour Couthon, Saint-Just et Robespierre*.

Barras partit d'un exilât de rire, u Bravo! dit-il, voilà comme j'aime les vei*sl II ne manque à ceux-ci que

* Ces vers sont-ils de Fréron? Ils furent attribués à Pons de Verdun, et François de Xeufcbâtean se les laissa attribuer plus tard. Fréron avait beaucoup d* esprit. Rivarol a dit de loi : tt Ses poésies fugitives ont m si pnMy<|ieiix rapport avec œlles de Voltaire, que nous ne doutons p^ qu'es cette considération Voltaire ne se fût réconcilié avec Fréron père, et que celui-ci n'eût consenti à aimer le vieillard de Femey en le voyant revivre dans son propre 61s. n

d'être mis en musique par MéhuI, que j'ai entrevu làhaut avec son ami David. »

Tallien était tour à tour bruyant et taciturne; il avait la fièvre, il voyait passer la mort, il songeait à la prison de la Force, d'où il venait de recevoir le célèbre billet de Térézia Cabarrus : C'est demain...

Pendant qu'on s'étonnait en haut de ne pas voir arriver Barère, on s'étonnait en bas de son absence. a II avait pourtant dit qu'il viendrait! » remarquait-on des deux côtés. Barère était un homme d'esprit qui voulait sauver sa tête, quel que fût l'homme du lendemain. Il n'aimait ni Robespierre ni Tallien, il n'aimait que Barère. Le Bas, Saint -Just, David lui-même, étaient de ceux qui meurent pour la patrie : Barère mourut a quatre-vingt-cinq ans.

CoUot d'Herbois, qui n'était non plus ni avec les uns ni avec les autres , dînait un peu plus loin sous les arbres. Barras alla à lui et lui demanda s'il avait vu Robespierre. « Non, répondit CoUot, je ne transige pas avec la tyrannie. — Eh bien, rapprochons nos tables. — Vous n'êtes pas mes amis. — Nous le sommes. Es-tu donc assez fort pour défendre tout seul ta tête? »

Collot d'Herbois se leva et traîna sa table vers Tallien et ses amis.

La nuit de juillet surprenait peu à peu les hôtes du jardin; on décida, selon la coutume, qu'on passerait le pont de la Révolution pour aller prendre le café sur la rive gauche, chez Tonde de Méhée.

On s'arrêta sur la place , à quelques pas de la statue de la Liberté, sur le pavé. même que Danton, Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles, Fabre d'Eglantine, avaient rougi de leur sang moins de trois mois auparavant.

On entend d'ici tous les regrets de ceux-là qui avaient condamné les premiers montagnards, car ils croyaient encore ce jour-là à Robespierre On jura de les venger; il est vrai qu'on les vengerait surtout pour se préserver soi-même

Robespierre et les siens, qui ne croyaient pas retrouver les célèbres proconsuls qu'ils avaient vus par la fenêtre du cabinet, vinrent s'arrêter, tout en se promenant, contre le piédestal de la Liberté. Barras, qui les reconnut le premier, alla à eux résolument, sans consulter ses amis, qui le suivirent peu à peu. « J'ai le droit de dire la vérité devant cette statue , dit Barras à Robespierre. Nous avons établi la Terreur, et nous nous faisons peur les uns aux autres. On dirait un jeu d'enfants; soyons des hommes. »

Robespierre voulait garder le silence ; mais ces paroles tombèrent froidement de ses lèvres comme malgré lui : a Soyons des hommes , dites-vous I mais je n'empêche pas les enfants de devenir des hommes. Je ne fais peur à personne, je n'ai peur de personne. —

3a4 NOTRE-DAME DE THERMIDOR.

Comment t tu ne lais peur à personne? s'écrisL TaQîen avec impétuosité. Maïs ton Comité de salut public n^ est-il pas l'éckitfaud lui-même? Commeai! tu n'as pas peuri Hhis la preuve que la guillotine t'effraye, c'est que tu l'as reléguée honteusement à la plaoe du Trône. — Ici elle serait déjà brûlée ! dit Fréron. — Je sais bien, reprit Barras, qu'il ne faut aeeuser ni Robespierre ni Saint-Just. Cest la faute des événements. Mais aujourd'hui, grâce à l'énergie de tous, k République est sauvée à Paris et à ses firootîères. r>

Et Barras, craignant que les violentes apostrophes de Tallien n'eussent tout perdu, voulut gagner à la cause commune Bobespierre et Saint-Just par quelques éloges personnels, disant quq ce que Robespierre avait fait à la Convention, Saint -Josi l'avait lait aux années.

Le frère de Bobespierre, qui avait quelque sympathie pour Barras et Fréron, peut-être même pour Tallien, parce qu'il était comme eux beau viveur, ami des femmes, joueiv passioané, tenta d'sqpaiser le ressentiment de l'in^placable Maximilien. a Je suis sur, dit-il , que si chacun faisait le sacrifice de ses passâuus pour la chose publique, on reoonnaîtrail qu'avec ime poignée de main on pourrait franchir l'abune qui sépare les vrais républicains. — Eh bien, mai, dit Tallien , je fais oe sacrifice : j'abjure tous mes ressctt* timents devant cette statue <te la Liberté. Je ne garde en mon cœur que l'amour de la RépuUique ; cpie IcNit le monde en fasse autant. Si mes paroles trop vives out

blessé mes amis ou mes ennemis, je les condamne le premier. Que la fraternité seule soit notre loi, n

Tallien s'imaginait, car il était l'homme des effusions comme il était Fbomme des colères, que lous allaient s'ouvrir leurs bras. Mais un silence glacial suivit ces paroles de paix.

Saint-Just répondit du haut de sa lèvre dédaigneuse : a Celui qui parle de sacrifice ne connaît pas le sacrifice. Il y a aujourd'hui des hommes qui entravent les conquêtes de la liberté par les fautes qu'ils ont &ites, par les crimes qu'ils ont commis; ces hommes -là devraient avoir l'héroïsme de se juger, de se condamner et de se proscrire, — Il n'y a pas de crimes , dit Barras qui sentait l'accusation venir jusqu'à iui. On a comba^u, on a joiié sa vie, on a vaincu^ voilà tout. C'est toujours ici la vieille complainte contre les proconsuls, ie sais bien que Saint-Just en a déjà fait guillotiner «n à Strasbourg; mais les autres ne se laisseront pas prendre comme des mouioiis à la boucherie. J'attends de pied ferme celui qui voudra m' arrêter. Ce n'est pas moi qui monterai les marches de sa cimpeuse de têtes.»

David, cet aveugle adorateur de Aobespîerre, qui ne savatt pas le secret de Robespierre, et qui ne x'oulait pas que la Montagne fut partagée en deux camps, tenta, par quelques paroles éloquemment simples, de dissiper l'ora^: « Après tout, dit-dl, ne soyons pas plus absolus que le Romain :

Soyons maftres de noos connue de roairers.

Car nous triomphons partout. Comme Ta dit Barère aujourd'hui , quel point de la République n'est pas couvert de lauriers? De la Méditerranée à la mer du Nord, des Alpes à l'Océan, tout parle des victoires des Français! — Oui, dit Collot d'Herbois, Lyon, cette forteresse de la royauté, pour parler aussi comme Barère, est remise au pas de la Révolution. — Toulon, dit Barras, nous l'avons repris aux Anglais; nous les avons chassés, comme les Espagnols, de cette porte de la France. — Et Bordeaux? dit Tallien. Là où j'ai trouvé un peuple esclave, j'ai créé un peuple libre. — Avec la Fontenay! » murmura Robespierre.

Tallien ne parut pas entendre et poursuivit : a L'insurrectiop du peuple est régularisée contre toutes les hordes des tyrans ; nous n'avons plus à sonner le tocsin des calamités publiques. — Il faut le sonner plus que jamais, dit Robespierre; car Paris renferme plus de traîtres que jamais. — Et l'étranger, ajouta Saint-Just, plus que jamais nous menace. — Où Saint-Just a-t-il vu cela? s'écria Fréron. Nous avons conquis le Palatinat et la Belgique au pas de charge; l'Europe ennemie esl exterminée ou fugitive ; il n'y a plus de Prussiens sur le Rhin ; jamais l'Angleterre n'a eu si peur. »

Robespierre s'impatientait : a Vous croyez à toutes ces gasconnades de Barère I Barère amuse le peuple. Mais pour un grand citoyen, la vérité seule est une force. Nous vivons dans une tempête; ne l'oublions pas. — Eh bien, dit David, reste au gouvernail, et unissons-nous pour sauver le navire. »

Soit que ce mot de gouvernail flattât Robespierre, soit qu'il jugeât que le temps n'était pas venu de frapper un grand coup, soit qu'il ne se sentit pas assez fort .pour marcher seul, il parut décidé à un rapprochement, a Je ne demande que la paix, dit-il d'une voix moins tranchante (comme on l'a dit, il y avait du couteau dans sa voix); mais il faut que les vrais républicains soient maîtres de la situation. — Oui , dit Tallien ; mais n'es-tu pas maître à la Commune, n'es-tu pas maître aux Comités, n'es-tu pas maître à la Convention , n'es-tu pas maître aux Jacobins ? — Moi ? dit Robespierre comme étonné; je ne suis maître nulle part. — Quand je dis toi, se hâta d'ajouter Tallien, je veux parler de la Montagne. — La Montagne ! la Montagne ! dit Robespierre; c'est là justement que je trouve des rebelles et des brouillons. La Convention n'est plus une tribune, c'est une place publique. — C'est que le temps des fleurs de rhétorique est passé, dit Collot d'Herbois; il faut les laisser aux derniers Girondins. Aujourd'hui, c'est l'action qui est éloquente. Mais enfm tu as peut-être raison, Robespierre, on pourrait condanoner au silence quelques-uns des nôtres. »

Dans la bouche de Collot d'Herbois , ces mots : condamner au silence, sentaient furieusement la guillotine.

Le frère de Robespierre parla des maux qui a£9igeaient les patriotes , tour à tour malmenés par la contre -révolution et les derniers hébertistes : « Le gouvernement révolutionnaire est comme la foudre : il

Hoil en un instant écraser tous les conspirateurs, mais il £iut prendre garde que cette institution IcrriUe ne devienne un instrument de contre-révolution. Je provoque donc en cet instant le courage de tout républicain prêt à affronter la mort pour sa patrie. — Très «bien ! dit Fréron'; mais sous prétexte d'affronter la mort pour la patrie, ne nous tuons pas pour cela. — 11 £iut, dit sentencieusement Robespierre , couper le mal jusque dans sa racine. Sous prétexte de défendre les patriotes on les opprime : il faut frapper jusqu'aux hommes du pouvoir qui ont abusé de leur mandat. On dit que Couthon est paralysé , on dit que Saint-Just et moi nous le sommes aussi, mais comme s'est écrié Couthon aux Jacobins : « Jusqu'à ce que le poignard atteigne mon y> cœur, il ne sera pas une minute sans s'indigner cmitre Tf les scélérats et les traîtres. r>

Saint^ust levait les yeux au cidl comnie s'il cherchait là sa république idéale, a il n'y a ni scélérats ni traîtres, dit Barras. Jouons cartes sur table : nous voulons tous fe triomphe de la République; regardons -nous en face. On a dit, aux Jacobins, que Robespierre avait luimême écrit la liste de ceux qui devaioit disparaître de la Convention? — Oui, dit Robespierre emporté par un mouvement de franchise qui frit la première impn>dcnce de sa vie. J'ai écrit cette liste dans num ammir pour la République. J'ai jugé que la République périrait par les mauvais républicains. — Et il faut que la République vive, ajoute sentencieusement Saint-Just. — Et alors les mauvais républicains périront? demanda

Tallien. — Non ! s'écria David ; ils redeviendront de bons républicains. — Eh bien, dit Fréron, que cette liste soit déchirée, qu'elle le soit ici même, devant notre serment de supprimer la guillotine. — Je ne demandais pas , dit Robespierre , que tous ceux que je voulais voir loin de la Convention fussent frappés de mort : je ne suis pas le tribunal révolutionnaire, y»

Collot d'Herbois demanda à Robespierre combien il <;omptait de mauvais républicains parmi les Monta- 4jnards. Robespierre lui répondit qu'il serait plus simple de lui demander combien il en comptait de bons.

Et sans se faire prier, comme s'il eut obéi a un acte <]e courage , il prit la liste dans une des basques de son habit,, et la déploya vaillamment sous les yeux de ses amis et de ses ennemis. Il avait d'ailleurs , ainsi qu'on i'a vu , masqué la guillotine par des paroles ambiguës.

Le premier nom de la liste, c'était le nom de Tallien.

Celui qui venait ensuite, c'était Barras, puis Fouché, puis Thuriot, puis Fréron.

Le sixième était barré d'un large trait de plume. Le septième était Rovère. Le huitième n'était indiqué que par l'initiale C. Etaitnre Carnot, Collot d'Herbois ou Chénier?

Barraa, quand il contait ceci, ne se rappelait que vaguement les autres noms de cette liste vingt fois homicide, a Je te remercie de ta franchise, dit Tallien, qui savait bien que Robespierre n'avait pu l'oublier. Puisque tu nous as montré cette liste , c'est que tu veux

effacer nos noms, c'est que tu crois que l'union fait la force. Dis-nous ton programme. j> . Robespierre prit la parole et parla pendant quelques minutes dans l'esprit de son discours, si laborieusement travaillé sous l'invocation de Jean-Jacques Rousseau.

Quand il eut fini de parler, David , toujours enthousiaste , s'écria : a Ce que tu veux , nous le voulons tous ! Nous n'avons pas créé la fête de l'Être suprême pour ne pas aimer la vertu. — Oui, nous aimons la vertu, dit Robespierre; mais combien qui l'aiment avec des mains tachées de sang et souillées de rapines ! — Que diable ! s'écria Barras, est-ce que Robespierre a la prétention de répudier sa part du sang des ennemis de la République? Robespierre n'a frappé qu'avec le. glaive de la loi ; mais n'est-ce pas la même loi qui armait nos mains à Lyon, à Toulon, à Marseille, à Bordeaux? Notre crime a donc été de braver nos ennemis de plus près ? Qu'aucun de nous ne jette la première pierre ! — Je veux bien effacer quatre noms de ma liste, reprit Robespierre ; mais il faut que vous m'aidiez tous pour la proscription des autres. »

Et Robespierre exposa ses griefs avec absolutisme. Le groupe de Tallien ne défendit pas vaillamment les autres ennemis de Robespierre; pourvu que ce groupe fut sauvé, il voulait bien laisser faire le tyran.

On avait fini par s'entendre sur la politique à suivre et sur les hommes à bannir, quand TaUien, au dernier moment, dit à Robespierre : a C'est toi qui as fait arrêter la citoyenne Fontenay; le mandat est signé de

toi : accorde-moi sa liberté. — Pour celle-là , jamais ! répondit Robespierre; car c'est la citoyenne Fontenay qui fa perdu. Tu as trahi la République pour elle. Elle l'a mené comme un enfant. Elle a changé ton rôle à Bordeaux. — Oui, dit David, c'est Dalila qui a coupé les cheveux de Samson. — La citoyenne Fontenay est ma femme, dit Tallien hautement. C'est moi que Robespierre a voulu frapper en la frappant. Je veux sa liberté ce soir même. ?>

Les amis de Tallien, à leur tour, prièrent Robespierre de signer un mot au Comité de salut public et au tribunal révolutionnaire pour que cette femme , qui n'avait fait que du bien, fut délivrée de son odieuse prison : on la savait au secret.

Mais Robespierre, comme s'il eût voulu se rattraper des grâces qu'il venait d'accorder, Robespierre, qui avait peur des femmes, refusa toujours. « Eh bien, dit Tallien, reprends nos têtes, puisqu'il te faut du sang. »

Il s'emporta comme un lion et courut à vingt pas de là, à la place même de la guillotine, évoquer l'ombre vengeresse de Danton, tout en baisant un poignard. Je poignard de madame de Fontenay.

Javogues, n'ayant pas vu son nom sur la liste, s'éloigna des deux groupes.

Saint-Just avait entraîné Robespierre en lui disant : a Tu as sauvé la République ! »

Cette dernière rencontre intime des robespieiristes et des thermidoriens, qui est un document précieux pour l'histoire, nous a force d'interrompre le récit de ce terrible drame du 9 thermidor. Si Robespierre eût fait grâce a Térézia Cabarrus, Tallien laissait tomber son poignard; Tallien peut-être donnait sa force à Robespierre; il entraînait ses amis Barras, Fréron et les autres , dans le groupe des triumvirs , et la Révolution faisait un pas de plus dans la Terreur : Robespierre , roi par la Terreur, ne pouvait régner que par la Terreur.

LE NEUF THËRUiDOR. 343

Madame de Fontenay avait jugé que ce n'était pas assez d'envoyer son poignard à Tallien; le 7 thermidor, elle avait écrit à son amant :

De la Force , le 7 ilicrmider.

La citoyenne Fontenay au citoyen Tallien, rue de la Perle, 17.

L* administrateur de police sort d'ici : il est venu m'atiDoncer que demain je monterai an tribunal, ccst-à-dire sur l'échafaud. Cela ressemble \Àen peu au révc qtie j*ai fait cette nuit : Robespierre n'existait plus, i^ les piisons étaient ouvertes... mais, grâce à votre insigne lâcheté , il ne se trouvera bientôt plus personne en France capable de le réaliser.

Tallien répondit le même jour :

Soyez aussi prudente que j'aurai de courage , mais calmez votre tête.

La réponse de Tallien ne calma pas la tête de madame de Fontenay. Elle savait que son tour était venu. Le 7 thermidor, le geôlier lui avait dit qu'il était inutile qu'elle fît son lit, car son lit devait servir à une autre. Elle avait vu partir avec angoisse une charrette pour la Conciergerie. Elle tremblait d'entendre rouler une seconde charrette dans la cour de la Force.

Mais Tallien veillait avec Barras et Fréron. Ils s'éloignèrent ensemble de la place de la Révolution, jurant comme les trois Horaces de mourir pour la patrie.

La patrie pour Tallien c'était madame de Fontenay; pour Barras et Fréron c'étaient leurs têtes.

Robespierre n'avait pas médité sur la force de ses adversaires. Comme a si bien dit Lamartine : « Longftemps proconsuls absolus, arbitres souverains de la vie et des dépouilles, il leur en coûtait de redevenir simples députés et de trembler sous un maître. Le pouvoir dictatorial qu'ils avaient exercé aux armées, l'habitude des combats, l'orgueil des victoires, les services rendus à la République, l'uniforme qu'ils avaient porté à la tête de nos colonnes, imprimaient quelque chose de plus martial et de plus soudain à leurs résolutions. Les camps apprennent à mépriser les tribunes. Barras, Fréron, Tallien, formaient au milieu de ces hommes de parole le germe et le noyau d'un parti militaire , prêt à couper avec le sabre le nœud de la trame qui se resserrait autour d'eux. Tallien imprimait du désespoir; Fréron, de la vengeance; Barras, de la confiance aux conjurés. C'étaient trois hommes d'action d'autant plus propres aux coups de main qu'ils avaient moins la superstition des lois et les scrupules de la liberté. Conspirateurs à l'image de Danton, oubliant dans les révolutions les principes pour n'y voir que des circonstances, plus amoureux de pouvoir et de jouissances que d'institutions , et voulant sauver à tout prix leurs têtes au lieu de les porter avec résignation sur l'échafaud : agir, prévenir, frapper, était toute leur tactique. r>

Ils frappèrent.

On sait qu'après avoir échoué à la Convention le 8 thermidor, Robespierre alla chercher les consolations de ses amis les Jacobins. Ce fut un triomphe. Mais Robespierre rugissait de colère d'avoir vu tant d'éloquence se briser devant cette grande assemblée , rebelle pour la première fois à sa domination. Les Jacobins avaient beau applaudir, il avait trop l'amour des lettres — surtout des phrases — pour se contenter de l'encens des sans-culottes et des bonnets rouges. Il ne put cacher ses larmes ; il s'écria d'un air fatal que le jour était venu de boire la ciguë. David se jeta dans ses bras et lui dit en pleurant aussi : a Je la boirai avec toi I »

Et pourtant David ne fut pas dévoué jusqu'à la mort, comme Saint-Just et comme Le Bas. David s'éclipsa le 9 thermidor. Il fallait un grand peintre à Napoléon.

Qui peindra cette nuit de fièvre, d'espérance, d'efiroi et d'angoisse? On peut dire que l'orage était partout; toute la nuit fut sillonnée d'éclairs et le tonnerre roula comme le canon du lendemain. Le 9 thermidor fut un coup de soleil et un déluge. Les ondées succédaient aux rayons et les rayons aux ondées. Paris se croyait à la fin du monde. Les prisonniers s'agitaient sur leurs grabats, comme la nuit des jours de septembre.

La République était en mal d'enfant; elle allait accoucher du pardon : mais l'enfant devait tuer la mère. Les conventionnels ne dormaient pas; on veillait au

Comité de salut public ; on veillait au Comité de sûreté générale. Fouquier -Tin ville ne voyait que fantômes; Térézia Cabarrus ne voyait que Fouquier-Tinville ; Tallien ne voyait que la guillotine. Que voyait Robespierre?

Un homme veillait , qui croyait porter toutes les destinées républicaines y un homme de vingt-cinq ans , qui avait la beauté et le génie y un homme qui faisait pâlir tous les vieux généraux en décrétant la victoire, une grande figure , la première épreuve du héros de Toulon , Saint-Jus t en un mot.

Il veillait. Mais, comme Robespierre, il oublie que c'est Faction qui va se lever avec le jour pour triompher; il aligne ses sentences comme il ferait de soldats antiques pour marcher au combat. Mais ce ne sont pas ces soldats-là qui remporteront la victoire. Encore quelques heures et c'en sera fait des derniers Romains , du moins pour l'éloquence.

C'est le seul jour de sa vie où Saint-Just, le front haut, le cœur brave, l'esprit vaillant, n'est pas allé devant l'ennemi, comme on l'a vu aux frontières, avec l'épée hors du fourreau. Il croit que c'est assez des foudres de son éloquence, il ne sait pas que Tallien aura l'éloquence du poignard.

Robespierre a échoué hier à la Convention; Saint- Just croit qu'il y triomphera aujouixl'hui. Il s'avance,

LE NEUF THERMIDOR. 3i7

calme, fier, inflexible. Il monte à la tribune; il va parler, il parle. Toute la salle frémit d'impatience et d'effroi; car ce discours qui tombe d'une lèvre dédaigneuse et sonore, c'est un acte d'accusation qui frappe et qui donne la mort. Ou plutôt c'est l'épée de Damoclès qui se multipUe sur la tête de tous les conventionnels.

Les thermidoriens vont et viennent, inquiets et bruyants; ils cherchent des amis partout. Ils ont la bouche pleine de promesses, les mains pleines de douceur. Tallien est dans un groupe; il entend parler Saint-Just. a C'est le moment! w dit-il en s' élançant à la Montagne.

L'action entrait en scène.

Tallien demanda la parole pour interrompre Saint-Just .

Tout le monde regarda à la fois ces deux hommes , les plus jeunes de la Convention , qui allaient engager à eux deux le duel de la République. Il n'était douteux pour qui que ce fût qu'une des deux têtes tomberait dans les vingt-quatre heures.

Dirai-je aussi que c'étaient les deux plus belles têtes de la Convention?

Saint-Just voulut continuer, mais Tallien vint jusqu'à lui , et pour la première fois le domina.

Pourquoi Saint-Just s'effaça-t-il soudainement? C'est que pour la première fois on avait osé l'interrompre et qu'il s'étonnait encore de tant de hardiesse. Comme il avait toujours parlé et commandé en maître, il n'était pas famiUer à la lutte. C'est encore là un trait distinclif du caractère de Napoléon.

Le devoir de F historien est de laisser parler rhîstoîre elle-même. C'est le Moniteur qui nous peindra la séanœ du 9 thermidor :

tt Tallien : Je demande la parole pour une motion d'ordre. Saint-Just a commencé par dire qu'il nVtait d'aucune faction. Je dis la même chose. Je n'appartiens qu'à moi-même et à la liberté. C'est pour cela que je vais faire entendre la vérité. Aucun bon citoyen ne peut retenir ses larmes sur le sort malheureux auquel h chose publique est abandonnée. Partout on ne voit que division. Hier, un membre du gouvernement s'en est isolé , a prononcé un discours en son nom particulier; aujourd'hui un autre fait la même chose. On vient encore s'attaquer, aggraver les maux de la patrie, la précipiter dans l'abîme. Je demande que le rideau soit entièrement déchiré. (On applaudit très-vivement à trois reprises différentes.) »

Billaud-Varennes vient se joindre à TaUien, mais l'intrépide Tallien veut avoir tout l'honneur de l'action. Robespierre s'élance vers la tribune, et pendant que l'on crie A bas le tyran! IdSMen frappe sur le tyran.

tt Taluen : Je demandais tout à l'heure qu'on déchirât le voile. Il l'est entièrement; les conspirateurs sont démasqués, ils seront bientôt anéantis, et la liberté triomphera. (Vifs applaudissements.) Tout annonce que

reimemi de la représentation nationale va tomber sous ses coups. Nous donnons à notre république naissante une preuve de notre loyauté républicaine. Je me suis imposé jusqu^ci le silence , parce que je savais que le tyran de la France avait formé une liste de proscription. J'ai vu hier la séance des Jacobins; j'ai frémi pour la patrie; j'ai vu se former l'armée du nouveau Cromwell, et je me suis armé d'un poignard pour lui percer le sein si la Convention nationale n'avait pas le courage de le décréter d'accusation. (Tallien agite son poignard. Vifs applaudissements.) Nous, républicains, accusons-le avec la loyauté du courage, en présence du peuple français. Il est bon d'éclairer les citoyens, et ceux qui fréquentent les tribunes des Jacobins ne sont pas plus attachés à Robespierre qu'à aucun autre individu, mais à la liberté. (On applaudit.) Ce n'est pas non plus en individu que je viens attaquer, c'est l'attention de la Convention que j^appelle sur cette vaste conspiration. Je ne doute pas qu^elle ne prenne des mesures énergiques et promptes , qu'elle ne reste ici en permanence pour sauver le peuple; et quoi qu'en aient dit les partisans de l'homme que je dénonce, il n'y aura pas de 31 mai, il n'y aura pas de proscriptions; la justice nationale seule frappera les scélérats. (Vifs applaudissements.) Comme il est de la dernière importance que dans les dangers qui environnent la patrie, les citoyens ne soient pas égarés, que les chefs de la force armée ne puissent pas faire de mal, je demande l'arrestation d'Hanriot et de son état-

major. Ensuite nous examinerons le décret qui a été rendu sur la seule proposition de l'homme qui nous occupe. Nous ne sommes pas modérés , mais nous voulons que rinnocence ne soit pas opprimée. Nous voulons que le président du tribunal révolutionnaire traite les accusés avec dignité et avec justice. (Nouveaux applau» dissements.) Voilà la véritable vertu. Ceux qui ont conn battu la Fayette et toutes les factions qui se sont succédé depuis se réuniront pour sauver la République. Que les écrivains patriotes se réveillent. J'appelle tous les vieux amis do la liberté, tous les anciens Jacobins, tous les journalistes patriotes. Qu'ils concourent avec nous à sauver la liberté. Us tiendront parole, leur patriotisme m'en est garant. On avait jeté les yeux sur moi. J'aurais porté ma tête sur l'échafaud avec courage, parce, que je me serais dit : Un jour viendra oii ma cendre sera relevée avec les honneurs dus à un patriote persécuté par un tjTan. L'homme qui est à la tribune est un nouveau Catihna. Ceux dont il s'était entouré étaient de nouveaux Verres. On ne dira pas que les membres des deux comités sont mes partisans, car je ne les connais pas, et, depuis ma mission, je n'ai été abreuvé que de dégoûts. Robespierre voulait toiur à tour nous attaquer, nous isoler, et enfin il serait resté un jour seul avec les hommes crapuleux et perdus de débauche qui le servent. Je demande que nous décrétions la permanence de nos séances jusqu'à ce que le glaive de la loi ait assuré la Révolution , et que nous ordonnions l'arrestation des traîtres.

v Les deux propositions de Tallien sont adoptées au milieu des plus vifs applaudissements et des cris de Vive la République I

» Robespierre insiste pour avoir la parole.

i> A bas, à bas le tyran! lui crient de nouveau tous les membres.

^ Robespierre : Je demande la parole.

r> Les mêmes membres : Non , h bas le tyran ! »

Tous ceux qui n'avaient osé rien dire se lèvent pour parler : les corbeaux s'abattent déjà sur le cadaiTc. Mais celui qui avait soulevé la tempête, bravé la foudre, décbiré le temple, renversé le dieu , anéanti le dictateur, c'était Tallien.

L'homme de l'action avait fait briller l'acier dans ses maius hardies, en disant : u Je me suis armé d'un poignard pour percer le sein du nouveau Cromuell, si la Convention n'avait pas le courage de le décréter d'accusation, v

Mais rouvrons le Moniteur :

tt Tallien : Je demande la parole pour ramener la discussion à son vrai point.

» Robespierre : Je saurai l'y ramener. (Murmures.) '

9 La Convention accorde la parole à Tallien.

» Tallien : Citoyens, ce n'est pas en ce moment sur des faits particuliers que je dois porter l'attention de la Convention. Les faits qu'on a dits ont de l'importance sans doute, mais il n'est pas dans cette assemblée un membre qui ne pût se plaindre d'un acte tyrannique. C'est sur le discours prononcé hier à la Convention^

et répété aux Jacobins , que j'appelle toute votre attention. C'est là que je rencontre le tyran; c'est là que je trouve toute la conspiration; c'est dans ce discours qu'avec la vérité, la justice et la Convention, je veux trouver des armes pour le terrasser, cet homme dont la vertu et le patriotisme étaient tant vantés, mais qu'on avait vu, à l'époque mémorable du 10 août, ne paraître que trois jours après la révolution; cet homme qui, devant être dans le Comité de salut public le défenseur des opprimés, qui, devant être à son poste, l'a abandonné depuis quatre décades : et à quelle époque? lorsque l'armée du Nord donnait à tous ses collègues de vives sollicitudes. Il l'a abandonné pour venir calomnier les comités, qui ont sauvé la patrie. (Vifs applaudissements.) Certes*, si je voulais retracer les actes d'oppression particuliers qui ont eu lieu, je remarquerais que c'est pendant le temps où Robespierre a été chargé de la police générale qu'ils ont été commis, que les patriotes du Comité révolutionnaire de la section de l'Indivisibilité ont été arrêtés.

» Robespierre interrompt par des cris. Il s'élève de violents murmures.

» LoucHET : Je demande le décret d'arrestation contre Robespierre.

» LosEAU : Il est constant que Robespierre a été dominateur; je demande par cela seul le décret d'accusation.

» LouGHET : Ma motion est appuyée; aux voix Farrestalion.

» Robespierre jeune : Je suis aussi coupable que mon frère; je partage ses vertus. Je demande aussi le décret d'accusation contre moi. »

Grâce à celte belle parole, Robespierre va tomber de plus haut.

a Robespierre apostrophe le président et les membres de l'Assemblée dans les termes les plus injurieux.

» Plusieurs membres : Aux voix l'arrestation I

j> Elle est décrétée à l'unanimité.

y> Tous les- membres se lèvent et font retentir la salle des cris de Vive la liberté! vive la République!

y> Le Bas : Je ne veux pas partager l'opprobre de ce décret, je demande aussi l'arrestation. »

Ce cri d'indignation d'un brave cœur n'est pas même compris dans ce flux d'effroi, de fureur, de justice et de vengeance.

uFréron : Citoyens collègues, la patrie, en ce jour, et la liberté, vont sortir de leurs ruines.

» Robespierre : Oui , car les brigands triomphent.

" Fréron : On voulait former un triumvirat qui rappelait les proscriptions sanglantes de Sylla; on voulait s'élever sur les ruines de la République, et les hommes qui le tentaient sont Robespierre, Couthon et Saint^ust.

» Plusieurs voix : Et Le Bas.

n Fréron : Couthon est un tigre altéré du sang de la représentation nationale. Il a osé, pour • passe-temps royal, parler dans la Société des Jacobins de cinq ou six têtes de la Convention. (Oui, oui! s'écrie-t-on de

toutes parts.) Ce n'était là que le commencemeot , et il l'oulait se faire de nos cadavres autant de degrés pour monter au trône.

» CouTHON : Je voulais arriver au trône , moi ! »

Couthon regardait amèrement ses jambes paralysées.

uPaéron : Je demande aussi le décret d'arrestation contre Saint-Just, Le Bas et Couthon.

» Cette proposition est décrétée au milieu des plus vifs applaudissements. y>

Voilà r histoire de ce grand jour, voilà le dialogue immortel de ce neuf thermidor, où chaque historien a voulu fonder une religion politique.

Saint-Just disait : u Entre le peuple et ses ennemis, il n*y a de commun que le glaive. »

Le glaive fut à tous et pour tous : pour Saint-Jus! comme pour Louis XVI.

Les hommes de la Révolution se sentaient des apôtres plus inquiets de la postérité que des applaudissemefits de 1793. Dans leur mort noblement théâtrale, ils voyaient autour d'eux accourir en foule les génératioiis futures saintement illuminées de leur idée.

Le véritable apôtre, c'était Saint-JusC. Beau eomme un marbre antique, brave devant k mort, éloqneot comme le tonnerre et conune FÉvangile, pur comme un symbole, il marchait le front haut, fier de porter

comme un sainUsacrement , suivant le mot de Camille Desmoulins, la foi républicaine.

Jusqu'ici les historiens ont éteint la figure de Saint- Just dans l'ombre de Robespierre comme un disciple né de son maître. Saint^ust ne doit rien à Robespierre; Robespierre avait retrempé son âme dans l'âme de feu de ce jeune homme qui portait en lui les destinées de la République française; Robespierre n'a eu de véritables élans d'éloquence qu'après avoir vécu en familiarité avec celle de Saint-Just*.

Saint^ust, encore enfant, s'était attaché à Robespierre, — parce que Robespierre était pauvre et ne vivait que pour la République future, — parce que Robespierre, comme un chêne de la montagne, subissait sans fléchir tous les orages et toutes les tempêtes.

* Impitoyable! direz-vous. Comme la logique. A Strasbourg, il retrouve un ami de collège, un of6cicr qu'il surprend coupable contre la discipline. Il le presse sur son cœur et s'écrie : u Le ciel soit loué deux fois, puisque je t'ai revu et que je puis donner, dans un homme qui m'est si cher, un grand exemple de justice en fimmolant an salut public. » Disant ces mots, il se tourne vers son escorte : « Soldats , faites votre devoir. » L'oiYicier l'embrassa sans se plaindre et donna le signal du feu en criant : Vive la liberté !

Combien de mots héroïques dignes de l'antiquité! Marcean avait perdu ses chevaux, ses armes, ses équipages, en sortant de Verdun. tt Que voulez- vous que la nation vous rende? lui dit un représentant do peuple en mission. — Mon sabre, n répondit Marceau . Ce mot n'eat-il pas digne de cette action sublime du commandant de Verdun qui prit un pistolet an lieu d'une plume pour signer la reddition de la ville? Ce paraphe sanglant d'un homme qui voulait mourir libre est déjà contre-signe par la postérité.

Mais le jeune arbre qui s'élançait de toute sa sève sous les branches amies allait bientôt les dépasser et les étouffer par sa cime impérieuse. C'était l'opinion de tous les conventionnels. Six mois plus tard, Saint-Just, audacieux comme Danton, qui n'était plus là, éloquent comme une idée et comme un symbole, courageux comme un général de la République, aimé du peuple comme Robespierre , couronné , — il faut toujours une couronne , — par sa jeunesse et sa beauté , six mois plus tard Saint- Just eût régné sur la Convention, sur la France, sur le monde. La chute de Robespierre l'avait entraîné; mais six mois plus tard, qui eût osé voter la mort de Saint-Just? Les CoUot, les Billaud, les Fouclié eussent été précipités de la Montagne comme indignes de respirer l'air vif de la République. Les autres Montagnards auraient salué Saint-Just comme un saui^eur.

Robespierre et ses amis devaient se relever pour une heure de leur chute profonde : la prison refusa de les recevoir. Réunis à l'hôtel de ville, ils faillirent soulever tout Paris contre la Convention; mais ils n'osèrent braver la loi, — la loi qu'ils avaient faite. — Robespierre prenait la plume pour signer l'ordre de la rébellion, et la plume lui tombait des mains. Saint-Just, le seul homme d'action, se croisait stoïquement les bras pour obéir à son maître. Et pourtant la révolte levait la tête

et criait aux armes. Les sections se demandaient partout si la patrie n'était pas plutôt dans le camp de Robespierre que dans le camp de Tallien. Une ondée diluvienne ne fut-elle pas pour quelque chose dans l'apaisement de la révolte? Combien qui, mouillés jusqu'aux os, rentrèrent dans la nuit pour ne plus sortir que le matin, quand tout était finil Toute cette histoire du 9 thermidor est encore à foire *.

Si Saint-Just eût pris l'épée d'Hanriot, il pouvait sauver la République, mais il brisa sa volonté devant Robespierre , et tout fut perdu pour tous les deux.

Tallien veillait et donnait la fièvre à Barras ; il savait bien que tant que Robespierre et Saint-Just seraient debout, tout était à craindre. On n'abat pas du premier coup de pareils ennemis. Tallien se multipliait; il était à la Convention, il était au milieu des soldats, il ne voulait pas que le soleil se levât sans que la Commune fût assaillie , sans que les rebelles fussent fusillés.

Robespierre se voyant trahi par les siens , ne voulut livrer qu'un homme mort à ses ennemis.

Le Bas avait déposé deux pistolets devant lui sur la table. Comme Saint-Just, Le Bas était un homme d'action : plus d'une fois lui aussi avait décrété la victoire; c'était l'heure de décréter la mort. Quand Robespierre comprit, par les bruits du dehors, par les

* Un historien viendra qui écrira ce livre en s* inspirant des belles pages de Lamartine, de Michelet, de Louis Blanc, d'Alphonse Esqniros, en s*inspirant surtout de la vérité, vivante encore par les souvenirs, par les traditions, par les journaux du temps.

cris des vainqueurs dans l'escalier, que le moment était venu, il saisit un pislolet et l'arma contre son front; mais la balle lui fracassa la figure et ne le tua point. Robespierre n'était pas familier aux armes. Quand Barras triomphant apparut d'un air un peu théâtral, le coup venait de partir; il vit son ennemi la bouche ruisselante de sang, la tète renversée, mais le regard toujours fier. Robespierre était à moitié mort, mais ne voulait pas s'avouer vaincu.

Quel tableau ! Comment David n'a-t-il pas tenté de peindre cette scène tragique : Robespierre blessé mortellement, soulevé par son cher Saint- Just, Couthon méditatif de l'autre côté de la table. Le Bas mourant aux pieds de Robespierre, le frère de Robespierre ouvrant une fenêtre pour s'y précipiter.

Cette page manque à l'œuvre du peintre révolutionnaire.

On a accusé Saint- Just d'avoir voulu fuir; Barras, dans ses Mémoires, Barras scm ennemi, le représente donnant des soins à Robespierre. Ceux qui aiment Saint- Just seront heureux du témoignage tardif de Barras : il est beau de voir'Saint-Just jusqu'au dernier moment se sacrifier à ce maître qu'il avait accepté, mais qu'il dominait de toute sa grandeur.

Le gendarme Méda se vanta, on ne sait pourquoi, d'avoir lâchement tué Robespierre sans défense; mais Barras fit justice de ce mensonge. Le Moniteur, d'ailleurs , tout en consignant la déclaration de Méda , semble n'y pas croire, si j'en juge par ce paragraphe :

a Après la chute de la commune, Robespierre fut apporté dans l'avant -chambre du Comité de salut public. Là, étendu sur une table qui avait plus d'une fois servi à recevoir les ordres qu'il dictait, ayant une boite de sapin pour oreiller, il essuyait la salive ensanglantée qui sortait de sa bouche avec l'étui d'un pistolet sur lequel était cette adresse : Au grand monarque. C'était le titre qu'avait ambitionné ce lâche scélérat, qui pendant toute la matinée de ce jour-là même avait agité un canif sans oser s'en frapper, et qui, le soir encore, après qu'il eut été vaincu, ne put trouver le courage de ne pas se manquer. ?>

On était alors si bien habitué au sang, que pendant huit jours a cette table où on avait déposé Robespierre était encore teinte de son sang, ce qui n'empêchait pas les membres du Comité de délibérer. Quelle inattention ou quelle attention inqualifiable chez ses collègues! » C'est Barras qui parle.

Robespierre teignant de son sang la table de ce comité où lui-même, Carnot, Saint-Just, Couthon et les autres , avaient signé le renouvellement du monde , n'est-ce pas encore un tableau qui manque à l'œuvre de celui qui avait peint Marat assassiné dans sa baignoire?

Robespierre avait encore bien des supplices à traverser. Il gardait la dignité du silence. Quelle lut sa pensée pendant ces longues heures d'angoisses?

A la Conciergerie , — car il lui fallut à lui aussi subir cette prison, — il demanda une plume. Le guichetier, qui s'inquiétait peu de savoir la pensée de Robespierre, lui demanda en raillant si c'était pour écrire à son htre Suprême. « Ce n'est pas la peine, ajouta ce bel esprit funèbre , puisque tu vas l'aHer voir, d

La mort de Robespierre grandit sa vie : il eut quelque chose du martyr, comme Saint-Just eut quelque chose de l'apôtre.

Hoche, qui était prisonnier, vit passer Saint- Just devant lui. C'était son ennemi, mais il le salua. Quel ennemi ne s'inclinerait devant le génie qui tombe !

On sait la fin. On sait toutes les horreurs du dernier voyage. On sait que Robespierre et ses amis ne pâlirent pas devant la mort. Saint-Just sur l'échafaud leva fièrement, pour la dernière fois, cette belle tête au profil antique, qui n'avait pâli ni devant le canon des ennemis ni devant le speclacle de la guillotine.

Ce fut la grande figure de la Révolution, car Saint- Just n'avait eu que l'amour de la Republique et que l'ambition de la patrie; il mourut dans sa jeunesse, dans sa beauté , dans sa grandeur, portant déjà sur le front ce rayon d'immortalité qui Ulumine sa figure dans l'histoire.

Mais ce qui a perdu la cause de Saint-Just et de Robespierre, c'est que dans cet enfer de Paris, plus sombre et plus désolé que l'enfer de Dante, tous les matins Fouquier-Tin ville faisait l'appel des âmes.

Ce n'était pas la Divine Comédie, Dante ne conduisait pas Virgile sur les degrés de l'église Saint-Paul, la vraie place pour bien voir défiler tous les degrés de la société qui va à l'échafaud. Mais jamais on ne frappa plus l'aristocratie et jamais on ne guillotina plus les femmes.

Le 1*''' thermidor : Combien de femmes? Deux charrettes toutes pleines, où l'on remarque la belle madame Bourbonne , âgée de trente et un ans ; comme le Mont-

leur, je retranche le de. On regarde passer pêle-mêle Hervé Faudoas, ex-comte; tnademoîselle Hervé Faudoas, jeune comtesse de dix-huit ans; madame de Beaurepaire, une autre Faudoas; Souchet d'Alvinart, ex-noble : mais celui-ci portait le crime irrémissible d'avoir été gouverneur des ci-devant pages de Capet. A côté de lui, le maître d'armes des enfants de Capet, qui se nomme Rousseau. Ensuite Megnemen d'Artaize, exnoble , que son titre de cultivateur ne peut sauver dans cette république qui ne parlait cependant que de Rousseau et de Cincinnalus. Rossignac, ex-noble, ex-vicaire; Susanne, ex-curé; Bricogne, ex-curé; Lambert, excuré, âgé de quatre-vingts ans; Legain, un étudiant de dix-huit ans; Mercandier, un journaliste comme Camille Desmoulins.

Des grandes dames : Madame de la Suderie-Gamory; madame Dacier de Saint-Priest; madame de Lauradour; madame du Plessis-Lamerlière ; madame du Plessis- Chamborand.

Et puis, le comte de la Balue, quatre-vingt-un ans; de la Belinay, quatre-vingts ans. Toute la maison de la Belinay, famille et serviteurs. Jean de Saint -Pem, dix-sept ans, le plus jeune comme le plus. vieux des Saint-Pern. En compagnie bretonne des Saint-Pem, les Conin Saint-Luc. Même le tribunal criminel révolutionnaire se révolutionne et se guillotine par lui-même en la personne du citoyen Legris. Pourquoi Legris avait-il été intendant du ci-devant duc d'Havre?

Le 2 thermidor, je ne découpe plus que les noms

marquants et les figures insolites de la liste du coupeur de têtes : u Tissère, garde du corps du frère puiné de Capct; Berbis, femme de Dutheil Taîné, ex-noble et officier d'artillerie; ZoUa, blanchisseuse et femme de chambre de Berbis; Rouxel de Blanchelande, vingt ans, ex -noble; Lurion, ex -noble; Villemin, quinze ans; Rousselin, vingt-trois ans, rédacteur de la Feuille du Salut public, »

Voici une rédaction textuelle du 3 thermidor : ttDe Grimaldi, ex-noble; Macdonald, colonel du cidevant régiment de Foix; Rapin Thoyras, vingt-deux ans, capitaine d'artillerie; Montarly, ex-noble, ex-capitaine; Rose, femme de Montarly; Suzon, gendarme à cheval ,

» Convaincus de s'être rendus les ennemis du peuple; Ti Grimaldi , en favorisant les projets du tyran , au 10 août 1792;

» Macdonald, en servant d'espion aux ennemis, en offrant ses services à l'infâme Pitt;

r> Thoyras, en favorisant les projets liberticides des traîtres Lanoue et Lameth;

» Montarly et sa femme, en déclamant contre la Uberté et le peuple;

» Suzon, en servant d'instrument aux assassins du peuple;

i> Ont été condamnés à la peine de mort. » Le 4 thermidor :

tt Cossé-Brissac , veuve de l'ex-maréchal de Noailles ; Noaîlles, femme de l' ex-vicomte de Noailles; Dagues-

seau, veuve Dayen, émigré; Cascoiug, femme de Laroche-Lupy, ex-noble; Laborde, fermier général; Lempereur, ex-garde du tyran. » J'en passe trente.

Du 5 thermidor :

a Dessalle -Champanier, ex-noble; Beauvoir, vingtquatre ans, ex-noble; Bruge, ex-vicaire général de l'évéque de Mende, ex-noble, ex-constituant; Boucherd'Argis, ex-lieutenant particulier au ci-devant Châtelet, ex-noble; D'Autichamp, ex-noble, ex-chanoine de la ci-devant église de Notre-Dame; Constantin Montbazon- Rohan, ex-prince, ex-vice-amiral; Champcenets, né à Paris, ex-noble, rue du Mail; De Salm-Kirbourg, prince d'Allemagne, rue de Lille; Humbert, colonel du 19* régiment de chasseurs à pied, ex-noble; Gouy-d'Arcy, exnoble, ex-constituanl; A. Beauharnais, trente-sept ans , né à la Martinique, ex-noble, ex-constituant, ex-général; Joli-Bévi, ex-noble; L. Carcado, ex-marquis, rue de Valois; Querhoent, ex-comte et maréchal de camp; Michelet; Delerme, ex-chevalier de Saint-Louis, exécuyer; IVaroquier, ex-noble, ex-lieutenant des grenadiers royaux; Soyecourt, ex-comte; Leroi de Grammont, ex-noble; Ghambly, ex-capitaine; Dupuget, ex-marquis, ex-mousquetaire noir ;

y> Convaincus de s'être déclarés les ennemis du peuple, en participant aux conspirations de Capet, de sa femme, de ses ministres, des Chevaliers du poignard; aux crimes de Bailly, de La Fayette; à la conspiration de l'étranger, en tentant d'ouvrir la maison d'arrêt dite des Carmes , pour anéantir la Convention

nationale y ses Comités de salut public et de sûreté générale; en conspirant contre l'unité et l'indivisibilité de la République, ont été condamnés à la peine de mort, y)

Nobiliaire du 6 et du 7 thermidor :

«Flavigny, ex-comtesse, femme Desvieux ; Soyecourt, ex -baronne, veuve d'Hinnisdal; Dubois, femme de Fleury, avocat général au ci-devant Parlement de Paris ; Pigray, âgée de vingt- sept ans, femme divorcée de Heursen, directeur des ci-devant fermes; Gravier de Vergennes, ex-comte; C. Gravier de Vcrgennes, ex-noble, Qx-maitre des requêtes , capitaine de chasseurs ; Laval- Montmorency, soixante-douze ans, ex-abbesse de Montmartre ; Thibault-Lagarde, officier du ci-devant régiment des gardes françaises , ex-noble ; Charleval , ex-noble , exlieutenant de la garde du tyran ; Albert de Bérulle, premier président au ci-devant Parlement de Grenoble; Beauvilliers de Saint-Aignan , ex-duc; Bérenger, femme de Beauvilliers de Saint-Aignan; Coppin de Villepreux, ex-chevalier, capitaine à la suite de la cavalerie; Laboulbène-Montcsquiou, ex-noble, ex-prêtre de Saint-Roch; Gauthier, vingt-quatre ans, ex-page du tyran; André Chénier, âgé de trente et un ans, né à Constantinople , homme de lettres, rue de Cléry. n

Bérenger, femme de Beauvilliers de Saint-Aignan, s'étaut déclarée enceinte, il a été sursis à l'exécution de son jugement.

Ces deux noms se retrouvent dans l'histoire comme on les retrouve dans le roman. André Chénier meurt en

se frappant le front : a J'avais quelque chose là! « Madame de Saint-Aignan survit en se frappant le cœur : « J'ai quelque chose là! » Moi, j'ai relu le beau roman d'Alfred de Vigny. Si le poêle a tort devant la société, combien la poésie a raison dans le roman I

Singulière destinée I dans la vie de Chénier il n'y a qu'une page, c'est l'histoire de sa mort! Mais quelle' page! Il est mort tué par la République, pour avoir trop aimé la liberté! Sa poésie a été la fête suprême de tous ceux qui l'ont connu à Saint-Lazare! Il est mort portant la*téte haute jusque sur l'échafaud, parce qu'il savait que la télé qui allait tomber portait déjà l'auréole immortelle !

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyrc

Anime la fin d*un beau jour, Au pied de Tëchafaud j'essaye encor ma lyre.

Peut-être est-ce bientôt mon tour; Peut-être avant que 1* heure en cercle promenée

Ait posé sur F émail brillant.

Dans les soixante pas où sa ronte est bornée ,

Son pied sonore et vigilant, Le sommeil du tombeau pressera ma paupière!

Avant que de ses deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière ,

Peut-être en ces murs ef&ayés Le messager de mort, noir recruteur des ombres,

Escorté d'infâmes soldats, Remplira de mon nom ces longs corridors sombres

Il n'eut pas le temps de trouver sa rime. Le mot sombres fut le dernier qui tomba de sa plume, mais déjà son âme traversait les espaces radieux.

Ce jour-là on expédie une Narboniie-Pelet : Madame Tallien mariera un jour une de ses filles à un comte de Narbonne-PelcL

Ce jour-là , un seul accusé est sauvé , et cependant il est prèlre et il est vieux. Mais les autres : Louise Simon, veuve de Maillet, lieutenant des maréchaux de France, ex-noble; Trenck, ex-baron; Montalembert, ex-marquis, capitaine au ci-devant régiment du Roi; Houdetol; Castel, ex-noble, lieutenant des mousquetaires; Rougeos de Montcrif, ex-noble, garde du corps; Bessejouls de Roquelaurc, ex-marquis, colonel du ci-devant régiment de Bcauce; Créqui de Montmorency, ex-noble; Dolcy, ex-Ticomte, sous-lieutenant au ci-devant régiment d'Alsace; Serres, officier de F état-major de l'armée de Bussy, ex- commandant de Chandernagor; BourdeiUes, ex-comte, mestre de camp à la suite de la cavalerie; Goësmann, conseiller au ci-devant Parlement Maupeou, employé par l'ancien gouvernement en Angleterre; Coattarel, ex-noble; Raoul, ex-prêtre de la Doctrine dite Chrétienne; Dartigue, veuve Maron, ex-noble; Assy, ex-bénéficier de l'Eglise de Paris;

u Convaincus de s'être rendus les ennemis du peuple en participant aux crimes de Capet et de sa famiUe , en écrivant contre la liberté et en faveur de la tyrannie , en discréditant les assignats , ont été condamnés à la peine de mort. »

Le célèbre perruquier Léonard ne sauvera pas sa tète : on l'accuse d'être « coiffeur de la femme de feu Capet. y) On lui reproche d'avoir mis à sa perruque la

cocarde blanche. A la mort la perruque et la cocarde! M. de Robespierre cependant portait perruque. D'ailleurs la tête de Robespierre n'est pas loin.

Nous sommes au 8 thermidor. J'abrège et je déchire ce livre de sang. Je ne prends au 9 thermidor qu'un nom, celui de Moncrif : « P.-L. Demoncrif, âgé de soixante-quatorze ans, ex-conseiller de l'infâme d'Artois. »

Le 10 thermidor, c'est Robespierre; ce devait être madame Tallien.

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