ACTE d'accusation
u Le citoyen Chaumont vient à Paris, écrit une lettre avec le laconisme et la légèreté française , oublie d'y insérer son adresse, fait une demande, se fâche sans doute de ce qu'on ne lui répond pas, et ne vient pas lui-même faire des excuses d'avoir tardé si longtemps à se faire connaître, ce qui, vu son esprit, est une faute essentielle commise envers la Société. La peine portée contre le citoyen Chaumont est : V Qu'il se rendra le plus tôt possible chez la personne qu'U a offensée; 2® qu'il n'oubliera jamais qu'il existe à Paris une personne qui s'estimera heureuse de pouvoir lui être de quelque utilité , et qui lui en aura même de la reconnaissance.
» Savez-vous , Monsieur, que je suis réellement fâchée de ce que peut-être vous vous croyez quelques droits de l'être; savez-vous bien que je trouve très^fnatwais que vous ne m'écriviez plus, et qu'il est mal de montrer qu'on est aimable lorsqu'on veut cesser de l'être? Je ne sais en vérité pourquoi j'ai de l'amitié pour vous, que je n'ay jamais vu; mais puisqu'eUe existe, ^e vetix.
Citoyen y que vous m'en tenies compte, car je ne la prodigue pas.
» Adieu, Citoyen, écrives-moi; si vous ne voules pas venir à Paris, donnez-moi votre adresse, et dittesmoi surtout en quoi je peux vous obliger.
yy Salut et estime,
» Térésia Cabarrus ,
y> TalUEN. t>
a Ne trouvez-vous pas mon griffonnage aussi impertinent qu'indéchiffrable? »
Cependant Paris dansait sur plusieurs volcans : le salon de madame Tallien était devenu le plus célèbre rendez-vous de danse et de conversation. La Convention se disputait tous les jours, et madame Tallien s'y voyait parfois attaquée par ceux qui ne dansaient pas. Après Duhem, ce fut Cambon. Duhem avait parlé des trésors de la Cabarrus , Cambon parla de ses parures et de ses intrigues.
Le farouche financier Cambon ne voulait pas qu'aucun profane touchât ni aux assignats ni au nom républicain; il se déclarait l'ennemi des libellistes comme Tallien et Fréron, qu'il voyait à la tête de Ja jeunesse dorée. Dans l'Ami des citoyens et dans VOrcUeur du
peuple, Tallieu et Fréroo se ruaient sans cesse sur toute la queue de Robespierre. Cambon, qui se disait intègre, se fâcha tout rouge contre ceux qu'on appelait les beaux. Un jour, il monte à la tribune pour dire : « B est indigne de la franchise républicaine de venir à cette tribune faire des dénonciations vagues, et prononcer des discours rédigés dans les boudoirs et au milieu des habits carrés qui assistent aux concerts de la rue Feydeau. Ces discours sont accueillis par les hommes qui payent un fiacre six cents livres pour discréditer les assignats, et pour aller sacrifier à l'idole du jour, dont la parure indécente et les intrigues semblent rappeler une nouvelle Antoinette. »
Doit-on répéter cet outrage sorti de la bouche de Cambon? J'ai voulu faire voir que madame Tallien n'avait mis que quelques mois pour être Vidole du jour, et que la femme de Tallien avait gagné bien vite la célébrité d'Aspasie, femme de Périclès.
VU
C'est aujourd'hui le deuxième anniversaire de thermidor. La ville va se promener au Cours-la-Reine. Trois déesses se partagent l'Olympe. Dorât, vivant encore sous le nom de M. de Cubières, les appelle les trois Grâces. Les Grâces du Directoire ne portent plus la soie des grandes dames de Versailles; c'est le règne plus léger de la mousseline, c'est la bergerade
du linon, c'est l'idylle de la gaze; c'est à la fois la robe de bergère de Marie-Antoinette à Trianon , le bandeau de Melpomène, le cothurne de Tfaalie, le voile d'Iphigénie. Amazone parisienne et muse grecque, voyez Tune et l'autre, attirant à elles toute la jeunesse dorée et tous les acteurs à talons jaunes , à cravate blanche et à cocarde de la décadence.
Voici madame de Beauharnais, cette excellente Joséphine, dont le cœur n'est pas fait pour la coquetterie, mais qui met une joie d'enfant dans sa parure. L'air moins dramatique et moins superbe que ses rivales, l'enjouée et bienveillante créole est peut-être la plus Française des trois. Madame Tallien est la plus Grecque, et madame Visconti la plus Romaine. Joséphine porte une robe ondée , rose et blanc , du haut en bas, avec une queue garnie par le bas d'effilés noirs; un corsage de six doigts , sur le corsage point de fichu j les manches courtes, en gaze noire; gants longs qui dépassent le coude, couleur noisette, qui sied à cette belle violette; souliers en maroquin jaune; bas blancs à coins verts. Si elle porte une coiffure à l'étrusque, ornée de bandelettes cerise, je suis sûr que ce n'est pas pour ressembler à l'antique. Elle invite la mode, voilà toute l'ambition de la bonne Joséphine. Mais il arrive que la célèbre madame de Beauharnais impose la mode.
Celle-ci, c'est madame 'Tallien, c'estTéréziaCabarrus, devenue la femme d'un Alcibiadc d'occasion. L'Espagnole s'est faite toute Grecque à travers la Révolution
française. Sa robe est de linon blanc sur transparent rose; le mantelet en mousseline claire. Combien de Walter Raleigh jetteraient leur manteau dans le misseau pour épargner une tache aux souliers de maroquin bleu outremek*! Incessu patuit dea! Combien, pour épargner une injure à ces bas blancs à coins cramoisis, qui moulent un chef-d'œuvre à la Praxitèle I Oîi Farliste Ta-t-il donc vue? Elle porte un voile blanc, comme Iphigénie , elle qui joue dans son saloù les reines de Sophocle et les amantes d'Euripide. Deux bandeaux en feuilles de laurier soutiennent le voile d'Iphigénie, et je ne sais trop si l'on n'évoque pas la fille d'Agamemnon et la fiancée d'Achille; il suffirait de quelques vers de Racine pour y faire croire.
Et celle-là? C'est madame Visconti, qui porte un nom prédestiné pour l'antique. Sa robe est aussi de linon, avec de longues manches, comme une magicienne de Thessalie; sur le côté extérieur des manches, une garniture de grecque pourpre; au bas de la robe, la même pourpre grecque. Elle porte un énorme sac à ouvrage nommé balantine. Et pourquoi balantine au lieu de pénélope? Cet archaïque sac d'Arachné est un carré long, bordé de franges d'or, avec des peintures étrusques , des figures rouges sur fond noir, sans doute quelque chapitre d'un livre de Visconti. Elle a les jambes nues , les pieds nus ; les sandales sont de pourpre; des bagues s'enroulent aux doigts de ses pieds, orteils ciselés enchaînés de ciselures. Au cou, un collier de camées, une république de portraits et
d'images. Des cheveux courts à bouillons, hier c'était à coques; on appelle ces cheveux à la Caracalla, un empereur romain qui n'imita Titus que par la coifiFure. D'ailleurs, demain la coifiFure d'une belle du Directoire ne sera plus à la Caracalla, elle sera*à la Titus, comme si elle voulait tous les jours fah-e un heureux.
A côté de ces trois princesses du monde nouveau, vous peindrai-je mesdames de Puységur, de Valence et d'Ormesson? Mais à la cour de madame Tallien, toutes les femmes sont la même.
Les hommes aussi tenaient à la beauté plastique et à roriginaUté du costume; mais cette originalité n'était guère qu'une excentricité commune à tous les beaux. Voulez-vous voir et le beau Fréron , et le beau Tallien , et le beau Barras?
Qui a cet étroit pantalon noisette, ces bottes molles à mi-mollet, cet habit brun, carré, boutonné, à collet de velours noir, ces deux montres à breloques, ce chapeau à bateau avec cocarde, ces cheveux courts, ce bâton noueux? C'est Fréron.
Qui a cette culotte de nankin à rubans, ces bas chinés, ces bottes molles à revers jaunes, cet habit bleuM^lair à boutons octogones en métal , cette cravate blanche énofme > ce gilet blanc à transparent rose , ces gants verts, ce chapeau à panache et ce sabre doré? C'est le général vicomte de Barras?
Celui-ci s'est vêtu de ce pantalon de nankin, col'lant, attaché avec un nœud de rubans au'-dessus de la cheville du pied; d'un habit brun à collet de velours
vert, d'une cravate blanche, mais moins haute que celle de Fréron ; il a moins de rubans que Barras ; il a des souliers noirs, pointus, découverts, à demi-poulaine; un chapeau rond et un bâton noueux. Pourquoi pas un bonnet phrygien et un poignard, puisque c'est Tallien?
Madame Tallien avait un vif et profond sentiment des arts. Elle aussi avait ouvert sa fenêtre sur l'antiquité , tout émerveillée de cette jeunesse éternelle de la beauté grecque, qui est restée l'idéal souverain. Quoiqu'elle n'eût pas, comme madame Récamier, le profil euphranorien , elle s'habillait et se drapait à la grecque avec plus de style encore que la statue de l' Abbaye-aux- Bois. Elle n'obéit pas aux modes du temps, ce fut elle qui les décréta. Et ici ce n'est pas descendre aux infiniment petits que de peindre , sinon le costume des incroyables , du moins celui des merveilleuses , presque toujours dessiné par madame Tallien.
M. de Pougens lui attribue toute une peinture des modes du temps. Par exemple, voulez-vous savoir ce que c'est que le Coquet du matin?
« C'est une espèce de casque plus échancré d'un côté que celui dit à la coquette. Il est en taffetas savoyard, légèrement plissé; le sommet en est terminé par une touffe ou chou de ruban couleur abricot. U se porte tout à fait penché sur l'oreille gauche, découvrant
E V E X r A in A 1. L 1 K N
^rM- y
Tautre ; il s'attache sous le menton avec un ruban dont on forme une rosette et dont on laisse flotter les deux bouts jusqu'à la ceinture. Une seule tresse de cheveux demi-roulés l'accompagne et retombe sur l'épaule. Pour moi, j'abandonne le flot. y>
Et le Colimaçon? « C'est un bonnet de crêpe, bordé sur le front d'un tulle plissé à l'infini; une guirlande légère de roses pompons, d' œillets ou de petites fleurs des champs, s'élève en spirale et se termine au sommet de la tête. Quelquefois on y laisse le bonnet ouvert pour faire échapper les cheveux, soit en toufle, soit en rosette, quelquefois en boucles flottantes. Deux tresses s'échappent des côtés et viennent se croiser sous le menton, où elles se nouent négUgemment et amoureusement. Mais il faut avoir des cheveux. Or, depuis que les têtes ne tombent plus , les cheveux ne sont plus à la portée de toutes les femmes *. »
* Avant thermidor, les cheveux n'étaient pas chers. Payan parlait ainsi à la Commune de la secte des Chevelttes :
a II est une nouvelle secte qui vient de se former à Paris : jalouse de se réunir aux contre-révolutionnaires par tous les moyens possibles, animée d'un saint respect, d'une tendre dévotion pour les guillotinés : ses initiés font les mêmes vœux, ont les mêmes sentiments , et aujourd'hui les mêmes cheveux : des femmes s'empressent d'acheter ceux des jeunes blondîns guillotinés, et de porter sur leur tête une chevelure si chérie. C'est une nouvelle branche de commerce et un genre de dévotion tout à fait neuf. Ne troublons point ces douces jouissances; laissons, respectons même les perruques blondes : nos aristocrates serviront du moins à quelque chose : leurs cheveux cacheront les têtes chauves de quelques femmes, et la courte chevelure de plusieurs autres qui ne furent jamais jacobites que par leurs cheveux. »
Ici madame Tallien — ou celui qui lui attribue ces peintures — s'enthousiasme devant Fart de jouer avec ses cheveux comme Célimène joue de Téventail :
a On se coiffe toujours à la grecque , avec cette différence qu'on laisse flotter d'un côté des cheveux qui descendent sur l'épaule, comme dans la coiffure au repentir; d'autres s'attachent près de l'oreille droite, ou tressés ou tout unis , avec un très-petit peigne garni en acier poli ou en or. Des crochets tournés avec art se détachent de la racine des cheveux , et viennent croisant les uns sur les autres accompagner en anneaux le front et les tempes. L'art est de les avancer sur les yeux, qu'ils couvrent sans les cacher, et dont ils semblent multiplier l'éclat et le jeu. »
Voulez-vous un mot sur les robes ? C'est toujours le même style :
tt II y a peu de nouveautés dans les robes. On n'a point quitté la camise et le canezou, dont la forme et la légèreté conviennent à la saison des roses ; on les varie seulement un peu dans la forme et le goût des bordures , qui sont découpées en dent de loup ou relevées de broderies d'un dessin très-simple à l'antique ^ ou de feuillages très-légers. Ces robes sont d'une mousseline très-fine des Indes ^ unie ou brodée, rayée ou à petits pois blancs, couleur tendre, quelquefois à petits car* reaux, avec la jupe de dessous ^ soit de même couleur , soit un peu tranchante. On fait aussi de ces robes en taffetas léger; les manches en Amadisj le corsage uni, marqué sur les tailles par de petits rubans ou de la
tresse de soie y mais toujours accompagné de petits boutons ou de très-petites rosettes; les gants très-longs, attachés au-dessus des coudes par une coulisse en ruban; les éventails en crêpe, à paillettes', ou en cèdre odorant , ou de gris moucheté des Indes. Avec ces robes on porte le châle roulé sur le cou, comme une écharpe, à dessein de découvrir davantage les épaules. Plus la femme est nue, plus elle est habiUée. Ce sont les Grecs qui disaient cela. »
David, qui avait réformé la peinture et les lois, fut chargé de réformer le costume*; il pensa d'abord à le ramener à la simplicité antique; mais un peuple turbulent comme le Parisien ne se drape pas comme Brutus. David dessina sous les inspirations de Talma, inventa un costume à peine connu aujourd'hui des amateurs de dessins et d'estampes, puisqu'il ne fut pas porté, excepté par Talma, qui le premier jour fut arrêté comme fou en plein Palais-Royal. Ce costume, étoffé et tapageur, eut pourtant un jour de succès, mais ce fut dans un drame : Robert, chef de brigands.
Qui inventa le costume du Directoire? Un peu tout le monde. On ne voulait plus du bonnet rouge ni de la
* Déjà Datid avait été prié par les comédiens de leur dessiner de ooliveaul costnmes pour la tragédie : il se contenta de lenr donner des Vases étrusques.
carmagnole; on avait supprimé la poudre et les cheveux longs. Pour garder un air romain au milieu du carnaval du Directoire, on se coiffa à la Titus. Les femmes elles-mêmes, qui, à l'exemple de madame Tallien, voulaient se donner quelque chose de F Amazone , se coiffèrent à la Titus ; mais , presque aussitôt , elles enrichirent leurs têtes d'une perruque dorée à boucles flottantes surnommée cache-folie.
Jamais la mode ne fut plus bigarrée, plus imprévue, plus incroyable; mais la mode n'a-t-elle pas toujours raison pour les jolies figures? Quoi que fît madame Tallien, cheveux noirs ou cheveux blonds, cheveux courts ou cheveux flottants, elle était toujours charmante.
Après tout, la mode n'était pas si folle à cette heure de folie , car elle ne permettait aux femmes ni corsets ni jupons ; la nature se trahissait dans toute sa luxuriance et dans toute sa mièvrerie, surtout sous les robes de gaze ou de linon , car la soie elle-même était proscrite comme masquant par de trop larges plis la désinvolture et la grâce, les ondoiements et les souplesses. Jamais la femme ne fut plus femme (je ne parle ni de la mère ni de l'épouse).
Le 9 thermidor n'était pas très-loin que déjà Tallien songeait aux anciens beaux jours de sa chère Conven-
tion ; il se rappelait son proconsulat et sa présidence ; il regrettait sans doute sa Terreur comme Harold regrette son rivage. Son esprit faisait de la réaction contre sa réaction.
Tallien avait toujours le poignard levé. Si Dalila avait coupé les cheveux du terroriste montagnard, elle n'avait pas abattu la main du terroriste thermidorien.
Un soir que par aventure madame Tallien était seule avec Tallien, elle lui reprocha de manquer d'énergie, à lui, TaUien, qui n'avait jamais courbé la tête, même devant Tallien ; à lui , Tallien , si vaillant hier à Quiberon , si hardi aujourd'hui à la tribune.
Madame Tallien était son Egérie et sa conscience. Lui qui n'avait jamais eu peur de personne, il avait peur de cette femme à force d'amour; comme, enfant, il avait eu peur de sa mère. Il essaya de se laver de ce reproche; il représenta à madame Tallien que par sa plume dans son journal , que par sa parole à la Convention , que par ses actes partout , il gardait sa fière figure de thermidor.
Tallien ni sa femme ne voyaient pas que le montagnard de l'hôtel de ville, que l'homme de septembre et de Bordeaux s'était décapité lui-même en décapitant la Montagne. Entre lui et les Royalistes, il y avait un abîme de sang; il y avait d'ailleurs sa passion révolutionnaire, qui enflamma son cœur jusqu'à la mort. Entre lui et les Montagnards, il y avait le 9 thermidor, un autre abîme de sang. Tallien était fatalement destiné à disparaître devant le drapeau blanc comme devant le
drapeau rouge. Il y a des hommes dont le passé stérilise l'avenir.
Tallien pouvait bien , comme Barras , devenir directeur et se coucher voluptueusement aux pieds de U Révolution efféminée, comme Hercule aux pieds d'Omphale; il pouvait |^ien , comme Fouché, devenir ministre d'un empereur et renier ainsi ses plus belles amnées. Biais il aimait la République pour elle-même; la Repu-blique avec ses orages , ses coups de théâtre , ses violences de tribune, ses bruits de la rue, ses émeutes à conduire ou à pacifier.
Il eut beau dire ce soir-là à sa femme, elle ne lut pas convaincue. Elle pressentait — les femmes sont les devins de l'avenir — que l'homme de thermidor s'effacerait devant l'homme de septembre. Elle aurait déjà voulu renier ce nom de Tallien.
Térézia Cabarrus avait tort; mais c'était le tort dé la réaction, qui l'enveloppait dans ses trames inflexibles; c'était le tort de toute cette jeunesse dorée que Tallien avait protégée et qui devait tuer Tallien.
Madame Tallien eut-eUe de l'influence sur la séance du lendemain? Elle avait appris que pour la vingtième fois T^cii serait attaqué. Cette fois c'était Thibaudeau qui ievait prendre la parole.
« Qu'avez-vous fait à cet homme? demanda madame Tallien à son mari. — Ce que je lui ai fait? Rien, si ce .p'est que les tribunes m'applaudissent quand je parle. Et puis on m'accuse sourdement de vouloir la dictature pour moi et pour Barras, »
Madame Tallien s'étonna, non pour la première fois , que Barras et son mari ne se fussent pas emparés du pouvoir le 10 thermidor.
tt Braves tous les deux y dit-elle , un général et un tribun , une épée et une parole , vous étiez maîtres de la République. »
Tallien répondit par ce grand mot : « On n'est jamais maître de la République, y^
Chénier survint. En ce temps-là on prenait déjà du thé ; madame Tallien lui versa la liqueur dorée dans du vieux Sèvres, et lui parla de la République avec une inquiétude fiévreuse. « Croyez-moi, lui dit-elle, je vois juste : la Convention va finir; or, avec la Convention finira la République. — N'ayez pas peur, dit Chénier, la Convention n'est plus l'arche sainte. Nous sommes maintenant au rivage. Les brouillons auront beau faire la tempête, elle ne nous atteindra pas. »
Barras survint à son tour; Barras, moins bruyant que Tallien , mais plus politique , ambitieux sous le masque de l'insouciance, s' effaçant devant les vaniteux pour les dominer bientôt par l'orgueil.
On causa beaucoup, mais on n'aboutit qu'à prendre une tasse de thé. Barras cachait trop son jeu pour y mettre Tallien.
Chénier était plus préoccupé de la république de
Corneille, qui était pour lui la vraie république, qu'il ne l'était de ceDe de Robespierre.
Tallien cependant n'avait plus qu'une nuit et un jour devant son ambition.
Tallien inquiétait tous les ambitieux par son ambition et par l'ambition de sa femme. On craignait toujours une surprise. Il remuait beaucoup de monde à sa voix. Ses ennemis résolurent de faire contre lui un 9 thermidor.
Le lendemain il y eut une séance orageuse à la Convention. J'ouvre le Moniteur.
Thibaudeau , qui depuis longtemps couvait ses jalousies, s'emporta contre Tallien en l'absence de Tallien. Écoutez-le dans ses colères :
tt Apologiste des massacres de septembre (murmures à gauche et dans les tribunes), de quel droit Tallien a-t-il accusé ses collègues de royalisme? (Murmures à gauche.) Mais vous qui murmurez, vous l'avez dénoncé vous-même comme protégeant le royalisme, et vous serez obligés de convenir que si, après le 9 thermidor, il y a eu une réaction royaliste, c'est à Tallien qu'on doit l'attribuer davantage. (On ricane à gauche.) Qui donc avait provoqué, autorisé, protégé ces compagnies de jeunes gens qui allaient porter le trouble dans tous les spectacles, assiégeaient, insultaient vos
comités et violaient vos décrets jusque dans la cour du Palais-National? Qui avait des prôneurs et des aides de camp, si ce ne sont Tallien et Fréron? Tout cela se faisait à Paris, tandis que des bandes de jeunes gens organisés en compagnies de Jésus et du Soleil assassinaient dans le Midi. C'est ^ambition qui conduit Tallien. Ne dirait-on pas, en voyant les prétentions de Tallien, que la République ne peut se passer de lui, qu'il est essentiellement nécessaire à son maintien? î>
tt Tallien entre dans la salle; il est précédé par quelques personnes qui applaudissent; les tribunes répondent par de vifs applaudissements. »
Thibaudeau voyant Tallien, continue à l'attaquer, mais moins violemment. Je reprends le Moniteur :
u Tallien sourit et monte à la tribune. On applaudit vivement à gauche et dans les tribunes.
» Les membres de la commission des Cinq, dit- il d'une voix grave, s'occupaient de sauver la chose publique , et ils n'avaient encore fait aucun acte , lorsqu'on est venu les avertir que l'un d'eux était dénoncé à la tribune. Je ne reprocherai point à celui qui m'a dénoncé de n'avoir pas attendu que je fusse présent; je dirai seulement que, lorsque j'attaquai Robespierre, il était là, et moi à cette tribune, à cette tribune où je suis encore pour combattre ceux qui voudraient détruire la liberté. (Bravo! s'écrie-t-on à gauche et dans les tribunes en applaudissant à toute force.) Je ne connais point encore les faits qui ont été articulés contre moi; que Thibaudeau les signe, et je m'engage, sur mon
honneur, à répondre à tout, non point en comité général, mais en public, et le peuple nous jugera. (Les tribunes applaudissent vivement.)
» Je ne m'attacherai point en ce moment aux faits particuliers , quoiqu'il me serait facile , si je voulais entretenir la Convention des individus, de prouver quels sont ceux qui aiment le plus la patrie. Je dirai seulement que je n'avais pas demandé la création d'une nouveUe conmiission des Cinq , mais bien que ceUe qui avait rendu de grands services dans ces derniers jours fût chargée de présenter des mesures de salut public. Vous en avez ordonné autrement, et. vous m'avez nommé. J'ai accepté, parce que je n'ai jamais su refuser les missions où il y a des dangers à courir, des calomnies à essuyer. »
Les ennemis de Tallien perdirent pied, aucun d'eux ne prit le courage de l'attaquer en face.
Chénier prit la parole pour Tallien :
« J'eua un instant des soupçons sur l'indulgence que Tallien montrait pour le royalisme , et alors il était loué par les mêmes journalistes qui depuis l'ont dénigré avec fureur, comme ils faisaient depuis longtemps de plusieurs républicains courageux. A son glorieux retour de Quiberon, Tallien s'aperçut qu'on marchait à grands pas vers la contre-révolution, et sa conduite fut d'un grand citoyen. On ne doit pas oublier non plus quels services Tallien a rendus à la patrie dans la journée du 9 thermidor, et quoique je n'aie pas partagé toutes ses opinions , je dois le dire , son nom ira à la postérité ^
comme ayant dans cette fameuse journée sauvé la République., n
Barras ajouta : « Je demande à ses calomniateurs ce qu'ils faisaient cette journée-là, et ce qu'ils ont fait longtemps après. »
Il y eut des tonnerres d'applaudissements : Tallien fiit embrassé par les sans-culottes; s'il eût osé , ce jour-là encore , il prenait la dictature avec Barras.
Un peu plus tard, Barras prit la dictature sans Tallien, mais non pas tout à fait sans madame Tallien.
La duchesse d'Abrantès a peint avec quelque couleur les tableaux ou plutôt les gouaches du Directoire. Elle aussi a vu la jeunesse dorée dans le salon de madame Tallien :
a Présomptueux plus que la jeunesse ne l'est ordinairement; ignorants, parce que depuis six ou sept ans l'éducation était interrompue; faisant succéder la débauche et la licence à la galanterie; quereUeurs, et même plus qu'on ne le permettrait à des hommes vivant continuellement au bivouac; ayant inventé un jargon aussi ridicule que leur immense cravate, qui semblait une demi-pièce de mousseline tournée autour d'eux; fats, impertinents, voilà le portrait des jeunes gens. Us prirent un costume qui devait différer àe tous points avec celui des jeunes gens aristocrates : un très-
petit gilet, un habit avec deux grands pans en queue de morue, un pantalon dont j'aurais pu faire une robe, de petites bottes à la Souwarow, une cravate dans laquelle ils étaient enterrés ; ajoutez à cette toilette une petite canne en forme de massue, longue comme la moitié du bras, un lorgnon grand comme une soucoupe, des cheveux frisés en serpenteaux, qui leur cachaient les yeux et la moitié du visage , et vous aurez une idée d'un incroyable de cette époque. Les femmes, les merveilleuses j étaient tout aussi ridicules, si même elles ne Tétaient plus encore. CoifiFées à la grecque , habillées à la grecque, mais à leur manière, eUes suivaient les modes de l'an 400 avant Jésus-Christ, tout en minaudant à la manière de 1798, la plus mauvaise de toutes. Madame Tallien et quelques autres femmes seulement suivaient la mode selon la belle antiquité grecque, tout en observant le bon goût français, et adaptant ce costume gracieux à des formes pures et antiques. La coiffure elle-même subit un changement : les cheveux furent coupés; les femmes se coiffèrent ainsi d'après madame Tallien, dont la tête, parfaitement moulée et bien attachée sur les épaules, convenait merveilleusement à cette coiffure; mais, en revanche, il y en avait qui, en vérité, n'offraient, comme encore aujourd'hui, que des modèles de caricatures. »
Madame Récamier disputa le sceptre à madame Tallien. Elle venait de donner sa main à M. Rose Récamier, qui effeuiUait les asphodèles de la cinquantaine. Tous les sombres augures s'amoncelèrent devant la fête nuptiale, qui se passa le 24 avril 1793, entre deux giboulées. La vertu de madame Récamier eut aussi sa Terreur ; mais le lendemain des noces , elle eut son 9 thermidor sans avoir traversé l'échafaud. En effet, selon le trèsgracieux et très-délicat historien de madame Récamier, tt ce lien ne fut jamais qu'apparent : Juliette ne reçut de son mari que son nom. Ceci peut étonner, mais je ne suis pas chargé d'expliquer le fait; je me borne à r attester comme auraient pu l'attester tous ceux qui, ayant connu monsieur et madame Récamier, pénétrèrent dans leur intimité. » Voilà qui est édifiant, mais pourquoi canoniser cette femme qm ne fut pas femme I
M. Récamier, fier de la beauté de sa femme, ouvrit son hôtel dès que le soleil de thermidor eut annoncé le retour des galas, des fêtes, des folies athéniennes, si chères aux Parisiens. Le volcan fumait encore quand madame Récamier montra son beau pied sur l'abîme. Elle fut une des néo-Grecques qui se détachèrent moitié nues, mais toutes vêtues de leur pudeur, des ruines d'une Pompéia ensanglantée. Pourquoi lit-on dans ses Mémoires qu'elle « resta tout à fait étrangère au monde
du Directoire et n'eut pas de relations avec les femmes qui en furent les héroïnes : madame Tallien et quelques autres? » Je sais de bonne source que madame Récamier hanta les salons du Directoire et qu'elle ne dédaigna pas, tout empanachée qu'elle fut dans sa vertu, de danser le cotillon avec madame Tallien «c et les quelques autres » . Les quelques autres, c'étaient sans doute madame de Beauharnais et madame de Staël. Où donc madame Récamier se fût-elle donnée en spectacle, si ce n'eût été dans les salons à la mode? Je sais bien qu'elle quêta à Saint-Roch, et que l'église fut envahie, et que les chaises tinrent brisées , et que la garde intervint : total, vingt miUe francs pour les pauvres, et vingt mille admirations pour elle. Je sais bien qu'à Longchamps, dans une calèche découverte , madame Récamier, vêtue dans le goût d'Aspasie, presque en péplum, avec des sandales qui montraient son pied sur une peau de tigre, les cheveux retombant en boucles sur un cou neigeux que mordait doucement le pâle soleil de mars , le bras demi-nu^ mais enchaîné par les camées, se laissait aimer au passage par tous les incroyables et tous les muscadins , comme une idole des temples anciens. Mais ce n'est ni à Longchamps ni à Saint «-Roch, je suppose, qu'elle fut renommée comme la plus belle danseuse du Directoire. D'ailleurs ^ je vais prendre au mot son historien : a EUe aima la danse avec passion pendant quelques années^ et^ à son début dans le monde , elle se faisait un point d'honneur d'arriver au bal la première et de le quitter la dernière i »
Je ne viens certes pas nier la vertu de madame Récamier; elle a traversé le Directoire, le Consulat, FEmpire, les Cent -Jours et la Restauration sans jamais chiffonner cette robe blanche qui était sa robe du matin comme sa robe du soir, car elle était vouée au blanc. Mais tout en admirant cette figure de marbre qui renfermait un cœur et un esprit, j'aime mieux encore la vertu qui s'ignore elle-même ou qui se cache sous les ténébreuses ramées, la chasseresse qui a peur de tout , même de sa beauté , et qui boit à la source sans regarder son image 1
Madame de Staël fut une des muses de ce salon célèbre. Elle y apparaissait grave, majestueuse, solennelle comme la figure de l'histoire à côté d'une danseuse d'Herculanum. Madame Tallien lui donnait à présider le cercle des diplomates, mais elle revenait souvent dans le cercle des amoureux.
Ce fiit chez madame Tallien qu'elle demanda un jour au général Bonaparte quelle était la vraie femme. « La vraie fenune, répondit -il, est celle qui fait le plus d'enfants. »
Molière n'eût pas mieux dit à sa femme savante.
Le général Bonaparte aimait beaucoup madame Tallien. 11 l'aimait par reconnaissance* et par amour.
* Non pas seaiement, comme on l'a dit» parce qu*il lui devait
Quoique tout préoccupé de la guerre, quoique tout à ses destinées , qui déjà lui parlaient comme à Alexandre et à César, quoique amoureux encore de sa femme, il ressentait pour madame Tallien une attraction étrange qu'il ne vainquit que par Fabsence, ou qui plutôt s'éteignit dans sa jalousie contre le général Hoche, qui aimait, lui aussi, madame Tallien et madame Bonaparte*.
Bonaparte, du haut de ses victoires, défendit un jour à Joséphine de retourner aux fêtes de madame TaUien. Ce n'était pas contre madame Tallien, mais contre la société du Directoire que s'indignait le héros de l'armée d'Italie. Il resta l'ami de madame Tallien; mais il ne la revit plus que de loin en loin, par exemple dans les bals masqués de la cour, où fl causait toujours avec elle. Que lui disait -il? L'homme aime toujours les imag'es de son passé, même quand l'avenir lui a donné un empire.
tt ses culottes » , mais parce qu'elle l'avait désigné à Barras et à Tallien pour la journée du 13 vendémiaire. Pour les a culottes n, voici, selon Ouvrard, ce qui s'était passé :
tt La Révolution avait appris à compter si peu sur la stabilité du présent, que personne ne pouvait ni rougir de sa détresse ni s'enorgueillir de son opulence. Un arrêté du Comité de salut public de fructidor an III accordait aux officiers en activité du drap pour habit, redingote, gilet et culotte d'uniforme. Bonaparte, alors chef de brigade d'artillerie à la suite, réclama le bénéfice du décret, mais il fut refusé. Il fallut que madame Tallien intervînt pour qu'il fût babillé, n
* La lettre très-curieuse de Bonaparte à sa femme, où il lui défend de retourner chez madame Tallien , fut-elle inspirée par cette jalousie?
Madame Tallien quitta la chaumière des Champs- Elysées pour un hôtel de la rue de la Victoire, où, selon Ouvrard, elle a réunit bientôt les honunes influents dans le gouvernement, les généraux, les artistes, les hommes de finance; les discussions de la tribune se reproduisaient souvent dans des conversations animées. Le parti thermidorien luttait contre les derniers efforts du parti montagnard; toutes ses combinaisons tendaient à conserver un pouvoir qu'il avait acquis au prix de tant de dangers : les passions , les caractères , les ambitions, les intérêts, se montraient à découvert dans ces entretiens, où l'on ne se croyait point obligé à la réserve qu'exigent les assemblées publiques. Tallien régnait sans s'apercevoir que le général Barras dominait cette société ; placé très-haut dans l'opinion par la part qu'il avait prise au 9 thermidor, sa modération le rendait suspect aux partisans fougueux du régime révolutionnaire, tandis que les amis de la liberté croyaient déjà devoir se mettre en garde contre son ambition. Là se trouvait le général Hoche, dont l'âme ardente, dont l'indomptable courage se peignaient sur une physionomie expressive. Madame de Beauharnais faisait l'ornement de ces cercles par la douceur de son caractère et les grâces de son esprit^ C'est là que la fortune, qui lui réservait de si hautes destinées, lui fit connaître
Bonaparte y alors simple chef de brigade d'artillerie y qui déjà^ dans les moments où sa froide réserve Fabandonnait, laissait percer la profondeur de ses desseins et l'ardente ambition qui remplissait son âme. Ce fut quelque temps avant le 13 vendémiaire que Bonaparte fut présenté chez madame Tallien. Il était peut-être de tous ceux qu'elle recevait le moins en évidence, et le moins £aivorisé de la fortune. J'étais loin de prévoir alors qu'il tiendrait un jour dans ses mains les destinées du monde. Les affaires politiques étaient l'aliment habituel des conversations, mais elles ne les remplissaient pas exclusivement. Souvent, au milieu des discussions les plus animées, il se formait dans le salon de petits comités , où l'on oubliait dans des entretiens frivoles les graves intérêts dont on était trop souvent occupé. Bonaparte s'y mêlait rarement; mais lorsqu'il y prenait part, c'était avec une sorte d'abandon; il montrait alors une gaieté pleine de vivacité et de saillies. y>
Mais presque toujours cette figure de marbre sculptée à l'antique accusait, par sa mâle gravité, cet incroyable carnaval du Directoire. C'était la France qui méditait dans ce beau front.
De l'hôtel de la rue de la Victoire, madame Tallien passa dans une demeure féerique de la rue de
Babylone^^ où elle fut conduite un jour comme dans un conte de fées.
Ouvrard lui devait sa fortune par ses amis et ses conseils. Un jour qu'elle se plaignait de n'avoir pas de jardin, — car elle comptait pour rien son jardinet, un parterre babylonien qu'elle cachait sous son ombre, — il la prit dans son carrosse et lui dit : « AUons voir un vrai jardin, non pas à Babylone, mais rue de Babylone. »
Il la conduisit à la porte d'un hôtel Louis XV du style le plus bruyant et le plus gai. u II me semble, lui dit-elle, que le bonheur habite là. — Eh bien, voici la clef. »
Ouvrard lui présenta une petite clef d'or, un vrai bijou. Elle entra tout émerveillée. Ce fut à chaque pas un cri d'admiration, car son cœur d'Espagnole et de Parisienne éclatait toujours sur ses lèvres.
Et quand elle eut tout vu, la solitude du jardin comme le luxe des salons, Ouvrard lui dit : a Adieu, madame I Vous êtes chez vous. Vos gens vous ont suivie; vous n'avez qu'à parler pour être obéie. Voilà comment je m'acquitte de mes dettes. »
Madame Tallien se demanda si elle lisait un conte de fées.
Mais où était Tallien?
* Déclaration autographe signée Térézia Cabarrus Tailien des cotes de ses impositions. Elle demeure à Paris, rue de Babylone. 21 fructidor an VII. 1 p. in-fol., catalogue Charavay.
Les heures de la décadence vont sonner rapides, dans le bruit encore, dans le silence bientôt. Cet homme qui pouvait garder sa part du pouvoir et qui ne prit que sa part de madame Tallien , perdit peu à peu son auréole populaire et son auréole dorée. Les tribunes si enthousiastes naguère ne le saluaient plus que de loin en loin, non parce qu'on Faccusait tour à tour de royalisme et de jacobinisme, mais parce que d'autres figures montaient à l'horizon . Dans les salons du Directoire, l'homme de septembre reparaissait sur l'homme de thermidor. Quand on pensait à tant de montagnards décapités ou proscrits, on se demandait : Pourquoi Fréron? pourquoi Tallien? Barras était excusé par sa noblesse ancienne;
d'ailleurs il avait pris le pouvoir, et le pouvoir a toujours raison. >
Tallien s'était imaginé que dominant les salons de Paris par madame Tallien et le peuple par sa figure révolutionnaire, il garderait toute sa force dans l'opinion publique; mais l'opinion publique, dans les gros temps de révolution, est comme le spectateur de l'Océan aux jours d'équinoxe : la tempête pousse rapidement les vagues, les géants sur les géants, les Alpes sur les Pyrénées, Pélion sur Ossa; c'est toujours la dernière vague qui éblouit le spectateur, c'est à peine s'il garde un souvenir des plus violentes.
L'oubli tombait donc déjà froid et triste sur Tallien; en vain il parlait à la tribune, en vain^il s'emportait dans les derniers clubs , en vain il causait en homme d'esprit dans les fêtes de Barras et des femmes à la mode, on sentait que pour lui l'heure du flux était passée : il ne devait pas revenir sur le rivage, il aUait se perdre bientôt dans l'océan des choses et des idées.
Il lui restait du moins encore une femme qu'il aimait et une fortune qu'il jetait à pleines mains. Comme tous les révolutionnaires, il n'était pas né pour mourir riche. Mais bientôt tout lui manqua à la fois : sa femme, sa fortune, son crédit. Il ne resta plus que l'ombre de Tallien. En ce temps-là, on n'avait pas peur des ombres : dès qu'on ne craignit plus l'altier républicain, c'en fut fait de lui.
Il perdit tout parce qu'il perdit madame Tallien. Pourquoi la perdit-il? parce qu'elle ne lui pardonnait
pas de n'avoir pu être un des directeurs ou tout au moins un des ministres du gouvernement qu'il avait amené, sinon créé. Madame Tallien avait trempé sa lèvre rouge dans la coupe ardente de la Révolution, elle avait goûté au breuvage enivrant du pouvoir, elle voulait y boire à pleine coupe. Tallien n'était plus son homme; c'était plus encore pour lui que pour die qu'elle était ambitieuse : elle savait qu'on ne pardonnerait au nom de Tallien le semvenir de septembre et l'échafaud de Bordeaux que si le secrétaire de la Commune et le proconsul maintenait toujours sa figure fière et grande.
Elle avait raison; mais après tout c'était sa faute à elle si Tallien n'avait pas gardé de vive force son emploi de premier rôle sur cette scène, tragique encore, avec des intermèdes de comédie. Le lion amoureux s'était couché et avait fait patto de velours avec ses griffes; sa farouche énergie s'était adoucie jusqu'aux caresses, il aimait trop cette femme pour garder à la République sa passion impétueuse. L'amour en a tué plus d'un : n'est-ce pas l'amour qui avait désarmé Danton , qui avait désarmé Camille Desmoulins?
Madame Tallien sentit avant Tallien que sa royauté à elle déclinait rapidement; Ses ^ons étaient moins assaillis; Barras, qui venait d'abord chez elle lui demander des conseils, ne daignait plus descendre de son palais du Luxembourg : c'était elle maintenant qui allait chez Barras. Elle avait dominé tout le Paris de la jeunesse dorée ^ mais chaque saison amenait de nouvelles figures qui prenaient place au soleil et qui lui faisaient
ombre à elle qui était naguère tout éblouissante de lumière. Les ingrats et les ingrates! tous et toutes oubliaient déjà qu'ils lui devaient sinon la vie, du moins les jours de fête et les heures de gaieté; c'était son poignard qui avait désarmé la Terreur, qui avait rouvert les prisons, qui avait permis de rire; mais on ne disait plus Notre-Dame de Thermidor, on disait Notre-Dame de Septembre. C'est la justice des révolutions.
Ce fut cet odieux mot qui la blessa au vif : Notre- Dame de Septembre rejeta Tallien de son cœur. Elle voulait bien prendre sa part légitime dans la grande action du 9 thermidor, mais elle repoussait avec horreur toute complicité, même mensongère, des jours sauiglants de septembre. Elle comprit tristement qu'une fois la réaction triomphante , on ne verrait plus en Tallien que le secrétaire de la Commune et le proconsul de la Réole. Résolut-elle alors de jeter entre eux l'abîme du divorce? EUe lui avait donné la main dans les périls de la Révolution, mais elle l'avait sauvé lui-même. Leur mariage n'était qu'un accident : elle lui avait donné sa beauté et sa fortune; il avait trahi lui-même sa destinée, qui lui marquait les sommets du pouvoir ; elle méditait de l'abandonner. C'était la loi et la moralité du divorce, aussi n'est-ce pas madame Tallien qu'il faut accuser.
Tallien lui«-même ne songea pas à accuser sa femme, il accusait les événements, parce qu'il n'avait pu les maîtriser; il accusait ses jours de mollesse amoureuse, il accusait l'opinion publique, -^ cette fille de joie qui
n'aime que ceux qui la battent, — selon son expression énergique et pittoresque.
Il se trouva si loin de lui-même, si désorienté dans la tourmente, si mal avec les républicains qu'il aimait, si suspect aux réactionnaires qui couraient à bride abattue à la royauté , qu'il se décida à abdiquer comme homme politique. Il sentait la terre fuir sous ses pas, il ne trouvait plus une branche pour se retenir contre les haines qui le frappaient. Le croira-t-on? il se jeta dans les bras de Bonaparte, son ennemi naturel, comme plus tard Bonaparte se jeta dans les bras de l'Angleterre. Il lui demanda à l'accompagner en Egypte. « Pourquoi? lui demanda brusquement le général. — Parce qu'en France je ne vois plus que tourbillons , parce qu'un voyage reposera mon esprit, parce que la République n'écoute plus ma voix. » La vraie raison, dut penser Bonaparte, c'était que Tallien avait peur d'aller à son tour avec tous les régicides, avec ses amis Collot d'Herbois, Billault- Varennes et Barère, méditer à Cayenne sur le sort des révolutionnaires .
Tallien partit donc. A quel titre? à titre de savant. On ne pouvait pas mieux accuser sa déchéance : un savant qui allait étudier les Pyramides sous la protection d'un homme d'épéet Oui, Tallien, ce proconsul terrible qui dictait la loi aux généraux, il s'effaçait dans l'ombre de Bonaparte. Il s'imagina peut-être qu'il retrouverait une part de souveraineté sur la terre des Pharaons, que la France voulait refaire à son image. Là où Bonaparte gouvernerait par l'épée, ne pourrait-il pas régner un
peu par la parole et par l'esprit? Aucune lettre de Tallien n'est venue trahir les secrètes pensées de cette période singulière de sa vie. Pas un mot de sa traversée, pas un mot de l'isolement qui le frappa dans ce pays, oii il n'avait de racines que par quelques vagues études sur l'antiquité.
Ce fut sans doute par l'histoire seule que cette terre lui parut hospitalière. Pour ceux qui ont étudié, il n'y a pas de désert : les figures du passé sortent de leurs tombeaux pour la bienvenue. Ne vit -il pas venir à lui ces fières physionomies qui elles aussi ^avaient fait trembler les peuples : Alexandre , César, et cette Cléopâtre, dont le nom plus d'une fois avait été prononcé devant madame Tallien comme celui d'une rivale en beauté et en domination?
Tallien fut tout naturellement de l'Institut d'Egypte; né journaliste, il se hâta de créer un journal, la Décade égyptienne, plus jaloux de reprendre son autorité que d'exhumer les vestiges des temps anciens. En effet, pour Tallien les idées étaient des soldats.
La Décade égyptienne est aujourd'hui un livre rarissime , qui a droit de cité dans toutes les bibliothèques des savants — et des révolutionnaires, — car bien que la présence de Bonaparte modérât la passion toujours ardente de Tallien, elle éclatait pour ainsi dire malgré lui.
Jusque-là l'homme de thermidor pouvait lever encore la tête avec quelque fierté : son rôle de savant et de journaliste le replaçait dans les hauteurs du passé; il
voulait plus, il trouva moins. Il attendait toujours que Bonaparte se rappelât leur amitié. Sur le canapé de madame Tallien, sur les prières de madame de Beauharnais y Bonaparte avait eu les mains pleines de promesses pour cet homme politique qui abdiquait : il ne trouva rien à lui offrir. Enfin il le nomma administrateur des domaines.
Tallien avait un vaste front oii les idées germaient vite. Il administra avec un grand esprit d'ordre et de fermeté ; il éleva sa place jusqu'à lui* Si B<maparte eût laissé faire l'administrateur, il eut bientôt trouvé un ministre; mais Bonaparte, qui régnait avant d'être le maître, fit rentrer l'esprit de Tallien dans ses rives, sans lui permettre de féconder l'Egypte par ses idées, comme le Nil par ses eaux nourricières féconde les terres altérées aux jours de débordement. Bonaparte ne voulait presque jamais rien laisser faire de grand à d'autres qu'à lui.
L'administrateur se résignait; mais Bonaparte partit. Lui au moins lui témoignait encore un reste d'amitié. Il n'osa retourner avec lui, tant il eut peur de ne rien retrouver en France. Vint Kléber, qui avait la prétention de gouverner par l'esprit comme par le sabre, qui aimait l'administration comme la bataille. Tallien perdit encore du terrain; on le nonuna conservateur des hypothèques. Tallien s'indigna; mais il fallait vivre, il accepta : ce fut son tort. Quand la nouvelle en vint en France, on s'écria : Ci-gît Taluen! En effet, il ne se releva jamais de cette chute. Voyez-vous d'ici
Tallien prenant inscription à l'ombre d'une pyramide devant le tombeau d'un Pharaon?
Vint Menou. Il lui fallut boire la coupe jusqfu'à la lie,
Menou fut impitoyable, il se vengea du 13 vendémiaire.
La passion politique se réveilla terrible de part et d'autre ;
Tallien jeta sa démission à la face du général en chef,
décidé à mourir plutôt qu'à subir ce dur esclavage.
C'était en 1801 : il s'embarqua pour la France, disant à
ceux qui là-bas — ils étaient quatre, pas un de plus, — '
lui avaient témoigné quelque sympathie : « Adieu, je
ne crois plus à rien ; comme Candide , je vais cultiver
mon jardin. ?> Son jardin, c'était cette belle chaumière
de l'avenue Montaigne, où les arbres les plus rares
s'élevaient en amphithéâtre jusque sur les hauteurs de
Chaillot, en regard de la Seine, avec tout Paris pour
spectacle. Mais, hélas I il ne savait pas que ce beau
jardin n'était plus à lui.
Dans la traversée, il fut saisi par les corsaires anglais, sans éprouver aucun chagrin, jugeant que l'Angleterre ne lui serait pas plus inhospitalière que la France. 11 avait bien jugé. Son arrivée à Londres fut un des plus beaux triomphes de sa vie : on n'avait pas oublié à Londres comme à Paris la grande action du 9 thermidor; à Paris ce n'était plus qu'un coup de théâtre, à Londres c'était toujours un acte d'héroïsme. Les whigs et les tories le fêtèrent comme ils eussent fait pour Mirabeau , comme pour toute grande figure faite d'ombre et de lumière. Tallien n'avait pas d'argent, il était resté fier comme toujours. II dinait tous les jours
à une table princière , mais il n'avait pas de quoi déjeuner. A son départ pour la France, il ne savait comment payer son gîte, quand il reçut de la duchesse de Devonshire son portrait encadré de diamants. Il admira le portrait avant d'être ébloui par les diamants; et bientôt, détachant le cadre en vrai Spartiate de 1793, il le renvoya à la duchesse de Devonshire avec un mot charmant : a Le cadre, c'est votre esprit. »
Ce triomphe en Angleterre était-il d'un bon augure pour sa rentrée en France? Ne dut-il pas croire que le bruit de cette popularité d'outre-Manche devait retentir jusque dans son pays et y réveiller les sympathies révolutionnaires? Mais c'en était fait, les honumes de la Révolution étaient déjà plus démodés que les hommes de Louis XVI. Barras partait pour Bruxelles. Tous les régicides, tous les proconsuls, tous les hommes qui avaient marché dans le sang , fuyaient ou se cachaient. Bonaparte ne pardonna pas à Tallien les ovations anglaises. Entre les deux amis d'autrefois, l'abîme se creusa plus profond. Tallien ne daigna pas tenter de le
franchir; U sentait d'ailleurs que la figure du lieutenant de Toulon était désormais la seule figure; il avait vu les républicains à l'œuvre, et il s'avouait à lui-même qu'on n'a jamais raison des hommes avec l'échaÊiud, tandis que l'épée parle toujours souverainement. Il lui restait sa femme; je me trompe , le voyage en Eg3fpte avait brisé le dernier chainpn de cette chaîne firagile qui s'appeUe le mariage, quand le divorce est derrière l'autel. Il arriva tout juste pour plaider en séparation. Ce fut alors le bruit de Paris. Tallien voulait sa femme, mais n'était -il pas un de ceux qui avaient voté la loi du divorce? La justice donna raison à madame Tallien. Ouvrard, qui remuait des millions, lui ofiFrit, au nom de la belle transfuge, la chaumière de l'avenue Montaigne et une pension de douze mille livres.
Si Tallien eût été l'honune malmené par Michelet, il eût accepté philosophiquement; il aimait les livres et les jardins, il eût vécu là comme un sage, heureux d'avoir vu la tempête et touché le rivage; mais Tallien, quels que fussent ses crimes, était un homme de cœur; il s'indigna de la proposition et résolut de vivre de sa plume. Malheureusement l'Egypte l'aVait tué à demi; cette forte et belle nature avait pâli sous les coups de soleil; pourquoi ne pas dire aussi sous le chagrin? Les médecins lui conseillèrent bientôt de passer quelques saisons loin de Paris, où la fièvre des regrets, des déboires et des indignations l'eût bien vite achevé. II pouvait s'adresser à Bonaparte , qui , certes , quel que fût sou dédain pour ceux qui avaient passé au pouvoir sans
oser le prendre , eût encore donné à Tallien la part du lion blessé« .Ce furent Fouché et Talleyrand, — Talleyrand, qu'il avait pour ainsi i dire mis au monde politique dans les salons de sa femme; Fouché, qu'il avait sauvé de l'échafaud, — ce forent ces deux hommes-là qui voulurent bien faire quelque chose pour lui. Et ils crurent qu'ils avaient tout fait quand ils lui annon^ cèrent d'un air de protection qu'il était nommé consul . de France à Alicante I
Consul de France à Alicante , quand eux étaient toutpuissants I Tallien partit sans retourner la tête , décidé cette fois à ne pas mourir en France. Que pensa-t-il en traversant Bordeaux? Certes, le proconsul dut bien cacher son titre de consul.
Nul n'est maître de sa destinée. Tallien, qui était né à Paris, devait mourir à Paris. En Espagne, il fut plus malade qu'en France* Pendant que les railleurs l'accusaient d'être là-bas le tonneau des Danaïdes du vin d' Alicante, il buvait de l'eau et criait de douleur sous la plus horrible maladie d'yeux qu'on puisse imaginer* TaUien devait subir toutes les injures des partis, toutes les injures du sort : le beau Tallien deviut borgne I Ici je perds sa trace; je sais à peine qu'il revint à Paris , qu'il y vécut maladif et oublié , pauvre et caché ! Il retrouva un seul ami; cet ami, ce fot madame Tallien, qui était devenue princesse de Chimay^ Elle le visita souvent et le força d'accepter sinon de l'argent , puisqu'il n'en voulait pas , du moins une aile de la petite chaumière qu'on appelait toujours la maison TallieUi
Quoique alors les terrains du Cours-la-Reine et du bord de la Seine se vendissent à Farpent pour les jardins de quelques hôtels ou pour les maraîchers y Térézia GabarruSy qui n'avait jamais assez d'argent, avait morcelé son admirable parc; il ne restait plus que l'hôtel, surnommé la Chaumière, avec quelques dépendances.
Tallien avait pardonné , parce qu'il avait reconnu que c'était sa faute à lui et non sa faute à elle; il accepta une chambre au soleU et un arbre pour se mettre à l'ombre.
C'est à peine si de loin en loin on voit réapparaître dans la pénombre de l'histoire la figure de celui qui avait été l'un des rois de la République. L'oubli tombait^ tombait y tombait toujours; le tribun qui avait eu ses jours de triomphe y soit qu'il fût deux fois éloquent à la Convention en face de Robespierre y éloquent par la parole et éloquent par le poignard; soit qu'il fut acclamé par la jeunesse dorée y soit qu'il fût renversé voluptueusement dans le carrosse de madame Talhen au Cours-la-Reine et sur les boulevards, il fut un jour
si oublié et si pauvre qu'il put, sans crainte d'être reconnu, colporter en plein midi sur les quais les derniers livres de sa bibliothèque.
Quand on fait la révolution, il fa.ut savoir garder sa part de pouvoir ou mourir.
Tallien, le beau Tallien, qui avait jeté à pleines mains l'or du Directoire, vivait comme un vieux savant, oublié, sinon pardonné. Il vendait tous les jours ses livres, ses derniers amis, car les autres n'étaient plus de ce monde ou vivaient en exil. Il avait ainsi vendu Voltaire, Rousseau, les encyclopédistes. D avait vendu à un historien, Charles de Lacretelle, tout ce qu'il avait pu sauver des pièces curieuses de la Révolution. Il ne lui restait qu'un exemplaire de P Ami des Citoyens, son journal, sa passion, sa jeunesse. La faim, l'horrible faim parla, il fallut condamner son esprit pour avoir du pain. U s'en alla donc, triste, grave et méditatif, — le beau sujet pour un philosophe! — oflFrir tAmi des Citoyens à tous les bouquinistes du quai, non pas au plus offrant , mais au premier offrant.
On était en 1820, c'est-à-dire à vingt siècles de la République une et indivisible. B n'y avait pas encore de bibliophiles amoureux de la Révolution. C'est à peine si l'on se souvenait qu'entre Louis XVI et Napoléon il y avait eu la République.
Tallien, désespéré, ne savait plus à quel bouquiniste se vouer, quand le ministre de la justice ^ qui aimait les livres , surtout les livres de la Révolution , reconnut sous le bras de Tallien une feuille républicainci
Tout à coup il recula d'un pas; il avait reconnu Tallien lui-méxne dans cet homme vieilli avant l'âge.
tt Monsieur Tallien! lui dit-il en s'incUnant.
— Oui, y> répondit Tallien de l'air d'un homme qw ne sait pas bien si on lui parle* et si le nom qu'on prononce est le sien, tant il avait l'habitude de vivre seul, tant le silence s'était fait .autour de son nom.
Le ministre de la justice ne cachait pas sa surprise à la vue de cet homme, en cheveux blancs et en lunettes qui lui représentait encore le beau Tallien du Directoire par je ne sais quel air de grandeur et de fierté.
C'est là le caractère des hommes de la Révolution, qu'ils eurent quelque chose d'olympien jusque dans leur chute.
Tout mal habillé qu'il fût, Tallien avait je ne sais quoi d'étoffé qui dissimulait sa misère.
u Je ne vous savais pas à Paris, lui dit le ministre. — Mais je ne me cache pas! » dit Tallien avec une certaine dignité.
En effet, il ne cachait que sa misère.
Le ministre avait compris que Thomme de thermidor venait sur le quai vendre ses livres. De son œil de lynx il avait reconnu rAmd des Citoyens.
« C'est votre journal? dit-il à Tallien. Trop de passion, mais de belles idées! C'est la folie du bien qui vous a tous perdus. Il y a longtemps que* je cherchais tAmi des Citoyens^ car votre journal manque à ma bibliothèque révolutionnaire. Qui n'a pas lu l'Ami des Citoyens ne sait pas son histoire. "
A ce dernier mot, Tallien ne songea plus à sa misère. Il offrît avec la bonne grâce d'un gentilhomme les cahiers de l'Ami des Citoyens au ministre de b justice.
tt C'est une bonne fortune pour moi de placer si bien mon journal. C'est le dernier exemplaire. Rap* pelez-vous que j'ai eu Danton pour premier abonné. »
Le ministre, en prenant les cahiers, réprima un mouvement dont il rougit à l'instant même. II avait failli fouiller dans sa poche pour payer Tallien.
tt Monsieur Tallien , lui dit-il avec une grâce toute souriante, j'aurai l'honneur d'aller vous remercier chez vous. »
Et le ministre s'éloigna, non sans retourner la tête pour saluer encore Tallien.
Le ministre de la justice, c'était M. Pasquier. D rentra chez lui avec une profonde tristesse.
tt 0 le lendemain du triomphe I » dit-il.
Il se fit alors le serment qu'il a si bien tenu depuis: être toujours en faveur sous tous les gouvernements.
Il fit mieux que cela : il alla trouver Louis XVIII et lui conta l'histoire de sa rencontre.
A ce récit , le Roi fut ému lui-même.
tt Et vous irez remercier M. Tallien? demanda-t-il à M. Pasquier.
— Oui, Sire.
— Eh bien , lui dit le Roi , il faut encourager les hommes de lettres. Vous direz à M. Tallien que je le
prie d'accepter une pension de cent louis sur ma cassette. i>
Le pauvre Tallien était trop pauvre pour refuser;
mais ces cent louis venaient trop tard; il mourut à
cette dernière bataiUe de la vie, quand il lui fallait, lui
qui avait voté la mort de Louis XVI, lui qui avai
maintenu Louis XVII en prison, vivre du pain de
Louis xvnii
Tout le monde s'était bien conduit : le ministre qui se souvenait de Tallien, le Roi qui pardonnait, et Tallien qui mourut pour ne pas vivre du pain de Louis XVIII.
U y a une autre version :
M. Decaze passant avenue Montaigne, lut sur un cabaret : Cabaret Tallien^. Il demande pourquoi ce nom à ce cabaret. On lui dit que ce cabaret était ce qui restait de cette fameuse chaumière où madame Tallien avait régné sur tout le beau Paris du Directoire.
tt Et Tallien ? demanda M. Decaze.
— Tallien? U demeure à côté, dans cette petite aile.
— Quoil Tallien est là?
— Oui... De tant de bruit, voilà tout ce qui reste Tallien est là, pauvre et seul. »
* Ce Cabaret Tallien existait encore il y a cinq ans. II était en face de la maison romaine du prince Napoléon.
M.Decaze descendit de voiture, entra dans la cour et demanda Tallien. II vit son homme, jeune encore, mais ravagé ' par le* chagrin et penché par F étude. La fièvre de la pensée et de la soufi&ance avait modéré ce feu et cette énergie qui dominaient un quart de siècle plus tôt dans les traits du héros de thermidor.
a Monsieur Tallien, dit le ministre, vous savez que Sa Majesté a tout oublié?...
— Moi je n'ai rien oublié, » dit fièrement Tallien. Le ministre «prit la main de Tallien :
u Je sois sûr que Sa Majesté serait heureuse de vous offrir une meilleure maison que celle-ci.
— C'est la mienne. Louis XVIII m'offrirait les Tuileries avec sa liste civile, que je refuserais. Je suis revenu des grandeurs de ce monde , et je suis heureux de vivre oublié. Tout à la religion de mes idoles brisées, je remercie le Ciel de la part qu'il m'a faite. Ha place maintenant est dans la tombe. — Et dans l'histoire, » ajouta-t-il avec un sentiment d'orgueil légitime.
M. Decaze ne trouva pas un mot de plus devant cette éloquence.
tJn philosophe a dit que « tout homme qui veut jouer un rôle sur la terre a son heure de royauté. »
Tallien a eu sa part de royauté : du 9 thermidor au 13 vendémiaire il (ut le vrai roi de France à la Convention, au Comité de salut public, au Club des
Jacobins , dans la rue y dans les salons y dans les théâtres y àans les cafés, partout, jusque chez madame Tallien, sa femme.
Singulière destinée I naissance obscure, mort obscure. Zénith éblouissant, comme ces soleils de printemps, qui déchirent les giboulées à midi et que les nuées recouvrent aussitôt.
Presque tous les historiens ont voulu résumer la Révolution par un seul homme.
La Révolution est partie avec un seul homme : Mirabeau. Elle a bientôt combattu avec toute l'armée des Girondins et des Montagnards. Puis elle se résume dans les douze membres du Comité de salut public. Puis viennent les cinq directeurs. Après les cinq directeurs, les trois consuls. Enfin la Révolution aboutit à un seul homme : Napoléon.
Mirabeau et Napoléon, le commencement et la fin. Entre ces deux grandes figures , on voit se dessiner — se sculpter — les figures de Danton, de Saint- Just, de Robespierre, de Tallien.
Mais la Révolution n'a pu être résumée par un homme, parce qu'elle portait une pensée divine. Cavale indomptée , tem'pétueusement lancée vers l'avenir, là Révolution ne souffrait aucun frein. Que lui faisait le mors d'argent, à elle qui sentait Péperon d'or de Dieu?
Térézîa Cabarras était née princesse et devait mourir princesse. Elle avait quitté H. de Fontenay pour le sauver de récha&ud ; elle quitta Tallien pour quitter la Révolution, ou plutôt parce qu'elle pressentait que son vrai mari n'était pas plus Tallien que M. de Fontenay. En effet, son vrai mari, ce fut le comte de Caraman, qui disait de sa femme : a Elle a été le bon génie de ma maison. »
Le sang du grand Riquet coulait dans les veines des Caraman. Riquet, un des hommes de génie du grand
siècle ; Riquet , dont le nom brille au livre d'or de Louis XIV; Riquet, l'immortel ingénieur du canal de Languedoc; Riquet, baron de Bonrepos, était l'aïeul du comte Joseph de Caraman , troisième fils du duc de Caraman, gouverneur de Provence. Quand la Révolution éclata en 1789, le comte Joseph avait vingt ans comme Tallien. Etrange rivalité de ces deux hommes, jusque dans leur âge I Mais pendant que le hardi Tallien se mêlait au feu de la liberté et vivait de sa plume révolutionnaire, l'élégant Joseph de Caraman émigrait à la suite des princes et gagnait sa vie par son violon. L'épée du gentilhomme était condamnée au fourreau i dans cette armée d'émigrés qui se formait si lentement en Allemagne; la discorde était dans le camp du roi Agramant : ici l'armée d'Artois, là -bas l'armée de Condé, et je ne sais oii le petit bataillon du gros Mirabeau
Le comte Joseph de Caraman était un violoniste de première main. Ce n'était pas un de ces barons féodaux dont la main ignorante et brutale déchirait le vélin en signant ; il était de ces gentilshommes , l'honneur et le modèle de notre pays, qui savent mêler la grâce à l'orgueil et l'étude à la chevalerie. Il s'établit à Hambourg; il enseigna un art qu'il aimait, comme un autre émigré, un prince, enseigna la science des mathématiques. Tel est le bénéfice des bonnes éducations à l'époque où chacun devait s'attendre à vivre en citoyen, quand même ce mot stoïque de citoyen n'effleurait pas leurs lèvres.
La Révolution passa comme un torrent; les émigrés purent rentrer chez eux : le comte de Garaman revint en France, où il recueillit l'héritage de son ODcle> Philippe -Maurice -Gabriel d'Alsace, un quatorzième prince de Chimay et du Saint-Empire. L'heureux comte Joseph sera en outre premier pair du Hainaut et grand d'Espagne de première classe : il pourra poser sur la tête de la jeune Espagnole d'autrefois cette couronne de grandesse qui doublera la couronne de grandeur de Térézia.
Le prince et la princesse allèrent vivre à Chimay. Tous deux artistes , leur maison fut comme mie académie pour les artistes, les poètes, les écrivains; théâtre, peinture, musiquç, eurent droit de cité dans ce salon mémorable du vieux château des Chimay. C'est là que Cheruhini a laissé parler sa grande muse religieuse; c'est là qu'Auber a commencé à faire chanter sa muse si vive, si gaie, si française, si parisienne. Auber, qui a aujourd'hui quatre fois vingt ans; Auber, qui avait connu le salon de madame Tallien , rappelait ce souvenir à la princesse de Chimay*.
On a vu venir au salon de Chimay les Rode, les Osborne, les Baillot, qui parlaient violon avec le prince, pendant que madame Ualibran parlait chansoa avec la princesse. La comtesse Merlin, qui adorait la langue espagnole, s'entretenait avec Térézia Cabamis,
* Anb6r a composé là -bas, sur des paroles de Népomocène Lemercier, le premier de ses opéras qui ait été représenté, je veux dire applaudi.
comsae sîiles deux donas' eussent été à la perte du Soleil. C'était encore un beau temps pour cette jalouse Térézia, exilée de. la cour et ne pouvant plus créer sa cour à Paris. D'ailleurs l'état de princesse la consolait. Elle donnait des re{M*ésentations de Rac^ine , de Corneille et de Népomucène. Combien de fois, peut-être, n'a-t-elle pas joué dans le fond de son cœur Andromaque, veuve d'Hector !
Le pinceau aussi la distrayait. Quand Cherubini avait fini son psaume, Auber sa cavatine, Népomucène sa tirade , elle allait vers Isabey et lui disait : a Que dessi* nerons*nous aujourd'hui? un souvenir de la cour de France, ou le soleil couchant de Chimay? »
La princesse de Chimay savait faire de sa décadence une grandeur. En conservant le profond désir d'être belle, elle conservait sa jeunesse. Elle ne vit pas la chute des ans. Grâce, coquetterie, manières, tout s'appelait encore Térézia Cabarrus en la princesse de Chimay. Elle semblait toujours se dire comme l'Emilie de Corneille : « Si j'ai séduit Tallien, j'en séduirai bien d'autres, d
Sur son théâtre de Chimay, Térézia Cabarrus aimait à jouer les rôles de l'incomparable Mars. La comédie plaisait le mieux à ses fins sourires, à la douceur de son regard ,> à ses musicales intonations. Mais le len<^
demain qu'elle avait joué Célimène, elle n'était pas gênée dans Emilie. Les poses antiipies de sa tête de reine valaient les charmes incisifs de sa physionomie de comédienne.
Au château de Ghimay, elle arrangeait sa vie en souveraine. Là encore elle compta des sujets, des enthousiastes, des fanatiques. Elle était toujours adorable, parce qu'elle était toujours bonne.
Une femme du monde qui l'a bien connue à Chimay a laissé sur madame Tallien ce portrait, pour faire pen* dant à celui peint par Gérard :
tt Madame de Chimay connaissait le charme du long regard et l'irrésistible pouvoir d'un sourire. Elle était excellent mime; elle savait à fond l'art de donner à son visage telle expression; mais le talent avait plus de part que la nature à sa mobilité extrême. Son regard n'était pas naturellement empreint de bonté; son sourire n'était pas naturellement aimable. (Garât aurait dit qu'on y trouvait de la facture; Talma aurait dit qu'on y trouvait de la pose.) Son œil espagnol, noir et vif, ne se montrait pas toujours bienveillant quand on l' étudiait sans qu'il vous vit. Ses lèvres , légèrement sardoniques malgré leurs plis voluptueux, formaient une bouche un peu dédaigneuse; cette bouche si belle aurait pu appartenir aussi bien à la Furie qu'à l'odalisque, à l'Euménide qu'à la Volupté. »
C'est une femme qui parle d'une femme. Continuons.
« J'ai passé bien des heures tête à tête avec la princesse de Chimay, le soir, chez elle ou chez moi, à
r écouter me raconter des fragments de sa vie. Elle racontait avec âme et avec esprit. C'était mieux que la lecture bien faite du plus beau roman. EUe joignait la poésie du regard et du geste, le drame de la voix et des larmes , au drame et à la poésie d'un récit plein d'intérêt, plein de situations attachantes, d'incidents bizarres ou terribles. Je buvais ses longues narrations avec toute l'avidité d'une âme neuve et tendre. Je voyais bien qu'elle avait beaucoup aimé, beaucoup souffert, et je ne m'expliquais pas la sévérité du monde pour l'héroïne politique. »
A Bruxelles , on ne voyait encore en la princesse de Chimay que madame Tallien; aussi n'était -elle pas admise à la cour.
Pour la cabale de la cour du roi Guillaume , Notre- Dame de Chimay n'effaçait pas Notre-Dame de Thermidor. On disait aussi Notre-Dame de Septembre.
ni.
Madame Tallien passait les hivers à Bruxelles , et les étés à sa magnifique terre de Chimay, où souvent son mari la laissait la souveraine. Le prince de Chimay était chambellan du roi Guillaume et membre de )a première chambre des états généraux. Il allait seul à la cour. C'était le désespoir de la princesse de Chimay.
Orgueil de princesse, d'épouse, de mère; orgueil de Térézia Cabarrus surtout; elle souffrait mortellement
de cette incroyable défaveur, de cette ridicule réprobation. Torture de chaque jour et de chaque instant! robe de Déjanire qu'elle ne pouvait quitter, la belle impérieuse I
Elle essaya de remuer le monde pour se délivrer de cette douleur et de ce fantôme. Mais son beau temps était passé ; elle ne conunandait plus aux hommes avec cet air et ce geste de reine, avec ce sourire de femme, avec ce poignard d'héroïne, qui avaient fait tourner la tète à Tallien, à TalUen le proconsul et le tribun, à Tallien qui ne Ait pas dictateur, mais qui eût fait pour elle la guerre à tous les dictateurs et à tous les rois , comme la Rochefoucauld voulait la faire aux dieux pour madame de Longueville.
Elle employa toutes les diplomaties pour renverser ces terribles portes de Gaza de la cour de ce roi Guillaume. £Ues ne s'ébranlèrent ni ne s'ouvrirent devant celle qui avait fait ouvrir celles des prisons de Paris et renversé l'échafaud.
Les femmes de cette CQur tant enviée se montraient ses plus acharnées ennemies; on eût dit qu'elles étaient jalouses du passé de la belle Tallien; elles cabalaient contre madame TaUien pour frapper mieux la princesse de Chûnay. Ces nébuleuses redoutaient une étoile.
L'une d'elles a été plus clémente et plus juste; elle a laissé cette page sur madame TaUien : a J'ai ton* jours vu la princesse de Chimay disposée à excuser ou à défendre ceux mêmes dont elle avait le plus à se
plaindre. Jamais une raillerie qui pût blesser. Elle souffrait horriblemeut de leur acharnement à Thumilier; mais lorsqu'il lui arrivait d'en parler, c'était sans amertume, avec une douceur d'ange et la grave résignation d'une organisation tout à fait supérieure. Je m'indignais beaucoup plus énergiquement qu'elle des dédains dont on l'accablait. Et elle, voyant l'intérêt qoe m'inspirait cette situation, elle tâcha de tirer parti de mon dévouement pour obtenir ce que plus rien ne pouvait lui faire espérer : son admission à la cour des Pays-Bas. La manière flatteuse et distinguée dont j'y étais accueillie, les bontés toutes particulières et l'affection dont m'honoraient l'excellente Reine, le prince et la princesse d'Orange, donnaient à la triste exilée la confiance de triompher par mon crédit. Elle me sollicita instamment de parler en sa faveur à la Reine, et surtout au prince d'Orange, qu'elle savait être fort bien disposé pour elle. Quoique cette démarche coûtât infiniment à mon excessive timidité, je n'hésitai pourtant pas à la faire , et même à la renouveler plusieurs fois auprès du prince, qui prenait très -gaiement mon obstination à le persécuter, et qui, tout en m'adressant les choses les plus aimables sur l'éloquence de ce qu'il nommait mes plaidoyers , finissait toujours par me dire : a Mon Dieu I ma chère , je ne demanderais pas mieux n que de vous accorder ce que vous désirez ; la prin- » cesse de Chimay, qui a en vous le meilleur avocat du » monde, est une femme charmante, une femme trèsn distinguée , mais je ne puis la recevoir chez moi ; ma
)> femme n'y consentirait pas, et vous devez comprendre )> qu'eUe n'y peut consentir, puisque le Roi ne veut pas » entendre parler de l'admettre à la cour. »
Madame de Chimay écrivit souvent au prince d'Orange, qui lui répondit de longues lettres, comme pour lutter avec elle par l'esprit.
Où sont ces lettres du prince d'Orange et de la princesse de Chimay? Si le prince d'Orange parlait en fils de roi, je suis sûr que madame Tallien parlait en princesse. Les lettres de madame Tallien sont de celles que jpouvaient signer toutes les grandes dames de nos deux derniers siècles, ces siècles qui seraient mémorables rien que pour avoir été épistolaires.
Madame de Chimay, qui n'avait eu qu'à écrire quatre lignes pour sauver la France du despotisme de la guillotine , perdit cent pages de son style auprès de la cour brabançonne du roi Guillaume.
Voici comment écrivait alors la princesse de Chimay à ses amis de Paris :
Chimay, 8 juillet 1819.
« Je crains que par déférence pour vos aimables illusions sur mon compte, M. Moyne ne vous ait pas écrit quel avait été mon accès de colère en voyant que vous traitiez mieux ma fille que moi, et je veux que vous m* aimiez avec mes défauts , et non telle que votre imagination me voit. Sachez donc que je suis jalouse, envieuse et colère, et que par conséquent j'ai fort mal reçu vos douceurs pour
ma fille, malgré mon amour maternel. Tenez -vous donc pour averti, et n'accordez plus de préférences, fussent-elles données en cent langues différentes; le temps me joue d'assez mauvais tours sans qne vous tous en mêliez.
» Maintenant» mon ami, je viens vous dire qu'il foui que vous arrachiez au désespoir, à la mort, un homme de bien, un homme instruit , un homme qui a servi avec distinction , qui sait parfaitement plusieurs 'langues , qui est Tami de M. Moyne, et qui pourrait remplir toutes, les places qui lui seraient confiées, soit près d'un homme de lettres, comme traducteur, copiste; soit dans un collège, spit conune instituteur. Son unique ambition est d'avoir le pain quotidien et d'acquérir par un travail assidu les moyens de payer à des amis un cautionnement qu'ils avaient fait pour lui, cautionnement qui lui a été enlevé par le chef de l'administration dans laquelle il était employé. Ce cautionnement était de huit cents francs. Vous voyez que son ambition est bornée ; mais il lui faut du pain, et sans humiUation, car son âme est élevée. Il se serait détruit, écrit-il à M. Moyne, s'il n'avait point eu d'engagements à remplir. Je ne peux rien, victime d'une, nouvelle friponnerie; je ne peux même aller au secours de ma pauvre fille , qui va accoucher de son quatrième enfant. Il faut donc, mon ami, que par vous ou vos nombreux amis ,. M. Bourdeau soit arraché à la misère et à la mort. Envoyez-moi des lettres pour lui, pour toutes les puissances de l'Université, pour tous les puissants de l'Institut; enfin faites-lui avoir une place quelconque : je vous proteste que ma reconnaissance égalera la sienne. Je ne l'ai vu que deux fois, quoiqu'il ait donné des leçons d'écriture à mes enfants; mais ses lettres sont celles d'un homme distingué et doué de grandes et nobles quaUtés, et je souffre de ne pouvoir l'arracher au désespoir. Je compte sur vous.
n Rappelez-moi, je vous prie» au souvenir de madame de Pongens, de son aimable compagnon » et croyez, mon excellent ami) que mon attachement pour Vous ne finira qu'avec ma vie.
n C, P^^ de Ghdiay. »
€ 7 avril 1820.
» Vons m'avez enrichie , mon excellent ami , par vos intéressanb ouvrages, et je ne vous en remercie pas. A l'exemple de tant d'autres, je veux être ingrate; et ne pouvant nier le bienlaît, je veux vous le reprocher. En effet , vos livres , par leur attrait irrésistible, par leur lecture que je n'ai pu quitter, m'ont si complètement absorbée et détournée de mes chagrins et de mes affaires, que je n'ai plus ressenti que les cuisantes peines des personnages de votre mélancolique et brûlante imagination. J'ai dit à tout le monde : a Avez-vous des chagrins, lisez les nouveaux livres de M. de Pougens, et vons les oublierez, et vos aflaires iront à la grftce de Dieu. r> C'est ce qui m'est arrivé. Pour me venger, j'ai voulu les relire , pour vous écrire , pour mêler à mes remercîments quelques petites observations critiques , et mes larmes et mes émotions ont recommencé de plus belle. C'était trop fort. Aussi ai-je envoyé bien vite vos livres au relieur, car je les relirais encore , et tout serait bouleversé au logis que je ne m'en apercevrais pas. — Mon ami, faites imprimer bien vite d'autres ouvrages qui ne fiissent pas pleurer, pleurant bien assez pour mon propre compte.
» Tout ce qui m'entoure me charge de mille choses affectneoses pour vous et pour madame de Pougens ; pour moi , qui vons aime depuis quinze ans, je ne peux que vous assurer, mon excellent ami, que mon attachement ne changera jamais.
» C, P*^ de Ghimay. »
c Bruxelles, 3 janvier 1825.
n Je viens , mon ami , vous demander un service signalé , et ponr lequel je réclame toute la chaleur, toute l'activité de votre ftme, car la chose est urgente .
n Les auteurs de la Biographie des contemporains sont à la lettre R, et je voudrais qu'ils consentissent à insérer la notice ci-jointe au nom de M. de Chimay, qu'ils ne me paraissent pas disposés à bien traiter, quoique assurément personne n'ait plus de
droits à l'estime et à la considëration pul^liqoe, par ses opinions, par le généreux emploi qu'il fait de sa fortune dans le canton de Chimay, où il est adoré, et par ses vertus domestiques. Retranchez, mon ami , de la notice tout ce que vous voudrez , mais obtenez-moi ttft dédommagement de ces messieurs , et sollicitez-les en mon nom. Comptant sur l'ancienne amitié de MM. Arnanlt et Noi'wins, qui venaient beaucoup chez moi autrefois, et snr l'indulgence de tous les rédacteurs, j'aurais cru de leur faire injure en les priant de me ménager, si toutefois ils ne voulaient point me venger, en chevaliers français , des indignes calomnies dont je suis la victime dans les antres Riographies. Ils ne l'ont point fait... Qu'ils soient du moins plus justes envers mon mari, qui ne peut avoir d'antre tort à leurs yenz que de m' avoir épousée.
» Adieu, bon ami; agissez avec célérité, je vous en conjure, et dites-lear que j'oublierai qu'ils m'ont traitée en ennemie pour ne penser qu'à la reconnaissance que je leur devrai.
n Adieu. Excusez ce griffonnage, qui est pire que mon dernier de la semaine passée.'
» Mille vœux et tendresses pour madame de Pougens et pour vons.
n C, P*"de Ghikay. jt
c Brozelies, 28 mars 1826.
n Je ne saurais assez vons remercier, mon cher chevalier, de votre aimable souvenir, et de m' avoir confié un de vos intérêts; je vais essayer de justifier une confiance qui fait du bien à mon cœur.
n J'ai déjà remis à un ami éclairé une des notices que vous m'avez envoyées; mais j'en voudrais d'autres que j'enverrai en Angleterre , en Suède et en Russie , si je ne peux terminer l'affaire ici sans aucun sacrifice.
n Je pense, mon excellent ami, que vons feriez bien d'écnre au Roi de Suède en toute confiance. Vons m'enverriez votre dépêche, à laquelle j'en joindrais une très-pressante pour le Roi et une autre pour la Reine, dont la bonté ne s'est jamais démentie pour moi.
n Le moment, pour placer les ouvrages ici, est peu favorable; le prince d'Orange est en Russie, et la princesse, plongée dans la
plus vive doulenr-, est . inaccessible. . . Cependant eDe aime les lettres ; son esprit est éclaire , elle travaille cinq on six heures par jonr à faire des extraits des ouvrages les plus abstraits... Peut-être fleriez-vous bien de lui écrire directement. . . un hommage de confiance d'un homme tel que vous la flatterait et obtiendrait plna que tontes les recommandations de la cour qui l'entoure.
» Je n'ai lu aucun des livres dans lesquels vous me dites qu'on a parlé de moi avec bienveillance , si ce n'est toutefois les Mémoires de madame de Getdis, qui m'ont pénétrée de la plus vive reconnaissance... Mais, mon ami, il est des blessures dont on peut adoucir les douleurs, mais non effacer les cicatrices... L'attcnite portée par la calonmie retentit au loili; les effets en ont été funestes, avant que la défense, qui ne plaît qu'aux gens de bien et qui fixe leur pensée , en ait atténué l'impression sur la masse. Ne croyez pas cependant, mon ami, que ces tristes réflexions, ces cruelles vérités, affaiblissent la juste gratitude de mon cœur envers mes généreux défenseurs ; bien au contraire , car, ne leur trouvant plus aucun intérêt à me défendre, je les considère conmie des bienfaiteurs et comme des amis.
» M. de Ghimay, mes enfants et M. Moyne, touchés comme ils doivent l'être de votre souvenir, se joignent à moi pour vous en remercier et offrir leurs hommages à madame de Pougens.
n For my part I hope she udll receive the sincère assurance of my greatest tenderness, and you also.
» I am for ever your's. »
K Ghimay, 30 décembre 1831.
» Votre souvenir, mon excellent ami, arrive toujours à mon cœur conmie une douce consolation , et le pénètre de bonheur et de reconnaissance, car c'est bien moi qui vous en dob. Tout le monde , mon ami , aurait fait pour vous ce que j'eus la satisfaction de faire, et personne n'en eût conservé conune vous un souvenir si constant, je dois ajouter si bienfaisant, puisque, je vous le répète avec sincérité « les témoignages que vous me prodigues de votre attachement me rendent heureuse et fière*
n Vos vers, que j'ai lus avec attendrissement et que d'autres liront avec admiration, ennoblissent le nom de Térésa qu'on a voulu si souvent flétrir; consacré, béni et honoré par vous, qu'aurait-il désormais à redouter?...
)• Mais saura-t-on, par une note, que c'est Térésa Gbimay que vous avez ainsi recommandée à la postérité? Vous voyez bien, mon ami, combien je tiens à mes titres de noblesse.
» J'espère que vous voudrez bien embrasser bien tendrement madame de Pougens en mon nom , et vous dire que personne ne vous est plus sincèrement attachée et dévouée que votre amie
» La ?•"• de Ghihav. »
tt M. de Ghimay et ma fille Louise me prient de vous offrir aussi tous leurs vœux pour 1832. »
La princesse de Ghimay n'était plus à Ghimay ni à Bruxelles madame Tallien. Au temps doré du Directoire , elle jouait avec la grâce souriante le jeu de la vie. En Belgique , elle semblait ne plus jouer son jeu : eUe était devenue plus comédienne et moins actrice. Si Hivarol l'eût revue, lui qui a dit que les passions étaient des actrices, il eût dit que la princesse de Ghimay n'était plus que la comédienne de la beauté.
La beauté n'abdique jamais. Madame Tallien ne se souvenait peut-être pas de Tallien , mais elle se souvenait du Directoire. Ge qui ne l'empêchait pas d'être la mère de famille par excellence.
Le château de Ghimay était souvent pour elle le château de la monotonie. Elle dévorait ses ennuis en souriant. Mais elle avait un peu l'air de demander grâce.
La princesse de Chimay faisait trop de concessions à madame TaUien. Mais c'était cette pauvre princesse de Chimay qui voulait être heureuse 1
Elle était musicienne; mais où étaient les chansons d'an tan? Le clavecin de la princesse de Chimay ne pouvait pas faire danser la Carmagnole à Bruxelles.
Elle joua, mais ce n'était plus comme à Paris le jeu de la reine. Les incroyables de Barras n'étaient plus là pour parier. Elle jouait comme on boit : pour s'enivrer.
Elle peignait. Isabey lui avait appris le premier métier. Elle fit des ntiniatures, comme on a fait depuis des aquarelles. Elle qui aimait à lire dans les yeux, le portrait était son œuvre favorite.
Et sa toilette? Elle avait gardé le goût du luxe, comme une grande dame. Elle avait gardé le goût de Paris, comme une grande coquette. A Chimay, eDe ne s'habillait que comme à Paris. Les chiffons à la mode étaient encore des amis parisiens.
Et ainsi elle vécut jusqu'en 1835, au mois de janvier, toujours belle*, toujours aimée, toujours bonne.
Pressentant sa mort, elle avait appelé un de ses fils, le docteur Cabarrus, qui recueillit les derniers éclairs de son esprit. Elle adorait ses enfants; elle répandit sur eux toutes les bénédictions qui débordent d'un grand cœur à l'heure suprême.
On l'avait portée dans, son fauteuil, sous le pâle
* A Paris ,x aux Italiens , quand elle était dans sa loge avec ses trois filles, on se demandait quelles étaient ces quatre sœurs si belles.
soleil, sur le perron du château de Chimay; elle se tournait vers Paris, vers l'Espagne, vers le soleil.
Toute sa vie passa sous ses yeux : le souvenir est un grand peintre qui , par un art magique , reproduit sur le même tableau, sous le même rayon, tout ce qui a été notre passion , tout ce qui a été notre âme , tout ce qui a été notre joie et notre douleur.
tt Ah I mon ami , dit-elle en serrant la main d'Edouard de Cabarrus, quelle vie que la mienne! N'est-ce pas que c'est un rêve? »
Et comme si la langue espagnole fut plus douce à son cœur, ses derniers mots à ses enfants furent dits dans cet idiome plus vif et plus tendre.
L'historien ne fermera pas son livre sans jeter un dernier regard sur ces grandes figures et ces grandes choses.
Térézia Gabarrus armant Tallien, tua la Révolution.
C'est la faute de la Révolution, qui tuait le génie, qui tuait la grandeur, qui tuait la femme, qui tuait toujours.
Il est beau, quand la patrie est en danger, d'être héroïque à la firontière; mais la guillotine ne sera jamais un gouvernement, a Elle fait tout, » disait Barère; mais madame Tallien disait : u Chaque coup de hache fait une blessure à la nation, »
Voilà la moralité du poignard de Tallien. Voilà pour* quoi le 9 thermidor fut un jour de joie. Ce fut aussi un jour de deuil.
Le 9 thermidor fut le sommet sanglant de la Révolution : elle est allée descendant et se perdant dans les sables de la plaine, comme le Rhin.
Robespierre et Saint- Jus t emportaient avec eux la dernière illusion de la démocratie. Ils fiirent sacrifiés par des répubUcains qui ne croyaient pas frapper la République. Robespierre et Saint- Just, citoyens stoiques, sculptés sur le modèle des anciens âges, inébranlables dans leur foi politique et dans leur probité farouche, avaient tout immolé, les joies de la vie, les joies de la jeunesse, les fêtes du cœur humain, à la Révolution qui les immola. L'antiquité eût élevé une statue à Saint-Just et eût mis dans ses mains de marbre les tablettes de marbre de la loi. Robespierre a laissé au monde la figure austère des vertus républicaines. Leur tort — ils l'expièrent — fut d'avoir dominé par la terreur : la terreur les étoufia. Us fijrent engloutis dans l'abîme qu'ils avaient creusé eux-mêmes.
A Saint-Just, qui lui conseillait de marcher contre la Convention, Robespierre répondit : « Et au nom de qui? Ji Au nom de qui avait-on détruit les Girondins? au nom de qui avait-on inunolé les dantonistes? En proclamant la tyrannie des majorités, en faisant de cette tyrannie un moyen de gouvernement, en lui donnant le glaive pour sceptre , Robespierre et Saint-Just avaient perdu de vue la souveraineté nationale.
Avec eux finit la Terreur : je me trompe , le glaive se retourna. L'échafaud avait soif encore, il ne se désaltéra ' que dans le sang des terroristes.
La plupart des hommes qui ont fait le 9 thermidor se reprochèrent plus tard la part de complicité qui leur revenait dans cette sombre tragédie. Ils avaient décapité la Révolution.
Pourquoi avaient-ils laissé la Révolution décapiter la France? Je reprends mon idée : au lieu d'un échafaud il ne fallait qu'une Bastille.
Ils tentèrent de grouper les derniers Romains devant l'image austère; mais Barras , appuyé sur Bonaparte, fit le lendemain du 9 thermidor : — le 13 vendémiaire.
Ce jour-là, Tallien pleura la République. Ce fut sa vraie femme. Il ne divorça pas avec celle-là. Lui pardonnera-t-elle son coup de poignard?
Le 13 vendémiaire fut le jour de Barras et Faurore de Bonaparte.
En protégeant la Convention contre l'émeute , Bonaparte n'avait sauvé qu'un fantôme; mais ce fantôme était la loi. C'en était assez pour absoudre sa jeune épée du sang des Parisiens.
La Convention nationale devait finir comme Romulus , dans un orage. 11 ne lui manqua que les honneurs divins. Elle les méritait, ces honneurs, si l'on regarde à l'héroïque défense du territoire national , aux victoires qu'elle décréta, aux institutions éternelles qu'elle a fondées , aux lumières qu'elle répandit , aux grands hommes qui dirigèrent du sein des discussions tumultueuses les
grands événements. Mais le sang de Rémus criait contre elle : le sang fraternel des Girondins et des dantonistes, immolés dans les fossés de la cité nouvelle. Le voile de la Terreur couvre les traits majestueux de cette assemblée unique dans l'histoire. Joseph de Maistre a dit : a La postérité qui dansera sur nos cadavres... » Cette postérité n'est pas encore venue : on ne danse point, on s'agenouille, après un demi -siècle, sur ce vaste cimetière, au milieu des urnes encore tièdes.
La Convention avait inventé un dieu terrible : la Nécessité. C'est pour avoir sacrifié à cette divinité du sauvage, que tant d'héroïsme, tant de génie, tant de vertus austères demeurèrent stériles. Le fatalisme politique crée des enthousiasmes chez les âmes jeunes et vigoureuses; il éblouit par un rayon de grandeur; mais né du néant il aboutit au néant, s'il ne montre pas le doigt de Dieu. La loi de l'homme libre, c'est la responsabilité. Il n'y a point de droit au-dessus du droit. Le bien public lui-même est soumis aux règles d'or de la conscience.
La Convention, après s'être déchirée elle-même, devait périr dans un massacre. Elle avait fait le 9 thermidor pour résister à la dictature , et le soin de sa propre défense mêlait son nom, son éclat mourant, au nom du jeune héros qui allait féconder la République pour qu'elle mit au monde un empereur. Elle avait décrété le règne farouche des vertus de l'âge d'or, et la Régence, avec tous ses vices, allait lui succéder. Elle avait tendu avec excès le nerf de l'autorité centrale, et son héritage
allait tomber aux mains débiles des Directeurs. Elle avait vaillamment travaillé à établir en France la République, et l'efiEroi de son nom devait précipiter les générations effrayées dans les bras d'un medtre. Hais ce maître 9 ce fut a le peuple couronné. »
Elle avait donc bâti sur le sable y cette assemblée de géants? Non : à la France debout ^ elle léguait la Victoire; à l'Humanité délivrée ^ elle léguait l'Avenir.
Elle a laissé une trace de sang et une trace de lumière : ce sang y les larmes des générations nouvelles l'effaceront; cette lumière, rien ne F éteindra.