LE REN'OEZ-VOIS VU CLOITRE 2'J
seuil, s'arrêta, et d'un seul regard fut émerveillé.
C'était une cour intérieure, et toute exiguë et très vieille dont les dalles avaient l'air de claquer des dents, comme les sorcières, quand on entrait ; les arceaux, les colonnettes aux chapiteaux bizarres et non pareils, fusaient d'un retable en partie démoli et supportaient des murs autrefois peints à fresques, sur lesquels, aujourd'hui, croulait de la vigne vierge. L'automne en avait pourpré les feuilles si bien que le long de la muraille grise et bleue les lianes saignaient comme une plaie. La nuit tombait, et sur elle, le silence. Le vent agitait la vigne, faiblement. Au milieu de la cour, un puits dont la margelle était usée, dont les tètes d'anges, les têtes ailées ne souriaient plus... Le silence. Plus de fenêtres à boules bleues, plus de coussins pour les caresses. Tout cela était mort, restait en façade. Ici l'oubli, ici la paix, ici la
vieillesse tranquille. Et Jacques songeait aux
temps anciens où cette maison avait dû bruire de murmures et de chansons, il songeait aux visages qu'avait dû refléter l'eau dans la margelle, aux jeunesses en allées dont les arceaux avaient encadré la grâce. Il s'approcha du puits avec l'idée d'en ressusciter les reflets évanouis. Peut-être, par cette nuit d'étoiles — les nuits d'étoiles tiennent toutes du miracle — peut-être verrait-il nager, tels que des fleurs, les regards disparus. Il se pencha, et le puits était plus noir que l'ombre. Une rumeur montait, une rumeur humide et triste. Jacques écoutait cette rumeur... Par un soir de douceur, de calme, nous irons rêver ensemble... Mais ce puits était comme la mer morte. Aucune extase, aucun reflet. Jacques n'y voyait même pas l'image de Ninette. Alors, à quoi bon. Il ne l'aimait donc plus, plus autant? Une terreur le prit à cette idée. Il éprouvait le sentiment de l'avare qui perd son or. N'était-elle point sa fortune, son joyau, son Paradis ? Si l'amour agonisait, c'était
LE RENDEZ-VOUS AU CLOITRE '11"j
le coup suprême. Il ne lui resterait même pas la beauté de la Douleur, la noblesse du Passé...
Le clair de lune coulait comme une source claire. Le feuillage frissonnait et le petit balcon de fer dont ce feuillage couvrait la rampe était joli à voir et semblait un berceau. Jacques mélancoliquement le regarda. Des musiques, jamais entendues, des harmonies et des arpèges? le grisaient avec un bruit de branches qu'on cueille. Le dernier soir... c'était fini... Demain, il serait loin, si loin, irrémédiablement ! Pourtant si elle l'avait voulu, ils seraient venus tous deux, comme elle le disait, autrefois. Elle sur le balcon, lui en bas, disparu, entouré d'ombre. Elle, l'aveugle, les yeux fermés, dans la lumière, lui les yeux agrandis dans la nuit. Et c'est alors que leurs voix auraient eu des ailes, que leurs cœurs vibrant jusqu'au bout des doigts se seraient unis dans les guirlandes automnales; que leur passion , devenue religieuse, aurait célébré son Alléluia.
Tandis que ce soir, il venait prier pour un
mort. Il venait s'agenouiller près d'un mort sans avoir même apporté des roses, ces roses que l'on pose sur les tombes comme pour embaumer le sommeil de ceux qui dorment, les prunelles fixes. Un mort, un cher et tendre mort, leur amour si jeune, si beau, si triste. 11 le voyait étendu, les ailes repliées à la façon des oiseaux lorsqu'ils ont froid, les cheveux pareils à de l'or et à du soleil, aveugle, le petit mort. Ce soir, il venait prier sur le cercueil de l'amour. Oh, le rosaire infiniment délicat et céleste qu'il allait égrener des doigts et des lèvres. Oh, les litanies où il sentirait vibrer son âme, toute son âme d'artiste ! Il était séparé du monde, seul, bien seul dans cette cour, dans ce cloitre. Les arceaux devenaient ceux d'une église, d'une cathédrale. Notre-Dame des mers mortes!... Notre-Dame, mon cœur est pareil à tes lagunes; il est désolé, et des glaives en percent le désert, par endroits. Mais donne-moi leur oubli ! Et, Jacques, transfiguré, les bras tendus vers le