‹ Notre-dame de ThermidorChapitre 26 sur 29 · L. HOCHK · texte numérisé non relu

L. HOCHK

On embrassa Tallien. Boissy d'Anglas s'écria dans son enthousiasme : a TaUien a prouvé qu'il savait peindre les grandes actions y comme il sait y contribuer, »

ni.

Tallien est reconduit en triomphe. Le Moniteur conte ainsi la fin de la fête :

u Tallien, pour qui cette époque est aujourd'hui glorieuse à des titres nouveaux , avait invité plusieurs de ses collègues à un banquet frugal.

» Voici les toasts qui ont été portés dans cette assemblée d'amis , qui sentaient également le besoin de se rapprocher et de s'unir.

» Lanjninais a proposé le premier.

ni. Au 9 thermidor, aux représentants amis de la liberté , qui , dans ce jour mémorable, ont abattu le tyran, et depuis ont renversé la tyrannie. Puissent rattachement de leurs collègues et F amour des Français être la récompense de leur patriotisme et de leur dévouement!

» Tallien a porté le second.

1) 2. Aux députés mis hors la loi sous la tyrannie de l'ancien gouvernement, aux soixante-treize, aux autres victimes de la Terreur, et à tous ceux qui, dans ce temps désastreux, sont restés fidèles au;^ lois de l'amour et de la liberté!

n J'ajoute, a dit Iiouvet : Et à leur union intime avec les hommes du 9 thermidor!

» Voici les autres toasts :

» 3. Les armées de la République : Puissent-elles trouver dans la paix glorieuse qu'elles préparent la récompense de leur dévouement!

» 4. Les mânes des Français morts en combattant contre la royauté.

» 5. Les amis de l'égalité et de la liberté, quelque pays qu'ils habitent.

» 6. Les puissances amies de la République française.

» 7. La Constitution de la République : Puissent la sagesse et la réflexion de ses représentants corriger les défauts qui auraient pu s'y être glissés , avant de la soumettre à l'acceptation !

» 8. Le général Kosciusko, et tous ceux qui comme lui sont dans les fers pour la cause de la liberté.'

» 9. La clémence : Puisse le peuple français, victorieux, donner l'exemple de cette vertu !

» 10. La concorde entre tous les représentants, amis de la justice et de l'humanité.

» Le dernier toast a été porté au milieu d'acclamations nouvelles.

n 11 . Tallien , Hoche et les vainqueurs de Quiberon. »

Mais ce que ne dit pas le Moniteur, c'est que sans rhéroïne.de la fêle, Notre-Dame de Thennidor, tout le monde, à ce fraternel banquet, se prenait aux cheveux et se cassait les bouteilles à la figure. Rappelez-vous sa lettre : a J'avais réuni tous les députés marquants et » exagérés de tous les partis; voyant que par les toasts y> portés on allait finir par se jeter les assiettes à la tête, » je me levai, et avec un sang-froid qui imposa à la » bruyante assemblée , je portai ce toast : A taubU des y> erreurs j au pardon des injures, à la réconciliation de » tou^ les Français. >'

Notre-Dame de Thermidor avait parlé : on s'embrassa et on but à Notre-Dame de Thermidor.

Madame de Fontenay ouvrit son salon le soir même de son mariage avec Tallien. La citoyenne Cabarrus, ci-devant Fontenay, porta vaillamment le nom de la citoyenne Tallien. Fréron, Barras et Chénier furent ses premiers hôtes. Femme de plaisir avec M. de Fontenay, déesse du pardon à Bordeaux , sœur de charité devant la Convention, elle devint femme politique dans la célèbre chaumière du Cours-la-Reine. Madame Sophie Gay, qui a été des salons de madame Tallien , a rappelé avec beaucoup de vérité que de thermidor an II jusqu'à vendémiaire an III, cette femme fut reine de France.

Où était le palais de la Reine?

« Il y avait autrefois au bout de Tallée des Veuves , près du Cours-la-Reine y une petite maison cachée par un massif de peupliers et de lilas, et qu'on appelait la Chaumière. Elle était en effet recouverte de chaume, mais peinte à Thuile, ornée de bois brut et entourée de fleurs comme une chaumière d'opéra«-comique. Cest là qu'une femme, dont la beauté, les grâces, le courage et la bonté venaient de 'sauver la France; c'est là qu'elle recevait les hommages de tous ceux qui croyaient à bon droit lui devoir la vie, et les adorations de tous les amis du pouvoir. C'est là qu'on voyait chaque jour le mélange le plus inexpUcable des bourreaux et des vie* times de la Révolution. »

Oui, madame Tallien était la Reine; mais quel iîit le Roi?

Tallien essaya de prendre le sceptre, mais cette main si audacieuse avec la plume, si ferme avecl'épée, laissa tomber le sceptre en quenouille. Il lui eût fallu pour le maintenir renouveler tous les jours l'énergie de thermidor. Et cette énergie, il fallait la montrer tout à la fois. contre les Jacobins et contre les réactionnaires. Tallien avait des amis des deux côtés ; il eût fallu briser avec ses amitiés. Tallien avait des ennemis des deux côtés; il eût fallu les frapper sans merci : c'était le système de Robespierre. TaUien frappa çà et là, tantôt à droite, tantôt à gauche, mais sans cette foi robuste, sans ce génie politique qui faisaient la force de Saint- Just.

Rien n'était d'ailleurs plus difficile que de gouverner

alors. La vieille France, qui ne craignait plus l'écha-

faud y relevait la tête et menaçait déjà sous ses pâleurs

de la veille et sous son sourire à peine essayé. La France

de 1789 n'avait pas abdiqué : Robespierre est mort,

vive la République! Les Jacobins sont encore là, le

nouveau drapeau flotte à toutes les frontières, les héros

anonymes meurent tous pour l'idée nouvelle. Le règne

de la Terreur venait de finir, mais Billaud-Varennes ,

Collet -d'Herbois, Barère et leurs pareils peuvent

demain ramener la Terreur; Tallien lui-même ne

dompte pas tous les jours sa fièvre révolutionnaire , le

lion amoureux cache ses griffes , mais Tallien lui-même

ne peut pas se fier à Tallien.

Le peuple était toujours pour lui. Depuis la mort de Robespierre, il croyait en Tallien, Pourquoi le peuple avait-il foi? C'est que Tallien aimait la Révolution pour la Révolution. Barras disait de lui : « Il y aurait cinq cents conjurations, que Tallien serait de toutes. » Il aurait pu dire aussi que Tallien eût été d'une conjuration contre Tallien. Voilà pourquoi le peuple l'aimait. Chaque fois qu'il entrait à la Convention, les tribunes applaudissaient, a C'est ainsi qu'on flattait Robespierre,» dit un jour le président; mais les tribunes crièrent : « Vive Tallien I »

Dirai -je tous les orages de cet hyménée d'aventure célébré dans les prisons, au pied de la guillotine, pen-

dant l'émeute furieuse? Quelle lune de miel domiait alors le mariage entre deux divorces ! Moins que jamais l'amour croyait au lendemain. L'amour mangeait son blé en herbe et jetait par la fenêtre tout l'or de son cœur. Je vois d'ici le ménage Tallien : la passion , la colère^ la haine ^ puis encore l'amour qui revient, puis encore l'amour qui s'en va. Et la jalousie I Tallien n'avait pas brisé son poignard. Barras riait comme un Alcibiade de comédie devant ce Périclès de tragédie. Aspasie riait de tous les deux. Un jour Tallien dit à sa femme : a Pourquoi ces cérémonies ? Tu ne me tutoies plus ! — Eh bien, va-t'en ! »

La raillerie et la gaieté de madame Tallien éveillent la raillerie et la gaieté. On invente les plus beaux mots dits par elle ou contre elle. Une caricature la représente en costume romain avec l'écriteau d'un royaliste : (c Respect aux propriétés nationales ! » Un journaliste imprime cette question et cette réponse : a Qu'avezvous, monsieur, à me considérer? — Madame, je ne vous considère pas ; j'examine les diamants de la couronne. » On lui donne tous les amants qu'elle n'a pas, même son premier mari. On attribue à M. de Fontenay ce mot connu d'un mari qui divorce : u Madame , je ne vous laisse pas cette parure de mariage; je la garde pour vous la donner quand vous serez ma maîtresse. r>

Toutes ces belles calomnies qui ne montaient pas jusqu'à l'oreille de madame Tallien étaient inventées par quelques muscadins qu'elle avait sauvés de l'échafaud.

Toutes les femmes du Directoire sont pareillement

raillées , non pas pour venger la vertu ^ qui était bannie avec la déesse de la Raison , mais parce qu'on riait de tout et de tout le monde *.

* Les historiens de la Société française pendant le Directoire, MM. de Gonconrt, ont crayonné avec beaucoup plus d'esprit que de vérité cette figure de femme et de reine :

tt Dans cette troupe de femmes, aimables au delà du permis, influentes au delà du raisonnable, dans ces créatures légères et usurpatrices , il en est quelques-unes de la famille des Cléopàtre : enchanteresses qui charment la postérité ! il leur suffit de se montrer à l'Histoire pour que l'Histoire les regarde, leur sourie et leur pardonne !

D La jolie ambassadrice envoyée pour réconcilier les femmes avec la Révolution, les hommes avec la mode, le commerce avec la RépubUque , la France avec une cour ! Elle est une Pompadour venue après tant de Lycnrgne; et de sa voix enchantée elle rappelle de l'eiil et les ris et les jeux! Elle fait étendre les tapis sur les taches de sang; elle verse à la France oublieuse le Léthé de la folie! Et reconstituant un Versailles tout autour d'elle, préchant les dépenses, l'amour, les élégances, elle entraîne à la musique, elle entraîne à la danse, elle entraîne à la vie tout ce monde tout à l'heure occupé à mourir. Visant à tous les protectorats aimables, cette favorite de l'opinion publique fait rayer l'art de la liste des émigrés; et elle honore le Salon d'une toilette nouvelle. Elle a, comme une maîtresse de roi, la tutelle des. théâtres et de leur monde; et le Dauberval qu'elle protège, et qu'elle marierait s'il voulait, est un chanteur qui se nomme Martin. Quand elle se promène triomphalement par les rues , dans son carrosse sang de bœuf, blanche, et vêtue d'un nuage, Paris s'incline comme devant l'âme et le génie et la fortune du Directoire.

» Cette femme est la fée du Luxembourg. Elle pare ses cérémonies de son sourire. Elle organise ses parties et ses galas. Elle se change,* elle se métamorphose pour rajeunir ses fêtes et leur donner un nouvel attrait. Tantôt c'est Calypso accueillant les amis de Tallien dans sa chaumière du Cours-la-Reine , et les promenant sous les

La première femme qui vint chez madame Tallien fut cette belle JoséphiDe, hier madame de Beauhamais,

(îais de verdnre enlacés d'emblèmes, parmi les arbres, comme la nympbe du liea. Au palais de Suresnes, c*est one paysanne de Frascali; déesse dégaisée , qai se trahit en marchant! Conuue an sceptre léger, avec lequel ses doigts badinent, elle tient en main la surintendance dn goût; et par elle, les forte -piano de la liste civile , . dont on laissait dormir les mélodies , sont distribués aux belles mains dignes de les réveiller. Par elle, la maison directoriale est emplie des collections de mnsiqae de Marie-Antoinette, de Madame Victoire, de Madame Elisabeth et de BombeUes. Elle est parmi les cinq rois comme une GrAce obéie, qui les range à ses menus vouloirs. Son exemple fait autorité pour le détail et le décor de leur intérieur ; et se met-elle à raffoler de porcelaine de Sèvres , ministres et directeurs ne manquent aussitôt d'avoir un cabaret sur leurs tables. Le caprice de madame Tallien sauve une manufacture!

» Qui ne l'applaudit en tout ce qu'elle commande et en tout ce quelle ose, qui ne l'applaudit en son chant, qui ne l'applaudit en sa danse, cette Sempronia qui repose les yeux lassés des Catilina, et ne conspire que pour les amusements? Tout son esprit a été tourné vers l'agrément : et la harpe, — le triomphe de ses beaux bras! — et les langues méridionales, musique de la voix! — elle sait tout ce qui enchatne les regards et les oreilles. Térézia s'animet-elle, lorsqu'au profond des nuits, s' acharnant à une bouillotte, elle arrache ou jette au hasard des poignées de cent louis? son visage s'embellit d'un charme qu'on ne trouve qu'en elle. Circé qui, an temps des échafauds et des bonnets rouges, obligeait les bourreaux à se poudrer à la poudre d' œillet! et qui aujourd'hui, dans le cortège du jabot et des culottes à rosettes de Fréron et de sa jeunesse dorée , mène en souriant le choeur des scandales de la France! «

C'est bien dit, mais c'est injuste< Madame Tallieii donnait son sourire à toutes les fêtes du Directoire, mais^ loin de mener le choeur des scandales, elle y montrait la figut'e de la charité, de l'énergie et la grandeur d'âme.

demain madame Buonaparte. Tallien était allé la chercher à la prison des Carmes, sur la prière de sa femme. Le lendemain madame de Beauharnais amena madame d'Aiguillon. Ce fut pour ces trois femmes une grande joie de se retrouver ainsi après avoir vu la guillotine en perspective.

Ce fut devant madim^ie de Beauharnais que Tallien demanda un soir à Fréron , en présence de Ja Harpe , de Siéyès et de Chénier, s'il aimait le général de brigade Bonaparte, qui disait avoir servi » sous Toulon avec quelque distinction et avoir mérité à l'armée d'Italie la part de lauriers qu'elle y a acquise, w Fréron répondit qu'il se rappelait cette figure antique, un Saint-Just tout aussi sentencieux et tout aussi fier. Tallien dit alors que Bonaparte venait d'être destitué par deux représentants en mission, Albitte et Saliceti, et il lut cette requête énergique qu'on lui avait donnée à la Convention :

«Vous m'avez suspendu de mes fonctions, arrêté et déclaré suspect.

» Me voilà flétri sans avoir été jugé, ou bien jugé sans avoir été entendu.

n Depuis l'origine de la Révolution, n'ai-je pas été toujours attaché aux principes?

n J'ai abandonné mes biens, j'ai tout perdu pour la République.

» A la découverte de la conspiration de Robespierre,

ma conduite a été celle d'un homme accoutumé à ne voir que les principes.

» L'on ne peut donc pas me contester le titre de patriote.

y> Pourquoi donc me déclare-t-on suspect sans m' entendre? m'arrête-t-on huit jours après la mort du tyran? »

La Harpe et Chénier, qui s'y connaissaient, interrompirent Tallien pour admirer ces mots simples et fermes qui semblaient graves avec la pointe d'une épée. Madame Tallien s'indigna de ce mot suspect qu'elle avait rayé de son dictionnaire. Madame de Beauharnais, qui aimait les généraux, dit que la France avait trop besoin d'être défendue contre ses ennemis, pour mettre SCS héros en prison. Chénier appuya le raisonnement de madame de Beauharnais , tout en demandant par un regard et un sourire la protection de madame Tallien, qui répondit par ce simple mot : u Quand on me demande une grâce, elle est déjà accordée. » Elle se tourna vers Siéyès : (c Vous seul vous obstinez à ne rien dire, mon ami Siéyès. — Moi, je n'ai rien à dire, répondit celui qui ne croyait qu'au silence. Je trouve que la requête du citoyen Buonaparte, dont vous vantex le style lapidaire, est quatre fois trop longue; moi, j'aurais dit tout cela en quatre mots : Je suis Bdonaparte,

FArrES-MOI JUSTICE. »

Le succès de la soirée fut pour Siéyès et pour madame de Beauharnais , qui ne se doutaient guère ni l'un ni l'autre qu'ils avaient parlé celle-ci pour son mari, celui-là contre son maître.

Ce fut dans ce même salon qu'un soir Bonaparte , jetant son masque sévère et méditatif, se mit au diapason. Il baisa la main de madame Tallien, et, pour devenir plus familier dans la maison , il lui dit la bonne aventure : une de ces galanteries impérieuses déjà impériales.

Bonaparte prédit ensuite au général Hoche, le seul qui lui fit ombre ce jour-là, qu'il mourrait dans son lit. Hoche fut indigné. Le général en chef de l'armée de la Moselle , le vainqueur des Autrichiens à Wissembourg , a Spire , à Worms , retira sa main de la main du vainqueur de Toulon, officier de fortune comme lui, qui ne devait mourir que vingt-cinq ans plus tard dans son lit de Sainte-Hélène *.

* u Un soir il prit le ton et les manières d'un diseur de bonne aventure, s* empara de la main de madame Tallien, et débita mille folies. Chacun voulut offrir sa main à cet examen; mais quand vint le tour de Hoche , il parut s'opérer un changement dans son humeur : il examina attentivement les signes de la main qui lui était présentée , et, d'un ton solennel, dans lequel il perçait une intention peu bienveillante, il dit : u Général, vous mourrez dans votre lit. » Une généreuse colère brilla un moment sur le front de Hoche, mais une saillie de madame de Beauhamais dissipa ce nuage. » Ouvrard.

Hoche avait failli mourir sur Féchafaud; thermidor le Gt sortir des prisons de Robespierre. En 1798, le jeune et généreux Hoche mourut empoisonné. 11 venait de vaincre une deuxième fois les Autrichiens ; la pacification de la Vendée avait élevé son nom parmi les plus chers à la bravoure et à la chevalerie. Ce fut une des physionomies les plus fières de la Révolution. Sa mort, quand il n'avait que vingt-neuf ans , en fait aussi une des figures les plus touchantes. On dit qu'il y a eu dans sa vie des romans aussi beaux que son histoire.

A quelque temps de là, les mêmes persomiages se retrouvaient dans le salon de madame Tallien. Ici je laisse parler un témoin , madame Sophie Gay :

« fl y avait ce jour-là chez madame Tallien Fexvicomtesse de Beauhamais, dont la grâce créole gardait toute sa séduction , même à côté des beautés éclatantes de madame de Chàteau^RegnauU et de madame Cambys, toutes deux remarquables par leur riche taille et leur teint éblouissant.

yy Ces trois femmes, vêtues à la grecque, mais avec moins d'exactitude et de recherche que madame Tallien, avaient l'air de ces confidentes jqu'on voit à la suite des jeunes princesses de tragédie; aussi Bonaparte ne fit-il attention qu'au premier rôle. Surpris des avantages réunis dans cette belle personne que la France appelait son sauveur, il reporta sur elle ses idées d'ambition; il calcula en un instant le parti qu'elle pouvait tirer, pour sa puissance ef sa gloire personnelle, d'une situation unique dans l'histoire de France; il lui créa un avenir superbe et posa la cçuronne de nos reines sur le fi*ont de celle à qui les Français délivrés étaient déjà soumis par l'amour et la reconnaissance.

» Ce rêve que le génie de Bonaparte pouvait seul concevoir, il n'a jamais pardonné à madame Tallien de ne l'avoir point réalisé, et il l'a délaissée dès qu'il s'est aperçu qu'elle n'avait ni le désir ni les moyens peutêtre d'accomplir la haute destinée que le Ciel lui offrait, et que son ambition n'allait pas au delà du titre de Notre-Dame de Thermidor* j»

Comme ce n'est pas pour l'histoire elle-même que je laisse parler madame Sophie Gay, je n'accepte pas son point de vue sur l'ambition de Bonaparte. Comme Barras, comme Chénier, comme Fréron, comme tous ceux qui étaient a de la cour )> , il a dû adorer la beauté de madame Tallien , mais sans trop s'inquiéter des victoires du lendemain. D n'avait pas encore assez souvent mis la couronne de lauriers sur sa tête pour songer à la couronne de France.

Dans le salon de madame Tallien, la politique avait ses entr' actes :

tt Garât, cet Orphée qui avait si souvent charmé par ses chants ses camarades d'infortune, devait comme tant d'autres la liberté à madame Tallien, et il lui en témoignait sa reconnaissance en venant presque chaque jom* chanter dans son salon quelques-uns de ces beaux airs italiens dont il a donné le goût à nos oreilles françaises. Chérubini, Méhul, l'accompagnaient; le violon de Rhodes remplissait les intervalles d'une cavatinc de Cimarosa à une scène de Gliick. »

Carie Vernet, Duplessis-BoiUy, Duplessis<^Bertaux avaient leurs grandes entrées; ils y dessinaient des caricatures et y hasardaient cet esprit d'atelier qui avait pris droit de cité dans les salons depuis madame de Pompadour et madame GeofiFrin.

Madame Sophie Gay ajoute :

<i Ainsi, c'est dans le salon de madame Tallien que s'opéra la renaissance de tout ce qui faisait autrefois la renommée et le charme des salons de Paris. Les émigrés rentrés y ramenèrent cette politesse exquise, cet le conversation simple et de bon goût dont le secret commençait à se perdre. Les gens de lettres, si longtemps muets, y discutaient de nouveau sur des sujets littéraires ; les artistes y retrouvaient les inspirations trop longtemps étouffées par la Terreur ; les blessés de tous les partis y recevaient une douce hospitalité. Chacun d'eux s'y sentait à l'abri des attaques de l'autre, car on n'était admis chez madame Tallien que pour y être secouru ou secourable. »

Et comme tout cela se faisait galamment, avec la grâce antique et l'esprit moderne I La Charité marchait toute nue comme la Vérité, comme la Beauté. La robe était si légère I Comme a si bien dit Paul de Saint- Victor : « Vers la fin du règne de Louis XVI , une brise pastorale sortie des livres de Jean-Jacques et des idylles de Gessner, abat les coiffures, dégonfle les jupes et fait envoler la poudre et les mouches. Coiffée à l'ingénue, avec un chapeau à la bergère, ajustée d'un grand tablier, le sein couvert d'un fichu pudique, la femme, appuyée sur une longue canne taillée en houlette, va faire ses dévotions au temple élevé à la Nature dans un parc anglais, et battre le beurre dans quelque fraîche laiterie du bois de Boulogne ou de Bellevue. — La Révolution simplifie encore cette simple toilette : les

citoyennes la traversent en robes de cotonnade frangées aux trois couleurs. — Le Directoire déshabille de pied en cap ses u Impossibles de la nouvelle France. »

Les a Impossibles du corps de ballet )> hésiteraient à mettre les robes aériennes que les Grecques de Fan V promenaient bravement aux Champs-Elysées. La Terreur avait eu ses Sans-Culottes, le Directoire eut ses Sans-Chemises, ce Voilà plus de deux mille ans que les femmes portent des chemises, écrivait un journaliste du temps ; cela est d'une vétusté à périr. » Et les femmes se montrèrent nues dans un fourreau de gaze, des cercles de camées aux jambes et des anneaux d'or à chaque doigt de pied. Il fallut que Vénus , évoquée par un chansonnier, rappelât à la pudeur ces statues vivantes.

Les vrais historiens du Directoire sont Carie Vernet, Duplessis-Bertaux et Debucourt. Toute la vie publique et intime , toute la comédie politique et mondaine est imprimée àjamais dans ces dessins, dans ces gravures, dans ces aqua-tinta qui représentent ce carnaval où la mode montre la descente de la Courtille de la République, comme elle avait montré celle de la royauté. Ces tempêtes de rubans, ces fleuves de mousseline, ces rivières de linon , ces cadenettes , ces lorgnons , ces breloques , ces habits invraisemblables, ces cravates de guillotinés, ces bâtons noueux et dorés , ces bas rayés , ces bottes

romanesques, ces sandales romaines, ces robes qui sont à peine des chemises , ces perruques, à la Bérénice, ces chevelures blondes qui ne tiennent à rien, pas même à la tête, ces bonnets au repentir, ces châles à la victime , ces collets , ces carricks , ces culottes couleur du temps et couleur cuisse de nymphe , ces amazones, ces chapeaux à lucarne, ces républicains qui portent F éventail, ces sans-culottes qui jouent au Ior«* gnon, tous ces merveilleux et toutes ces merveilleuses, toutes ces visions fantastiques de gens ivres sans avoir bu, c'est le royaume de l'Impossible *.

Le fier sentiment républicain était banni de presque tous les cœurs. On s'étonnait d'avoir été Romain la veiDe, on redevenait Français avec folie. Un seul exemple : Esseid-Ali-Effendi arrive à Paris comme ambassadeur ottoman. On croit que c'est le Grand Turc lui-même; tout Paris se jette sur son passage, toutes les femmes à la mode veulent lui être présentées — non pa? , j'imagine , pour son sérail ; — bien plus , elles vont. £| lui déguisées en , Géoi;giennes , si j'en crois le journal satirique du temps, le Thé. Voici les noms des dames de la cour du Bey :

Madame de Noailles, madame de Fleurieu, madame Tallien, madame de Léghaudé, madame de Gervasio,

' * tt Les hommes et les femmes du Directoire ressemblent à loot ce qu'on voudra, excepté cependant à des femmes et à des hommes. Leur langage même ne se rattache à aucune tradition . Je crois voir des pantins , je crois ouïr des vaucansonneries ; je cherche la boite d'où ils ont pu s'échapper. » Charles Monselbt.

madame de L ans allé, madame de Puységur, mademoiselle de Perregaux, madame Delor, madame de Ghauvelin, madame Capon, mademoiselle de Masgaraille, madame Maliseska, madame de Fenouille, mademoiselle de Ferrières, mesdames de Gaze, madame de Vigny ^ madame Lenormand, madame d'ÉcossET, madame Ducos FoNFRÈDE, madame Régamier, madame de Groiseuil, madame de Morlaix, madame de Barre, mademoiselle Chevalier , madame de Grand-Maison , madame de Taille , mademoiselle Martel, madame Molinos, madame de LiSTENAY, madame de Vieursan, madame de Sansade, madame de la Rue -Beaumarchais, madame Le Breton, madame de Pully-d'Ormesson, madame de Valence, madame de Magne, madame de Vassy, madame de Beaumont, madame Lepage, madame de Villette, madame de Saint- HiLAiRE, madame de Morville, madame de NANTEua, madame de Rémusat, madame Arnaud, mademoiselle de Nicolaï.

Bertin d'Antilly, le rédacteur du Thé, ajoute : a Nous n'avons désigné ces dames ni par les traits , ni par le caractère de la beauté, ni par l'élégance de la taille, ni par la nuance de la chevelure; mais nous garantissons qu'il n'y en a pas une qui ne soit belle et jolie, et que la nature n'ait enrichie de ses dons. )>

ce M. l'ambassadeur turc a fait distribuer des pastilles odorantes du sérail, des essences de rose, des sachets bénis par le muphti, et leur a dit dans notre langue : jolies, aimables, charmantes. Quand il en saura davantage, il ajoutera adorables; et certes, parmi

les femmes que nous venons de citer, il n'en est pas une qui n'eût vu tomber à ses pieds le grand Prophète lui-même, n

Toutes ces beautés étaient de la cour de madame Tallien.

La Révolution avait passé dans les mœurs : u L'étoffe, la coiffure , le divorce et la banqueroute , dit un autre contemporain, c'est le journal du jour. L'art de dire des riens, cet art dans lequel nous excellions jadis, revient à la mode, et, à l'agrément près, se perfectionne de jour en jour. On s'habille, on prend le cours, on dine copieusement, on fait une bouillotte, on se promène en carrick; on revient pour le thé, on cause sans se répondre , on bâille à se fendre la mâchoire , et l'on va se coucher, pour recommencer le même cercle le lendemain et les jours suivants. Telle est la vie de ce qu'on appelle aujourd'hui le beau monde de Paris. » Et le même journaliste se demande : « Qu'est-ce que le beau monde? — Je n'en sais rien; mais vous le trouvez rassemblé sous différents costumes, et avec autant de tons différents, cliez les citoyens Barras, Talleyrand, Antonelle , Ouvrard , et chez mesdames de Staël , Tallien et de Viennay. — Que fait-on chez madame de Viennay?

— On joue. — Chez madame Tallien? — On négocie.

— Chez madame de Staël? — On s'arrange. — Chez Ouvrard? — On calcule. — Chez Antonelle? — On conspire. — Chez Talleyrand? — ^ On persifle. — Chez Barras? — On voit venir. — A Tivoli? — On danse. »

yi On se lève à dix heures, on dîne à cinq, on se

couche à minuit , après avoir parcouru cinq ou six jardins en été, et trois spectacles en hiver.

» Les petits spectacles sont toujours pleins, les grands toujours vides. Depuis que FOdéon est brûlé, les Français jouent partout; les Français d^aujourd'hui sont à peine les Variétés d'autrefois.

îî L'Opéra est fermé six fois par an, en attendant qu'on le brûle avec la Bibliothèque nationale.

'? Le dimanche est toujours chômé, malgré les efforts réunis de la décade, de la police et du Journal de Paris.

n On se marie pour rire devant les municipalités : huit jours après on divorce; on plaide pendant deux ans, on s'aigrit, on meurt d'indigestion ou de chagrin, et l'on jette les morts à la voirie.

» On joue beaucoup; peut-être n'a-l-on jamais joué si gros jeu : l'amour excessif du vin et du jeu est une suite nécessaire des révolutions. Rien n'est si commun que de voir des soldats jouer le produit de trois campagnes dans une maison de trente et quarante.

» Les laquais reparaissent derrière les voitures; et, séduits par l'exemple, ils sont souvent tentés de monter à côté de leurs maîtres. »

On chantait beaucoup. Tallien payait les chanteurs de l'Opéra pour un hymne à la mémoire des citoyens morts pour la patrie. « Je veux, disait-il, pleurer sur les mânes de Vergniaud, de Condorcet et de Camille Desmoulins. » Un historien remarque avec beaucoup d'esprit qu'au lieu de pleurer tardivement sur leurs

mânes, il eût été beaucoup plus simple de ne pas les égorger I

Et, au milieu de toutes ces fêtes et de toutes ces émeutes, il y avait encore une heure pour les amis inconnus. Lisez ce billet si original, qui peint bien l'esprit comme le cœur :

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