‹ Notre-Dame des mers mortesChapitre 13 sur 22 · L'HEURE DU BERGER · texte numérisé non relu

L'HEURE DU BERGER

— Alors, vous croyez, docteur...

— Que ce sera très long, très long. Il faut à la malade un repos absolu. Surtout un repos d'esprit. Qu'elle n'écoute en son cœur pas d'autres bruit que ceux des rames sur l'eau, lorsque dans le canal des bateaux passent. Je compte sur vous, Monsieur le Marquis.

— Basta ! Je suis vieux vous savez... Je ne peux guère défendre. Quand elle sourit je fais ce qu'elle veut. Très mauvais garde-malade,

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docteur, je serai un très mauvais garde-malade.

— Mais non. Quand elle vous le demandera, racontez-lui des histoires, vous en connaissez de jolies qui l'apaisent. Evitez-lui les contes de fantômes et d'amour. C'est d'amour qu'elle est malade, continuait l'homme en se penchant. Mais outre cela, il y a cette maudite bronchite.

— J'étais sûr qu'elle allait s'aliter. Elle rentra toute défaillante ce soir-là. Il était si tard. Et la lagune devient dangereuse.

— Elle a eu le délire cette nuit. Ce délire là ne doit pas se reproduire. Veillez -y, Monsieur le Marquis. C'est au grand'pèrequeje parle.

— Hélas ! hélas ! je ferai de mon mieux. Ah, pourrai-je jouer de l'épinette ? Vous savez, ce serait une cruelle chose que me la défendre.

La Ninette l'adore et moi, c'est ma vie...

— De l'épinette, je permets.

Et le docteur salua sur le seuil, refusant d'un geste la tabatière tendue par le vieillard.

Toute blanche sur son lit blanc, les cheveux

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épars sur l'oreiller, avec l'air d'une vierge de Mantegna, Ninette repose. Elle repose, elle dort, et ses paupières closes couvrent ses yeux comme une mousseline. A la voir ainsi on oublie qu'elle est aveugle. Et si les anges descendaient sur la terre ils joueraient sur ses lèvres comme sur un rayon de soleil !

Son sommeil est calme et ses rêves sont purs. En a-t-elle des rêves, seulement? Elle se souvient peut-être des jours de son enfance où insoucieuse, les regards lumineux, non atteinte du mal terrible, elle battait des mains devant une poupée, elle s'arrêtait en extase devant un papillon. Son sommeil est si calme qu'on perçoit les battement de son cœur à son souffle. Et lorsque le marquis en fermant d'un doigt sec sa tabatière, vient sur la pointe du pied l'épier dans son lit, il n'ose faire d'autres gestes , dire d'autres paroles ; il la laisse toute seule. Seule ? non, elle n'est pas seule. Dans un coin de la chambre de l'ancienne

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pièce solennelle au plafond sculpté, des chrj santhèmes jaillissent d'un vase de cristal. Des chrysanthèmes tourmentés et violents comme des astres. Et pareils aux dragons des vieilles histoire on dirait qu'ils gardent l'enfant dans son sommeil. Il y en a des jaunes, plus éclatants que le soleil, et de rougeàtres qui paraissent être des blessures mal cicatrisées. Et puis, à côté, des corolles aux teintes maladives, de ces Heurs bizarres qui déroutent et qui exaspèrent. Ces chrysanthèmes jaillissent d'un vase de cristal. Et c'est par toute la pièce un parfum pénétrant, presque amer, une senteur d'automne et de cimetière, un arôme de mélancolie

A travers la cloison, des sons de gavotte arrivent. Le marquis joue de l'épinette. L'air trottine et fuit, si discret, si charmant! Et le vieux palais rajeuni bombe sa façade, ventrue comme une commode Louis XV. Les glaces brillent, les dalles se font plus douces à la danse, et dans une vision étincelante et jolie

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voilà des gens d'autrefois, belles manières de cour, révérences en dentelles qui ressuscitent à la gavotte de grand'père. Oh, les cliquetis d'épées, les pichenettes sur les jabots, les œillades et les mouches ! Mélangé à la senteur des chrysanthèmes, un rien flotte, un rien de poudre à la maréchale.

Et Ninette a entr'ouvert les yeux.

Grand-père, qui entre, est très embarrassé, car il y a la potion à prendre et le sommeil à respecter. Comme l'a dit le docteur, elle a tant besoin de repos, la chérie. Il faut qu'elle ne pense à rien et qu'elle s'étende et qu'elle attende la fin du mal. Plus tard la vie recommencera, telle qu'avant, jolie et rieuse. On ira encore en gondole par les beaux soirs de juin écouter les concerts donnés près du Lido et suivre la sérénade jusqu'au Rialto. Grand-père soupire.

Ninette ne bouge pas. Alors, grand-père soupire plus fort, très fort, car en même temps qu'il désire éveiller l'enfant, il se souvient de

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son épinette. Voici deux heures qu'il n'y a touché. Lanlalaire lalalala!

— Coucou, grand-père, me voici ! s'écrie Contarinetta en secouant sa jolie tête aux boucles blondes. Des histoires...

— Non, il faut être sage. Des histoires, Ninette, tu en auras, mais tu vas boire ce que le docteur a ordonné.

Il va, toujours trottinant, tremblottant, fredonnant, verser d'un geste mal assuré l'eau chaude sur les herbes de la prescription. Puis il revient, avec un morceau de sucre qu'il tient de la main gauche, entre ses doigts. Et comme il a été forcé d'abandonner sa canne, la démarche du marquis est plus embarrassée. Mais bah! Ninette a bu, elle encadre de nouveau son visage juvénile entre les oreillers... Raconte-moi quelque chose, supplie-t-elle. Tu sais, grandpère, que cela me fait du bien, plus que ces vilaines drogues. Et elle sourit.

Or, lorsqu'elle sourit, c'est la victoire défini-

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tive. Grand-père abandonne toute idée d'épinette, approche une bergère du lit et commence : Il était une fois...

Ce a II était une fois » , Contarinetta l'a entendu trottiner au commencement de chaque légende comme des souris à la porte d'un jardin. Il était une fois... Donc, ce n'est plus! Petite bébé, Contarinetta pleurait et devenait méchante aux conteurs qui l'employaient. Maintenant il ne lui demeure qu'une impression de mélancolie poignante à la façon d'un souvenir heureux.

Grand-père narre gracieusement. Les histoires gardent un ton du xvm* siècle qui sent son gentilhomme. Perrault, avec un je ne quoi de Florian et l'astuce de Goldoni. Des masques jouent et font des farces. Un nègre pirouette, deux amoureux appellent la lune. Et sans savoir pourquoi au juste, Ninette prend plus d'intérêt à l'histoire aujourd'hui que d'habitude, les héros lui paraissent fabuleux, les martyrs angéliques, les farceurs sinistres. Tout-à-coup ou entend frap-

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per à la porte. Le marquis de s'arrêter. On va ouvrir. C'est Sforzi. Ninette entend le nom et elle devient pâle, mais pâle comme le jour où elle a dit adieu à Jacques de Liéven, (irandpère qui l'a quittée et qui ne parle que très peu à Sforzi revient au bout de dix minutes, s'installer à son chevet. Sforzi a-t-il parlé justement de Liéven ? Le marquis n'en souffle mot et continue la légende. A quoi bon '.' Ninette si ailleurs. Vaine promesse que d'oublier, illusion trompeuse. La première semaine qu'on l'a couchée elle s'est ingéniée, la pauvre, à distraire son esprit. L'épinette et des histoires, des histoires avec des masques mais aussi avec des amoureux. On est jeune, on ne pense plus qu'à cela. L'amour, l'amour ! Rien que le mot est si joli, si léger, si gracieux, chante tellement dans la tête avec un bruit de faille et de soie fine, l'amour, l'amour ! Elle l'a repoussé, elle l'a meurtri; qui sait s'il reviendra jamais. Sœur Anne peut monter à la tour et se pencher sur

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la campagne miroitante... les ailes n'y paraîtront plus. Et lui, Jacques, que croit-il, que fait-il, où est-il? Est-il malheureux seulement? A l'idée que Jacques s'amuse et que ses lèvres rient en voyant le soleil, Ninette soutire. Le marquis lancé vers des imaginations folles ne s'arrête plus. Sa voix, pareille au clavecin, chevrotante, argentine, berce petit à petit Ninette de mystère, de nostalgie. Le seul moyen de retrouver Jacques c'est de se rendormir. Au milieu des anges qui prient, des apparitions suaves, des musiques du paradis où les harpes ont des douceurs de cristal, lui, le bien-aimé, le Prince de toutes les légendes, de toutes les histoires, le Poète aux rimes enchantées, le poète peut-il manquer?

Le marquis a entrouvert ce coin du ciel dont l'empire est aux fées. Il a conduit son enfant par la main et il la console de son chagrin. Eliane, Viviane, Rosalinde, Trilby, Yglaine, Solange, Alcindor, Amadis, jeu de grelots, flûtes mélo-

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dieuses.... Et comme si l'homme au sable était passé, la tête penchée sur son bras d'ivoire, Ninette a fermé les yeux.

Et Ninette a encore ouvert les yeux qui luisent comme deux turquoises mortes. Malgré l'épinette de grand-père, malgré les chrysanthèmes qui semblent frétiller de joie et lui tendre en signe d'heureux réveil leurs mille petits pétales, elle tremble et elle se sent très froid partout. Elle se soulève un peu et voudrait appeler, car c'est l'heure de la tisane et c'est l'heure des bonnes histoires. Mais elle retombe épuisée, tâtonnante et misérable; elle tousse d'une façon rauque qui inquiétait tant le médecin. Comme elle à l'air prise sa poitrine, sa pauvre petite poitrine, étroite telle que celle d'un oiseau. Plus rien ne la réchauffe. On a beau entasser sur le lit des couvertures et des étoffes, grand-père a eu beau porter quelques vieux bijoux de famille en gage pour acheter des médicaments très chers ou des vins récon-

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