CHAPITRE VI
L'amour se cache.
Leur première pensée fut risolement de leur amour.
C'est un sentiment particulier aux amants de vouloir ravir aux yeux profanes leur bonheur, afin d'en mieux goûter tous les charmes, toutes les beautés et toutes les grandeurs.
Dans la joie de cet égoïsme, ils acquirent, non loin de Paris, un nid douillet dans la verdure.
C'était un vestige de somptuosités passées, toute une époque d'autrefois qui s'évoquait, fanée comme un pastel du vieux temps, de ce grand parc silencieux, aux allées régulières, où l'on s'étonnait de ne point voir passer des marquises et des bergères.
Aussi dans la paix des grands arbres, les heures coulaient délicieuses, où les amants vivaient leur rêve.
Des buis, classiquement taillés, bordaient des gazons menus ; çà et là surgissaient, en corbeille, des massifs de roses.
Au milieu des pelouses, des stèles fleuries portaient des nymphes et des amours de marbre, tirant de l'arc.
Dans le parc serpentait uu ruisselet : la Viosne, que sautaient légèrement des passerelles feuillues et des petits ponts. L'un d'eux étdt d'une gKice ravissante : dans un souci d'art, d'anciens maitres gentilshommes l'avaient fait copier d'un pont de Venise — ces vieux ponts aristocrates qui veillent sur l'impaasihilité silencieuse des t caualetti » — et l'eau, oii se penchaient des saules, reflétait son arclic on croissant de lune, et ses regards quadrilobés.
Toute la poésie de leut» âme se dégageait de cetto nature, ils aimaient moins vite dans la certitude de leur éternité.
Tout n'était-il pttS oublié pout» leur seule tendresse?
DÏIÙXIÈME PARTIE 83
Ils n'avaieiit nierile pas la pensée que rien put voiler leur horizon et ravir leur bonheur.
Gabriel goûtait de troublantes délices et Maud, très femme dont là sensibilité prompte cède aux moindres impressions, se trouvait heureuse dans son âme et dans sa chair; le cadre qui l'entourait lui paraissait Une conséquence naturelle que l'on devait à son désir.
Son intelligence s'était assimilé toutes ces lendresses que lui contait Gabriel, et son puéril caprice s' am lisait à faire revivre ces beautés disparues d'une époque ou tout était factice : les femmes, les amoUrs et les royautés.
11 lui disait aussi des histoires bàdiUes avec un marivaudage et des mièvreîies qui eussent fait poire à la métempsychose des êtres, dans l'iml»révu de ce décor PonipadoUr.
Ils adoraient ainsi le Dix-Huitième, d'instinct ils comprenaient les caresses cachées sous la discrétion d'un geste.
Et le bon vieux temps des pastorales défilait (H eux, avec des personnages pittoresques et toujours nouveaux.
C'étaient des marquises-bouquetières, des
Marions et des Lisettes à robes-paniers de satin, des bergères à larges chapeaux fleuris, aux houlettes enrubannées, toutes poudredcrizées à frimas, comme des duchesses.
Sous le ciel, délicatement rose, en ce parc de Watteau, ils les revoyaient avec des petits barons, pomponnés et soignés — bibelots de Saxe et de Sèvres — et les officiers aux uniformes des gardes françaises..
Délicieux amants. Immortelles fêtes galantes. Ils avaient des airs de grandiose majesté et parfois, ployaient un genou, sur l'herbe rase, pour baiser une main gantée.
— Tiens, disait Maud, vous auriez fait un abbé bien mignon avec vos grands cheveux en boucles.
— Soit, mais un abbé peu sage, si je t'avais connue... J'aurais été, du reste, dans le style.
— ^h! oui, très Louis XV.
— Très, et vous m'auriez confessé votre amour?
— Peut-être, et j'aurais dit : « L'abbé, vous êtes un ange. »