‹ Notre-Dame des mers mortesChapitre 14 sur 22 · L'HEURE 1)1" BERGER · texte numérisé non relu

L'HEURE 1)1" BERGER

fortants, plus rien ne la réehaufle. Quelquefois son lit l'étouffé, elle est toute en sueurs. Mais elle a froid encore. On dirait que, depuis la mort de son amour, son cœur s'est lentement amoindri comme la sensitive, lorsqu'on la touche du doigt. On dirait que ce cœur s'est amoindri et laisse maintenant une place vide, un trou. Et c'est ce trou qu'on ne parvient pas à combler.

Lanlaire la tralala! La gavotte a cessé. Le palais reprend son air morose. Les trumeaux ne se cambrent plus, les glaces redeviennent ternes et les dalles branlent lorsqu'on marche. Grand-père va venir... quel bonheur. Elle aura une mine vaillante et répondra d'un ton léger aux questions hésitantes du marquis. As-tu bien dormi, petite? — Ah ! si j'ai dormi grand-père, mais je t'ai tout le temps parlé en rêve. Et puis je t'entendais jouer de l'épinette, si divinement!... — Mais voyez-vous la jolie masque?

J'en ai joué : Lanlaire la tralala !

ai.

Cependant les pas de grand-père s'approchent. Il va tourner le loquet et paraître dans l'embrasure de la porte avec ses cheveux blancs ébouriffés, comme au scandale de n'avoir pas perruque, ses épaules voûtées, son costume brodé du sacre du roi de Sardaigne, sa culotte puce et ses bas blancs. Il ressemblerait presque à M. de Voltaire s'il n'avait dépassé l'âge de Casanova. Lanlairela tralala !...

... Mais non, les pas s'éloignent. Grand-père n'est pas venu. Il s'est rappelé que la chère enfant dormait toute blanche dans son lit blanc et qu'il a vu son âme voltiger dans son souffle. Alors pour ne pas troubler le dialogue avec les anges, il est parti à sa chambre relire quelque conte passé.

Seule, encore seule. Ninette mélancoliquement pense à Cendrillon près de l'âtre, au bal dont elle revient, au prince qu'elle a vu. Le joli jeune prince aux grâces aisées, -à la tournure svelte, aux gestes fins, comme ceux de grand-

L HEURE DU BKRdEll H^ô

père... où est-il maintenant? Et Ninette se sent un grand trouble et elle voudrait bien pleurer. Mais elle se raidit. N'a-t-elle pas juré dans une prière à la Vierge de ne plus se souvenir, d'oublier. Ah! c'est plus facile à rêver qu'à attendre, l'Oubli! Elle l'aimait, pauvre petite, et chaque fois que l'image douloureuse l'effleure c'est comme un lambeau sanglant qui se déchira en elle et elle tousse, elle tousse que cela fait pitié. Oh, l'entendre encore, entendre le son de sa voix. Elle en guérirait pour sûr et après, je le promets, elle serait très sage et tout serait fini. Mais une seule fois encore écouter ses paroles ! Il était bon et ses légendes caressaient comme un collier d'or. Le mettre autour de son cou, ce collier là... Grand-père tu verrais qu'elle serait heureuse... Et puis elle a sa potion à prendre. Grand-père pourquoi n'es-tu pas là? Je gagerais qu'il s'attarde à lire Candide en esquissant des gammes sur le bras du fauteuil. Si j'allais chercher dans la commode le

flacon qui apaise. Rien qu'à la commode, ce n'est pas loin, on n'attrape pas froid.

Et voici que Xi nette se lève et qu'elle se dirige assez aisément vers son but. Mais en passant devant un guéridon en bois de rose, elle effleure ses fleurs , les fleurs de Jacques;... oh si je les prenais aussi pour me tenir compagnie?... Et vite, vite, car les pas de grand-père, dont la lecture est enfin terminée, retentissent, vite, vite elle fouille les tiroirs de ses mains inhabiles et en retire des branches recroquevillées et mortes, les fleurs sèches qu'autrefois elle avait ramassées dans la gondole avec le bien-aimé. Trottinant, tremblottant , fredonnant, c'est grand-père. Tant pis pour la tisane. Il ne faut pas qu'il me surprenne ainsi. Ninette se hâte vers son lit, ramène plus blanche qu'elle les couvertures et les draps jusqu'à sa figure rose un peu, d'émoi, rose aux pommettes, livide ailleurs. Et lorsque grand-père rentre pour de bon, elle fait sem-

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