‹ Notre-dame de ThermidorChapitre 3 sur 29 · MORT · texte numérisé non relu

MORT

Ce fut aussi moi qui fus dans la rue Saint-Honoré, accompagnée de Fréron et de Merlin [de Thionville)^ enlever les clefs de la porte du club des Jacobins, ce qui empêcha leur réunion ce jour-là , et donna ainsi le temps au parti contraire de provoquer leur clôture défi-tiitive avant qu'ils ne se fussent concertés pour l'emn pécher.

Je suis aussi bien (iffligée qu'il n'ait pas parlé d'un fait qui avait acquis à M. Tallien des amis véritables, et le voici. Sortant de la séance oit on avait condamné plusieurs députés et d'autres personnages à la déportation en fructidor, et en trouvant un certain nombre chez moi, il dit en entrant : « Ici, je ne suis plus représentant du peuple, et ne vois que des amis victimes d'opinions politiques. » En conséquence, il leur offrit tous les services qu'il dépendait de lui de leur rendre : un refuge assuré et de l'argent à pleines mains. M. de ViUaret-Joyeuse vit encore et pourrait attester ce fait.

Je sens bien, mon ami, qu'un historien ne peut servir l intérêt des familles en entrant dans tous les détails qui

peuvent les Iwnorer ou adoucir les treUts de la tiiaheillance, qui n'en épargne aucitvt; mais M, de Lacretelle a été si rigoureux pour M. Tallien, quil eût été digne \^ de lui de chercher à atténuer ses torts par le récit de ses beUes actions.

Pardonnez, mon ami, si je me suis laissé entraîner par mes souvenirs, car je ne voulais, je vous l'atteste, que vous prier de parler à M. de Lacretelle de ma profonde reconnaissance. Mais que voulez-vous? lorsqu'on est victime, comme fnoi, de la malveillance, on ne vit que dans le passé, pour en ressaisir les images qui peuvent adoucir les blessures du présent.

Adieu, pardonnez-moi, et embrassez en mon nom madame de Pougens.

Téeézia Cabarrus,

Princesse de Ghimay.

PREFACE. Il

Bruxelles, 18 juin 1826.

J'étais mourante, mon excellent ami, lorsque votre première lettre m' est parvenue, et je suis à peine convalescente lorsque je prends la plume pour répondre à votre seconde. Mais comment résister au besoin de vous exprimer ma reconnaissance pour la constance d'un souvenir qui est un bienfait, une puissante consolation pour mon ccsur? Je désobéis donc aux médecins, qui me défendent d'écrire, pour vous remercier... X'êtes-vous pas un des meilleurs médecins de ce triste cœur, si ulcéré depuis bien des années et si cruellement, si nouvellanent otitragé par les atroces calomnies d'un reptile nommé Sénart, qui a trouvé après sa mort un reptile plus inhumain que lui, un nommé Dumesnil, qui, ne voulant que gagner de l'argent, n'a pas craint l'infamie d'attaquer dans sa tombe celui qui sauva la France au 9 thermidor, et une femme, mère de famille, qui ne peut se défendre?... Ah! mon ami, comment supporter une existence si empoisonnée? Vous ne pourriez me l'apprendre, vous que j'ai vu si douloureusement affecté pour des sujets bien moins graves! Aussi ne cherchez point par le charme de votre éloquence à me consoler, à adoucir l'amertume de ces affreux chagrins; dites-moi seulement que vous et madame de Pougens m'aimez; dites-le, et quelque bas que vous prononciez ces mots consolateurs, je les entendrai. Hélas! je suis dans le désert; je n'entends depuis longtemps que les hurle-

Iî2 PREFACE.

ments des animaux féroces. Votre voix sera celle du Seigneur.

Les médecins qui ont prolongé ma vie, ou pour mieux dire mon agonie, ont déclaré que les eaux me seraient funestes :je vais donc ni établir à Chimaypour y suivre un régime rigoureux, dont M. de Chimay et mes enfants, qui ignorent encore cette dernière attaque contre moi, espèrent le plus grand succès. Ecrivez-nuyi à Chimay, par Mons (Pays-Bas) , et envoyez-moi à cette adresse l'ouvrage que vous m'annoncez, et qui sans doute, comme les autres, me fera oublier pendant quelques moments les douleurs physiques et morales qui m'accablent.

Adieu, mon excellent ami. Mes forces sont épuisées par ce griffonnage. Et h fille de Tàllien, celle qui porte le nom de Thermidor dans son acte de naissance, aun jourd'hui madame de Narbonne-Pelet , mère de cinq enfants, quelle douleur elle a dû ressentir!... Ah! mon cœur est déchiré! Qu'ai-jefait à ce Sénart, à ce Du-mesnil?... Pardonnez cette longue lamentation... vous êtes mon ami.

Princesse de Ghîmay.

Bruxelles I 25 octobre.

Oui, mon ami, écrivez vos Mémoires, dites la vérité, faites la lumière. Mais que j'écrive les miens, que je me donne le ridicule des barbouilleuses de papier qm étaient alors à l'étranger et qui ont la prétention d'avoir tout vu, non, mon ami. Et d'ailleurs, j'aurais beau dire moins que lu vérité, on dirait que j'écris un roman. Quel roman que ma vie! Je n'y crois plus. Il y a des jours oiije mejîgtire que je regarde jouer une comédie, cotmne le soir oii j'ai vu sur un théâtre du boulevard annoncer Monsieur de Robespierre chez la citoyenne Tallien. Quand j'étais sur la paille de la prison, à vingt-quatre heures de l'échafaïul, nous pensions rêver aussi, tant la jeunesse nous aveuglait sur l'horrible lendemain. Le lendemain, c'était le 9 thermidor, le plus beau jour de ma vie, puisque c'est un peu par ma petite main que la guillotine a été renversée. Ne rappelons pas ce mot affreux. Je n'ose regarder en arrière, car toutes les calomnies dont on m'accable viennent dés passions politiques de la Révolution, Quand on traverse la tempête, on ne choisit pas toujours sa planche de salut. Du reste, il y a des injures dont on est fier de se glorifier. Si je daignais me défendre, je vous dirais à vous, mon ami : Est-ce ma faute si M. de Fontenay m'a trahie et abandonnée, si M. Tallien est parti pour l'Egypte quand son râle le retenait à Paris? Mais vous savez tout cela mieux que moi. Ecrivez-moi et embrassez madame de Pougens.

Celle qui fut Notre-Dame de Thermidor.

li PREFACE.

Dans l'histoire du Rai Voltaire, j'ai salué l'esprit couronné; dans ce livre sur la Révolution, je salue le peuple roi.

Je ne pouvais écrire l'histoire du 9 thermidor sans traverser toute la Révolution. C'est une époque où l'esprit se retrempe comme à une de ces représentations du magique Shakspeare et du fier Corneille. Tout y prend un caractère de grandeur, non parce que les hommes sont plus grands , mais parce que l'idée révolutionnaire — idée toute divine — répand une auréole sur les fronts les moins lumineux. Certes, sous Louis XV, il y a d'aussi grandes figures : Voltaire, Diderot, Rousseau, et tant d'autres; mais l'esprit du temps ne leur permet pas le devant de la scène. Ils s'effacent dans la pénombre, pour n'éclater qu'après leur mort. Sous la Révolution, le Roi-Soleil'disparaît sous le Peuple-Soleil. Les hommes de génie ont leurs coudées fi^anches; ils osent se montrer grands, et ils le sont jusque sur ce piédestal sanglant de la guillotine qui les affirme et les consacre au lieu de les tuer.

J'ai donc écrit , moi aussi , mon histoire de la Révolution. Ceux qui m'ont vu, à vingt ans, peindre au pastel quelques comédiens du temps passé , ne manqueront pas de dire que c'est la Révolution peinte au pastel. Tout homme de pensée a sous la main des crayons ou

des pinceaux. Il sait peindre s'il sait penser; c'est le sujet qui lui donne la couleur.

Ceux qui s'imagineraient ne trouver ici que des révélations galantes sur le Directoire, pourront fermer ce livre à la première page. J'ai étudié le caractère de madame Tallien, j'ai peint ses figures si variées, j'ai conté son esprit, j'ai initié les curieux au secret de ses salons : je n'ai pas voulu jouer avec la chronique scandaleuse. Comme toutes les femmes du Directoire, madame Tallien a été calomniée; mais, même en oubliant qu'elle a semé tant de grâces à Bordeaux et à Paris, qui donc, parmi les femmes du temps, oserait lui jeter la première pierre?

Ce sont les grands événements de la Révolution que je viens dire. Qu'on ne crie ni au drame ni au roman : je montrerai la vérité dans toute sa lumière. Tout ce passé est encore vivant. Les amis de Tallien , les eniants de Térézia Cabarrus, crieraient pour la vérité si j'écrivais une seule ligne qui trahit la vérité.

Que si , çà et là , dans la sévérité de ces grandes batailles de l'hnmanité, je semble reprendre la plume du romancier, c'est que le roman — la passion du cœur — traverse, comme dans toutes les histoires, la passion de l'idée; mais ces pages romanesques seront plus vraies peut-être que les pages de l'histoire. Où est l'histoire, en effet? Est-elle dans le Manitettr, est-elle dans les journaux de la Révolution, dans les volumes de Thiers, de Atichelet, de Blanc, d'Esquiros, de Mignet, de Lamartine? C'est l'histoire des contradictions; c'est la

même date, mais ce n'est pas le même homme; c'est le même fait, mais est-ce la même idée? Tout historien a son œil et son moi; le Moniteur lui-même a sa passion. J'aurai la passion de la vérité.

La Révolution n'a pas encore eu son historien. Elle a eu des avocats fameux.

Celui-ci , comme Thiers , a plaidé la cause de Danton.

Celui-là, comme Louis Blanc, a plaidé la cause de Robespierre.

lilignet, la cause de la raison.

Michelet, la cause de l'humanité.

Edgar Quinet, la cause des Girondins.

Esquiros, la cause des Montagnards.

Lamartine, qui a commencé par les Girondins et qui a fini par les Montagnards, a plaidé la cause de la grandeur et de l'idéal.

Il y a eu aussi les pamphlétaires, petits-fils de Camille Desmoulins, qui ont Jeté ça et là un cri d'éloquence.

Mais la vérité, mais l'histoire, où est-elle?

C'est toujours la passion qui à conduit la plume d'or ou de fer du penseur.

Et qui ne serait passionné devant ces grands morts toujours vivants , Mirabeau , Danton , Saint-Just , Camille Desmoulins I

Il faut qu'un siècle passe sur ces tombeaux volcani-

ques. En 1893, F écrivain sera venu qui écrira avec la passion de la vérité cette grande histoire d'un grand peuple qui a refait le monde à son image.

L'enfer de la Révolution a eu son Virgile; il n'a pas encore son Dante.

Qui donc portera d'une main ferme la torche lumineuse de l'histoire dans ces pénombres où crient les damnés du sang, les martyrs.de la foi politique, les démons de la colère et de la vengeance? Qui donc la peindra d'un fier pinceau cette fresque sombre et terrible où la guillotine travaille ici , tandis que là-bas un héros anonyme plante sur la frontière non pas le drapeau de la France, mais le drapeau de l'humanité? Où est la palette ardente pour ces images michelangesques du Bien et du Mal? Où est le pinceau de feu pour tous ces horizons changeants du désespoir et de la terre promise?

Dans cet enfer, combien de Béatrix ! dans cet orage , combien d'arcs-en-ciel I dans cette tempête, combien d'averses divines! dans ce déluge du vieux monde, combien de colombes qui montrent le rivage du monde nouveau !

Les femmes ont armé et désarmé la Révolution.

Ce fut au temps où on revendiqua les droits de l'homme que la femme imposa les droits de la femme par sa dou-

ceur^ par sa résignation, par l'héroïsme, parraimour^ par toutes les vertus de l'âme et du cœur. Quelle fenmae que la femme de Camille Desmoulins i £Ue a l'énergie révolutionnaire, la grâce de l'amante et la divinité de la mère; elle ira vaillamment à l'échafaud, comme les saintes allaient au martyre, parce qu'elle est une sainte du calendrier républicain.

Avec Lucile Desmoulins, c'est la Révolution qui commence, comme elle finit avec madame Tallieu. Dans l'enivrement de son amour, Camille se croit en Arcadie , — une Arcadie oii va passer la guillotine 1 — où on fera des cocardes avec les feuilles des arbres. Mais vainement Camille écrit un drame rustique, Danton va s'inspirer dans les champs, Robespierre imite Dorât dans ses madrigaux. Saint -Just veut être Platon à Sparte : l'idée que porte la France a bràlé leur front ; ils vont à la tempête parce que la tempête les appelle , ils vont à la guillotine parce que jusqu'aujourd'hui les religions ont été fécondées par le sang.

Et ainsi ils vont tous, et le Roi, et la Reine, et les Royalistes, et les Girondins, et les Montagnards; et ainsi ils iraient encore, si une femme — toujours la femme, ce doigt de Dieu — n'arrêtait la Révolution dans l'orgie du sang.

Ce jour-là, c'est le 9 thermidor; cette femme, c'est madame Tallien. Voilà pourquoi elle gardera dans l'histoire ce titre glorieux :

Ce n'est pas iei la beauté des pâles héroïnes, des mélancoliques, des éplorées, des rêveuses et des nocturnes. C'est la beauté en pleine lumière, toute épanouie de jeunesse , toute affamée de vie , toute de joie et de soleil. Elle est forte parce que le sang court eu elle généreux et brûlant, parce que la passion l'emporte à toute aventure. Mais elle n'ira pas jouer aux amazones, comme Théroigne de Méricourt, parce qu'en elle la grâce domine la force, parce qu'elle n'est trois fois femme que pour être amante, épouse et mère.

Pour peindre madame Tallien , un historien de l'école

réaliste se eontenlerait peut-être de ce signalement, transcrit dans le registre d'écrou de la Petite-Force :

Thérèse Cabarrus, femme Fontenay.

Agée de vingt ans, native de Madrid, en Espagne.

Sans état, demeurant à Versailles.

Taille : quatre pieds onze pouces. — Cheveux bruns.

— Sourcils idem. — Front ordinaire. — Feux bruns.

— Nez moyen. — Bouche petite. — Menton rond. Aujourd'hui on prend la photographie de tous les

grands criminels, ce qui répandra une vraie lumière dans l'histoire future. Au lieu d'un signalement qui ne signale rien, on aura un portrait qui dira tout.

Lamartine peint mieux madame Tallicn. Selon lui, c'était une jeune Espagnole d'une éclatante beauté, u née à Madrid, d'une mère valencienne, que Cabarrus avait enlevée. Le feu du Midi, la langueur du Nord, la grâce de la France , réunies dans sa personne , en faisaient la statue vivante de la Beauté de tous les climats. » C'est encore un portrait bien vague. J'di toutes les peines du monde à me peindre la figure de Térézia Cabarrus d'après ces lignes flottantes et cette palette brouillée. J'y retrouve seulement le coup de soleil de l'Espagne et les tons nuageux de la France; mais l'historien, selon sa coutume, a voulu peindre l'âme et le cœur sans trop de souci de la surface.

Les journaux de modes du Directoire nous la montreront plus vivante.

Un historien du Directoire, M. de Cassagnac, est un peu plus peintre : « Tous les contemporains s'accordent

à donner de la beauté de madame Tallien une idée merveilleuse. Sa beauté réunissait au plus éminent degré ces deux qualités si difficilement associées : l'extrême pureté des traits et Fexquise bonne grâce, la majesté qui impose et l'élégance qui séduit, n

Madame Tallien n'était pas seulement belle par la beauté, elle l'était par Je charme; je ne redirai pas ici les vers de La Fontaine , parce que les Espagnoles ont une séduction plus vive que la grâce : c'est l'éblouissement qui pénètre ; il tombe de leurs yeux je ne sais quel rayon de gaieté, d'amour et de pofcsie.

Madame Le Brun a peint madame de Fontenay , en tempérant un peu cette action toute de feu, d'éclat et de tapage. Dans son portrait, ombre et lumière, la jeune femme sourit et rêve ; il semble qu'elle retienne les battements de son cœur et le feu de ses yeux dans un souvenir aimé. L'impétuosité de la nature ne se trahit qu'à moitié; mais pourtant que d'éloquence dans ce regard perdu et dans cette bouche aux coins retroussés I

Madame TalUen n'avait pas seulement la beauté sculpturale , elle avait le charme pénétrant , à la fois vif et doux; sa bouche eût été trop voluptueuse si la raillerie ne se fût trahie au coin des lèvres, si l'esprit n'eût réveillé le sourire créolien. Elle avait le plus beau rire, avec ses lèvres de pourpre et ses perles vivantes, ce

beau rire qui vient du cœur et que les dents illuminent. Ses yeux sont profonds, mais rayonnants; on y lit son cœur comme on voit le ciel au fond de la rivière. Ses grands cils relevés font ombre à cette vive lumière et répandent la douceur voluptueuse comme les ramées qui brisent les rayons du soleil.

Elle sait l'antiquité; elle a vu toutes les belles statues, elle a comparé et elle a pu s'écrier : « Et moi aussi je suis belle ! w

Comme elle sait l'antiquité, elle a appris Fart de se coiffer. La nature lui a donné la plus belle chevelure, — longue comme un manteau de roi , — les ondes du fleuve d'Ebène. Ces beaux cheveux qu'on dirait plantés par Cléomène ou Praxitèle, couvrent voluptueusement le front , comme la vraie couronne de la jeunesse et de la beauté.

Le nez est d'une ligne ferme et fine, avec des ailes mouvantes ; il s'attache au front avec fierté et se dessine avec une grâce fuyante sur le contour des joues et des lèvres. Le menton s'accuse sans dépasser le trait consacré par les Grecs; là encore il y a l'énergie, tempérée par la grâce ondoyante et féminine. L'oreille est adorablement sculptée et ciselée. Elle a sa physionomie; on voit qu'elle comprend l'esprit avant d'entendre.

Les mains et les pieds avaient la fierté du nu. Madame Tallien , dans les fêtes du Directoire , déchirait toujours ses gants et portait dans ses sandales d'or des bas à jour qui ne cachaient guère les anneaux d'or.

ni.

Doplessis-Bertaut, qui avait chanté le 9 tbermidor, car il était poëte de genre conune il était peintre, a représenté madame Tallien dans la danse de la eblamyde, qui est use des vertus de la Corinne de madame de Staël, mais qui fut le triomphe de cette Espagnole francisée détachée ce jour-là des fresques de Pompeïa.

Madame Tallien, madame de Beauharnais, madame Récamier, vêtues, comme on disait alors, pour FamcMur de Dieu , tant elles avaient Tair de se déshabiller pour «ntrer dans un salon, gardaient au bras une chlamyde. Dès que les violons chantaient le signal, on les voyait gravement s'élaocer sur le théâtre de leur grâce, et, armées de ee tissu léger, comme on disait au temps des périphrases, elles prenaient les attitudes les plus voluptueuses et les pliis chastes par leur manière de se draper. Tantôt le a tissu léger y^ était un voile qui cachait Fsmioureuse ou l'émotion de l'amoureuse; tantôt c'était une draperie pour défendre Ja pudeur effarouchée; tantôt c'était une ceinture, Ja ceinture de Vénus, que nouait la main des Grâces et que dénouait la main de F Amour. C'était encore la jarretière espagnole, c'était aussi le nuage des IVillis. On n'imagine pas de plus adorables comédies; jamais l'Opéra n'avait donné de pareilles lêtes : les Sainval et les Contât s'avouaient vaincues par ces comédiennes du théâtre universel.

Aussi combien de fois madame Tallien , madame Récamier, madame de Beauharnais, furent-elles emportées à demi mortes dans le boudoir voisin , avec le flot doré des enthousiastes! De chacune d'elles on a pu dire comme Victor Hugo : Elle aiinait trop le bal, c'est ce qui Va tuée. Mais le bal n'a jamais tué que celles qui ne dansent pas*.

Carie Vernet , conune Duplessis-Bertaut , a transmis à la postérité dansante les. attitudes de ces belles Athéniennes y qui voulaient que chacun de leurs pas et de leurs mouvements fût une éloquence. Elles rappelaient ainsi ce qu'a dit le poëte : a La danse est une poésie qui marche. » Elles se souvenaient elles-mêmes que la danse est une muse, et que Terpsichorc parlait aussi haut qu'une strophe d'Orphée. Mais à force d'art, l'art est banni. En voulant trop dire, les danseuses du Directoire devenaient des sphinx. C'était au temps où l'on dansait à l'Opéra les Maximes de La Rochefoucauld.

Le portrait de madame Tallien , par Debucourt , est daté de 1794. Il a donc été peint au retour de Bordeaux, avant qu'elle fut jetée dans la prison de la Force.

* Un historien de madame Récamier avoue que cet amour do la danse a tenu longtemps au cœur de cette femme célèbre, tt Pendant le triste hiver de 1812 à 1813, que madame Rccamier exilée passa à Lyon, un jour, pour tromper son ennui et sans doute aussi pour se rappeler le souvenir d*nn autre temps, elle voulut me donner une idée de la danse du châle. Elle dansa. Rien n* était plus gracieux et plus pittoresque que cette succession de mouvements cadencés , dont on eût désiré fixer par le crayon toutes les attitudes. »

C'était au temps où elle jouait à l'amazone et au patriotisme; elle avait prêché à Bordeaux, dans l'église des Récollets; son éloquence venait d'étonner la Convention.

Elle est donc représentée en ses jours d'aventures républicaines : plumet au vent , poignard au côté , décidée à tout, même à monter fièrement à la guillotine. On peut voir par ce portrait que l'enthousiasme civique n'a pas eifacé le charme du sourire. L'amazone est restée femme , la souveraineté du peuple n'a pu altérer en elle la souveraineté de la grâce ; elle a beau chercher l'éloquence dans ses discours sur la charité, sa véritable éloquence est toujours sa beauté.

Une miniature de Saint que m'a montrée madame la marquise du Hallay, représente la princesse de Chimay en 1824. Mais oii est madame Tallien? La mode de la Restauration, avec ses manches à gigots et sa coiffure en pyramide, défigure cette beauté de style. La princesse est peinte en robe de bal, avec deux cordons d'or pour ceinture. La femme svelte de thermidor est maintenant trop épanouie. U y a là un luxe de santé à la Rubens. C'est la troisième manière, la manière des Flandres, haute en couleur. L'Espagnole toute de feu, la Française toute de grâce, ont disparu sous la Flamande. Heureusement que la princesse se trahit toujours par l'esprit du sourire, heureusement que le style thermidorien s'impose encore par les demi-boucles du front et les camées des épaules.

Isabey l'a peinte au bain , comme a fait Gérard de madame Récamier; l'eau n'est-elle pas une robe moins

transparente que les ctofies du Directoire? Ce portrait est charmant; c'est Vénus qui va sortir des ondes, dirait un poëte mythologique. Madame Le Brun avait peint la jeune RUe dans la jeune mariée , Debucourt avait peint la jeune femme, Isabey peignit la femme. C'était aux plus beaux jours du règne de madame Tallien : les épaules s'étaient arrondies, le sein s'accusait plus orgueilleux, toute la figure avait son épanouissement, comme ces belles pêches nourries de chair , teintées de rose, qui vont tomber de l'espalier^*.

Les porti*aits de madame Tallien sont rares; c'est par erreur que dans un livre moderne on a indiqué une héliographie comme ayant été faite d'après une peinture du musée de Versailles. Madame Tallien n'est ni au musée de Versailles , ni au musée du Louvre , ni en aucun musée de France et de l'étranger, ie ne sais oii est passé le portrait peint par madame Le Brun, que j'ai vu naguère , ni un dessin de Prudhon , que je n'ai pas vu et que possédait M. Marcille, si je me souviens bien.

Il y avait un portrait de madame Tallien qui la représentait dans un cachot de la Force; elle allait partir pour le tribunal révolutionnaire, c'est-à-dire pour

* C'est ce portrait qui a été reproduit par M. Masse dans son tableau exjiosë il y a deux ans — Une matinée chez Barras. " —

l'échafaud : aussi lui avait-on coupé les cheveux, pour ne pas la retarder dans le funèbre trajet de la Force au Palais de justice , et du Palais de justice à la barrière du Trône.

Ce portrait fut exposé au Salon de 1796. La peinture osait déjà faire F histoire contemporaine, que dis-je, r histoire? la satire de la Terreur. Car David se croisait les bras. Le ministre de l'intérieur avait dit aux artistes : » La Liberté vous invite à retracer ses triomphes, transmettez à la postérité les actions qui doivent honorer leur pays. Quel artiste français ne sent pas le besoin de célébrer la grandeur et l'énergie que la nation a déployées, la puissance avec laquelle elle a commandé aux événements et créé ses destinées? Les sujets que vous prenez dans les peuples anciens se sont multipliés autour de vous. Ayez un orgueil, un caractère national, peignez notre héroïsme, et que les générations qui vous succèdent ne puissent vous reprocher de n'avoir pas paru Français dans l'époque la plus remarquable de notre histoire ! » Mais ce fut du style perdu : les peintres ne sont historiens que par caprice ou par passion.

Ce fiit à cette exposition que , suspendue mollement au bras de Barras , madame Tallien , qui avait été tour à tour brune et blonde, reine du jour et de la nuit, reparut avec ses cheveux noirs éclatants et bouclés, pour faire encore une révolution ce jour-là : la perruque blonde fut proscrite par la perruque brune.

Que de fois cette belle tête avait changé de diadème I De la couronne de bluets de la jeune fille de Caravan-

chel au chapeau de fleurs de Fontenay-aux-Roses I de la couronne d'oranger au bonnet rouge! du chapeau à plume de Famazone, à la couronne de diamants de la merveilleuse !

Il y a dans la famille de Chimay un portrait en pied de madame Tallien, alors comtesse de Caraman, peinte par Gérard. C'est une œuvre de style, un peu fière et un peu froide, qui ne peint qu'à moitié cette femme tumultueuse, toute de feu et d'action.

Au moment où j'écrivais ces lignes, Auber, qu'on appelle M. Auber comme on appelle Ingres M. Ingres^ me peint d'un seul mot madame Tallien, dont il dit galamment : « C'est ma contemporaine. 5> L'illustre musicien a été de toutes les fêtes de la princesse à Paris et à Chimay. Que dis-je? son père le présenta à la chaumière de l'avenue Montaigne, au lendemain de thermidor. Ce fut chez madame Tallien, quelques années plus tard, qu'il donna son premier opéra; et comme il était prédestiné , il eut pour premier violon son jeune ami Ingres, qui faisait l'école buissonnière à l'atelier de David.

Voici comment M. Auber, peintre à sa façon, fait d'un seul mot le portrait de madame Tallien :

(( Quand elle apparaissait dans un salon , elle faisait le jour et la nuit, le jour pour elle, la nuit pour les autres. »

Le porlrait le plus ressemblant de madame Tallien, c'est madame la marquise du Hallay, sa fille. Telle est celle-ci, telle était celle-là. M. Emile de Girardin, qui a été élevé au coin du feu de la princesse de Chimay, qu'il a vue encore dans toute sa beauté, me disait un soir devant un très-haut personnage :

— Vous avez acheté un portrait de madame Tallien , mais j'en connais un qui vaut bien mieux, parce qu'il est mieux dessiné et mieux peint , parce qu'il est plus vivant, parce qu'il ne lui manque pas la parole.

Et il me présenta à madame la marquise du Hallay.

— Ali! oui, lui dis-je en m'inclinant, Terezia Cabarrusfecit.

aO NOTRE-DAME DE THERMIDOR.

TÉREZIA CABARRLS.

Le comte de Cabarrus était né avec le génie de Law, aussi féconda-t-il l'Espagne par ses idées financières. L'Espagne, il y a cent ans, possédait les mines du Pérou, les mines du Mexique, les mines du Chili, mais elle mourait de faim devant cette table d'or.

Cabarrus imagina des billets royaux ou cédules à intérêts, divisés en toutes coupures et payables à vue. Cabarrus était, il y a cent ans, un homme d'aujourd'hui. Proudhon et Girardin ont, je n'en doute pas, étudié ses théories de la fortune publique.

Le papier-monnaie à intérêts de Cabarrus courut le

TKRËZIA CABARRLS. 31

monde et raviva l'Espagne. Ce ne fut pas tout : il créa une banque royale pour les services du trésor, moyennant un intérêt de quatre pour cent , avec une commission d'un demi pour cent : c'était la Banque de France , c'était le Comptoir d'escompte, c'était le Crédit moderne institué. U fut nommé directeur de cette banque , qui prit le nmn du Roi : la banque Saint-Charles , et le roi Charles IV créa Cabarrus comte au titre de Castille.

Ce fut à Madrid, dans, l'enivrement de la fortune rapide du comte de Cabarrus, que fut élevée Térézia de Cabarrus, ou plutôt, pour parler selon la tradition, Térézia Cabarrus.

Son père , qui était avant tout un esprit sérieux , qui moins que tout autre se laissa prendre aux éblouissements de la fortune , donna à ses enfants une instruction sévère, disant que là était l'or le plus pur parce que c'était la fortune de l'âme. Il voulut même que sa fille fut savante, ne craignant pas que celle qui sait se donne les airs de femme savante.

Thérésa parlait trois langues avec l'accent intime et familier : l'espagnol, le français et l'italien; elle parlait même un peu latin, mais tout simplement parce qu'elle étudiait avec ses frères, et qu'elle surprenait çà et là un mot de cette langue de Virgile.

Quoiqu'elle fût très-jeune , déjà tout le beau Madrid s'émerveillait de sa beauté. Elle fût devenue bien vite dix fois grande d'Espagne si le comte de Cabarrus ne l'eût amenée à Paris avec ses frères, pour qu'on y parachevât leur éducation. Ce ne fut pas sans chagrin que

la jeune fille dit adieu à Madrid et au château de Caravauchel, qui est aujourd'hui à madame la comtesse de Montijo.

Quand M. de Cabarrus vint à Paris, c'était l'âge d'or : on lisait Florian, on jouait Berquin, la Reine élevait des vaches à Trianon ; c'était le temps où la philosophie, si longtemps railleuse avec Voltaire et éloquente avec Jean-Jacques, s'armait des vertus chrétiennes pour réformer le monde. Ce fut la période des âmes sensibles ; on versait des larmes pieuses devant les merveilles de la nature , cette autre Eglise qui chantait le cantique de l'avenir. Buffon était sacré roi de la nouvelle Eglise par l'impératrice de Russie. Tout le monde parlait de vertu ; le siècle avait trouvé sa Sainte-Baume ; l'Académie elle-même sacrifiait les belles œuvres aux bonnes œuvres. Elle ne proposait plus pour éloges les hommes de génie, mais les hommes vertueux. Elle commençait à distribuer des prix aux bonnes actions. « Voilà messieurs les Quarante , disait Grimm , chargés d'un ministère qui peut se comparer à l'auguste dignité que la vertu de Caton rendit si célèbre dans l'ancienne Rome. On vient de leur envoyer encore une somme de douze mille francs pour la fondation d'un prix à donner, tous les ans , à l'action la plus vertueuse *.

* Et Grimm continue à railler : « Ce sera donc désormais à ce corps de quarante fêtes, qui jusqu'ici n'avait paru destiné trèsinjustement qu'à s'occuper de figures, de métaphores et d' antithèses , à décider en dernier ressort et quel est le meilleur homme , et quel est le meilleur ouvrage, et quelle est la meilleure action;

TÉRÉZIA CABARRUS.

Le fondateur de ce nouveau prix, que le baron de Grimni appela le citoyen fondateur , était M. de Montyon, conseiller d'Etat. On voit que les citoyens descendaient les marches du trône avant de Fescalader.

Térézia Cabamis arriva à Paris dans tout le rayonnement de la jeunesse espagnole; ce fut comme un éblouissement. La vie éclatait en elle comme le sang delà vigne en avril. Ce n'était pas seulement la vie ardente des seize ans, le flux impétueux de la nature, c'était la vie de l'esprit ; elle parlait beaucoup et parlait bien, avec cet accent coloré que donne le Midi à la parole des femmes; elle chantait avec le laisser aller charmant de celles qui cachent leur science. Alexandre de Jiameth disait : a La nature lui a dit : Chante , et elle chante ; la nature lui a dit : Danse, et elle danse. )' En effet, elle dansait comme elle chantait, avec cette grâce innée, cette gaieté de cœur des créatures douées. Il n'y eut pas assez de madrigaux pour célébrer le timbre d'or de sa

qat sait si on ne le chargera pas encore, Tannée prochaine, de décider aussi quelle a été la meilleure pensée ou le sentiment le plus vertueux? On a prétendu que le corps des curés de Paris , jaloux des attributions qu'on venait d* accorder à T Académie française, et qu'il aurait plutôt crues de son ressort que de celui de messieurs les Quarante , voulant user de représailles , allait fonder un prix pour le plus joli madrigal qui se ferait , tous les ans , dans retendue de leur diocèse. »

ai XOTRE-DAME "DE THEHMIDOR.

voix quand elle chantait une chanson séviliane, la désinvolture , la sonpiesse et la volupté de ses memnements lorsqu'elle dansait la Jota , arilniée de castagnettes^ pen^ dant le carnaval de 1788.

Elle était descendue avec ses frères dans un hôtel du quai d'Anjou, en l'île Saint-Louis, chez un ami du comte de Cabarrus, M. de Boisgeloup, seigneur de la Mancelière, conseiller du Roi et du Parlement.

M. de Cabarrus avait compté sur son ami y mais la mort venait de le prendre quand les jieunes gens arrivèrent chez lui avec l'abbé qui était leur sau'vegarde. Madame de Boisgeloup reçut les enfants comme ses eii^ fants; elle avait deux jeunes fils qui furent des camarades pour les jeunes Cabarrus ; elle aima Térézia avec un cceur de mère. Quand le comte de Cabarrus vint lui-mèuàc à Paris f année suivante, il acheta un hôtel place des l ietoires,^et y demeura quelque temps avec ses enfants. Térézia ne s'était pas pour ainsi dire séparée de madame de Boisgeloup ; elle était plus souvent sur le quai d'Anjou que sur la place des Victoires, il semblait que sa destinée dût se décider en File Saint-Louis.

En effet, ce ftit chez la marquise de Boisgeloup , pendant les fêtes de l'hiver, qu'elle connut M. Davin, marquis de Fontenay , ancien conseiller au parlement de Bordeaux , revenu à Paris au même titre et jouant de sa troisième jeunesse. C'était un de ces don Juan qui cachent leurs passions sous le masque de la gravité : quand il siégeait au parlement, le regard le plus scrutateur n'eût pas reconnu en lui un ami de Richelieu;

TÉRÉZIA CABARRUS. 35

mais quand il siégeait devant une table de pharaon ou dans un cercle de jeunes feinmes, le masque tombait, le conseiller n'était pins là , les passions s'exprimaient une à une sur la figure du marquis.

Et quoiqu'il ne fût plus jeune , cette figure , belle autrefois, reprenait un charme caressant qui lui donnait le droit d'asile dans le cœur des femmes. On le cherchait un soir dans un salon : — Qui cherchezvous? — Le marquis de Fontenay? — Cherchez bien dans le coin des femmes : vous le trouverez.

Quand il n'était pas avec les femmes il était au jeu. Q était si beau joueur et il savait si bien jouer, que plus d'un de ses aphorismes a passé dans l'académie des Jeux.

Voilà l'homme qui séduisit à seize ans Térézia Cabarrus; il faut dire qu'il avait beaucoup d'esprit, qu'il parlait comme un oracle, qu'il comptait des amitiés illustres.

Enfin, il était marquis.

Il est vrai qu'au temps même où il déclara sa passion à la jeune fille , le prince de Listenay voulait la faire princesse ; mais le prince de Listenay , trop amoureux peut-être, apportait l'ennui avec le sentiment, tandis que le marquis de Fontenay, qui jouait comme par merveille la comédie de l'amour, amusait la jeune Espagnole.

MM. de Boisgeloup écrivirent au comte de Cabarrus que le marquis de Fontenay demandait la main de sa fille sans vouloir qu'il fût question de dot. Le

comte de Cabarrus y qui n'était pas encore revenu des passions y ne comprit-il donc pas qu'il y avait un monde entre sa fille et le marquis de Fontenay ? Q y avait un mariage et un divorce.

Le mariage ne débuta pourtant point par la lune rousse ; on donna des fêtes au château de Fontenay qui émerveillèrent tout Paris. La jeune marquise fut déjà placée sur ce piédestal de la renommée d'où elle ne descendit jamais

Tallien, qui ftit Tami et l'ennemi de Napoléon, l'ami bruyant et l'ennemi silencieux, naquit comme Bonaparte en 1769, et mourut presque en même temps que lui.

Tallien ne vécut donc que cinquante ans , mais combien de siècles dans ce demi-siècle I Louis XVI, la Révolution, la Terreur rouge, la Terreur blanche, le Directoire, le Consulat, l'Empire, Louis XVIII, les Cent-Jours, la Restauration; combien d'époques mémorables, qui tiendront dans l'histoire la place du siècle tout entier!

L'origine de Tallien se perd dans la nuit des nuits;, on a dit qu'il était fils du maître d'hôtel du marquis de Bercy, on a dit qu'il était fils du marquis de Bercy. Il l'appelait son parrain ; comme lui il se nommait Jean- Lambert; qu'importe? il fut fils de la Révolution.

Le marquis de Bercy mit son filleul au collège ; mais Tallien , déjà révolutionnaire , secoua le joug à peine âgé de quinze ans. C'était un enfant bruyant, joueur, aventureux, déjà nourri des philosophes, déjà en révolte contre Dieu, contre le Roi, contre la noblesse. Un grain d'ambition germait dans son cœur, il rêvait aux bonnes fortunes de l'imprévu; il ne croyait ni au travail, ni à la discipline, ni au devoir. Il s'imaginait qu'en fuyant le colloge il fuyait les maîtres ; mais la jeunesse a beau faire, à chaque pas elle trouve un maître.

Le marquis de Bercy n'avait pas entendu faire une existence de pacha à son filleul. Us eurent une discus* sion toute philosophique, après quoi Tallien fut abandonné à ses fantaisies. Il y avait bien son autre père, celui qui le croyait son fils, un brave homme qui gâtait ses enfants ; mais son petit patrimoine ne lui permettait pas de £Eure une liste civile à ce beau paresseux; il s'indigna même de le voir si jeune les bras croisés, et le menaça de sa malédiction , une colère théâtrale qui était raillée jusque dans le peuple. Aussi Tallien lui

LA lELlNESSE DE TALLIEN. «89

dit-il sans s'émouvoir : « Taisez^-mms, mon père, cela ne se lait pfau dans fe monde, n

La OMre inéendiil , la mère qui était le dief de la finnille; il foi ccnrvenu 4piie Tallien ne serait pas encore éoiancipé , qu'il vivrait éaas la maison paternelle , rue 4e la Perie, et qu'il irait travailler dans une étude de procoreiir, sans toutefois fermer ses livres grecs et latins.

On écrivait moins et on causait plus ; c'était encore le temps des carnavals sans fin. Les procureurs avaient beau se coiffer de la toge, ils n'étaient pas maîtres chez eux.

Talliea aînait mieux la camaraderie de la basoche que la camaraderie du ooUége. Là-bas c'était presque la prison , ici c'était presque la liberté. Pour un esprit curieux, Paris n'est-il pas déjà un spectacle de tous les instants? Tallien aimait à rappeler sa passion pour le vieux Paris, depuis le labyrinthe de l'bôtel de ville jusqu'au boulevard du Temple , oii criaient les théâtres en plein vent; le vieux Paris du Palais de justice, le vieux Paris des quais , le vieux Paris de la terrasse des Feuillants , le vieux Paris de la place Royale , qui était pour ainsi dire son pays natal.

Fut-ce chez le procureur qu'il se &çonna pour la tribune? fiit-ce au palais qu'il apprit, non pas l'art de parier, mais l'art de se faire écouter, par le geste impérieux, par la voix dominatrice? Je ne sais.

lilais au bout de quelques jours, le papier timbré le rebuta*

Ne sachant que faire de son grec et de son latin , il songea à se faire compositeur chez le plus classique des imprimeurs de Paris. Il avait d'ailleurs un camarade chez Panckoucke. U y demanda une casse de grec et de latin. Sa mère, qui avait beaucoup de vanité , le détourna vainement de cette idée. Il n'écouta pas sa mère , et se fit bientôt remarquer à l'imprimerie par sa paresse et son intelligence.

L'imprimerie est une des meilleures écoles humaines; ce va-et-vient de l'intelligence resplendit sur tous ces fronts pensifs. Guttemberg a dit : Que la lumière soiti Et la lumière fut. Vous ne trouverez nulle part une réunion d'hommes en travail qui soient plus absolument des hommes : le mot fraternité peut s'inscrire à la porte de leur atelier. Us parlent peu, ils méditent beaucoup; les grandes pensées qui passent sous leurs yeux, — qu'ils gravent eux-mêmes, — traversent leur esprit et les élèvent au-dessus des mesquines songeries de la vie matérielle. Ce sont eux surtout qui ont la conscience du travail et du devoir. Les compositeurs d'imprimerie sont comme une encyclopédie vivante et armée; il, y a là tout un monde avec ses passions contenues , mais vivaces ; toute une pépinière d'hommes qui cache sa sève et sa force. La Franee voudrait trouver un gouvernement tout &it,

elle pourrait s'adresser à un atelier de compositeurs d'imprimerie. Ce serait peut-être un gouvernement d'idéologues, mais ce serait un gouvernement.

Tallien, tout amoureux qu'il fut des livres, ne prit pas pied pour longtemps à l'imprimerie; il aimait mieux encore tacher sa blanche main avec l'encre de la basoche qu'avec les lettres de Guttemberg : il retourna chez les procureurs.

Les études de procureurs étaient alors plus gaies que ne sont aujourd'hui les études de notaires et d'avoués; le libertinage d'esprit y avait ses coudées franches, la gaminerie parisienne y méditait ses farces au gros sel.

On a dit que les amitiés révolutionnaires de Tallien dataient de là; on a dit que c'était dans la salle des Pas perdus qu'il rencontra beaucoup d'avocats sans cause , comme Danton, qui plaida bientôt avec tant d'éloquence la cause de la République.

Quand éclata la Révolution, Tallien voulut y entrer de vive force. Comment devint-il alors le secrétaire d'Alexandre de Lameth? Je ne sais. Du cabinet de Lameth, il passa au cabinet du constituant Broustaret.

Toutes les portes lui étaient bonnes; il poussa celle du Moniteur, et, ne pouvant y écrire, il se contenta d'y corriger les fautes d'impression, eu attendant qu'il

créât un journal lui-même. Il avait alcH*s vingt ans, il était grand, il portait bien h tête, une belle iMe où les airs plébéiens empruntés à la nnode du temps ne masquaient pas la fierté native. Quelle que fût son origine , il y avait en lui je ne sais quoi de noble qui tempérait son énergie révolutionnaire; il avait beau rembrunir son front pour marquer son âge et pour prendre une pbysionomie méditative, le rayon des vingt ans éclatait sur sa figure; on l'a comparé à Saint-Just, car il était beau et jeune comme l'ami de Robespierre; mais Saint«Jusl, qui aimait la Révolution avec toute fat virginité du cœur, avait dans sa figure la foi de l'apôti^, tandis que Tallien, qui avait la passion plus que la foi, ne pouvait exjmmer sur sa figure les mêmes aspiratioiis* C'était la pâleur amère et railleuse du I\u*isien qui croit a tout, mais qui ne croit à rien.

Une fois qu'on avait vu Tallien, on ne l'oubliait pas. Une fois qu'on avait vu Térézia Cabarrus, on l'aimait. Tallien , par sa force et sa distinction , révélait son origine plébéienne et aristocratique. Ses grands yeux vife et doux , le froncement de ses sourcils , la fierté de son profil gréco-français, la raillerie et le dédain de ses lèvres passionnées, sa désinvolture de titan et de marquis, ses poses théâtrales , sa parole orageuse et caressante, tout en lui prenait la curiosité , tout en lui prenait les

femmes. Si les femmes ne F aimaient pas de primeabord, elles avaient peur de lui : il troublait les âmes les plus vaillantes.

Madame Tallien contait qu'elle avait vu trois fois Tallien avant la rencontre de Bordeaux : une fois chez madame Le Brun , une fois chez Alexandre de Lameth , et une fois à la Convention. Aussi n'était-ce pas pour elle un étranger, cet homme qui la sauva pour elle et pour lui.

Il était alors du grand style de faire peindre sa femme par madame Le Brun ; madame Le Brun qui y pareille à Mignard, peignait les femmes bien plus comme eUes voulaient être que comme elles étaient. Elle avait surtout un grand art d'historier et d'étoffer ses portraits, sans parler des jeux de la lumière, dont elle avait étudié tous les effets. Sous son pinceau, sous son pastel, il n'y avait point de femme laide. La figure la plus triviale prenait comme par magie je ne sais quel air de distinction, soit par la grâce de la pose, soit par l'esprit de la coiffure, soit par l'ombre portée. Mais quand madame Le Brun avait la bonne fortune de peindre une femme

comme madame de Fontenay , elle n'avait qu'à regarder ; son (toil conduisait sa main , elle s'abandonnait toute à la nature. Et ce jour-là^ tout en faisant une belle chose, elle prenait encore une leçon.

Elle aimait la beauté ; mais quand la beauté passait devant elle, elle s'avouait vaincue, elle se désespérait de ne pouvoir rendre, par les couleurs les plus fraîches, ces ondoiements de lignes, ces duvets de pèche, ces rayonnements de l'âme qui jaillissent de la profondeur des yeux.

Voilà pourquoi madame de Fontenay s'impatientait de poser si longtemps devant madame Le Brun ; tous les jours le portrait était fini et tous les jours c'était à recommencer. C'était bien elle, et pourtant ce n'était pas elle. La vérité elle-même est si variée qu'on ne la saisit jamais au vif; chaque heure de la journée a sa lumière , chaque mouvement de l'âme a son expression.

Voilà pourquoi M. de Fontenay avait prié ses amis de venir juger le portrait de sa femme avant le dernier coup de pinceau. Aussi l'atelier de la rue Saint-Honoré était-il fort bien hanté ce joiur-là ; on y remarquait des hommes de robe, des hommes d'épée et des hommes de pliune.

Parmi les hommes de plume, Rivarol n'était pas le moins bruyant; on parlait déjà de la Révolution, il raillait avec une grâce parfaite Mirabeau et ses amis.

tt Vous verrez , dit Rivarol , que ces fiers Romains que M. Louis David a remis à la mode sous son pinceau glacial , vont nous faire traverser une période de Caton et de Brutus. C'est la loi des contrastes; après les airs solennels de Louis XIV, c'est le débraillé de Louis XV. Après les soupers de Sardanapale-Pompadour, fc'est le déjeuner au lait de Titus-Louis XVI. Le peuple français avait trop d'esprit, il va se retremper dans sa bèdse. — Et vous vous imaginez , dit madame Le Brun , que c'est David qui a donné le goût de l'antique ? Ce n'est pas lui, c'est moi. C'est mon Souper grec dont on a fait une orgie romaine. La mode est femme. C'est tooîours une femme qui impose la mode, selon l'expression de la comtesse Du Barry. — A propos, s'écria madame de Fontenay, n'avez-vous pas commencé son portrait? — La pauvre comtesse! je la représente lisant un roman aux armes du Roi. Il n'y a plus qu'elle qui tienne pour le Roi. "

Je ne puis , avec des phrases de lettres et des échos de conversation , reproduire le mot à mot de cette séance tout historique. On y parle courses de taureaux , — fiesta de los toros. — Madame de Fontenay conta avec son vif esprit celles qu'elle avait vues, ce qui lui fit dire ce mot : « 11 faut bien s'habituer à prendre toujours dans la vie la béte par les cornes. » M. de Fontenay, qui savait beaucoup parce qu'il avait beaucoup lu et beaucoup vu, cita Cicéron : Erudite gladiatorum spectaculmn haud sic an ita sit. Il cita aussi saint Paul :

Péur complaire à sa jeune feanne il compara les Espagnols aux Romati&s : a Les vrais E^agnois 80i»( ISohs passionnés pour ce dîveritssement ; ils le regardent comme héroïque ; il les rend recommandables à leurs princes 7 à leur patrie et aux belles dames. C'était précisément la même cliose à Rome; les Nobles et les Patriciens prenaient volontiers part à ces combats.

Lfistraritque fuga mediam gladiator arenam Et Coffiêdini» çenerenw et Mareelli$,,.

Les dames mêmes avaient l'ambition de paraître dans celte carrière; Maevia était une femme de qualité; cependant nous voyons qu'elle s'éleva au-dessus des timîdites féminines pour entrer dans l'arène :

Tuscum

Figat aprum et nuda tenecU tened^ula mamma\

0 ne parait pas que les dames espagnoles aient jamais montré cette inclination si guerrière ou plutôt si mâle. Mais les Espagnols eux-mêmes n'ont jamais été des Romains. Sénateurs, patriciens, chevaliers, tous se disaient gloire d'être tués dans leurs amusements. »

En cet instant, on vit entrer un nouveau personnage tout à fait inattendu.

UL

La veille, Rivarol, qui commençait tout et n'achevait rien , comme les paresseux de génie , avait donné à Panckoucke le prospectas d'une nouvelle feuille où

d'un trait de plume, je veux dire d'un trait d'esprit, le pamphlétaire devait supprimer u tous ces brouillons qui s'abattaient sur la France comme une pluie de sauterelles. »

Or, au moment d'imprimer ce prospectus, le correcteur de l'imprimerie ne pouvant déchifiFrer cette écriture de gentilhomme, et ne comprenant pas bien les grandes idées politiques jetées sur le papier avec la belle négligence que Rivarol avait mise à écrire ses paradoxes, dit à Panckoucke qu'il était impossible d'imprimer cela ; sur quoi Panckoucke , qui ne voulait pas attendre, avisa le jeune Tallien et le pria d'aller jusque chez Rivarol pour qu'il donnât le sens des phrases douteuses. — Le contre-sens, dit le jeune correcteur, qui n'était pas de l'opinion de Rivarol. Tallien alla donc chez Rivarol , mais Rivarol n'était jamais chez lui. Avant son mariage, pour ne pas être seul , il vivait partout, hormis dans sa maison. Une fois marié, il fuyait le domicile conjugal pour ne pas être avec sa femme.

La servante de Rivarol, — cette Margot de l'épître, — qui avait de l'esprit comme une rose, savait toujours où allait Rivarol ; elle envoya donc TaUien chez madame Le Brun , sa voisine.

Quoique madame Le Brun fût le peintre à la mode , quoiqu'elle peignit les reines de la main droite et les reines de la main gauche, Marie -Antoinette et madame Du Barry ; comme elle avait le malheur elle aussi d'être mal mariée, puisque son mari mangeait tout l'or qui tombait de son pinceau , elle n'avait pas un nom-

breux domestique. Si bien qu'après avoir sonné, frappe et appelé , le correcteur se décida à entrer jusque dans l'atelier; c'était d'ailleurs un esprit aventureux, qui ne craignait pas de prendre l'occasion bras dessus bras dessous.

Ce ne fut pas sans une vive surprise qu'on le vit paraître sur le seuil et s'avancer sans faire de façons versRivarol, qu'il connaissait bien.

A cette époque, quoique les idées d'égalité eussent déjà remué les esprits , on n'en restait pas moins à sa place; la démarcation des castes était encore aussi rigoureuse qu'à la cour du grand Roi. Aussi quand le compositeur se fut incliné , nul ne lui rendit son salut, pas même M. de Rivarol, devant lequel il s'arrêta.

Je me trompe, madame Le Brun, qui était chez elle, salua le nouveau venu par un de ces vagues sourires que les femmes ont toujours sur les lèvres : elle avait d'ailleurs remarqué que ce jeune homme était fort beau.

tt Monsieur de Rivarol , dit Tallien , je suis venu jusqu'ici parce que votre prospectus est sous presse et que nous ne comprenons rien à trois ou quatre de vos pensées. — Vous ne comprenez rien? vous ne comprenez pas? — Non, monsieur, nous ne comprenons pas ; ni M. Panckoucke qui a la prétention de lire votre écriture, ni le correcteur qui sait pourtant traduire le français en français; enfin ni moi, qui ai composé les citations latines. — Ah! vous ne comprenez rieni dit encore Rivarol de plus en plus railleur ; je suis déses-

50 NOTllE-DAMË DE THEaMlDOR.

péréy car c'est pour vous surtout que j'ai écrit ces pensées. Ce que c'est que de ne pas savoir lire.,. — L'écriture de M. de Rivarol, » dit rapidement Tallien. (^oique Rivarol et le compositeur fussent à qudque ' distance du groupe qui admirait le portrait de madame Le Brun, tout le monde avait écouté et avait compris. On souriait un peu de voir que celui qui avait toujours le premier et le dernier mot était tenu en échec par un compositeur d'imprimerie.

Rivarol s'était créé comte sans que nul s'avisât de réclamer; aussi tonnait^il avec violence contre u cette égalité chimérique que des têtes exaltées voulaient établir dans la plus belle contrée de l'Europe. En berçant le peuple de l'âge d'or, on lui rive des chaînes plus dures pour l'avenir, on lui donne l'ardeur du lion sans lui donner sa force. L'égalité absolue parmi les hommes sera toujours le mystère des philosophes. Du moins l'Eglise édifiait sans cesse ; mais les maximes des novateurs ne tendent qu'à détruire; elles ruineront les riches sans enrichir les pauvres. Au lieu de l'égalité des biens, nous n'aurons bientôt que l'égalité des misères, n Pour peindre Mirabeau d'un seul mot, il disait : u Ce Mirabeau est capable de tout pour de l'argent , même d'une bonne action, n

Au moment où Rivarol et Tallien cherchaient à ne

LATfiLIER DE MADAME LE BRUN. 5L

pas s'entendre , ni l'un ni l'autre ne voulant franchir l'alume qui séparait leurs opinions, une discussion quelque peu bruyante s'éleva dans le groupe qui entou* rait madame^ de Fontenay. Il était question de son portrait, on daignait le trouver fort beau, mais nul ne voulait admettre qu'il exprimât toute la beauté de madame de Fontenay; l'un trouvait la bouche trop grande, l'autre les yeux trop petits; celui-ci la vou<lait plus souriante, celui-là la voulait plus sérieuse. Madame Le Brun, impatientée , s'écria : ^ Vous êtes tous de mauvais juges.

Détestables flatteurs , présent le plus funeste Que puisse faire aux arts la colère céleste !

n Je ne crois pas un mot de vos jugements , poursuivit madame Le Brun; je suis comme Molière, je m'en rapporterai plutôt à ma servante; mais comme ma servante n'est pas là, je vais appeler, ne vous en déplaise, ce jeune homme qui n'a pas l'air façonné à la flatterie : celui-là nous dira la vérité, n

Ef sans en demander la permission à madame de Fontenay, elle appela Tallien, qui ne se fit pas prier, car rien ne l'intimidait, a Monsieur , on vient de me dire tant de sottises sur ce portrait, que je ne sais plus, en vérité y si j'ai travaillé comme une artiste ou comme un peintre d'enseignes. »

TaUien ne se récusa point. Il répondit même avec une pointe de fanfaronnade : « Je vais vous le dire , madame. » Il se fit un silence; les beaux jugeurs regar-

daicnt Tallien avec quelque surprise et semblaient attendre qu'il tombât de ses lèvres une de ces sottises ornées qui sont l'apanage des gens dépaysés forcés d'exprimer leur opinion.

Tallien regardait tour à tour le portrait et la marquise , plus encore la marquise que le portrait : elle ne .put s'empêcher de tressaillir sous ce regurd tout à la fois ardent et profond. Tallien avait les plus beaux yeux du monde; on sait déjà qu'il portait fièrement sa tête bien sculptée, où courait un rayon d'intelligence. Quoiqu'il ne fût pas mis comme les gentilshommes qui papillonnaient dans l'atelier, il relevait son costume, d'ailleurs pittoresque , par je ne sais quelle allure mâle et cavalière qui contrastait avec les culottes de soie. Il ne portait pas l'épée, mais on sentait que s'il se fût armé d'une épée il aurait fort galamment tenu sa partie.

Madame de Fontenay prit plaisir à voir Tallien , et trouva qu'il affadissait par son énergie tous ceux qui étaient là souriants et maniérés; c'était l'homme nouveau dans le monde ancien. Pour la première fois peut-être, la marquise de Fontenay s'aperçut que M. de Fontenay était d'un autre âge.

Madame Le Brun attendait en silence, suivant des yeux l'expression de Tallien.

tt Eh bien , monsieur, j'attends votre critique. — Ma critique, madame, la voilà, dit-il aussitôt. Il m'a semblé tout à l'heure qu'on vous accusait d'avoir fait les yeux trop petits et la bouche trop grande ; .eh bien , si vous m'en croyez , vous baisserez encore un peu la paupière

supérieure , et vous ouvrirez imperceptiblement le coin de la lèvre. Et ainsi vous aurez presque le caractère et le charme de cette figure d'un dessin si ferme, où l'expression joue un si grand rôle. Ces yeux seront d'autant plus vifs qu'ils jetteront leur éclat à travers les cils comme le soleil à travers les branches. Cette bouche sera d'autant plus spirituelle que ce coin retroussé envahira la joue. Vous avez du reste été bien inspirée de répandre sur tout cet éclat l'ombre de ce grand chapeau qui coiffe à merveille, et qui vous donne par les jeux de la lumière des tons à la Velasquez. y)

Madame Le Brun , de plus en plus surprise , félicita Tallien de si bien comprendre la peinture , et madame de Fontenay lui demanda s'il avait été à l'atelier de l'elasquez.

Tallien s'inclina d'un air moitié railleur, moitié ému; il salua légèrement ceux qui l'avaient écouté et retourna à Rivarol, qui était tout à ses épreuves.

Voilà le récit de sa première entrevue avec Térézia Cabarrus tel que le racontait longtemps après la princesse de Chimay. On dirait une page de roman ; mais toute la vie de madame Tallien, cette héroïne de l'histoire, ne fut-elle pas un roman?

La marquise de Fontenay habitait tour à tour le château de Fontenay et l'hôtel de Fontenay, rue de Paradis. A Paris et à la campagne elle recevait le meilleur monde, le monde de la cour et le monde de l'esprit : Tes Montmorency, les La Rochefoucauld, les La Fayette et les Lameth, les Chamfort, les Rivarol et les Champcenetz. Les trois frères Lameth étaient amoureux d'elle; mais d'ailleurs nul ne passait devant sa figure sans garder un souvenir ineffaçable, un souvenir de plus en plus pénétrant.

Les nuages assombrissaient déjà l'horizon ; les astrologues politiques prédisaient l'orage révolutionnaire. La mode, qui naguère se coiffait du bonnet de la vertu avec

le prix MdDtlif on , «fui tuer joaftit à la vie rustique à Trianon, s'affublait afajourd'tfui de la robe des philosophes. Il fut du grand air de supprimer du dictionnaire du peuple le mot famine, le mot esclavage, le mot superstition. On rêvait pieusement de donner à te Franice — c'était déjà la nation *— la liberté de conscience , la liberté politique, 1q pain du corps et le pain de Tàme. I^ marquise de Fontenay, ardente à tout, s'emporta dans ce beau rêve; son caractère aventureux et chevaleresque n'aurait-il pas beau jeu dans ce renouvellement du vieux monde? Elle avait comme le pressentiment qu'elle aurait son jour et qu'elle signerait de son nom quelque action d'éclat.

Qu'on n'aille pas s'imaginer, d'ailleurs, que les salons se fussent assombris comme l'horizon politique; on y parlait du peuple avec une fraternité tout évangélique ; mais quand la part du peuple était faite dans les discours, on se remettait au jeu, à la danse, aux soupers, aux chansons, comme si on eût compris que les jours de deuil allaient venir.

L'histoire nous appelle sur un plus grand théâtre; nous laisserons s'effacer dans les coulisses, pendant toute une période, la figure de madame la marquise de Fontenay; nous peindrons d'un pinceau rapide toutes les lumineuses et sombres figures du drame épique de la Révolution , où nous verrons réapparaître Tallien , un peu plus tard Térézia Cabarrus , où enfin nous les reverrons prenant le devant de la scène au 9 thermidor.

On pourrait presque dire, comme Buffon, que la Révolution est une des époques de la nature, tant elle a métamorphosé la France et le monde. Depuis que Jésus était mort sur la croix, aucun événement n'avait été pareillement marqué du sceau divin. Si la Révolution fût venue jusqu'à nous avec les mains pures du sang de ses enfants, pous la saluerions tous comme notre mère commune, nous reconnaîtrions tous que Dieu était avec elle et qu'elle n'a parlé si haut que parce qu'elle traduisait l'Évangile et qu'elle écrivait la charte de l'humanité.

Le dix-huitième siècle fut la fin d'un monde. Ainsi s'accomplit ce passage de la Bible : u Us buvaient, ils mangeaient y ils faisaient l'amour, et les grandes eaux du déluge les surprirent dans les bras des femmes. »

Le dix-huitième siècle est un drame shakspearien qui commence par la comédie de la Régence et qui a pour dénoûment la Révolution. — Drame étrange, avec ses intermèdes comiques. — Le prologue, c'est la mort de Louis XIV, qui lègue tous les orages. Les figures de la comédie et les figures du drame, amis et ennemis, prêtres et philosophes, noblesse et tiers état., tout con-

court à ce dénoûment. Où trouverait-on une époque où s'imprime plus vivement la marque divine de l'histoire, c'est-à-dire la direction supérieure des faits, la marche providentielle des idées? Louis XIV, à son déclin, par ses guerres désastreuses, par son despotisme taciturne, par ses persécutions religieuses, prépare la Régence; la Régence, par sa démoralisation, son incrédulité, ses instincts novateurs, creuse l'abîme sous le trône de Louis XV; k règne de Louis XV, avec ses maîtresses et ses philosophes qui se donnent la main, creuse l'abîme où Louis XVI ne voit que des roses. En politique et en religion , tout est en dissolution , tout chancelle, tout tombe. Les ruines s'amoncellent; et sur les ruines, l'esprit du siècle monte toujours. Après Louis XIV, on était fatigué du sublime; après Louis XV, on est las du charmant : la philosophie va régner. C'est alors que IVIirabeau, cette royale laideur, montre son visage. Le masque de l'idée se métamorphose et passe de figure en figure; depuis Montesquieu jusqu'à Samt- Just, c'est toujours l'idée révolutionnaire, l'idée à denx têtes, celle qui grimace au passé, celle qui sourit à l'avenir.

Le dix-huitième siècle ! tout décline d'un côté , tout s'élève de l'autre. Les penseurs sortent des antres de la bourgeoisie encyclopédiste; la fortune se déprlace avec l'intelligence; la classe moyenne dépèce morceau à morceau le patrimoine de la noblesse; les économistes, ces Prométhée du monde moderne, dérobent le secret de Jupiter : pu* eux on sait comment nais-

sent les richesses, et en vertu de quelles lois elles se partagent. Le commerce et Findustrie ont remplacé ragriculture, qui se meurt entre les mains des nobles , mais qui doit bientôt renaître sous le bras laborieux des paysans. Les famines succèdent aux famines : ces fléaux appellent F attention des penseurs sur les vices de la situation présente. L* homme se plaint de la terre; la terre, à son tour, se plaint de n'être point cultivée. A qui la fisiute? On remonte jusqu'à la distribution féodale de la propriété, qu'on accuse de paralyser les forces du travail, seule source de la production.

On peut écrire des volumes sur les causes de la Révolution : les racines de cet événement étaient partout. Ceux mêmes que le changement devait emporter appelaient le changement. Cette révolution, tout le monde se réunissait pour la vouloir. Les abus de Fancien régime pesaient sur la conscience des privilégiés eux-mêmes. Dans un tel état de choses, on s'étonne que les ministres du pouvoir n'aient pas mis courageusement la main aux réformes. Une crainte les retenait. Tout le monde sentait qu'une fois les premières pierres enlevées, F édifice tout entier croulerait d'une grande ruine. Il fallait se résoudre à vivre dans le passé ou à être écrasé par lui. De là cette résistance instinctive que les classes nobles opposaient aux mesures de régénération sociale. La royauté, elle, craignait moins parce qu'elle se sentait plus forte. Elle essaya d'une transaction. Louis XVI, dans sa naïve confiance, soumit les embarras du royaume à Fassemblée des

notables. L'inconséquence de cette démarche était prévue. Appeler les privilégiés à réformer les abus du privilège, c'était s'engager dans un cercle vicieux. La royauté tourna dans ce cercle jusqu'à la convocation des états généraux. Devant cette dernière mesure, la monarchie hésitait, et tout le monde conviendra que, à son point de vue, elle avait raison d'hésiter. Cette convocation venait trop tôt ou trop tard. Trop tôt pour satisfaire la nation sur l'exercice de ses droits, trop tard pour réformer les institutions sans les détruire.

Les causes de la Révolution française sont complexes ; les unes appartiennent à l'ordre moral, les autres à l'ordre matériel.

La philosophie du dix-huitième siècle ouvrit sans contredit la première brèche dans l'ancienne citadelle des croyances religieuses, et par cette brèche devaient passer les événements politiques. Il faut cependant placer la question sur son véritable terrain. La philosophie , il est temps de le reconnaître , fut surtout forte de la faiblesse et de l'impuissance de ses adversaires. Si l'Eglise eût été capable de diriger le mouvement de la science , si elle eût pu opposer la raison a la raison , les philosophes, si habiles qu'ils fussent, n'auraient pas eu si bon marché des croyances religieuses, ni, par suite, des institutions sociales dont ces croyances étaient

LA VEILLE DE LA REVOLUTIOX. Gl

la base. Mais, par un phénomène curieux, à mesure que la parole devient Farme des libres penseurs, le silence devient le bouclier du catholicisme. L'Église parlait et parlait très-haut, quand elle n'avait affaire qu'aux hérétiques : Bossuet les avait foudroyés; mais du jour où le champ de bataille fut transporté sur un sable plus mouvant, le dogme éperdu ne sut invoquer d'autre moyen de défense que l'anathème, dont on riait. Cette inertie s'explique. Les pouvoirs divins et humains ne sont jamais préparés qu'à un certain système d'attaques. L'Eglise avait un arsenal d'arguments forgés de longue main contre les manichéens, les ariens, les hussites, les protestants; mais elle ne savait que réi)ondre a des hommes qui, dans leur audace, sapaient jusqu'à la première pierre du christianisme.

La nouvelle hérésie avait dit son nom, c'était la raison humaine.

Or, le dogme reposait sur une base toute contraire , sur le sacrifice de la raison à la foi. Entre les deux doctrines, l'antagonisme était profond, la discussion même était impossible; car, pour discuter, il faut convenir de quelques points communs. Entre la philosophie et l'Église, il n'y avait donc nul accommodement à espérer. L'une devait dévorer l'autre. Quand Voltaire s'écriait : u Écrasons l'infâme ! ?) Voltaire était logique. La guerre était déclarée, une guerre à outrance , une guerre à mort.

L'erreur serait de croire que F Église pût tomber sans entraîner dans une même chute les institutions politiques. Il ne faut pas oublier que depuis Clovis, l'œuvre des rois et des prêtres avait été d'appuyer le trône sur l'autel et l'autel sur le trône. Cette majestueuse unité avait trouvé son accomplissement dans le règne de Louis XIV. La force des philosophes , on ne l'a pas asses remarqué, fut d'avoir compris tout d'abord les termes de cette alliance. N'attendez point qu'ils attaquent l'autorité politique dans la personne de Louis XV ni de ses ministres; non, leurs coups tendent plus haut; ils visent aux croyances religieuses , je veux dire à la tête.

La royauté n'était que le bras. Le mal fiit plus grand encore que ne l'indique l'histoire. L'Église n'était pas seulement assiégée, elle était trahie. L'ennemi avait pénétré jusque dans le sanctuaire. Le clergé lui* même était philosophe. Lisez les écrivains ecclésiastiques du dix-huitième siècle : ce n'est plus le langage de Bossuet, hélas I ce n'est plus même la foi des anciens jours. Les abbés lisent Voltaire, et ils sourient presque avec tout le monde de leur défaite. Bientôt l'attrait du fruit défendu les gagne : ils raisonnent. Ce que dit le Vicaire savoyard , beaucoup de pauvres prêtres le pensent, ou le penseraient s'ils «osaient penser. Quand on en est là, tout est perdu.

La Révolution, et c'est ici le seeret de sa force, ne rencontra presque plus d'obstacles dans le monde moraL Les lumières de la raison s'étaient répandues sur tous comme le soleil.

L'arche était abandonnée par la main même des lévites.

La foi se réveilla en face du péril ; mais il était trop tard. Il restait assez de vie dans le clergé pour sanctifier l'échalaud, pas assez pour défendre l'autel.

U faut tout dire, en persécutant les jansénistes, la monarchie avait privé le temple de ses plus zélés apôtres. Après eux , le matérialisme gagna du terrain , et la victoire des libres penseur» fut plus facile. Les dieux de l'esprit, j'emprunte le langage de la Bible, avaient été remplacés par les dieux d'or ou de bois qui avaient des mains pour recevoir les présents , mais qui n'avaient plus la gloire de la parole pour se venger des affronts.

On croit avoir beaucoup dit en affirmant que le peuple français ne voulait point alors d'une révolution politique, encore moins d'une révolution religieuse. Cela est vrai si l'on regarde à la masse. Rien n'était changé dans les habitudes de la nation. Mais les grands mouvements dont l'humanité s'applaudit n'ont jamais été prévus, encore moins consentis, la veille, par la multitude.

Les révolutions sont filles de l'imprévu. Personne no les veut, tout le monde les fait.

Les uns leur apportent l'énergie d'une volonté qui

6i NOTRE-DAME DE THERMIDOR.

défie tous les obstacles , les autres leur prêtent la force d'inertie. Le concours de ces derniers n'a point manquf^ à la Révolution de 89.

Le triomphe do la philosophie ne fut pas seulement d'affirmer les droits de la raison humaine, ce fut de désarmer la résistance. Voltaire savait bien ce qu'il faisait en attachant le ridicule à la cause de ses adversaires. On a dit que le ridicule tuait; s'il ne tue pas, il enlève à ceux qu'on veut tuer la force de se défendre. Et puis l'habit de philosophe était si bien porté! La littérature acheva de déconsidérer les soutiens de l'ancien régime. Le peuple, qui parle mal, est toujours de l'avis de ceux qui parlent bien. Du jour où, pour être lettré, il fallut penser comme Voltaire et Rousseau, tout le monde voulut être philosophe.

Qui dira jamais toutes les causes de fa Révolution française.? L'énorme et infranchissable distance qui séparait les trois classes de la société, les privilèges de la noblesse et du clergé, l'inique répartition des impôts, le spectacle de la vie oisive et dissipée que menaient les chefs de l'Église, l'abus des bénéfices, la rivalité de la robe et de l'épée, les erreurs d'une justice expéditive et locale qui atteignait les petits et épargnait les grands; une foule de droits qui avaient vieilli et dont on commençait à chercher les origines.

la confusion de l'ordre religieux et de l'ordre civil, la dignité humaine violée, le travail dédaigné par ceux mêmes qui en recueillaient les fruits , la liberté individuelle livrée à la merci des usages et' des coutumes, sinon du caprice, tout cela existait depuis des siècles, et les détenteurs du privilège se demandaient avec une bonne foi naïve pourquoi cela ne durerait pas toujours. Us oubliaient que les plus intolérables excès se maintiennent jusqu'au moment où les peuples éclairés réclament contre la main qui les presse. Ce moment était venu, le bandeau était tombé. Le peuple obéissait encore, mais par crainte, non par amour. Or, il en est des liens politiques comme des liens de la passion humaine. Tout-puissants et légers tant que dure l'illusion, ils deviennent une lourde chaîne quand le charme de la captivité volontaire est rompu. Les peuples ne sont pas faits autrement que les individus. On les accuse d'inconséquence en les voyant brûler ce qu'ils adoraient la veille; mais cette inconséquence n'est-elle point au contraire le réveil de la raison?

Quand les nations sont désillusionnées du pouvoir, les lois et la force peuvent les ramener quelque temps encore à la soumission; rien ne les ramène plus à l'obéissance.

Les réformes augmentent le goût des réformes. Toute concession impose des concessions nouvelles.

Louis XVI , effrayé de l'embarras des. finances , essaye les hommes l'un après l'autre; ils s'usent et l'opinion grandit. Que faire?

Les parlements résistent, la sympathie publique sc*^ tourne du côté des parlements. Popularité d'une heure, qui va bientôt faire place à l'indifférence 1 On se sert de l'ancien régime pour battre en brèche l'ancien régime. De cette société condamnée, rien ne restera. Ces organes du mouvement seront brisés par le mouvement. La marche de l'opinion publique est tracée. Le fleuve a creusé son lit; il porte un instant tout ce qui favorise son cours, mais c'est pour l'engloutir. La déchéance des parlements, dont nul ne s'est aperçu en France, est un des enseignements de l'histoire. Ces institutions politiques avaient préparé la Révolution ; la Révolution les dévora. Ils avaient appelé les états généraux, et ils s'effacèrent devant ces grandes assemblées nationales, sans même qu'on se demandât s'ils avaient vécu.

Quand les esprits en sont là, tout leur .vient en aide. Louis XVI croit flatter les instincts de la nation en favorisant en Amérique Ja guerre de l'indépendance. Cette politique générale lui aliène la Grande-Bretagne, mais ne lui gagne point le cœur de la France. Les soldats et les marins qui reviennent de cette expédition chevaleresque ont aperçu de l'autre côté de l'Atlantique les mirages de la Uberté.

L'àmc du nouveau monde parle à l'âme de l'ancien monde.

La République, ce rêve du collège, qui ne se montrait encore que dans les luttes du forum , sort maintenant du désert, les mains pleines de gerbes et le front , rayonnant d'espérance. L'éducation, le théâtre, l'his-

toire, tout retourne les esprits vers Fâge d'or de la démocratie.

Le grand siècle littéraire avait consacré la poésie classique.

Les souvenirs des républiques d'Athènes , de Sparte et de Rome , ramènent les mœurs et les enthousiasmes vers le sentiment de la liberté. Les rhéteurs donnent la main aux philosophes. Juvénal l'avait prédit : leurs déclamations plaisent aux en&nts, la république est un thème; mais qu'attendre de ces collégiens drapés dans le manteau de Brutus? Vous verrez tout à l'heure Saint-Just, David, Camille et les autres.

Ce que les Français connaissent le moins, c'est la France. Leur histoire, voilée par les ténèbres du moyen âge, ne retrace cpie le souvenir des temps de barbarie et d'ignorance. La littérature est païenne. La renaissance des arts a relégué le christianisme dans nos humides cathédrales; que dis-je? elle l'y a poursuivi, elle l'y a vaincu : la chair a triomphé de l'esprit. La beauté rayonne sous l'anathème, et la beauté, c'est la Grèce, c'est la mythologie, c'est le panthéisme. A ce culte nouveau tout le monde s'est converti. On ne va plus à Rome pour baiser la pantoufle du Pape, disciple et gardien lui-même de l'antiquité renaissante.

Qui oserait maintenant prétendre que la Révolution française ne fut pas inévitable? Elle ne s'appuyait pas seulement sur des griefs, sur des torts difficiles à redresser, car l'intérêt des masses rencontrait à chaque pas, dans la voie des réformes, l'intérêt des classes prépondérantes; elle s'appuyait en outre, et c'était là sa grande force, sur l'esprit humain. Plus tard, quand le marteau des démolisseurs aura passé sur l'édifice, des esprits pieusement rêveurs viendront errer parmi les ruines; ils trouveront des beautés à ce qui a été détruit, ils doreront d'un rayon de poésie mélancolique l'art du moyen âge, ils répsSidront le charme du souvenir sur les reliques de notre histoire ; mais il faut bien se dire que, vrai ou faux, ce point de vue était alors voilé; nul ne s'intéressait en France, vers la fin du dixhuitième siècle, aux lambeaux du passé féodal. Les châteaux gothiques, comme on les appelait, d'un nom qui rappelait l'invasion étrangère, étaient, aux yeux de tous , les gauches et barbares représentants d'un droit usurpé. On leur en voulait d'être forts, on les méprisait d'être laids ou de les croire laids. Je le répète : la véritable faiblesse de la société que 89 va détruire, c'était de n'être défendue par rien. J'appelle rien sa force, une force qui s'usait d'ailleurs chaque jour au travail de la discussion.

Depuis la Fronde, la monarchie n'avait pas même prévu la lutte. Nulle organisation, nuls moyens de résistance. L'armée avait perdu son prestige dans les dernières guerres de Louis XV. La plupart de ses chefs étaient étrangers. La royauté était préparée tout au plus pour une émeute, elle ne l'était point contre une révolution.

J'irai plus loin, elle ne connaissait même point ses ennemis. Du moment où les Guise, où les nobles mécontents n'étaient plus là, elle ne croyait plus aux barricades de Paris.

On est injuste envers Louis XVI , quand on le représente comme un roi apathique, inférieur aux circonstances, incapable de conjurer le danger, incapable même de le prévoir; tout autre monarque aurait partagé son indifférence, sa mortelle sécurité. La puissance de la Révolution française était dans les faits eux-mêmes , elle était surtout dans les idées. Son Capitole se trouvait ainsi placé dans des hauteurs que le génie du plus grand roi n'aurait point su atteindre. Il était faible, parce que la société dont il était le couronnement n'était elle-même que faiblesse et caducité.

Les époques font les hommes à leur image.

70 XOTRE-DAME DE THEflMlDOR.

Cependant la Révolution marchait à travers les privilèges à la conquête du droit.

Si l'argent est le nerf de la guerre, c'est aussi le nerf de la paix; car l'argent c'est la paix année.

La ruine des rois est la force des peuples. La Révolution sortit tout affamée de la misère du trésor public.

Turgot, Calonne, Necker, Briennc, avaient successivement cherché à réparer la situation financière : tous avaient échoué; il ne restait plus qu'à consulter la nation. Mais comment sera-t-elle consultée? Là était

LES PREMIÈRES COMQIIÈTES. 71

le problème. M. de Necker rappelé aux affaires fit adop* ter par le Conseil que les députés aux états généraux seraient pour le moins au nombre de mille. Oui, mais quelle sera la part faite au tiers état? Il constitue presque toute la nation, il alimente la richesse publique, il tient dans sa main l'industrie et le commerce, il fait la lumière, la vie, la puissance de la France. Le tenir à genoux et la tète découverte devant les deux premiers ordres de TËtat, il n'y faut plus songer. Necker détermina que le nombre des députés de la classe moyenne serait égal à celui des deux autres ordres réunis. La noblesse et le clergé rédigèrent des cahiers : ils renonçaient à quelques-uns de leurs privilèges pécuniaires; ils consentaient à payer l'impôt conrnie les autres sujets. Le tiers état, lui, négligea d'écrire sur le papier ses réclamations; ses griefs et ses douleurs parlaient assez haut. Les états généraux furent convoqués à Versailles, le 4 mai 1789.

Tout à l'heure l'histoire c'étaient les idées; désormais ce sont les événements.

Pour la première fois la nation se sentait vivre dans une assemblée qui lui devait compte de ses actes. Tous les esprits se recueillaient dans une sorte d'attente religieuse. Dès les premiers jours, la rivalité des trois ordres éclate. On sait désormais où est l'^obstacle. La noblesse refuse de se réunir au tiers état; cette résis-

tance excite F indignation publique. Le clergé est, par la nature de ses fonctions et surtout par les éléments dont il se compose, un pont entre deux montagnes séparées par un abime. A côté du haut clergé, qui tient nécessairement pour la noblesse, il y a le bas clergé, qui incline vers le tiers. C'est ce dernier qui devient le lien de la réconciliation. Cependant la noblesse s'oppose encore à une mesure dont elle prévoit les conséquences. Le Roi est de l'avis de la noblesse. Se réunir au tiers état, c'est effacer la distinction des classes, c'est commencer la révolution.

Le tiers état n'hésite point; il a l'audace de se proclamer le souverain de fait ; il se constitue en Assemblée nationale. La hardiesse de cette résolution accable la noblesse. Le Roi vient au secours du privilège frappé à mort. Assistance inutile I

La fameuse journée du Jeu de paume vient d'apprendre à la nation le cas qu'on doit faire des ordonnances royales. La monarchie a devant elle une rivale, l'Assemblée, et derrière l'Assemblée, l'opinion.

Le gant est jeté, le duel commence.

On a trop dit que le peuple avait tout fait dans le mouvement révolutionnaire : jusqu'ici le peuple ne parait point; sans le courage, le sang-froid et la présence d'esprit de quelques hommes , parmi lesquels il faut nommer Siéyès, le peuple n'eût jamais paru dans la lutte.

Le peuple s'imagine qu'il a fait la Révolution. Il est vrai qu'il ne croit cela que parce qu'on le lui a dit sur toutes les trompettes de l'histoire, et parce qu'il Y a

LES PREMIÈUES CONQUETES. 73

chanté sur tous les tons. Or, la Révolution a été faite par le roi Louis XVI et par les gentilshommes du dixhuitième siècle.

La Révolution a été faite par M. de Voltaire , chambellan du roi de Prusse et gentilhomme de la chambre du roi de France; par M. de Beaumarchais, qui était gentilhomme du prince de Conti; par M. de Condorcet, qui était deux fois marquis; par M. de Chamfort, qui se croyait gentilhomme parce que sa mère avait aimé trois gentilshommes ; par le citoyen Lafayette , qui était marquis; par l^Iirabeau-Tonnerre et Mirabeau-Tonneau, un marquis et un comte; par le citoyen Egalilé, duc d'Orléans et prince du sang; par le prince de Talleyrand, prince de l'Eglise; par Saint-Just, poëte et marquis; par M. de Robespierre, qui ne cachait pas toujours ses manchettes ; par Louis David , peintre du Roi et baron de l'Empire.

Jusqu'au 9 thermidor, le peuple s'agite, c'est la noblesse* qui le mène. Au 9 thermidor, le peuple s'agite, on lui donne un roi, le roi du peuple; mais ce roi du peuple, c'est le vicomte de Barras. Que dis-je, un roi ! c'est un empereur romain et un sultan asiatique !

Qui succède au vicomte de Barras? C'est M. le marquis de Buonaparte. Celui-là trouvera la vieille noblesse trop décimée : il en créera une nouvelle qu'il baptisera à tous les Jourdain de l'Europe et au carillon de toutes les victoires.

Les révolutions sont faites pour le peuple — quelquefois — , mais jamais par le peuple.

Ce sont les grandes volontés qui soulèvent les multitudes, comme ce sont les grands vents qui agitent les flots de la mer. La séance royale annoncée pour le 22 juin, remise au 23, est le premier champ de bataille entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif.

Qui sortira vainqueur du champ clos? Le Roi a pour lui la noblesse, son prestige, T éclat des siècles; il est Farrière-petit-fils de Louis XIV, qui faisait trembler les parlements; or la parole du Roi est formelle : « Retirez-vous! y> C'est alors que Mirabeau se lève : u Allez dire à votre maître... »

Donc il y a deux maîtres : le Roi, qui personnifie le passé, l'Assemblée, qui personnifie l'avenir. La défaite du pouvoir est irrévocable. Siéyès, froid comme un argument, laconique comme l'action, prononce l'arrêt de la royauté : «c Vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier. » Les représentants se considèrent comme investis d'une souveraineté qui ne doit rien qu'à ellemême et à la nation. Ils sont le peuple, le Roi est un étranger. La victoire morale de l'Assemblée est annoncée au pays par les cent bouches du journalisme.

Quel chemin fait en quelques jours I La noblesse vaincue passe sous les fourches caudines de la réunion. A dater de ce jour , elle ne compte plus comme ordre.

LES PREMIÈRES CONOLÊTES. 75

Ses pouvoirs sont confondus, noyés dans les pouvoirs égaux des représentants de la nation.

La royauté s'effraye, elle se sent seule. Les états généraux, qui dans le passé appuyaient la prérogative du chef de l'Etat, ont changé de forme; ils ne menacent pas la couronne, ils la remplacent. Dans ces circonstances extrêmes, que reste-t-il au Roi , déclaré simple chef du pouvoir exécutif? L'armée. Louis XVI concentre les troupes vers Paris. Cette mesure rencontre une autre force de résistance : l'opinion. Paris fermente. A cette résistance inorganisée, l'Assemhlée nationale donne une voix ; elle interroge fièrement la royauté sur ses intentions. Cependant l'étincelle se propage; la multitude court aux armes. Le renvoi de Necker est le prétexte de cette levée de lances. Pauvre Necker, que les faubourgs devaient voir partir quelques mois plus tard avec une si parfaite indifférence I

La Bastille est prise. Elle avait fait son temps : il n'y avait plus de prisonniers. Le Roi cède encore, les troupes s'éloignent. La lutte avec l'opinion se termine comme la lutte avec l'Assemblée nationale, par une défaite. Le Roi se rend à Paris; Bailly lui présente la cocarde tricolore :

Voilà en quoi s'est changée la couronne.

Le premier acte de ce grand drame est d'une simplicité majestueuse qui doit frapper tous les esprits sincères. L'antagonisme de la nation et de la royauté s'y dessine nettement. La déchéance de la monarchie absolue est prononcée dès l'ouverture des séances par la voix tumultueuse de Mirabeau. Or la monarchie de Louis XIV abattue par un souffle , par une parole , que reste-t-il? un fantôme de royauté constitutionnelle. Louis XVI n'a plus qu'un droit, celui d'enregistrer respectueusement les volontés de la nation qui délibère. Le souverain, être de raison, s'incline devant le souverain de fait. Jusqu'ici pourtant rien n'est changé : il n'y a qu'un roi de moins. Laissez faire le temps — ici le temps ce sont des journées , — et cette société , qui hier encore semblait éternelle, ne sera plus qu'une ruine.

Après la chute morale de la royauté, celte clef de voûte de l'ancien régime, la noblesse n'avait plus qu'à s'exécuter. Le sacrifice fut magnanime. Jamais le monde n'avait vu une pareille fureur d'abnégation. La nuit du 4 août est un des grands spectacles de l'histoire. La vieille France tombe comme une feuille morte. Il

LES PREMIÈRES CONOLÊTES. 77

semble que le privilège brûle les doigts des privilégiés. Les députés couvrent les degrés du bureau sur lequel ils déposent le sacrifice de leurs parchemins antiques et de leurs chartes; les nobles offrent leurs droits de chasse, de pèche, de garenne et de colombier; un peu plus, ils s'offriraient eux-mêmes... Mais ne devançons pas r heure des suprêmes dévouements!

Ainsi' s'évanouit l'ancien régime, au seul frémissement de la conscience humaine. Puis, comme si en cédant au progrès, à la justice, à l'humanité, la noblesse et le clergé eussent obéi à l'inspiration divine , un Te Deum s'élança vers le ciel. Ce n'est pas tout encore : dans cette séance mémorable les privilèges de caste avaient été abolis, mais aussi ceux 'des villes et des états; il n'y avait plus de provinces, il n'y avait plus qu'une seule nation, une seule famille, un seul empire. La fête de la Fédération fut un écho , une conséquence de la nuit du 4 août. Toutes les mains se cherchent dans une même étreinte. La fête de l'unité réunit des représentants de tous les coins du royaume. La population tout entière, femmes, enfants, vieillards, atteste le soleil que la France est désormais une grande fraternité.

Les larmes coulent de tous les yeux; on s'embrasse, on se reconnaît; l'homme est désormais l'ami de l'homme.

Les barrières qui séparaient les citoyens sont tombées, tombées à jamais. Sur l'autel de la patrie, on offre en holocauste les arbres généalogiques, tous les

trophées de la vanité humaine, tous les insignes d'un passé qui pèse sur la conscience des privilégiés euxmêmes.

La nation se réveille d'un rêve douloureux. La Révolution a pris tous les cœurs; c'est Tamour, c'est la concorde, c'est l'attendrissement universel. O jours heureux, jours de l'âge d'or de la philosophie, quels seront vos lendemains?

Tout était détruit, il fallait tout reconstruire.. C'est ici que les divisions commencèrent. La discussion s'ouvre sur la Déclaration des droits de l'honune. La liberté des opinions religieuses est décrétée. La liberté de la presse triomphe des terreurs qu'inspire la lumière électrique. La constitution limite les droits de la prérogative royale. Cependant un cri trouble les travaux de l'Assemblée, le cri de la faim. Le peuple souffre, le peuple meurt. Les ccèurs s'ouvrent à la pitié. Les fenmies viennent offrir leurs bijoux aux besoins de l'État. Le Roi envoie sa vaisselle à la Monnaie. Les dons volontaires affluent. Le remède est héroïque, mais le mal est plus grand que le remède. Donner des droits au peuple, c'est bien; mais qui lui donnera du pain?

L'état des finances est effrayant. Les désastres de l'ancienne France pèsent sur la situation. L'Assemblée va vite dans ses travaux; l'opinion publique va plus

LES PREMIERES COXQIETES. 79

vite que F Assemblée. Là haut grondent les orages. Pendant que la multitude se précipite vers l'avenir, le cœur des anciens privilégiés se retourne vers le passé. L'armée n'a point suivi l'élan de la nation. Les gardes du corps protestent à Versailles contre l'impatience des faubourgs. Une orgie en face de la disette, quel contraste I Les sages diront : Quelle imprudence ! Le peuple de Paris veut avoir le Roi. Tenir le Roi, le soustraire aux influences qui le dominent à Versailles , l'arracher aux souvenirs dont le vieux palais de Louis XIV est pour ainfii dire obsédé , tel est le remède que le peuple , je me trompe, que les femmes des faubourgs inventent , dans, leur naïveté bourrue, pour conjurer la famine. Singulier mélange de sentiments qui se contredisent I On humilie la royauté, et pourtant on lui attribue des dons mystérieux qu'elle n'a point. A en croire cette multitude armée, farouche, violente, le Roi c'est le pain du peuple.

On insulte l'idole par une contrainte tumultueuse, et en même temps l'idolâtrie n'est pas détruite. Les citoyens communient au principe de la royauté, tout en la traînant par les rues.

Le Roi et la Reine répondent à cette foi touchante d'un peuple affamé, en accordant la remise gratuite des linges de corps et des habillements d'hiver engagés au Mont-de-Piélé. Tout s'apaise. Le peuple, remarquez bien ceci, était alors plus royaliste que l'Assemblée.

L'œuvre de la raison et de la philosophie se continue. L'Etat se sépare de l'Eglise. Nous touchons aux montagnes volcaniques. L'Assemblée rend aux protestants les biens de leurs ancêtres émigrés lors de la révocation de l'édit de Nantes. Tous les cultes sont reconnus par la loi. L'État veut soumettre le clergé à la constitution civile, et ne réussit qu'à introduire dans l'Eglise un schisme dangereux. L'historien marche ici sur un terrain brûlant, incedo per ignés. La Révolution française a été vaincue par l'élément religieux. Elle n'a point eu la force de soumettre les croyances à la loi. C'est contre ce roc qu'est venu se briser le vaisseau qui portait nos destinées. C'est ici surtout que les philosophes ont manqué à l'œuvre sainte de l'humanité.

Les cultes ne se détruisent point, ils se remplacent. Or, la philosophie du dix-huitième siècle n'était qu'une négation, et les peuples ne vivent point de négation pure. Il leur faut une foi, un symbole. Ce symbole, l'Assemblée constituante était incapable de l'improviser. Elle crut beaucoup faire en limitant l'action politique du clergé, c'était trop ou trop peu. Elle irrita un ennemi puissant, sans lui enlever les armes morales dont il disposait. Le clergé dissident se retrancha dans l'inviolabilité du dogme. 11 fallut l'y poursuivre : c'était la guerre.

Contre les coups de la loi, le sacerdoce français se couvrit avec plus ou moins de bonne foi du bonclier de la conscience. Touché dans ses intérêts matériels par la main des réformes, il se donna le prestige du martyre.

Les populations s'éi{iurent, les unes pour, les autres contre F autorité ecclésiastique. Des deux côtés la lutte tourna moralement à l'avantage du clergé, qui se présenta comme victime des mesures révolutionnaires. On en fit assez pour exciter des haines puissantes , pas assez pour abattre l'antique majesté d'une religion qui cachait superbement sa tétc dans les nuages. Le serment exigé par la constitution fut en grande partie refusé; les prêtres qui consentirent à le prêter furent flétris par leurs confrères du nom de prêtres assermentés, qui reste encore aujourd'hui sur leur mémoire comme un outrage.

Les hommes politiques ne s'aperçurent pas d'abord de la profondeur de l'abîme qu'ils venaient de creuser. Dans cet abîme devait pourtant s'engloutir le plus juste et le plus magnifique mouvement de l'esprit humain. Eussent-ils prévu les conséquences de cette lutte avec l'ancienne foi religieuse de la nation, que les philosophes de la Constituante auraient sans doute été inhabiles à la prévenir. La résistance du clergé à la Révolution française était dans la force même des choses : tôt ou tard l'opinion devait rencontrer le dogme et s'y heurter. Seulement le terrain de la lutte était mal choisi; ce n'est point sur une question financière, sur

le refus de salaire en cas de refus de serinent , qu'il fallait appuyer le défi jeté à l'Église.

Ici, du moins, la Révolution manqua de courage; elle n'osa point se proclamer elle-même une foi religieuse. D'une main en même temps audacieuse et timide, elle ouvrit le Panthéon aux omj^res des philosophes; mais elle ne proclama pas le culte spirituel des grands hommes.

Elle aussi avait ses saints et ses martyrs; mais elle les déposa froidement dans de muets tombeaux, dont ne sortit point le rayon de l'immortalité.

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