‹ Notre-Dame des Victoires pendant la Commune, ou, Lettres justificatives & documents conservésChapitre 7 sur 58 · BEAUCOUP D'HOMMES QUI V'OUS RESSEMBLENT · texte numérisé non relu

BEAUCOUP D'HOMMES QUI V'OUS RESSEMBLENT

Tous mes efforts, hélas ! furent inutiles. La tombe fut brisée et profanée. Satan était furieux contre celui qui lui avait arraché tant d'âmes, et dont la noble et sainte figure m'apparaissait encore avec ses cheveux blancs et ses yeux pleins d'amour pour la Sainte Vierge, refuge des pécheurs. Jugez de ce qui se passait dans mon âme. mon bien-aimé frère, et essayez, si vous le pouvez, de suivre tous les mouvements de ce pauvre cœur qui est pour vous le cœur d'un frère, pour Dieu le cœur d'un prêtre et pour la Sainte Vierge le cœur d'un enfant.

Notre archevêque, pour la délivrance duquel je m'étais exposé à la mort, se trouvait enfermé à Mazas et nos autres supérieurs étaient aussi en prison. Beaucoup de prêtres de diverses paroisses et de communautés religieuses partageaient le même sort. Je travaillais activement à leur délivrance (e).

Tout était bouleversé. C'était une horrible tempête.

J'avais reçu, par lettre, pleins pouvoirs de M. L'i garde, archidiacre, vicaire-général, pour m'en servir, si besoin -en était. '

C'est une pièce qui ne fut jamais exhibée à mes dignes confrères ni à personne et que les profanateurs découvrirent probablement, quoique je l'eusse tenue cachée soigneusement. D'ailleurs la teneur de la lettre n'avait rien de compromettant. x\l. l'archidiacre avait en outre chargé des personnes dignes de confiance de me dire de vive voix ce que je pouvais et devais faire pour la continuation des exercices établis non sans peine et difficulté.

Me voyez-vous maintenant, cher François, avec mon

[e') Voir Message de M. hagarde, à Versailles, auprès di M. Thiers. par M. 0. (Vuir La Roquette, -H)' ('(lition, p. ti ot \'i) .

surplis et mon étole, au milieu de ces hommes ameutés contre Dieu ?

C'est alors que j'entendis des blasphèmes et des paroles que Satan seul peut inspirer. « Il n'j^ aura plus ni prêtres ni autels, disaient-ils, voilà 1800 ans que cela dure ». C'était là leur dithyrambe habituel.

Dieu m'ins'pira de leur répondre : « Il y a eu des prêtres avant vous et il y en aura après vous ; vous passerez et l'Eglise ne passera pas ».

Je comprendrais que ce bon abbé *** eut attribué à cette réponse mon incarcération et ma condamnation à mort.

Comment ce cher confrère a-t-il pu croire que le coup-depoing trouvé, non sur moi comme il l'affirme (sic), mais dans la poche d'un habit civil que je tenais en réserve à la sacristie, a été la cause de son arrestation et de la mienne. (Voyez la citation au bas de la page.) (f)

Je repousse cette accusation de toute l'énergie de mon âme. En citant les paroles de l'agent de la Commune, M. l'abbé *** aurait du les expliquer, et il me laisse dans l'obUgation de suppléer à son silence.

Si je n'avais pas été prêtre et prêtre resté à mon poste, préchant tous les jours et confessant tout le jour du matin au soir, est-ce qu'on m'aurait arrêté ? — Et les autres prêtres arrêtés et emprisonnés avaient-ils des coups-de-poings ? Et si la lettre par laquelle M. Lagarde me conférait pleins pouvoirs ne m'avait pas désigné comme un chef, est-ce qu'ils se seraient si violemment ameutés contre moi, pour me jeter

(/) « Je fus anvté, dit M. l'abbé "*', au milieu du cbœur, par l'indigae « agent de la Commune, qui me cria devant toute sa bande, en me montrant « un cou|j-de-poing : Voilà comment vous savez rendre le bien pour le mal ! « En eiïet, on venait de se jetei' brutalement sur M. l'abbé Amodru et en le " fouillant on avait trouvé sur lui cet instrument que 1 "obligation de visiter les « malades pendant la nuit rendait [dus iiéa^ssaire que jamais ». (l'âge 11.)

immédiatement au secret dans la salle des catéchismes, où je faillis être percé d'un coup de baïonnette? Ils étaient environ soixante autour de moi quand ils m'enfermèrent au secret dans la salle des catéchismes, M. l'abbé *** n'était pas là et n'a rien vu. Je vous laisserai par écrit cette scène douloureuse pendant Jaquelle j'ai pu expérimenter l'iiifinie bonté de Dieu à mon égard, malgré mon indignité.

Quant au coup-dc-poing, vous en savez l'histoire. 11 m'avait été donné, en votre présence, par notre ami, M. Adolphe Mignot, d'Annonay, élève du P. Ducoudray, au moment où il partait avec vous par la gare de Lyon.

Ce coup-de-poing était donc là par hasard comme le glaive de Sdint-Pierre se trouva aussi là par hasard quand il coupa une oreille maladroitement.

Après tout, leur dis-je à ce sujet, quel mal y voyez-vous >... Est-ce que j'ai frappé quelqu'un avec ce coup-de-poing >... Et si vous l'avez trouvé dans la poche d'un habit civil, en quoi cet instrument peut-il vous étonner ? Croyez-vous au sacerdoce ? — Non. Hé bien I quand je suis en habits civils, je suis un homme comme vous, et pourquoi ne me serait-il pas permis de porter un coup-de-poing pour me défendre, tandis que vous, vous portez des fusils, des sabres et des revolvers ? Voilà, mon cher F'rançois, en deux mots, l'histoire du coup-de-poing, plutôt faite pour exciter l'hilarité que pour être insérée dans un livre sérieux.

Le coup-de-poing me fut rendu et je vous le conserve comme un souvenir dans notre petit musée de Saint-Vallier. Comment ce cher abbé *** n'a-t-il pas vu qu'un prêtre qui prêchait tous les jours et souvent deux fois par jour depuis la fête de Pâques jusqu'à l'Ascension, qui passait d'ailleurs tout son temps au confessionnal du matin au soir pendant ces quarante jours, était nécessairement une victime désignée aux persécuteurs de la foi }

Il y a quelques bonnes lignes à mon adresse dans la brochure de l'abbé ***. Je l'en remercie.

Dans l'occasion, veuillez le lui dire de ma part, car son anon^'me est transparent.

« Déjà, dit-il (page ii et 12), je compris que mon digne « confrère devenait l'objet d'une suspicion spéciale ; déjà « aussi il avait été mis au secret dans la salle des catéchismes « où il devait rester privé de toutes communications avec ses « compagnons de captivité pendant près de trente heures ».

« Ces traitements exceptionnels avaient sans doute été « provoqués par l'attitude extrêmement énergique de M. « l'abbé Amodru qui s'était rendu au-devant des fédérés, en « surplis et en étole et qui, avec une fermeté toute sacerdo- «' tàle, les avait invités à procéder promptement, en raison « d'un second exercice du moiS' de Marie, qui devait avoir « lieu à 7 heures 1/2 du soir ».

Tout ceci est exact, M. l'abbé *** aurait pu ajouter une parole que Dieu m'ihspira et qui les piqua au vif. Je leur dis que, dans leur Journal Officiel, ils avaient décrété la liberté des cultes et que j'entendais user de cette liberté.

Voilà bien une des causes de mon arrestation et je ne la rétracte pas. Craignons Dieu qui demeure toujours et n'ayons pas peur des homnles qui passent comme un nuage.

Combien d'autres choses intéressantes aurait pu nous dire ce vénérable confrère, l'abbé ***, s'il avait tout vu et tout entendu ! Vous les saurez un jour, vous, mon cher François, et vous les publierez, à la condition toutefois que vous ne chercherez, en les publiant, que la gloire de Dieu et non la vôtre ni la mienne. Aon nobis Domine sed fiofnini tuo da gloriam fg).

(g) Dans les journées des 10, 17, 18, 19 mai 1871, on trouvera d'autres détails pleins d'intérél.

Croyez-moi, tout ce qui se passe dans ces heures solennelles de persécution est entre les mains de Dieu qui dit aux impies : « Vous viendrez jusque-là et vous n'irez pas plus loin ».

Combien de fois j'ai vu la mort planer au-dessus de ma tête ou passer à mes côtés ! Combien de fois j'ai entendu ma condamnation ! Je priais, j'invoquais Notre-Dame des Victoires au nom de son Archiconfrérie, et la mort se retirait me laissant la vie, pendant qu'elle emportait de saintes et nobles victimes avec lesquelles j'avais pu m'entretenir I Combien j'envie leur sort maintenant !

Ah ! je n'avais pas besoin d'être rassuré par ce cher abbé ***, dont les larmes coulaient sans cesse, larmes que je respecte bien entendu. J'avais besoin seulement du secours de Dieu (i).

Par un malheureux concours de circonstances assez extraordinaires, ce digne abbé *** n'a presque rien vu de tout ce qu'il y a eu de beau autour de l'autel de Notre-Dame des Victoires, pas même le fait cité dans les Annales de mai, page 132, et reproduit par des vicaires-généraux dans des discours solennels {h).

Laissons donc ce coup-de-poing ridicule et n'en parlons plus.

Les envahisseurs sacrilèges s'étaient déjà emparés de ma personne quand ils le découvrirent. 11 faut bien qu'ils n'y

(1) Voir page 45 et siiiv.

(h) M. Bayle, Semaine Religieuse, do Paris, "27 juillet iHTi. Discours iniprinié avec approbation de M. l'Archidiacre.

On le trouve dans la ;i' édition do la Notice et Documents sur Nolre-Uai)ie fies Vertus. Il a été publié aussi dans la France Nouvelle et dans la collection spéciale des Annales, ju'n 1871.

aient pas attaché une très grande importance, puisque, je le répète, il est resté en ma possession.

C'est une pièce curieuse pour vous, conservez-la dans notre petit musée de St-Vallier, à moins que vous ne préfériez la garder à St-Joseph-dc-Vals.

En tout cas, cet instrument ne fut pas la cause de notre arrestation. C'est évident.

Je me demande si ce cher abbé ***, qui me fait auteur de ses maux, n'a pas puisé une partie de son récit dans la bouche des profanateurs sacrilèges qui se donnaient toujours raison contre les victimes auxquelles ils voulaient trouver des torts et des culpabilités. Convenez que la source n'est pas riche. Dites-le bien après moi, si vous me survivez, comme je l'espère, puisque vous avez vingt-deux ans.de moins que votre frère aîné, qui vous a vu tout petit enfant et qui vous a porté affectueusement dans ses bras pour vous bénir, le jour de sa première messe, à Saint- Vallier. Vous étiez alors un petit échantillon sacerdotal, une de ces petites plantes qui devaient grandir à l'ombre du sanctuaire, pour venir ensuite au service du plus admirable sanctuaire de grâces de tout l'univers. Qui aurait pu prédire alors que nous nous trouverions tous deux attachés à l'église Notre-Dame des Victoires, 25 ans après, moi, comme sous-directeur de l'Archiconfrérie et vous, comme confesseur d'un grand nombre d'âmes ?

Il est vrai que notre pieuse mère, quand elle vous portait dans son sein, vous avait, selon son habitude pour ses enfants, donné et consacré à la Ste- Vierge.

Il nous est permis à tous deux de penser que cet acte de piété maternelle ne nous a pas été inutile.

Plus que beaucoup d'autres, nous sommes lenus tous deux de servir avec une entière fidélité Celle qui nous a si souvent protégés.

— 2(> — Ce sentiment remplissait mon àmc, le 19 mai 1871 , quand le commissaire de la Commune me promit qu'on ne briserait pas notre vénérable statue, devant laquelle des millions d'âmes ont retrouvé la paix: du cœur et le retour à Dieu.

Oui, mon cher François, 'j'ai la consolation d'avoir préservé de la destruction la statue vénérable de Notre-Dame des Victoires et d'avoir arraché au commissaire de la Commune la promesse sacrée qu'il ne la briseiait pas.

Si vous aviez été témoin de cette scène vous en auriez pleuré et si mon cher confrère *** l'avait vue, je suis convaincu qu'il en aurait été profondéfhent touché. 11 n'était pas là.

Que devait penser ce commissaire quand il me vit à genoux, prosterné devant cette statue, et que me relevant, je lui dis entre autres choses : « Malheur à vous si vous la brisez. Promettez-moi, jurez-moi que vous la respecterez et qu'on ne la brisera pas, sinon je ne sortirai pas d'ici ». J'étais résolu à me faire tuer là, au pied de cet autel. Les impies ne sont pas assurés de triompher toujours. Cet homme promit et jura que notre vénérable statue serait conservée et qu'on ne la briserait pas, et il tint parole. Ce fait est attesté dans. les conseils de guerre.

C'est ainsi que la vénérable statue de Notre-Dame des Victoires est restée debout et intacte, parmi tant de ruines.

Notre cher abbé *** n'a rien vu, rien entendu de toute cette scène, car il était déjà sorti et se trouvait dans la rue de Notre-Dame des Victoires quand elle avait lieu. Je crois que la foule sympathique qui remplissait la rue nous fut très utile et inspira de la crainte aux persécuteurs.

Combien d'autres statues ont été brisées I N'avons-nous pas vu rouler la tête de l'Enfant Jésus, arrachée au groupe de la Ste-Famille ? La tête de M. Des Genettes n'a-t-elle pas roulé sur les dalles ? Et voilà que la statue de Notre-Dame

des Victoires est restée debout et intacte parmi ces forcenés qui ne respectaient rien et qui continuèrent leur dévastation depuis le 17 mai jusqu'au 24 (i).

De toutes les ruines, c'eût été la plus déplorable pour notre chère Archiconfrérie.

Dieu ne l'a pas permis. Il a pareillement conservé les Archives. Je vous en parlerai plus longuement une autre fois.

J'ignore combien de temps la Vierge des Victoires me gardera auprès d'elle, car j'ai certains pressentiments. Assez de grâces m'ont été accordées, il y a un an, il est juste que je les paie aujourd'hui. C'est la loi ordinaire de la Providence.

L'autorité ecclésiastique avait supprimé officiellement le n" des A7înci les d' octobre 1871, dans lequel j'étais personnellement visé sans l'avoir mérité. Ce numéro, subsiste cependant et sans rectification écrite.

Dans ['Histoire de l'église de Notre-Dame des Victoires, on renouvelle ces mêmes erreurs historiques. Cela vous prouve l'urgence d'une rectification.

On me fait encore respohsable d'une lettre contremandant une convocation adressée aux otages, lettre adressée par ordre et dont je n'ai pas libellé un seul mot. Vous en connaissez l'auteur seul réellement responsable. Et ce n'est pas moi assurément.

Mon vénéré Directeur pour lequel je n'aurai jamais assez de reconnaissance, me fit immédiatement prévenir que cette lettre, dont il me croyait l'auteur, me serait fatale (i).

Je répondis que ce n'était pas mon œuvre et que je ne pouvais, en bonne justice, répondre de l'œuvre d'un autre qui n'avait pas voulu tenir compte de mes observations.

Enfin, la brochure du cher abbé*** vient, sous une forme

(i) Cette tête de l'Enfant Jésus a été déposée dans une châsse, à la Chapelle de Notre-Dame des Vertus, à Auhervilliers, près Paris. (1 ) .M Siipi! rieur général de

mitigée, s'ajouter à tout cela. Qu'on me jette à la mer une seconde fois s'il le faut, pourvu que Dieu soit glorifié et la Sainte-\'ierge honorée. J'affirmerai, jusqu'à mon dernier soupir, que c'est elle qui nous a préservés de la mort le 27 mai 1871 et que notre résistance qui produisit notre délivrance commença instantanément dès que notre section eut été consacrée à Notre-Dame des Victoires, au nom de son Archiconfrérie et des âmes ferventes qui prièrent dans notre église depuis la fête de Pâques jusqu'à l'Ascension.

Je sens l'orage qui approche.

La bonne mère, qui me garda pendant les mauvais jours de mai 1871. saura bien me garder encore si elle le veut.

Dieu soit loué toujours (/).

Pour vous, mon bien-aimé frère, restez toujours dans ce cher sanctuaire de grâces, restez-y jusqu'à votre dernier soupir si vous le pouvez, en gardant toujours le règlement que nous nous étions imposé, afin d'utiliser tout notre temps pour le salut des âmes.

N'allez jamais dans le monde et n'y acceptez aucune invitation, vous perdriez un temps précieux.

Fiige miindum si vis esse mundiis. (S. Aug.)

Une place où un prêtre fait beaucoup de bien vaut mieux pour lui que toutes les cures et tous les cvêchés du monde {k).

Le 19 mai 1871, M. l'abbé *** obtint la faveur de sortir

(i) Ces lignes déinontrent que nuus avons des motifs sérieux de lie pas laisser dans roul)li, pour toujours, les lettres que nous publions. La deuxième lettre n'offre pas moins dintérêt que la première. Dieu qui sait tirer le bien du mal, a permis ces diflicultés pour nous faire connaître ce qu'il y a eu d'édifiant à Noti-e- Dame des Victoires, pendant la Commune.

(A) L'abbé François Amodru, à qui son frère aine aili-essait cette lettre, mourut le 1" février 1886. Les Annales de mars 18811 publièrent sur «-ette mort édifiante un long article écrit par M. l'abbé Scbœpfer.

La Semaine Religieuse, de Paris, en publia un autre que nous avons reproduit après la Préface. J.-I. li. M.

et de visiter sa mère ; il paraissait savoir d'avance sa mise en liberté prochaine, quand on l'emmenait à la Préfecture de police. Pour moi, j'entendais dire de tous côtés que mon affaire était faite, que j'étais condamné à mort et que je n'y échapperais pas. Je fis donc mon sacrifice. Je vous donnerai plus tard d'autres détails.

Oui, mon bien-aimé frère, pendant que vous'étiez absent et qu'après un long siège vous respiriez l'air du Dauphiné, avec notre cher Laurent revenu de l'armée de l'Est et notre vénéré père, je marchais sur les abîmes ; un fil me soutenait en l'air, je voyais et j'acceptais la mort, mais une main douce et maternelle me gardait, me dirigeait, m'encourageait et me rendait fort devant la persécution.

Je l'ai sentie toujours, cette main maternelle, depuis le 17 mai jusqu'au 27 mai 1871.

Gloire, honneur, bénédictions à la Vierge Marie, à la reine des Victoires par laquelle nous avons été sauvés. Aimons-la toujours jusqu'à notre dernière heure. C'est sous son regard que j'écrivis, le 19 mai, une lettre dont l'abbé *** parle avec une parfaite ignorance, prétendant qu'elle me fut prise par le commissaire de la Commune. Jamais cette lettre ne fut lue par le commissaire Maillot, jamais mon bréviaire, sur lequ'el je l'écrivis, ne me fut pris par ce commissaire, au contraire, ce bréviaire me servit tous les jours et fut ma consolation dans les prisons.

Vraiment je ne puis m'expliquer comment l'auteur de ces pages a pu écrire ce que je vous transcris ci-après : « L'abbé « Amodru écrivit sur son bréviaire ses dernières pensées. Im- « médiatement on le dénonça. Le citoyen Maillot, commissaire « de police du quartier, arriva en toute hâte et confisqua le « volume, sous prétexte que NOi;s voulions le faire passer pour u ;m assassin ». fPage 27.)

Vraiment c'est à ne pas y croire et j'en demeure confondu C'est encore moi, d'après l'abbé ***, qui suscitai la tempête dont il est victime avec moi. Or, mon bré/iaire, que je vous lègue comme un souvenir, ne m'a jamais quitté.

Le commissaire Maillot ne l'a jamais tenu dans ses mains.

Et je l'ai chez moi, en ma possession, comme je l'avais toujours eu dans les prisons. Gardez-le ce cher bréviaire comme un pieux souvenir de votre frère et priez pour celui qui le porta partout dans les prisons.

Le commissaire de la Commune n'a jamais lu ma lettre écrite en latin sur une page blanche de ce bréviaire. Or, d'après notre cher abbé ***, cette lettre aurait causé l'irritation et l'arrivée en toute hâte du commissaire Maillot. Ce bon abbé accepte tout ce récit imaginaire sans contrôle ; il le publie sans m'en prévenir et sans se douter qu'il devient hélas ! l'écho trop fidèle de la Commune.

Puisqu'on parle tant de cette lettre écrite en latin, sur une page blanche de mon bréviaire, il fciut bien que vous la connaissiez car elle vous était adressée.

Mais, avant de vous la transcrire, je vous prie de remarquer ce qu'il y a de regrettable dans ce récit de l'abbé ***. Evidemment, l'enfer s'est particulièrement déchaîné contre Notre-Dame des Victoires et c'est là qu'on a vu spécialement l'esprit satanique des profanateurs en armes.

Or, voilà que l'abbé *** attribue à une cause naturelle, à une imprudence de ma part, leur irritation qui faillit être suivie de ma mort. Il prête ainsi le flanc à la calomnie dirigée en général contre tout le clergé. Ma cause est celle de tous les prêtres incarcérés. On en compte plus de 120.

Je puis me sacrifier et supporter une accusation personnelle, mais je ne puis sacrifier tous mes vénérables confrères emprisonnés, parmi lesquels plusieurs furent martyrs. C'est pourquoi je vous prie de démentir un jour 'cette assertion

— ai —

mal fondée de l'abbé ***, qui est au fond la reproduction mitigée des Anilales du n° d'octobre, supprimé par l'autorité ecclésiastique. 11 est naïf et dupe d'un mensonge quand il écrit ces lignes à la-page 26 'de sa brochure et je vous déclare que ce récit est une histoire inventée et imaginaire. Je regrette qu'il ne m'ait pas consulté avant de l'écrire, car ce fait me regarde personnellement, c'est moi qui suis mis en scène.

Si Notre-Dame des Victoires n'avait eu pour serviteurs que des prêtres tels qu'il me représente, ce serait triste pour notre vénéré sanctuaire (/).

Voici donc la lettre que je vous écrivais en latin sur une page blanche de mon bréviaire et que jamais personne n'a vue ni lue avant vous :

In ecclesia N^.-D. a Victoriis,. d, 18 et iq m.tii iSji.

ReveRendissi.mo Patri Fratribusque -MEIS dUobus carissimis.

Ecce gaudenter morior quia servitio Dei sanctissimaeque Virginis ac animarum usquè in fînem permansi.

(/] Voir le discours de M. l'Archidiacre Langénieux, dans les Annales de Notre-Dame des Victoires, juin 1872.

Cette citation nous a paru nécessaire poui- les motifs contenus dans cette lettre et d'autres bien plus graves sur lesquels l'auteur garde le silence depuis dix-sept ans.

Voici les propres paroles, adressées du haut de la Chaire, au nouveau Cure (le Notre-Dame des Victoires en 1872, par TEmment Cardinal Langénieux, Archevêque de Reims, et imprimées avec son approbation. •

<< Vous avez autour de vous des hommes intelligents, dévoués, qui depuis de " longues années se préoccupent et de l'église et des œuvres qu'elle renferme, '■ des prêtres nombreux, pleins de zèle et de science, parmi lesquels je salue

avec respect et avec la plus tendre affection d intrépides confesseurs de la Foi,

dont les combats ont ému le monde chrétien. »

Le discours stéuograpiiié littéralement portait : l'intrépide confesseur de la Foi. M. l'abbé L. Aniodru le modifia et Ht imprimer ^'intrépides confesseurs de la Foi. .

J.-J.-L. Barges.

Si quis forsitan dixerit me propter polittcatn humanumve momentum fuisse moi-te damnatum nolite credere, errorem hune repellite.

Morior quia sacerdos sum Xti permanens hic in ministerio pro animarum salute.

Haec est unica ac vera morlis causa.

Moriens precor Omnipotentcm pro inimicis eisque Ubenter veniam concedo.

Sacerdotem è captivis mecum oravi ut vobis, si viveret quod mihi videtur, vivà voce confirmaret quae precipitimanu scripsi.

Nunc ego nullum aUud invenio prcesidium nisi in B. Virgine Maria quam indesinenter precor, invoco, invocaboque in Carcere, aUis captivis suaden-, ut suppUces ad eamdem confugiant.

Valete omnes.

In osculo vos ultimo complector. Orate pro me.

' Laurentius AMODRU.

TRADLCTIOIV

Eqlise de A'.-D. des l'ictoires. iS et il) mai iS'ji. A MON Vénéré Père et a mes del;\: Frères

BIEN-AIMKS,

« Je meurs avec joie, parce que je meurs pour être resté jusqu'à la fin au service de Dieu, de la très-sainte Vierge et des âmes qui fréquentent l'ég-Hse de N.-D. des Victoires.

« On dira peut-être que j'ai été mis à mort pour une cause politique ou naturelle. Ccst une erreur que je vous prie el vous supplie de démentir.

« Je meurs, parce que je suis prêtre et prêtre resté à mon poste pour le salut des âmes.

« Voilà tout.

« En mourant, je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du mal et je prie pour eux.

« J'ai spécialement chargé un de mes confrères de vous dire de vive voix ce que je vous écris. J'ignore s'il me survivra, mais je le crois.

« Pour moi, toute ma sauvegarde est dans la Ste- Vierge que j'invoque sans cesse et que je continuerai à invoquer et ù faire invoquer dans les prisons (/).

« Adieu. Je vous embrasse tous. Priez pour moi. »

Laurent AMODRU, vicaire.

A la page 26, M. l'abbé *** dit qu'un curieux m ayant donné des témoignages de sympathie, « pour ce seul J ait, je fus immédtatemefit arrêté. »

C'est vraiment trop naïf.

Plus de cinq cents personnes me donnèrent des témoignages de sympathie dont je fus profondément touché. Presque toutes me pressaient de m'en aller, disant que si je persistais à rester, je serais traité comme tant d'autres prêtres déjà emprisonnés et que peut-être je perdrais la vie.

Ce cher abbé*** n'a vu, lui, qu'une seule personne., et il dit que c'était un curieux.

Etait-ce bien le cas d'agir par curiosité ?

La vérité est que les envahisseurs attendirent, pour s'emparer de moi, que la foule pieuse fût sortie.

Il est probable que M. l'abbé *** arriva en ce moment là, quand tout était fini.

Si, comme il l'affirme, je fus arrêté pour ce seul fait, qu'un curieux me donna des témoignages de sympathie , ce n'est donc pas à cause du coup-de-poing, ni à cause de la lettre que ni avait écrite un Archidiacre, ni à cause de mon attitude

(/) Voir lettre de M. Juge. — La Roquette, pagfe 82-83, 20' édition.

— -M extrêmemenl énergique et tçule sacerdotale, ni à cause 'd'une lettre que je vous écrivis sur une page blanche de mon bréviaire, toutes choses dont il parle sans hésitation et sans chercher à les faire concorder ensemble. Ce di^ne et cher confrère est dans l'illusion la pins complète, quand il parle de mon humble personne. Cela vous démontre avec évidence qu'il n'a presque rien vu, rien entendu, de ce qui la concerne.

De même que j'ai écrit les journées des 24. 25, 26, 27, 28 mai à la Roquette, je vous laisserai, mon bien cher frère, le récit des journées des 15, 16, 17, 18, 19 mai 1871 à Notre- Dame des Victoires. Vous les publierez.

J'ai la douce confiance que ce livre sera un sujet d'édification pour tous ceux qui aiment Dieu et la Ste-Viergp. II aura du moins un mérite s'il n'en a pas d'autre : il sera vrai. Quant à mon digne et cher confrère qui a écrit la brochure anonyme dont je m'occupe dalis cette lettre, que Dieu le récompense de ses bonnes intentions dont je n'ai jamais douté. II a fait, sans le vouloir, en plusieurs passages de son récit, d'ailleurs très intéressant, le jeu des gens de la Commune et il n'a pas compris qu'il aurait dû se tenir en garde contre ce qu'il entendait dire autour de lui pendant les mauvais jours. Pour moi, qui ai bien vu, bien entendu et bien retenu tout ce qui se faisait et se disait dans notre église el dans les prisons, je vous déclare qu'on en voulait à la religion et qu'il y avait guerre déclarée contre l'Eglise. Les prêtres mis à mort sont des victimes de la persécution. Il ne m'appartient pas de les déclarer martyrs, mais je sais bien que si j'étais mort alors, je serais mort uniquement pour Dieu et la Ste-Eglise.

Il va sans dire que j'ai pour ce cher abbé *** l'affeclion

la plus sincère et que je lui garde au fond du cœur le souvenir amical d'un confrère qui partagea son emprisonnement à ]>io"tre-Dame des Victoires et qui se plaît à reconnaître ses vertus sacerdotales, sans pouvoir reconnaître au même degré son mérite d'historien.

Soyons amis avec lui, redoublons de politesse à son égard et aimons-nous les uns les autres. C'est le commandement du Maître auprès duquel' nous nous retrouverons un jour, tous ensemble, et peut-être bientôt. Tel est mon vœu le plus cher. Adieu, mon bien-aimé frère, je vous embrasse en union avec les SS. cœurs de Jésus et de Maris.

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