DES BASES DE L'ORGANISATION SOCIALE
De la Religion.
L NÉCESSITÉ SOCIALE DE LA RELIGION. — IL NÉCESSITÉ SOCIALE DU CATHOLICISME. — III. LA « RELIGION CIVI- LE. )) — IV. DEVOIRS RELIGIEUX DE L'ETAT. — V. TOLÉ- RANCE ET INTOLÉRANCE. — VI. THÉOCRATIE. — VIL ESPRIT USURPATEUR DE L'ETAT, ET NOTAMMENT DU PARTI LIBÉRAL BELGE CONTEMPORAIN.
I. L'Etat-a-t-il besoin de Religion ? Si nous voulions résoudre cette question par le suffrage des grands hommes, il faudrait citer à peu près tous les hommes d'Etat de l'histoire, ainsique tous les écrivains de nom. Dans l'antiquité Socrate, Aristote, Platon, Pythagore, Juvénal, Sénèque, Quintilien, Cicéron : « La religion enlevée, la « foi et la vie sociales tombent, ainsique la première et « la meilleure des vertus, savoir : la justice, (i) Chaque « Etat a sa religion : car le culte de Dieu découle de la
(i) Cicero, de Natura Deorum, L. I.
« nature, et personne n'est dispensé de la loi qui l'impose.» (2) Au moyen-âge, aucune exception. Dans les temps modernes, quelque sceptiques d'éducation, de tendances et de conduite qu'ils puissent être, la conviction ancienne subsiste toujours: point d'Etat sans religion. Spinosa, J. J. Rousseau, Robespierre, Mirabeau, Danton, Bayle ont reconnu cette nécessité. « La religion et la morale sont « des fondements nécessaires pour toutes les disposi- « tions et les coutumes qui produisent la prospérité « politique ; et c'est en vain qu'il attendrait les éloges « dûs au patriotisme, celui qui oserait attenter à ces deux « colonnes maîtresses de la félicité humaine, ces guides « de l'-homme et du citoyen. Quelle sécurité y aurait-il « pour la propriété et la vie, si le sentiment du devoir « religieux n'accompagnait pas le serment, qui est un « des fondements des sentences de la justice ? La raison « et l'expérience ne nous permettent pas de croire que (( la morale puisse avoir de l'efficacité, une fois qu'elle est « séparée des principes de la religion. » Ainsi s'exprimait Washington, le fondateur de la République des Etats Unis d'Amérique dans un discours qu'il prononça en 1796 devant le parlement protestant de son pays.
La religion est en effet le pivot sur lequel tourne tout l'édifice de l'Etat. Sans l'existence et le culte de Dieu, la morale est incompréhensible. Si l'homme est créé par Dieu et pour Dieu, chacun comprend qu'il y a une voie obligatoire à suivre par l'homme pour arriver à sa fin. Cette voie c'est la morale. Mais au contraire, si l'on n'admet pas que Dieu existe, si l'on n'admet pas que l'homme est son serviteur, et qu'il doit Lui obéir hum-
(2) Or. pro Flacco; cfr. Plut. adv. Colotem. 3i.
blement, comment pourra-t-on expliquer qu'il existe et qu'il doit exister une loi morale ?
S'appuiera-t-on peut-être sur la dignité humaine ? On pourrait répondre avec raison à cette théorie, que si la dignité humaine impose une loi à nos actions, la dignité humaine est en contradiction avec la liberté humaine, et que du reste il n'y a pas d'expression plus noble de la dignité humaine que la liberté. Est-ce que la liberté ne suppose pas la raison ? et n'est-ce pas en vertu de sa liberté que l'homme domine tout le reste de la création ? Et, s'il en est ainsi, comment pourrat-on démontrer qu'il existe une loi morale qui puisse restreindre la liberté !
Et cependant, on ne niera- pas que l'Etat ait besoin de la morale. L'Etat fait des lois, dont l'observation est nécessaire pour maintenir la vie sociale, pour fortifier l'Etat, et lui conserver sa vitalité. Or ces lois, quelque rigoureuses et minutieuses qu'elles soient, constituent un réseau dont les mailles seront toujours assez larges pour laisser passer toute espèce de crimes, funestes au point de vue social même. La loi ne peut défendre que les délits apparents, et prescrire les mesures principales. Mais à côté de ces délits, qui sont saisissables, combien n'y en a-t-il pas, et d'énormes, contre lesquels la loi ne peut rien ? Il suffit de se représenter tous les délits qui peuvent se commettre entre les quatre murs d'une maison privée ! Et cependant ces délits, qui peuvent tarir le sang même de la nation, sont pour le moins aussi funestes que les autres, au bien-être et à la prospérité de l'Etat. Comment les choses iraient-elles, si la religion n'était là pour rétrécir au moyen de la morale les mailles du réseau des lois ?
L'Etat n'est pas possible sans obéissance de la part des sujets. La morale présente l'obéissance comme un devoir de conscience : la religion montre que la dernière racine du devoir se trouve en Dieu. L'homme voit ainsi qu'il n'obéit pas proprement à la volonté d'un autre homme avec lequel il se connaît égal en nature, mais à Dieu, la cause infinie et la fin dernière de tout bien, cui servire regnare est. Il est clair que le fondement de l'obéissaance du peuple à l'égard du souverain se trouve dans la crainte de Dieu. « Comment une société « pourrait-elle manquer de périr, si le lien moral ne se res- « serre pas à mesure que le lien politique se relâche ? « Que faire d'un peuple, qui est maître de lui, s'il n'est « pas soumis à Dieu? » (i)
La Religion montre également que la racine de tout droit est en Dieu. Sans Dieu, on ne peut pas plus concevoir le droit que le devoir, car le droit implique inviolabilité, et ceite inviolabilité elle-même résulte de la destination indépendante de tout homme à Dieu. C'est ainsi que la religion apprend à respecter tous les droits, ceux du pauvre aussi bien que ceux du riche, ceux du faible non moins que ceux du puissant. La religion, et elle seule, fournit un appui solide aux notions de droit et de devoir, et c'est de l'idée religieuse qu'il faut les déduire en dernière analyse. C'est pourquoi la religion est le baume conservateur du corps social ; puisque l'Etat, comme institution de droit, repose tout entier sur le droit et le devoir, sans ce baume, le corps social devrait tomber en pourriture.
La Religion conserve les forces de l'âme en leur
(i) A. de Tocqueville, La démocratie en Amérique, T. I. ch. XVII.
imprimant un noble élan. Sursum corda ! haut les cœurs ! La patrie véritable est plus haut, mais il faut la mériter ici sur la terre. 11 n'y a aucune tendance honnête de l'âme que la religion ne soigne, n'encourage et ne remonte. Ce qui fait qu'elle donne aux peuples une jeunesse et une fraîcheur perpétuelles, qui les défendent contre la raideur et la sécheresse d'esprit et de cœur.
La religion éclaire l'autorité sur ses devoirs, et lui prescrit la justice et la charité. Elle fait de la soumission une vertu qui honore. Elle est la base de la famille, en maintenant la noblesse de l'amour réciproque des parents et des enfants ; en amenant sur cet amour un rayon de lumière céleste ; en sanctifiant la discipline domestique.
Devant les tribunaux, la religion est un moyen indispensable pour la recherche de la vérité, qui doit être placée sous la protection du serment religieux. C'est elle qui verse le courage dans 1 ame du soldat, en changeant la mort subie pour la patrie en une aurore de vie éternelle. Elle rapproche le riche du pauvre et réagit contre les tendances répulsives de la richesse et de l'égoisme, en glorifiant la pauvreté ; en enseignant que la fortune dont on jouit n'est qu'un dépôt, dont nous devons rendre compte ; en soutenant l'égalité de nature, d'origine, et de destination de tous les hommes. En un mot, la Religion est le lien qui tient unies toutes les parties de l'Etat : « Lorsque la religion se perd parmi les peu- « pies, dit Vico dans sa philosophie de l'histoire, il n'y « a plus moyen de vivre en société. Ils perdent en « même temps le lien, la base, le rempart de l'Etat « social, la forme même d'un peuple. » (i)
(1) L. V. c. IV.
« Je vois avec plaisir, disait Léopold I, le 20 Avril « i83i, que la Belgique est foncièrement religieuse; une « nation qui est attachée à sa religion est ordinairement « morale, et beaucoup plus facile à gouverner. » (2)
II. Quelle est la religion dont l'Etat a besoin? La Religion, c'est-à-dire la vraie. Il n'y a qu'une seule vraie Religion, comme il n'y a "qu'un seul Dieu et une seule nature humaine. Or la religion est la loi qui règle le culte de l'homme à l'égard de Dieu dans toutes ses ramifications. Cette loi doit être la même partout, parce qu'elle découle de la nature immuable de Dieu et de l'homme, ou bien de la volonté positive de Dieu manifestée soit immédiatement par révélation, soit médiatement par le seul ministère enseignant et gouvernant que Dieu ait institué. Toute doctrine, quelle qu'elle soit, qui se met en contradiction avec cette loi, est fausse et par là-même précaire. La seule Religion vraie étant la religion Catholique, Apostolique et Romaine, il s'ensuit que tout Etat, quel qu'il soit, a besoin de la religion Catholique, Apostolique et Romaine.
Nos temps sceptiques doivent trouver naive une pareille affirmation. Mais nous prions le lecteur de vouloir suivre nos raisonnements. Tout d'abord, en dehors du christianisme point de vraie civilisation ! Tirez sur la carte du monde une ligne comprenant tous les états chrétiens de toutes les dénominations, et vous aurez tracé par là-même la limite de la civilisation sur la terre. Mais, dira-t-on, le christianisme et le catholicisme ce n'est pas la même chose. En effet, dans le cours des siècles beaucoup de belles branches sont tombées de la
(2) Théodore Juste.
vigne plantée dans le sang du Christ sur le Calvaire. Mais, quoique tombées, ces branches ont conservé assez de sève pour pousser des feuilles, des rameaux et même pour porter des fleurs et des fruits, pour un temps^ même assez long. Néanmoins, quand on considère ces fruits, l'observateur intelligent et attentif y découvre sans peine le ver rongeur. Les différentes branches du christianisme ont conservé la fol l\ Dieu, à l'origine et à la destination de l'homme, et à beaucoup d'autres vérités. Par là elles peuvent encore établir et sanctifier les notions de droit et de devoir. Mais aucune d'elles ne peut maintenir la charité chrétienne dans sa plénitude, comme le demande li perfection de l'Etat, et même sa prospérité illimitée. La raison, c'est que la source ordinaire de la charité chrétienne se trouve dans les saints sacrements, dont aucun des rameaux tombés du christianisme n'a conservé l'usage plein et entier. Aussi est-ce dans le manque de charité chrétienne, qu'il faut chercher les commence;nents de la décadence d'un Etat qui dépérit lentement, normalement, et non à la suite d'une commotion violente. C^e qui fait donc que les branches tombées sont encore temporairement aptes à la vie, c'est la sève qu'elles ont conservée du tronc catholique. Du reste, même dans les Etats qui ne sont pas catholiques, l'Eglise catholique a encore très-souvent une influence conservatrice très-réelle, quoique peu apparente au premier abord. « Plusieurs nations chrétiennes prospèrent « sans le concours apparent du catholicisme ; mais, en « fait, ce concours ne leur fait pas complètement défaut. « Partout en occident, j'ai entendu des hommes sincères, « appartenant aux autres communions, déclarer que l'in- « fluence indirecte du catholicisme oppose parmi eux un
« utile contrepoids aux exagérations qu'entraînent l'intérêt « de localité ou l'esprit d'individualisme. » (i)
Le catholicisme seul a la plénitude du christianisme. On a dit avec raison que le protestantisme peut faire des honnêtes gens, non des saints. Le protestantisme rejette en principe le renoncement chrétien : Il rejette le renoncement de l'intelligence en proclamant le libre examen ; il rejette le renoncement pratique en répudiant la mortification. Le protestantisme a pour ainsi dire le sentiment intime de son humanité. C'est pourquoi il n'agit jamais sans arrièrepensée. Ce qui l'inspire, c'est la crainte des abus. Le catholicisme, au contraire, a le sentiment intime de l'assistance divine. Voilà pourquoi il dit comme St. Paul : Je puis tout en celui qui me fortifie. Il évite les abus aussi bien que le protestantisme, mais de plus, poussé par une hardiesse grandiose, il invite les hommes à une perfection toujours plus grande. « Soyez parfaits, comme « votre Père céleste est parfait. » Le catholicisme , suivant en cela la doctrine de son fondateur, invite les hommes à la perfection des conseils évangéliques et travaille sans relâche à l'extirpation des deux passions maîtresses du paganisme, l'orgueil et la sensualité.
Les sectes n'ont point la plénitude du christianisme. Elles ont trié les vérités, adopté celles qui leur convenaient, les mêlant parfois d'une foule de sophismes, et non sans mutilations; à moins toutefois qu'elles ne soient restées plus catholiques que leur nom de Protestant ne semble l'indiquer. Si demain l'Angleterre se convertissait au catholicisme, elle n'aurait rien à changer à son organisation politique, ni à son esprit traditionnel de gouvernement
(1) Leplay, La Réforme Sociale, I. p. 189, note.
J. J. Rousseau, le prince des sophistes, ne pouvait naturellement partager cette manière de voir. « Il y a, « dit-il, une troisième sorte de religion plus bizarre, qui « donnant aux hommes deux législations, deux chefs, « deux patries, les soumet à des devoirs contradictoires « et les empêche de pouvoir être à la fois dévots et « citoyens. Telle est la religion des Lamas, telle est celle « des Japonais, tel est le christianisme Romain. On peut « appeler celle-ci la religion du prêtre. Il en résulte une « sorte de droit mixte et insociable qui n'a point de nom.
« .... La troisième (le catholicisme) est si évidemment « mauvaise que c'est perdre le temps de s'amuser à le « démontrer. Tout ce qui rompt l'unité sociale ne vaut « rien ; toutes les institutions qui mettent l'homme en ({ contradiction avec lui-même ne valent rien. » (i)
Rousseau aime mieux s'amuser à nous montrer la faiblesse de son argumentation. Le catholicisme, dit-il, rompt l'unité sociale. L'unité sociale dans le sens de J. J. Rousseau, oui ! c'est-à-dire l'absolutisme d'Etat. Il distingue entre la société spirituelle et la société civile. Il refuse à la société civile la domination sur le monde spirituel et religieux. En sera-t-il moins digne d'éloges, aux yeux de quiconque aime la liberté ? En sera-t-il plus méprisable aux yeux de quiconque se refuse à se prosterner devant le Dieu-Etat ?
Le catholicisme, ajoute Rousseau, soumet l'homme à deux devoirs contradictoires. Deux devoirs contradictoires ? C'est ce qui reste à démontrer. Il pourra bien se faire qu'un Etat fasse des lois opposées au droit catholique. Mais de pareilles lois engendrent-elles une obligation morale ? Du tout. Le Catholique ne se trouve
(1; Le Contrat Social, L. IV, ch. VIII.
donc pas en contradiction avec lui-même. Il répond comme les Apôtres : il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ; et par là il sait, qu'il rend un vrai service à sa patrie, en y maintenant, au prix des souffrances et de la persécution, la notion exacte du droit et du devoir.
Quelle est donc la Religion que désire Rousseau ? Il ne sait trop lui-même. « Reste donc la religion ({ de l'homme ou le christianisme, non pas celui d'aujour- « d'hui, mais celui de l'évangile, qui en est tout à fait « différent. Par cette religion sainte, sublime, véritable, (( les hommes, enfants du même Dieu, se reconnaissent « tous pour frères, et la société qui les unit ne se dissout « pas, même à la mort.
« Mais cette religion, n'ayant nulle relation particu- « lière avec le corps politique, laisse aux lois la seule « force qu'elles tirent d'elles-mêmes sans leur en ajouter « aucune autre, et par là un des grands liens de la société « particulière reste sans effet. Bien plus, loin d'attacher « les coeurs des citoyens à l'Etat, elle les en détache « comme de toutes les choses de la terre ; je ne connais « rien de plus contraire à l'esprit social.
« On nous dit, qu'un peuple de vrais chrétiens for- « merait la plus parfaite société que l'on puisse imaginer, a Je ne vois à cette supposition qu'une grande difficulté, « c'est qu'une société de vrais chrétiens ne serait pas une « société d'hommes. Je dis même que cette société sup- « posée ne serait, avec toute sa perfection, ni la plus forte, • ni la plus durable ; à force d'être parfaite, elle man- « querait de liaison, son vice destructeur serait dans sa « perfection même.
« Chacun remplirait son devoir ; les peuples seraient « soumis aux lois, les chefs seraient justes et modérés,
(( les magistrats intègres et incorruptibles, les soldats mé- « priseraient la mort ; il n'y aurait ni vanité ni luxe ; « tout cela est fort bien ; mais voyons plus loin.
« Le christianisme est une religion toute spirituelle, « occupe'e uniquement des choses du ciel : la patrie du « chrétien n'est pas de ce monde. Il fait son devoir, il est « vrai ; mais il le fait avec une profonde indifférence « sur le bon ou mauvais succès de ses soins. Pourvu qu'il a n'ait rien à se reprocher, peu lui importe que tout « aille bien ou mal ici-bas. Si l'Etat est florissant, à « peine ose-t-il jouir de la félicité pubhque, il craint de « s'enorgueillir de la gloire de son pays; si l'Etat dépérit, « il bénit la main de Dieu qui s'appesantit sur son « peuple.
« Pourque la société fût paisible et que l'harmonie « se maintînt, il faudrait que tous les citoyens, sans ({ exception, fussent également bons citoyens ; mais si « malheureusement il s'y trouve un seul ambitieux, un « seul hypocrite, un Catilina, par exemple, un Cromwell, « celui-là très-certainement aura bon marché de ses pieux « compatriotes. La charité chrétienne ne permet pas aisé- « ment de penser mal de son prochain. Dès qu'il aura « trouvé par quelque ruse l'art de leur en imposer et de il s'emparer d'une partie de l'autorité publique, voilà un « homme constitué en dignité ; Dieu veut qu'on le res- « pecte ; bientôt voilà une puissance ; Dieu veut qu'on « lui obéisse. Le dépositaire de cette puissance en abuse- « t-il, c'est la verge dont Dieu punit ses enfants. On se « ferait conscience de chasser l'usurpateur : il faudrait (( troubler le repos public, user de violence, verser du (( sanjT ; tout cela s'accorde mal avec la douceur du « chrJtien, et, après tout, qu'importe qu'on soit libre
« ou serf dans cette valée de misère ? L'essentiel est « d'aller en paradis, et la résignation n'est qu'un moyen « de plus pour cela.
« Survient-il quelque guerre étrangère : les citoyens « marchent sans peine au combat ; nul d'entre eux ne « songe à fuir, ils font leur devoir, mais sans passion « pour la victoire ; ils savent plutôt mourir que vaincre. « Qu'ils soient vainqueurs ou vaincus, qu'importe ? La « providence ne sait-elles pas mieux qu'eux ce qu'il faut? « Qu'on imagine quel parti un ennemi fier, impétueux, « passionné peut tirer de leur stoïcisme. Mettez vis-à-vis « d'eux ces peuples généreux que dévorait l'ardent amour « de la gloire et de la patrie ; supposez votre république « chrétienne vis-à-vis de Sparte ou de Rome , les pieux « chrétiens seront battus, écrasés, détruits, avant d'avoir « eu le temps de se reconnaître, ou ne devront leur salut « qu'au mépris que leur ennemi concevra pour eux. « C'était un beau serment, à mon gré, que celui des « soldats de Fabius ; ils ne jurèrent pas de mourir ou « de vaincre ; ils jurèrent de revenir vainqueurs, et tinrent « leur serment : jamais des chrétiens n'en eussent tenu « un pareil ; ils auraient cru tenter Dieu.
« Mais je me trompe en disant une république « chrétienne : chacun de ces deux mots exclut l'autre. « Le Christianisme ne prêche que servitude et dépen- « dance. Son esprit est trop favorable à la tyrannie, « pourqu'elle n'en profite pas toujours. Les vrais chrétiens « sont faits pour être esclaves ; ils le savent, et ne s'en « émeuvent guère ; cette courte vie à trop peu de prix « à leurs yeux.
« Les troupes chrétiennes sont excellentes, nous dit- <( on. Je le nie. Qu'on m'en montre de telles. On me
(( citera les croisades. Sans disputer sur la valeur des « croise's, je remarquerai, que, bien loin d'être des chré- « tiens, c'étaient des soldats du prêtre, c'étaient des citoyens de « l'Eglise ; ils se battaient pour son pays spirituel, qu'elle « avait rendu temporel on ne sait comment. A le bien « prendre, ceci rentre sous le paganisme ; comme l'Evan- « gile n'établit point une religion nationale, toute guerre « sacrée est impossible parmi les chrétiens.
« Sous les empereurs païens, les soldats chrétiens « étaient braves ; tous les auteurs chrétiens l'assurent, et « je le crois : c'était une émulation d'honneur contre les « troupes païennes. Dès que les empereurs furent chrétiens, « cette émulation ne subsista plus ; et quand la croix « eut chassé l'aigle, toute la valeur Romaine disparut. » (i)
Rousseau, lorsqu'il a écrit ce tissu de paradoxes, a sans doute confondu les chrétiens vivants avec les saints en marbre qu'il avait vus à Notre-Dame de Paris ; un peuple de statues à large dos, sur lequel le tyran pouvait se prélasser à frapper du fouet. Faut-il réfuter de telles insanités ? Rousseau trouve que les chrétiens sont nécessairement trop faibles : l'Etat moderne, fils de Rousseau, les accuse au contraire d'émeute, de révolution, de violence. Le fils réfutera donc le père.
Il est incontestable que le christianisme met la fin dernière de l'homme au ciel. La patrie du chrétien est au ciel. Il est obligatoire à tous d'y arriver. Mais la patrie céleste exclut-elle la patrie terrestre ? Nous avons vu plus haut comment Dieu impose à tous le devoir de sauver leur âme, et en même temps non seulement permet, mais invite l'homme à la jouissance légitime des
(i; Le Contrat Social, L. C.
biens temporels ! Les chrétiens, il est vrai, appellent cette terre « une vallée de larmes, » non pour signifier que leur vie doit se passer à pleurer et à se lamenter ; mais pour se rappeler qu'ils ont une destinée plus élevée ; qu'il y aurait folie de leur part à attacher leur cœur à la terre seule, puisque le sort commun leur réserve nécessairement tant de mécomptes et de désillusions ; et qu'enfin, ils doivent se soucier de faire concorder leurs jouissances temporelles avec leur destinée supérieure.
Jamais les paiens n'ont connu la liberté dont les chrétiens ont joui et jouissent encore. A quelle époque existait l'esclavage, et qui donc l'a aboli? N'avonsnous pas démontré que plus un peuple est chrétien, et plus il est capable de liberté politique ! Ce sont précisément les idées de Rousseau qui ont remis en honneur l'absolutisme paien. Celui-ci serait plus menaçant, il nous porterait des coups plus rudes, si l'esprit chrétien n'était là, pour entretenir le sentiment de l'honneur et du droit dans l'âme du peuple, et lui donner une force d'élasticité dont l'absolutisme ne parvient pas à avoir raison.
Il n'y a pas de braves chrétiens, dit Rousseau : ou plutôt il n'en connaît pas. Ceci démontre seulement qu'il est tout à fait ignorant de l'histoire. Ce qu'il en sait, le nom des croisés, il s'en sert pour donner le jour à une contradiction palpable : « Ils ont combattu non comme chrétiens, mais comme citoyens de l'Eglise. »
Pour achever le tableau, il trouve nécessaire d'ajouter, que du moment que les empereurs sont devenus chrétiens, il n'y eut plus de soldats paiens dans les armées impériales. Ils ont sans doute été convertis tous par un coup magique.
Il reste cependant un détail, que nous devons rele-
ver. Qu'arriverait-il à un peuple chrétien^ s'il se levait dans son sein un Catilina ou un Cromwell ? Gela est très-facile à dire. Un Catilina ou un Cromwell ne trouverait pas d'écho chez un peuple vraiment chrétien : ce genre de malfaiteurs n'obtiennent de la vogue que chez des nations corrompues. On en aurait bientôt fini, si, comme le suppose Rousseau, " les chefs étaient justes et modérés ; les magistrats intègres et incorruptibles, et si les soldats méprisaient la mort. »
Le degré le plus élevé de la perfection chrétienne consiste dans la pratique des conseils évangéliques. Renoncement aux richesses, à la disposition indépendante de soi-même, aux plaisirs charnels. Telle est la formule de la plus haute perfection dans le christianisme. Mais cette vie parfaite empêche-t-elle de travailler à la prospérité d'autrui ? En aucune façon. Les religieux renoncent pour eux-mêmes. Ils disent adieu à la jouissance personnelle. Mais sont-ils insensibles au bien-être de leur patrie ? Bien au contraire : car le renoncement à la jouissance personnelle double les forces qu'ils mettent à la disposition de la prospérité publique. Faut-il alléguer d'autres preuves de fait que le défrichement de l'Europe, la conservation de la science, des œuvres scientifiques et artistiques, ainsique cette brillante phalange de religieux, qui dans tous les genres ont illustré ou illustrent encore leur patrie ?
Aucune religion n'est plus apte que le christianisme à produire le progrès. Le levier de tout progrès, même matériel, c'est le renoncement. Les éléments de la production peuvent être réduits en dernière analyse à deux, le capital et le travail. L'économie, ou le renoncement à la jouissance actuelle, fournit les éléments matériels ;
le renoncement, ou l'esprit de sacrifice, fournit les forces pour travailler ces éléments. Or, quelle est la religion qui mieux que la religion catholique, inspire et entretient l'esprit de renoncement dans les peuples ?
L'histoire de Garcia Moreno, président de la république de l'Equateur nous fournit un exemple admirable de l'efficacité du christianisme pratique pour le gouvernement des peuples. Lorsque ce grand homme arriva au pouvoir, son pays était obéré de dettes ; il était ravagé par les guerres civiles ; déchiré par la discorde intérieure; sans instruction et presque sans civilisation. Garcia Moreno leva fièrement l'étendard du catholicisme. Il conseilla la pratique religieuse par ses paroles, sa conduite administrative, et, ce qui vaut encore mieux, par son exemple personnel. Entretemps il amortit la dette accomplit d'admirables oeuvres d'utilité publique, ramena dans le pays la paix et la prospérité, fonda des écoles, une université, et civilisa les Indiens. La Franc-maconnerie ne put pardonner la gloire de ce christianisme pratique. Des conspirateurs dressèrent des embûches au grand homme. Que pouvaient-ils trouver à lui reprocher, à lui qui était savant lui-même, patriote éprouvé, et presque le thaumaturge qui avait rendu l'esprit et II vie à l'Equateur? Ils eurent recours à la violence. Ils l'assassinèrent au moment où, comme le plus simple des chrétiens, il faisait la visite d'une église. Le grand homme mourut en s'écriant : Dieu ne meurt point ! Il pouvait mourir ; il avait montré par ses actes, ce que peut le christianisme pour la prospérité d'un peuple.
La profession franche du christianisme est une source de prospérité temporelle pour un peuple. « Cherchez « avant tout le royaume de Dieu et sa justice, dit le
« sauveur, et le reste vous sera donné par surcroît. » Si les peuples chre'tiens subissent des e'preuves, leur religion entretient dans leur cœur une espérance, un courage, une force, une élasticité tels que la patrie ne tardera pas à ressusciter, si cette résurrection est humainement possible. Si le salut de la patrie n'est pas possible en ce moment, son image reste gravée au plus profond de l'âme, et se redressera pleine de fraîcheur même après des siècles. Y a t-il un seul polonais, qui ait oublié la patrie polonaise, Polska, depuis la Baltique jusqu'à la mer noire ?
III. Rousseau veut une religion: d'après lui le christianisme est une religion vraie. Néanmoins il ne veut pas du christianisme. Que lui faut-il donc ? « Laissant « à part les considérations politiques, revenons au droit « et fixons les principes sur ce point important. Le droit « que le pacte social donne au souverain sur les sujets, « ne passe point, comme je l'ai dit, les bornes de l'unité « politique. Les sujets ne doivent donc compte au sou- « verain de leurs opinions, qu'autant que ces opinions « importent à la communauté. Or il importe bien à « l'état que chaque citoyen ait une religion qui lui fasse « aimer ses devoirs ; mais les dogmes de cette religion « n'intéressent ni l'état, ni ses membres qu'autant que « ses dogmes se rapportenl à la morale et aux devoirs « que celui qui la professe est tenu de remplir envers « autrui. Chacun peut avoir, au surplus, telles opinions « qu'il lui plait, sans qu'il appartienne au souverain d'en « connaître, car, comme il n'a point de compétence « dans l'autre monde, quel que soit le sort des sujets, « dans la vie à venir, ce n'est pas son affaire, pourvu « qu'ils soient bons citoyens dans celle-ci.
« Il y a donc une profession de foi purement civile « dont il appartient au souverain de fixer les articles, « non pas précisément comme dogmes de religion, mais « comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est « impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle. Sans pou- « voir obliger personne à les croire, il peut bannir de « l'Etat quiconque ne les croit pas ; il peut le bannir, « non comme impie, mais comme insociable, comme « incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice, et « d'immoler, au besoin, sa vie à son devoir. Que si « quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes « dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il « soit puni de mort ; il a commis le plus grand des « crimes : il a menti devant les lois.
« Les dogmes de la religion civile doivent être sim- « pies, en petit nombre, énoncés avec précision, sans « explications ni commentaire. L'existence de la- Divinité « puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pour- « voyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châ- « liment des méchants, la sainteté du contrat social et « des lois, voilà les dogmes positifs. Quant aux dogmes « négatifs, je les borne à un seul : c'est l'intolérance ; « elle rentre dans les cultes que nous avons exclus.
(( Ceux qui distinguent l'intolérance civile et l'into- « lérance théologique se trompent, à mon avis. Ces deux « intolérances sont inséparables. Il est impossible de vivre « en paix avec des gens qu'on croit damnés ; les aimer, {( serait haïr Dieu, qui les punit ; il faut absolument « qu'on les ramène ou qu'on les tourmente. Partout où « l'intolérance théologique est admise, il est impossible « qu'elle n'ait pas quelque effet civil; et sitôt qu'elle en « a, le souverain n'est plus souverain, même au temporel ;
« dès lors les prêtres sont les vrais maîtres ; les rois « ne sont que leurs officiers.
« Maintenant qu'il n'y a plus et qu'il ne peut plus « y avoir de religion nationale exclusive, on doit tolérer « toutes celles qui tolèrent les autres, autant que leurs « dogmes n'ont rien de contraire aux devoirs du citoyen. « Mais quiconque ose dire: hors de l'Eglise point de « salut, doit être chassé de l'état, à moins que l'état ne « soit l'Eglise, et que le prince ne soit le pontife. Un « tel dogme n'est bon que dans un gouvernement ihé- « ocratique ; dans tout autre il est pernicieux. » (i)
La doctrine de Rousseau comprend trois choses sur lesquelles nous devons fixer notre attention ; parce que, quoique sous d'autres expressions, elles restent identiques avec les objections que soulève contre nous l'école révolutionnaire ou libérale. 1°) L'état ne doit tenir compte de la religion que pour autant qu'elle est un moyen de gouvernement. L'état s'en sert : elle n'est qu'un moyen entre ses mains. Aucune autre relation ne peut exister entre l'Etat et la religion. C'est cette théorie que suivent tous les gouvernements libéraux. 2^) La religion, considérée comme moyen de gouvernement, ne demande qu'un petit nombre de vérités. Quelques vérités, qui sont comme les soutiens de tout l'ordre moral : voilà la religion dont l'Etat a besoin. En conséquence, l'Etat doit être indiL férent à tous autres dogmes ou r; toute forme religieuse. L'Ecole libérale est complètement de cet avis : la re/fgion universelle, basée sur la raison naturelle toute seule, telle est la seule religion dont l'état puisse tenir compte, et encore seulement comme d'un moyen de gouvernement.
(1) Le contrat social, L, G.
3)° Le Catholicisme est dangereux pour l'état, parce qu'il est intolérant. Il n'y a pas un seul gouvernement libéral qui ne suive cette doctrine en pratique. Nous ne croyons pas inutile d'avoir indiqué la source de ces sophismes qui courent encore les rues aujourd'hui. Sophismes exotiques, dont nous sommes redevables au philosophe de Genève !
Pour faire l'examen de ces trois questions, commençons par la seconde. Qu'est ce que la religion universelle et la morale universelle ? En existe-t-il une ?
On a fait plusieurs tentatives pour en trouver une. Jules Simon a essayé de la formuler. Inutile d'insister : elle n'a servi qu'à défrayer les railleries universelles. Fixons plutôt notre attention sur une tentative Belge. M. Tiberghien, professeur à l'université maçonnique de Bruxelles, a écrit un livre, intitulé : Eléments de morale universelle à l'usage des écoles laïques. Voici en abrégé ce qu'il renferme. L'écrivain passe sous silence l'origine de l'homme ; il ne lui trouve pas une destination à une fin qui soit en dehors de l'homme : celui-ci ayant pour destinée sa propre perfection. Dieu n'est pas réellement distinct du monde, avec lequel il ne constitue que l'étage supérieur du Grand Tout. — Or il est impossible d'établir sur une pareille doctrine les véritables notions de droit et de devoir.
De plus l'écrivain rejette la foi. Il faut, dit-il, de la science et cela suffit. La garantie de l'ordre publique, en dernière analyse c'est la science. « Bien des fléaux « dit-il, (i) ont déjà cessé ou vont cesser de régner. La « peste ne (ait plus de ravages dans nos contrées. La
(i) Eléments de morale universelle, p. 105.
« famine n'est plus à craindre. Partout on attaque les « maladies, on dessèche les marais, on contient les rivières « dans leur lit, on entame les déserts. La culture gagne « d'année en année. La terre est bien améliorée et bien « embellie depuis les temps anciens. Que ne peut-on pas « attendre de l'avenir ? C'est aujourd'hui seulement, grâce « à l'entente des peuples les plus avancés, qu'on com- « mence à s'occuper des grands problèmes qui intéressent « l'humanité terrestre. Tous les continents sont ouverts « à la civilisation. La barbarie est refoulée dans ses « derniers refuges. L'espace et le temps ne sont plus « un obstacle aux relations internationales. La vapeur « et l'électricité oüt supprimé les distances. Que sera la « terre dans quelques siècles, si l'on en juge d'après les « progrès accomplis.
(( Chaque progrès est une victoire remportée par le « bien sur le mal et un acheminement vers le règne de « la raison, vers l'idéal.
« Dans nos sociétés civilisées, le mal se réduit à des « malheurs et à des crimes individuels. Contre le malheur « nous pouvons nous défendre par l'association, par l'é- « pargne et le crédit ; contre le crime par l'éducation et « la moralisation.
« Eclairons donc les hommes, faisons-leur connaître « leurs droits et leurs devoirs, enseignons-leur les rapports « qui existent entre le bien de l'individu et le bien de (( la famille ou de la société, et le crime s'effacera ou « deviendra moralement impossible. Le plus grand crime « est déjà sur le point de disparaître, grâce à l'impulsion « généreuse donnée par le roi des Belges à l'œuvre de « la civilisation de l'Afrique centrale ; ce crime c'est la « traite des nègres, c'est l'esclavage.
« La guerre disparaîtra à son tour par le progrès « du droit international. »
Si vous ajoutez le dogme, fondamental en matière de morale rationaliste, savoir la bonté native de la nature humaine telle qu'elle existe maintenant, clairement insinué dans cet écrit, (i) on aura un faisceau assez complet des illusions charlatanesques qui hantent le cerveau de ces nouveaux moralisateurs.
Donc d'après M. Tiberghien, l'homme est bon de sa nature : rendez-le instruit, et tout ira sur des roulettes ! Ici toute la morale finit par se ramener à la science.
D'autres philosophes que M. Tiberghien, savoir Platon et Aristote, ont tenté de codifier cette morale rationaliste. Nous avons vu plus haut, à quoi ils ont abouti. Ni croyants, ni incroyants, qu'ils soient matérialistes ou panthéistes, ne sauraient accepter la doctrine du philosophe de Bruxelles. Sa morale universelle est mort-née : elle est déjà ensevelie dans les limbes de l'oubli.
Considérons maintenant la formule de J. J. Rousseau. Cette formule-là est-elle peut-être la vraie formule de la religion universelle ? Elle constitue sans aucun doute un minimum de religion. Quiconque ne connaîtrait que les dogmes cités par Rousseau, « sans explication, ni commentaire, » n'en saurait certainement pas assez pour distinguer l'existence de Dieu de la prétendue sainteté du contrat social. Où irait-il chercher les notions de justice, de chasteté, de sacrifice, de travail, de zèle, qui
(i) « La nature humaine est bonne et trouve sa cause en Dieu... « En agissant selon notre nature, nous faisons bien, nous obéissons « à la volonté divine, nous exécutons le plan de la création, p. 76. « Eléments de morale univ. »
g^ont cependant indispensables à la prospérité de l'Etat ? Toute l'antiquité, Platon et Aristote en tête, nous montre ce que peut l'intelligence humaine en matière de religion, ainsiqu'en matière de théorie sociale. Remarquons de plus,, que les philosophes paiëns ne raisonnaient pas complètement en dehors de la lumière de la révélation,, puisqu'ils avaient à leur service au moins le crépuscule des traditions primitives.
IV. La seconde question ainsi résolue ^ revenons à la première. Quelles relations faut-il entre la Religion et l'Etat ? La Religion n^est-elle entre les mains de l'Etat qu'un moyen de gouvernement ? On pourrait raisonner comme suit : L'Etat, comme société parfaite, doit avoir à sa disposition tous les moyens indispensables pour remplir sa mission. Or il est prouvé que la Religion est un moyen indispensable. Donc l'Etat doit pouvoir disposer de la religion. — La Religion est indispensable, rien n'est plus vrai. Mais remarquons qu' « avoir à sa disposition » n'est pas la même chose qu' « administrer soi-même. » J'ai besoin de la justice quand j'ai un procès à vider. S'ensuit-il que je puisse moi-même administrer la justice ?
Nous avons démontré plus haut que la mission de l'Etat est tout-à-fait différente de celle de l'Eglise. Que l'Etat ait besoin de l'Eglise, cela est incontestable : mais de là suit seulement, que l'Etat a droit à la coopération de l'Eglise. Même dans la supposition où une même personne gérerait en même temps le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, elle ne pourrait pas exploiter la Religion uniquement comme moyen de gouvernement. Ce serait subordonner la fin de la Religion à celle de
la société civile, là où la nature même des choses demande l'inverse.
Quelle est donc la position de TEtat vis-à-vis de la Religion ? Comme la vie temporelle est subordonnée à la vie éternelle, ainsi l'Etat est subordonné à l'autorité spirituelle, dans les choses qui regardent la fin spirituelle. L'Etat doit être religieux. L'Etat est une personne morale qui a des droits : donc il a des devoirs. Pourquoi, s'il en est ainsi, l'Etat n'aurait-il pas de devoirs à l'égard de Dieu, qui est aussi bien que de toute autre chose, la cause première et la cause finale de l'autorité civile ?
« Nous devons reconnaître, écrivait un jour le comte « Cavour à Massimo d'Azeglio, que si nous faisions pour « nous-mêmes ce que nous faisons pour l'Etat, nous « serions d'affreux coquins. » — « Bien, répondit d'Azeglio ; mais est-il bien certain qu'il y ait deux morales ? » Ceux qui détiennent la puissance publique ne sont-ils pas hommes ? S'il en est ainsi, pourquoi seraient-ils dispensés de la loi morale dans l'exercice de cette puissance ? Un homme pourrait-il dire : je suis fidèle à la loi morale au sein de ma famille ; mais je m'en dispense en dehors de chez moi dans mes affaires commerciales ? Or, l'irréligion est contraire à la loi morale. Donc, aussi bien dans l'exercice de la puissance publique que partout ailleurs, les puissants de la terre sont tenus de se conformer à la loi morale.
De plus, s'ils ne le font pas, ils donnent le mauvais exemple au peuple. Ils violent le droit qu'a un peuple chrétien d'être gouverné chrétiennement. Enfin, un peuple n'accordera jamais pleinement ses sympathies à une autorité qui refuse de se soumettre a Dieu, le créateur de toute chose, et refuse d'accepter les devoirs
que la morale religieuse, la seule fixe et efficace, lui impose.
Il appartient à la mission de TEtat d'imprimer sur chacun de ses membres le sceau de l'ordre idéal, qui se trouve exprimé dans le monde entier et découle de l'idée éternelle de Dieu. L'Etat doit conduire des êtres raisonnables, d'une manière raisonnable, au vrai et au bien. A cet effet il a besoin de Religion. Si la vérité et l'erreur sont la même chose à ses yeux, s'il ne possède pas de vérité objective, il est impossible à l'Etat de remplir sa mission. La justice que l'Etat doit protéger et garantir demande sans doute quelque chose de plus que l'abstention du meurtre et du pillage : « Quand vous étiez les « employés de l'empire, vous n'avez pas jugé avec droi- « ture ; vous n'avez ni maintenu la loi de la justice, ni « maintenu cette loi conformément à la volonté de Dieu. « D'une façon terrible, et bien plus tôt que vous ne « pensez, vous vous apercevrez qu'un jugement très-sévère « sera porté sur ceux qui sont à la tête du pouvoir. » (i) De là résulte pour l'Etat le devoir de protéger et de défendre la religion, pour deux raisons. La première raison, c'est que l'Etat est tenu de reconnaître et de pratiquer le devoir religieux. Il est un membre de la société spirituelle et religieuse. Or quoi de plus naturel que de protéger et de défendre la société dont on fait partie ? Cette soumission et cette défense est un devoir sacré, auquel l'Etat ne peut se soustraire, à moins de nécessité.
La seconde raison, c'est que la Religion est une base indispensable à la prospérité publique. Or s'il est un
(i) Sap. VI. 5. 6.
devoir qui incombe à l'Etat, c'est assurément celui de défendre ses fondements, et ses conditions d'existence. Il ne suffit pas à l'Etat de se tenir neutre. La neutralité n'est ni la protection ni la défense. Or ce devoir de défense a été démontré par tout ce que nous avons dit jusqu'ici. « Les rois, par l'ordre divin, servent Dieu « comme rois, lorsque dans leurs royaumes ils comman- « dent le bien et défendent le mal, non seulement le « bien et le mal qui regarde la société humaine, mais « encore celui qui regarde la religion divine. C'est « en vain que vous dites ; j'abandonnerai cela au libre « arbitre. Car, pourquoi ne prétendez-vous pas qu'en fait « de meurtre et de luxure, de tout autre crime, tout « doit être abandonné au libre arbitre ? Et cependant « tous ces crimes sont défendus par la loi, et avec rai- « son. Rien n'est plus utile ni plus raisonnable. '» (i)
Lorsqu'un peuple est en possession de l'unité dans la vraie foi, il est du devoir de l'Etat non seulement de ne pas attenter à cette unité en suscitant l'esprit de schisme, mais de la défendre par tous les moyens honnêtes contre les attaques de toute autre religion et contre les divisions intestines. En effet, n'est-ce pas un bien précieux pour les sujets d'un Etat, de vivre dans la vraie Religion ? N'est-ce pas un bienfait inappréciable pour un Etat, que de ne pas avoir à côte des divisions multiples qu'amène inévitablement le cours de la vie, les dissensions religieuses ?
Voyez jusqu'à quel point l'erreur a envahi les esprits dans ce siècle. Bluntschli, un des écrivaine de l'Ecole Historique, est d'avis qu'il vaut mieux pour l'Etat, qu'il n'y ait pas
(1) S. Aug. Contra Cresconium. L. III, 57.
unité (ie Religion. Au troisième congrès protestant de Brème, l'écrivain cité défendit la thèse suivante : « L'uni- « té religieuse est plutôt un inconvénient qu'un avantage « pour l'Etat moderne, parce qu'elle met l'Etat en danger « de sentir dans son droit -et sa politique l'influence de « l'Eglise... La coexistence de plusieurs confessions dans « un même pays, est avantageuse à l'Etat moderne en « ceci, que sa position naturelle en dehors des églises « est mise par là hors de doute, et que sa liberté poli- « tique se dessine plus nettement. » (i)
C'est là le Divide et Imper a, invoqué au bénéfice de l'Etat moderne. Si la vraie doctrine d'Etat, c'est l'absolutisme, le raisonnement de Bluntschli est correct. Sinon, il est absurbe ! D'ailleurs l'écrivain protestant appuie sa théorie sur a la position naturelle de l'Etat moderne en dehors des Eglises, » thèse dont nous avons déjà démontré la fausseté.
L'Etat doit donc défendre l'unité de religion là où elle existe. Aussi longtemps qu'il ne faut pas considérer l'Etat comme un organisme chargé de produire la vie matérielle seulement, il ne saurait, sans manquer à sa mission, placer les biens matériels au dessus des biens spirituels, ni se montrer indifférent aux choses religieuses. C'est une règle vieille comme le christianisme, disons comme l'homme lui-même : « Régula operandi dependet a régula credendi. » Lorsque la règle de la foi religieuse laisse toute marge à l'arbitraire individuel, il ne faut — en dehors des cas d'inconséquence, — rien attendre de salutaire de toute la série des actions qu'elle inspire. D'où il est évident encore une fois, qu'il faut que l'Etat prenne la défense de l'unité religieuse là ou elle existe.
(i; Algemeine zeitung, 7 Juni 1868.
V. Il appartient à l'idéal de gouvernement tel que le rêve le libéralisme moderne, que l'Etat, comme tel, soit indifférent â toute vérité religieuse ; que non seulement il tolère toute confession et toute erreur, mais qu'il les protège ; qu'il demande et cherche l'admission de religions multiples, et qu'il reconnaisse à chaque citoyen un droit inviolable à une liberté de croyance, de conscience, et de culte illimitée.
L'Eglise catholique ne saurait admettre cet idéal. Elle doit le rejeter, puisqu'il renferme la négation de la révélation, ou au moins l'indifférence à la vérité révélée. Elle doit avec l'apôtre St Pierre (11 Pétri II, i. suiv.) rejeter ceux qui introduisent des sectes de perdition, les pseudoprophètes ! les faux docteurs qui s'attirent bientôt sur eux-mêmes un châtiment qui ne se fait pas attendre. Une fois qu'on accepte la doctrine théologique de Dieu, du Christ et de l'EgHse, — et l'Eglise ne peut renoncer à cette doctrine sans se suicider — on n'a assurément pas le droit de s'insurger contre la révélation ou de se montrer indifférent à son égard. Une fois qu'on admet qud n'y a qu'une seule Eglise vraie, le bien-être de l'humanité demande que tout effort tendant à séparer les hommes de l'Eglise soit repoussé avec énergie. 11 était donc nécessaire, pour être logique, de condamner les propositions suivantes: « Les hommes peuvent dans l'exercice de n'importe quelle religion opérer leur salut et obtenir la vie éternelle «(i) — « L'Eglise n'est pas compétente pour définir dogmatiquement que la religion de l'Eglise Catholique, est la seule vraie. » Quand on se place au point de vue de l Eglise, il faut rejeter également, i" qu'il ne serait plus
(i) Syllabus, n. i6.
salutaire, le jour d'aujourd'hui, que la religion catholique soit religion d'état, à l'exclusion de toute autre; 2» qu'on agit sagement et qu'on me'rite des éloges, si l'on accorde légalement dans certains pays Catholiques, la permission à tous les citoyens de professer n'imporle quel culte; 3" qu'il est contraire à la vérité que la liberté civile de n'importe quel culte, et l'autorisation générale de publier librement n'importe quelles opinions et quelles idées, ait pour effet de rendre les mœurs et les esprits plus accessibles à la séduction, et de propager l'indifférence.
Il faut distinguer soigneusement entre un état Catholique qui possède l'unité religeuse, et l'Etat où l'unité religieuse n'existe plus depuis longtemps. La question de savoir si les droits possédés par les dissidents, il faut les leur conserver, est bien différente de cette autre, quels droits on leur accordera dès l'abord. Il faut distinguer également entre le point de vue de l'Eglise, et le point de vue du droit moderne.
Ainsi nous sommes amenés à examiner la question de la tolérance. « La religion catholique est dangereuse « pour l'Etat dit J. J. Rousseau (i), parce qu'elle est in- « tolérante. » Que faut il penser de l'intolérance de l'Eglise?
Le philosophe Espagnol Balmès (2) parle comme suit de ce terme de tolérance, dont on a tant abusé : « Ce « terme (tolérance) signifie proprement la patience avec « laquelle on supporte ce qu'on considère comme une « chose injuste, mais qu'on croit mieux de ne pas punir. « C'est ainsi qu'on tolère certaines espèces de scandales « et d'abus, de façon que l'idée de tolérance est toujours
(1) Le contrat social, L C.
(2) Le Catholicisme et le protestantisme comparés, c. 34.
« accompagnée de l'idée de mal. Tolérer le bien, tolérer « la vertu, seraient des expressions absurdes. Lorsque la « tolérance est applique au domaine des idées, elle suppose « également ici un mal de l'intelligence, savoir l'erreur. (( Personne ne dira qu'il tolère la vérité. »
Il est possible de tolérer des opinions dont on voit cependant clairement la fausseté; on ne saurait estimer que ces opinions-là dont la contradictoire n'est pas certaine pour nous, et qui s'appuient sur des raisons valides : telle, par exemple, une hypothèse scientifique; mais il est possible d'estimer les personnes qui professent ces erreurs, de reconnaître leur bonne foi, et la droiture de leurs intentions. Un homme s'appelle tolérant, s'il est capable de supporter des opinions qui sont en guerre avec les siennes, sans mécontentement et sans passion. La tolérance ou l'intolérance peuvent se rencontrer aussi bien chez un homme sans religion que chez le croyant fervent. St François de Sales était tolérant. Voltaire était souverainement intolérant. « La tolérance de l'homme religieux, qui ne résulte « pas de la faiblesse de la foi, et qui peut s'allier à un « zèle ardent pour Ja conservation et la propagation de « la foi, résulte de deux principes, le principe de la charité « et celui de l'humilité. »
Balmès examine ensuite de plus près ces deux principes: « c'est la charité chrétienne qui nous remplit de « bienveillance à l'égard de tous les hommes, même à « l'égard de nos plus grands ennemis ; c'est elle qui nous « inspire la pitié pour leurs méfaits et leurs fautes ; qui a nous apprend à nous servir de tous les moyens à (( notre disposition pour les retirer de leurs funestes erreurs ; « qui nous défend de les considérer jamais comme perdus « pour le ciel, tant qu'ils vivent sur la terre. Rousseau
« a dit; « il est impossible de vivre en paix avec ceux « que l'on croit damnés, » nous ne croyons à la damnation « de personne absolument, nous ne pouvons même y croire, « tant qu'ils sont en vie ; quelque grands que puissent être « les écarts de l'homme, la miséricorde de Dieu, et le « prix du Sang de Jésus Christ sont plus grands encore. « Nous sommes si loin de penser qu'aimer de tels hommes « ce serait haïr Dieu, comme le prétend le philosophe « de Genève, qu'on ne pourrait étaler parmi nous une « pareille doctrine, sans cesser d'appartenir à notre com- « munion religieuse. — L'autre source de la tolérance « c'est l'humilité qui nous donne un sentiment profond « de notre faiblesse, nous fait reconnaître un don de Dieu « dans tout ce que nous avons; l'humilité qui nous apprend « à considérer nos avantages, comparés à ceux des autres « hommes, comme autant de raisons puissantes pour re- « connaître avec gratitude la main généreuse de la Providence; « qui purifie à nos yeux l'humanité tout entière; qui « nous apprend à voir dans tous les hommes et en nous-mêmes (( des membres de la grande famille du genre humain (( tout entier, qui a perdu par le péché de son premier « père, sa dignité originelle ; l'humilité qui nous fait trouver « dans les écarts de nos inclinations intimes et dans « les ténèbres de notre intelhgence, des raisons qui nous « obligent à la compassion et à l'indulgence pour les « fautes et les méfaits ; l'humilité qui précisément à cause « de son abaissement est une vtrtu si élevée. Si l'hu- « milité plait tant à Dieu, dit Sainte Thérèse, cela vient « de ce que l'humilité est la vérité. Elle est la vertu « qui nous rend indulgents à l'égard de tout le monde, et « ne nous permet pas d'oublier jamais, que nous-mêmes, plus (( peut-être que personne, nous avons besoin d'indulgencç. ))
L'Eglise a toujours reconnu qu'il y a des hommes qui vivent dans l'erreur de bonne foi, et qui, pour cette raison, ne doivent pas être regardés comme damnés ; qu'il est possible d'appartenir à la communauté spirituelle intérieure, c'est-à-dire, à l'âme de l'Eglise véritable, sans le savoir, en donnant à sa volonté une direction raisonnable; que la réprobation tombe sur les faux principes; non sur les personnes qui sont dans l'erreur, à l'égard desquelles il faut pratiquer tous les devoirs de la charité fraternelle, et dont chaque catholique à part n'a pas le moindre droit de soupçonner la bonne foi. Telle est la doctrine de Pie IX, que Bismarck a cependant appelé un (( pape militant. » Dans la même allocution du 9 Décembre 1854, dans laquelle il s'élève contre cette assertion : qu'on peut nourrir bon espoir de voir sauver tous ceux qui ne se trouvent pas dans la véritable Eglise du Christ, le souverain Ponlife déclare solennellement : « Loin de « nous d'oser mettre des limites à la miséricorde de Dieu « qui est infinie ; loin de nous de vouloir pénétrer les (( desseins secrets et les jugemets de Dieu. Car ils sont (( un abîme insondable pour toute intelligence humaine. (( D'après la foi, il faut tenir à ceci, qu'en dehors de (( l'Eglise Apostolique et Romaine, personne ne peut ob- « tenir le salut : que cette Eglise est l'unique arche de salut, « et que quiconque n'y pénètre pas périt dans le déluge; « cependant il n'est pas moins vrai d'admettre que ceux « qui se trouvent dans l'ignorance touchant la vraie re- « ligion, si elle est invincible, n'en sont point chargés « de péché aux yeux de Dieu. Or donc, qui osera avoir « la témérité de vouloir tracer les limites de cette igno- « rance invincible, eu égard aux conditiims et à la mul- « tiplicité des peuples, des pays, des esprits, et de tant
« d'autres choses? Lorsqu'un jour, dégagés de ces liens « corporels, nous contemplerons Dieu face-à-face, nous « saisirons sans doute, par quels liens intimes et superbes « la miséricorde de Dieu est unie à sa justice; mais tant « que nous restons sur la terre, chargés du poids de « nos corps, tenons nous en à ceci, que, d'après la foi « cathohque, il y a un Dieu, une foi et un baptême ; « vouloir pénétrer plus avant n'est pas permis. Cependant, " comme le veut la loi de la charité, répandons des " prières continuelles, atinque tous les peuples, puissent " de tous les côtés se convertir au Christ ; concourons, " dans la mesure de nos forces, au bonheur de toute l'hu- " manité ; car le bras de Dieu n'est point raccourci, et " jamais les dons de la grâce céleste ne manqueront à " ceux qui en toute droiture de cœur, soupirent après '* cette lumière et la demandent en suppliant. "
La même doctrine se trouve contenue dans la circulaire du 10 Août i863 aux Evêques d'Italie. -^ Ni vous " ni nous n'ignorons que ceux qui sont frappés d'igno- '' rance invincible au sujet de notre sainte Religion, mais " qui, puisqu'ils observent fidèlement la loi naturelle et " ses préceptes imprimés par Dieu dans le cœur de tous, ^* et sont disposés à obéir à Dieu, mènent une vie honnête » et droite, peuvent sous l'action de la lumière divine '' et de la grâce obtenir la vie éternelle ; car Dieu, qui « pénètre, sonde et connait les cœurs, les opinions, de " les pensées et les actions, ne permet pas conformément '* à sa Divine bonté et sa clémence, que personne subisse " les peines éternelles s'il n'y a pas de faute volontaire. •' Cependant, c'est aussi un dogme catholique, universelle- '' ment reconnu, que personne ne peut obtenir le salut " en dehors de l'Eglise catholique, et que ceux qui s'ob-
u stinent contre l'autorité et les décisions de cette Eglise, « et ceux qui restent obstinément séparés de l'unité et »' de la communion avec le successeur de Pierre, le pontife <' Romain, à qui Dieu a confié la garde de sa vigne, u ne peuvent obtenir le salut éternel, v Après avoir cité S. Matth. i8, 17; Luc. 10, 16; Marc. 16, 16; Luc. 11, 23; Jean 3, 18; Tite, 3, 11 ; 11 Pierre 2, i, le pape continue en ces termes : ■•> Loin de devoir être ennemis
- en quelque façon de ceux qui ne sont pas unis à nous •' par les liens d'une même foi et d'une même charité,
- les fils de l'Eglise doivent bien plutôt faire de leur mieux, " au cas o a les hétérodoxes seraient visités par la pauvreté, " la maladie ou d'autres épreuvjs quelconques, pour leur '' rendre autant que possible tous les services de charité, " les assister, et surtout les délivrer des ténèbres de leurs " regrettables erreurs, et les ramener à la vérité catho- '^ lique et à leur mère aimante, l'Eglise, qui ne cesse " jamais d'étendre vers eux ses bras maternels, pleine de
- charité ; et les rendre à son giron, pourque confirmés
- et persévérants dans la foi, l'espérance et la charité, " portant des fruits dans toute espèce de bonnes œuvres, ■- ils obtiennent le salut éternel. -
La tolérance chez l'individu suppose une certaine douceur, qui est le fruit du contact avec les hommes et des coutumes qui en résultent ; elle suppose une certaine capacité, due à la pratique de la vie, de supporter le mal qu'elle doit désapprouver sans pouvoir le changer. Parmi les hommes irreligieux, il en est qui sont animés de haine contre la religion, et se conduisent a l'égard de ceux qui la professent avec une suprême intolérance. Il en est d'autres qui traînent leur vie dans le doute et la légèreté, qui jettent parfois un regard de désir sur la
religion, surtout aux heures du danger, et qui corriprenrient la nécessité de la religion pour les autres. Chez ceux-ci, la tolérance n'est ni un principe ni une vertu, mais comme une nécessité qui résulte de leurs dispositions. Il est difficile en effet de s'irriter contre l'opinion d'autrui, quand on n'en a aucune soi-même et que parconséquent on ne rencontre aucune résistance de la part des autres. Il est difficile de s'apposer à la religion tant qu'on la considère comme une nécessité sociale ; il ne saurait y avoir de la haine contre la foi dans un cœur qui aspire inconsciemment à en savourer les douceurs, et qui peut-être lui jette déjà un regard de sympathie comme à un ami qui l'appelle à travers les dangers de l'avenir. La tolérance en ce cas n'a rien d'étrange, elle est naturelle, nécessaire; l'intolérance serait quelque chose d'extraordinaire, d'inconcevable, et elle ne pourrait venir que d'un cœur méchant. De même que chez les particuliers, ainsi il peut y avoir tolérance ou intolérance chez les sociétés et les gouvernements. La tolérance s'introduit d'abord de fait, et devient ensuite un principe. Des hommes de religions différentes, qui vivent longtemps côte à côte dans la même société, finiront par se supporter mutuellement. Ils y sont poussés par cette espèce de lassitude et de détente, qui succède à de nombreuses attaques, et par le désir de la vie paisible et tranquille. Mais, lorsqu'ils sont en présence une première fois, un choc plus ou moins violent est inévitable. Si l'esprit de tolérance s'est universalisé à tel point aujourd'hui, la cause n'en est pas aux déclamations des' philosophes qui prêchent la tolérance sceptique comme un principe ; elle est dans la force des circonstances, le grand nombre des partis religieux, l'incrédulité, l'indifférence, le relâchement succédant à des guerres longues et ruineuses,
quelque peu aussi l'adoucissement des mœurs, Taccroissement des moyens de relation, et la prépondérance des intérêts matériels. La philosophie demandait avant tout la tolérance civile; mais ses adhérents allèrent plus loin; jls voulaient, comme le remarquait déjà Bossuet, la tolérance dogmatique, l'indifférence en matière de religion. Alors même qu'il était possible d'accorder la première, la seconde devait être refusée catégoriquement. Car, toute communauté spirituelle qui a la conscience d'être dépositaire de la vérité objective absolue, et qui a la certitude d'avoir pour mission le salut de l'humanité tout entière, se regarde comme la seule société religieuse véritable, et tient pour fausses toutes les professions dissidentes. Elle doit donc sentir qu'il y a devoir pour elle à combattre ces professions, à les réfuter, et à faire triompher ainsi la vérité.
C'est cette intolérance dogmatique, si naturelle et si nécessaire, qui a suscité tant d'ennemis à l'Eglise. Mais cette intolérance dogmatique, gardienne sévère de la vérité, n'entraine pas nécessairement l'intolérance civile. Car, on peut très- bien, quelque profonde que soit sa conviction de la vérité de la religion, laisser vivre en paix ceux qui en pratiquent une autre ; on peut leur rendre avec plaisir et avec zèle tous les devoirs de la charité fraternelle comme c'est le devoir exprès des catholique^.
A supposer que le gouvernement est tolérant, les populations ne le sont point encore pour cela. Le cas peut se présenter et s'est présenté en effet, où le gouvernement proclame le principe de la tolérance, sans que le peuple l'accepte. C'est ce qui est arrivé à plusieurs reprises en Espagne. Vice versa, le peuple peut désirer la tolérance sans que le gouvernement l'accorde. Le gouvernement et
le peuple peuvent être en désaccord à ce sujet, et suivre des principes différents. Mais ce désaccord ne saurait durer. Avec le temps, le gouvernement, qui est Tinterprêté de la société, adoptera les sentiments de celle ci.
Tout gouvernement qui reconnnait comme sienne une religion déterminée, est plus ou moins intolérant à l'égard de toute autre, et cette intolérance ne s'affaiblit ni ne disparait, que si les adeptes des nutres religions deviennent redoutables par leur force ou négligeables à cause de leur faiblesse. Les formes de l'intolérance different d'après l'esprit du temps et des peuples ; elle n'est pas la même en Angleterre qu'en Prusse, en Prusse qu'en Suède.
Toutefois, le bon sens à lui seul suffit à démontrer, qu'une reconnaissance sans limite ou même une tolérance indéfinie de toutes les religions est une chose qu'on ne saurait demander à aucun gouvernement. En effet, l'état peut-il être cbligé de permettre ce qui menace son existence, et rend impossible tout ordre social? Or il y a des sectes qui sont dans ce càs. Si une secte se présentait, qui prend pour un exercice du culte les sacrifices humains, ou qui restaure le culte abominable de l'Astarté Babylonienne ; si la secte des Mormons, avec laquelle l'Amérique du Nord n'a jamais voulu vivre en paix, voulait se transplanter en Europe, qui soutiendra que l'Etat devrait reconnaître ou même tolérer ces sectes? Qui n'estimera qu'il serait du devoir de l'Etat de protester contre elles? Et cependant, si l'Etat a proclamé une liberté de religion et de culte illimitée, de quel droit refusera t il la liberté à ces sectes? Si un nouveau Proudhon posait comme un dogme religieux que la propriété c'est le vol, et s'avisait d'appliquer cette doctrine, quel droit l'Etat aurait-il d'empêcher un tel culte, s'il proclame une liberté illimitée ?
Nous f)óuvóiis donc conclure qu'une tole'rance universelle est une vraie' impossibilité.
Nos hommes d'Etat modernes Gonsidèrent tout au point de vue politiqîue, tandisqiue F Eglise considère et doit conside'rer tout au point de vue dx^trina'! L4 se' trouve la source d'interminables m^alentendus et de fau-tes nombreuses. L'Eglise catholiqjue tient si fort à la pureté d'e l'a doctrine, q'u'eïle doit rejeter une situation, en ellemême basée sur les faits et acceptable, du moment qu'on veut lui donner une base dogmatique fausse, et qu'on menace d*introduire ainsi un faux principe. Les gouvernements, qui se sont éloignés de plus en plus de l'Eglise, ne comprennent plus sa langue et sont même devenus presque inaccessibles aux conséquences logiques de ses principes, parce qu'ils se sont cantonnés dans des concepts tout à-fait modernes, et tout-à-fait différents de ceux de l'Eglise. L! Eglise et l'Etat ne parlent plus la même langue.
Premièrement. l'Eglise ne peut admettre la liberté des cultes, lorsqu'on veut la baser sur le principe suivant : Tout homme a le droit naturel et inviolable d'accepter ou de rejeter n'importe quelle doctrine religieuse. Si ce principe était vrai, l'Etat serait le premier violateur du droit, en mettant des limites à la liberté des cultes, et en posant les conditions auxquelles un culte pourra se faire reconnaître par l'Etat. Du reste, ce serait de la part de l'Eglise concéder que la foi du Christ puisse être mise en doute; et ainsi l'Eglise ouvrirait la porte toute large à l'arbitraire en matière religieuse.
On ne peut pas accepter davantage que l'homme est libre de suivre telle religion que sa raison seule lui dicte. On bien il y a une loi qui régit la conscience humaine ou bien il n'y en a point : s'il y en a une, elle s'identifie
avec la conscience ou bien elle en est distincte. Si elle en est distincte, la conscience doit évidemment s'y conformer : cette loi doit obliger la conscience de tous, de façon qu'il ne puisse y avoir de droit là où il y a contradiction avec cette loi. De même qu'un homme n'a pas le droit de mal agir, ainsi il n'a pas le droit de penser, d'enseigner le mal, de défendre et de propager l'erreur. Sinon, pourquoi le Fils de Dieu serait-il descendu sur la terre? Comment aurait-il pu dire: celui qui ne croit pas est déjà condamné. (Jean, 3, i8.) Sur le terrain moral et religieux, l'homme n'a pas le droit de contredire Dieu, d'accepter ou de répudier à son gré la révélation Divine.
Sans doute il est libre physiquement; mais moralement, il est lié. Pour réprouver cette doctrine, il faut nier toute révélation surnaturelle ainsi que tout Christianisme et professer un rationalisme complet. En effet, il suffit de ne pas nier l'existence de Dieu, pour être obligé d'accepter, que, de par la loi naturelle, il y a des limites à la liberté humaine en matière de morale et de religion. C'est pourquoi l'Etat, tant qu'il prétend encore s'appuyer sur quelques vérités morales, ne pourra jamais reconnaître la liberté de tous les cultes comme un droit naturel et inviolable, sans courir à sa perte.
Secondement. Il faut rejeter également, au point de vue chrétien et dogmatique, la liberté religieuse accordée pour le motif, que la religion est quelque chose d'indifférent, comme si l'une religion valait bien l'autre. Ce motif serait aussi déraisonnable qu'immoral, aussi bien pour la société que pour l'individu. Cette doctrine supprimerait toute différence entre la vérité et l'erreur, différence qui est cependant l'âme de toute la tradition ecclésiastique. C'est condamner et rejeter toute l'histoire
de l'Eglise. « Ne permets pas, o roi très chrétien, dit «. Jean Quintanus, docteur de droit canonique, à Charles IX, « que l'on fasse à nos pères dont nous avons reçu le « Christianisme la honte de les considérer comme des « insensés, et de taxer leur conduite d'insensée. Ne con- « fondez pas les chrétiens avec ceux qui ne le sont pas, « puisque d'après les saints pères, les hérétiques ne sont « pas chrétiens, et que par lois de 437 sous Théodose II, « et Valentien III, l'usage du npm chrétien leur est « interdit. »
L'on ne peut guère davantage considérer les différentes confessions chrétiennes comme de simples formes d'un seul et même Christianisme, qui s'accordent sur les articles fondamentaux. Non ; il y a ici différence sur les doctrines fondamentales et non seulement sur les formes; et quiconque fait arbitrairement une distinction entre les fondamentaux et les non-fondamentaux parmi les articles de foi, comme le font les Prolestants, se place au-dessus de la Révélation, et dans l'impossibilité de s'accorder avec l'Eglise catholique.
Troisièmement. Il faut condamner encore la liberté des cultes, quand on l'introduit au nom du principe suivant : La meilleure forme vers laquelle doit tendre tout Etat, c'est la séparation complète de l'Eglise et de l'Etat. L'Eglise a maintes fois réprouvé ce principe, et il est contraire à la nature des choses ainsi qu'à la prospérité publique, de défendre cette doctrine dans son universalité. Ce qui n'est qu'une situation déplorable, une nécessité sous certaines conditions, ne saurait être admis comme idéal. On ne saurait trouver la meilleure forme de gouvernement en ceci, que l'Etat arrache lui-même les racines d'où lui viennent la vie et la santé. Pie IX a rejeté expressément
cette assertion, contraire à l'Ecriture et à la doctrine Ecclésiastique, savoir, que la meilleure forme de gouvernement demande que la société humaine soit organisée sans tenir compte de la Religion, ou du moins sans faire de distinction entre la vraie Religion et les fausses ; que la meilleure disposition du gouvernement est celle où celui-ci ne reconnait pas le devoir de punir les attaques contre la Religion Catholique, à moins que la tranquillité publique ne le demande. Ici, comme le dit Liberatore, il n'est pas question de l'hypothèse particulière, où, dans telle ou telle société, pour cause de dissensions religieuses longues et invétérées, la prudence politique peut exiger parfois qu'une protection égale soit accordée aux cultes existants. Le souverain Pontife parle de la thèse générale, où l'on prétend examiner la forme de gouvernement, qui répond le mieux à l'idée Divine et à la prospérité des peuples.
Quatrièmement. Enfin il faudrait condamner la conduite d'un état, qui, uniquement pour brûler un grain d'encens à l'esprit du temps, donc sans nécessité, sans qu'il ait l'excuse d'éviter un mal plus grand, ou l'espoir d'un bien plus considérable à obtenir, répudierait son caractère chrétien et renoncerait ainsi de plein gré à tenir la Religion catholique comme seule religion d'Etat. En effet, l'unité religieuse n'est-elle peut-être pas un bien ? Les dissensions religieuses ne sont-elles pas un mal ? On ne saurait mieux dire que le diplomate Espagnol Gastillo y Ayensa, au sujet des nombreuses constitutions que l'on a essayées dans son pays. « La prohibition des autres cultes « est une conséquence naturelle et nécessaire de la re- « connaissance de la religion catholique comme la seule « vraie. Cette conclusion ne doit être modifiée que lorsque
« les faits, auxquels le législateur n'a point eu de part, « l'exigent. Alors il est permis de respecter et de tolérer « les différents cultes qui existent de fait au sein de l'état. « Il y aurait crime, aveuglement et sottise, à ce que le ({ législateur démolisse lui-même l'unité religieuse, en « appelant dans son pays toute espèce d'opinions reli- « gieuses, et en étalant ainsi aux yeux de toute la nation « le triste spectacle de son irréligion. Chose étonnante ! « Les promoteurs et les défenseurs de toute espèce d'unités, « de l'unité coustitutionnelle, administrative, commerciale, « législative, judiciaire, de l'unité de monnaie, de poids « et de mesure, ne combattent qu'une seule unité, l'unité « religieuse. Ils font et suscitent des unités, qui n'ont « jamais existé auparavant, et rompent une unité qui a « existé depuis le berceau de la monarchie, qui fut et « demeurera toujours capable de faire de notre pays un tout '(( compacte et indivisible. » Le changement d'un Etat catholique en société qui n'a aucune profession religieuse, entraine des inconvénients très-graves. S'il n'y a pas de religion reconnue publiquement, h religion s'affaiblit insensiblement dans le pays. Il se peut bien que le zèle d'àmes d'élite, la piété d'une dynastie, l'attachement opiniâtre d'un peuple à son héritage religieux, retardent encore pour longtemps la ruine définitive de la vie religieuse. Mais enfin tous les hommes sont accessibles à la séduction, surtout si elle vient de personnages haut placés, si elle est patronnée par l'astuce et l'intri^^ue ; si elle est épaulée pour le théâtre, le roman et les réunions publiques où elle s'étale ; si enfin elle est appuyée par les mauvaises passions, qui l'attendent impatiemment dans le cœur, où elles se tiennent au guet. Pctit-à-pciil toute l'atmosphère se charge de poison : beaucoup de catholiques deviennent
d'abord tièdes, puis froids, pour devenir ensuite irréligieux et impies. Conse'quemment tout se déchristianise insensiblement dans un tel Etat, la législation, la puissance publique, les cours de justice, la vie publique et enfin la vie privée. Si l'imperfection morale de l'homme, si la doctiinc du péché orjginei et de ses conséquences, vient à cfrc méconnue, aussitôt la licence effrénée des opinions s'élève sur cts ruines ; l'ariarchie des idées provoque FanarcL.;pratique, que la ba\ on nette pourra bien arrêter pour uii temps, mais qui finira tôt ou tard par l'emporter. On dit, il est vrai : ayez confiance dans la force de la vérité, qui dans une concurrence loyale ne peut manquer de triompher de l'erreur. A la bonne heure, si les passions humaines étaient loyales ; si l'homme n'agissait jamais sous l'influence du cœur ; si les hommes étaient de purs esprits. Mais, combien de fois n'arrive-t-il pas que les passions mettent un bandeau sur les yeux ? Nous répétons les paroles de St. Augustin : « C'est en vain que vous « dites : j'abandonnerai cela au libre arbitre. Car pour- « quoi ne prétendez-vous pas qu'en fait de meurtre, de « luxure et de tout autre crime, tout doit être aban- « donné au libre arbitre ? Et cependant tous ces crimes « sont défendus par la loi, et à juste titre. Rien n'est (( plus utile ni plus raisonnable » (i)
VI. On parle beaucoup de la théocratie et de l'indépendance du pouvoir civil. Si l'on en croyait le libéralisme contemporain, il ne lutterait que pour l'existence du pouvoir civil, afinque celui-ci ne soit point absorbé
(i) Pour tout ce paragraphe V consulter Hergenröther, Katholische Kirche und christlicher Staat.
par l'Eglise. Gare, dit-on, à l'esprit d'usurpation de Rome ! Guerre à « l'arrogance sacerdotale. »
« Si, comme vous le déclarez, dit un jour Paul « Devaux devant les chambres Belges, si la religion seule « peut sauver la société, si le pouvoir laïque est sans « religion^ sans morale, incapable de sentiments moraux, « n'est-il pas évident que lorsque la société est à vos « yeux dans un état si alarmant, ce n'est pas seulement « de l'avenir, ce n'est pas seulement de l'enfance que vous « devez vous préoccuper? Le remède que vous voulez « appliquer à la direction de l'enfance, il faut l'appliquer « à la direction de la société, du gouvernement. A un « pouvoir sans religion, sans morale, il faut substituer le seul « pouvoir moral et religieux, c'est-à-dire, le clergé, c'est- « à-dire comme une bouche plus éloquente que la mienne « vous le disait l'autre jour, la théocratie.... »
Ainsi donc, laisser la direction de la Religion et de la morale aux mains de l'Eglise, et soutenir que l'Etat doit recevoir sa religion et sa morale de l'Eglise, c'est de la théocratie!
11 y a théocratie, lorsque Dieu donne lui-même les lois, comme autrefois sur le Sinaï ; lorsque Dieu constitue lui-même les autorités, comme Moïse fut placé à la tête des Hébreux. A ces conditions il y a théocratie : sans ces conditions il n'y en a pas. Dans la doctrine, telle que nous l'avons exposée, qui fait les lois civiles ? L'autorité civile. Qui désigne la personne qui sera revêtue du pouvoir ? Un fait historique. Où donc réside ici la forme théocratique ? Est-ce de la théocratie, que cette incapacité de l'Etat de faire des lois contraires à la morale ? Y a-t-il théocratie à soutenir que l'Etat ait des devoirs à l'égard de Dieu et notamment le devoir de la
pratique religieuse ? S'il y a là de la théocratie, il y en a également à vouloir imposer la morale et le devoir religieux à l'individu : il y a théocratie à oser prononcer les mots de « devoirs » et de « droit ». Tout sera théocratie, qui ne sera pas absolutisme.
L'Eglise ne guide pas d'une manière différente les sociétés et les individus. L'Eglise prétend avoir le droit, il est vrai, de former la conscience de l'enfance. Mais cette oeuvre une fois accomplie, l'enfant devenu homme est abandonné à lui-même et à sa conscience. L'Eglise donne l'enseignement, met sous les yeux de l'homme le devoir et la responsabihté, mais laisse à sa conscience d'appliquer les lois morales aux cas particuliers. L'Etat a, il est vrai, la puissance physique de découvrir les vérités naturelles de la religion et de la morale ; mais de fait, avec les hommes tels qu'il sont, la société ne trouverait point à elle seule et ne conserverait point une connaissance suffisante de la morale et de la religion. L'histoire en témoigne. Bien plus, l'homme ne peut se contenter de la religion et de la morale naturelles. Dieu nous a donné une révélation directe : l'individu est tenu de recevoir cette révélation ; l'Etat n'y sera-t-il donc pas tenu? C'est une maxime déjà ancienne. " CLuod in singulis, id est in populis,'» comme dit Cicéron, de Rép. III, i8. L'Etat comme l'individu doit écouter les ordres de Dieu, et disposer ses actes en conformité avec eux.
Les hommes d'Etat modernes, semblent toujours possédés de la peur des usurpations de la part de l'Eglise. Or, l'Etat chrétien a existé en ce pays et ailleurs jusqu'à la révolution Française. Notre doctrine n'est pas une utopie, une impossibilité. Elle expose l'idée que l'on s'est faite du gouvernement durant treize siècles. Il est sans
doute permis de ne point la rejeter de parti pris, et par une fin de non recevoir, en présence d'une théorie qui ne compte pas encore treize dizaines d'années. Eh bien, durant ce temps si long, qu'on indique les usurpations de l'Eglise: qu'on les montre au grand jour, ou qu'on se taise.
L'Eglise s'occupe de politique, dit-on. En Belgique ce terme a deux significations fausses ; une au service du gouvernement, et une au service des luttes journalières entre les partis.
En fait, dans les affaires gouvernementales, on adhère aux idées du Concordat de 1801. (i) On appelle politique tout ce qui est visible, tangible, en un mot sensible. Une telle définition est inacceptable au point de vue de l'Eglise. En effet l'Eglise est une société visible; les sacrements sont des signes sensibles : ira-t-on dire en conséquence, que la législation, en matière de société ecclésiatique et de sacrements, appartienne à l'Etat ?
La seconde signification semble inventée à l'usage des journaux libéraux. Pour ceux-ci, est politique tout ce qui fait l'objet des luttes de partis en Belgique. Nous entendons quelquefois les représentants catholiques eux-mêmes demander l'indulgence de leurs adversaires, pour certaines critiques adressées au gouvernement, en disant : « nous " ne faisons pas de politique en ce moment «; c'est-à-dire la question que nous traitons n'est point une question de parti.
Dans ces deux sens, l'Eglise s'occupe en effet, et doit s'occuper de politique. L'Eglise peut-elle se dépouiller de ses droits? Peut-elle abdiquer entre les mains de l'Etat
(1) L'appendice à la fin de ce volume.
la puissance dont Dieu Ta investie? Parce qu'un déplorable esprit de parti s'attache comme un ver rongeur à des choses qui devraient être élevées au-dessus de toutes les disputes et de toutes les divisions, comme étant les bases de la prospérité publique, l'Eglise en a-t-elle moins le devoir de remplir sa mission, de faire valoir ses droits et de les défendre? Une chose est-elle politique, par là-même qu'il plaît à l'Etat de lui donner ce nom ? Non, l'Eglise n'a aucun pouvoir sur les choses politiques : mais il faut pour cela qui ce soient des choses véritablement politiques, et pas seulement des choses qui portent ce nom. En Belgique on appelle exclusivement politiques la loi sur l'enseignement à tous les degrés, et la loi sur le temporel des cultes. Qu'est-ce qui empêche de faire une loi, par laquelle on oblige les prêtres à administrer les saints sacrements, et qu'on l'appelle purement politique? Non: la politique, c'est ce qui revient à l'Etat comme tel ; c'est à dire sa fin propre, et les moyens justes, appartenant exclusivement à l'ordre naturel, et nécessaires ou utiles au but propre de l'Etat. Voilà ce que c'est que la politique : c'est le seul sens fondé et légitime de cette expression. Si la politique est entendue ainsi, qu'on nous montre les choses politiques dont l'Eglise s'occupe. Le prince de Bismarck a essayé de faire intervenir la puissance spirituelle Catholique dans les questions politiques. Il aurait désiré faire intervenir Léon XIII pour engager les députés du Centre Allemand à seconder les mesures purement politiques du chancelier. Cette intervention pouvait entraîner de grands avantages. Léon XIII a refusé, pour la raison que sa mission n'était point politique, mais spirituelle. La politique proprement dite ne regarde pas l'Eglise: et il reste encore toujours à montrer où et quand l'Eglise
a voulu intervenir dans des questions politiques proprement dites.
Vil. L'Etat a eu souvent, même au temps où il adoptait l'idée de l'Etat chre'tien, des velléités d'usurpation. L'on inventa d'abord le prétendu droit de territorialité: cujus regio, illius est religio. Ce droit fut revendiqué surtout au temps de la naissance du protestantisme; il avait déjà été invoqué cependant au temps des guerres d'investiture en Allemagne, et sous Philippe-le-Bel en France. Joseph II, puis Guillaume d'Orange, et de nos jours le prince de Bismarck, n'ont jamais pu se résoudre à renoncer à cette usurpation. L'on inventa de même la prétendue puissance indirecte sur les choses sacrées, un absurde jus indirectum in sacra, c'est-à-dire une je ne sais quelle immixtion, qualifiée indirecte, dans les questions de Religion. Or cette puissance indirecte comprenait, d'après l'Etat, la faculté de rendre impossibles toutes les lois ecclésiastiques, quand elles ne plaisaient pas à l'Etat. De là les placet, les exsequatiir, les visa, et que sais-je, avant que des mesures ecclésiastiques eussent de la valeur aux yeux de l'Etat. En Belgique, le gouvernement ne dispose pas d'un droit de placet. La grande arme dont se sert le libéralisme Belge, c'est le concordat de 1801 ; bien entendu avec les articles organiques, ajoutés au concordat par Bonaparte, et qui ne furent jamais approuvés par Rome. Dans une lettre aux Evéques, datée du 27 Novembre 1878, M. Bara attribue à l'Etat, la haute tutelle sur les' établissements conventuels : « Votre théorie, dit-il aux évé- « ques, si elle devait être appliquée, tendrait à la sup- « pression de tous les pouvoirs que l'Etat a acquis sur « l'exercice public du culte. » Qui donc est l'usurpateur? Est-ce l'Etat ou est-ce l'Eglise?
Le liberalisme, au point de vue politique, professe le culte de l'Etat- moderne, du Dieu-Etat : au point de vue religieux, il prescrit à TEtat le naturalisme pur. L'Etat ne sait rien de la révélation. La religion peut avoir du bon pour l'individu et la vie privée. Mais les pouvoirs publics ne sont astreints à aucune profession de Christianisme. Il dit en langage joli ce que les communards de Paris disaient dans leur style propre : « Si Dieu existait, il faudrait le fusiller. » (i)
Toutefois, dit le Libéralisme, la religion est un fait; les peuples en veulent. Même, jusqu'à un certain point, il faut de la religion. l'Etat libéral doit donc en tenir compte ; mais seulement comme moyen de gouvernement en vue de la prospérité et de la tranquillité de TEtat. Le culte doit être considéré comme un set^vice public, rien au de-là. Lorsque le pouvoir de l'Etat libéral est entre les mains d'hommes, qui ont conservé de la sympathie pour le catholicisme, ceux-ci considéreront ce culte comme un service public, mais enfin, ils ne seront pas piqués de la tarentule de lui nuire. Tel est le cas de l'Espagne. Si le pouvoir est entre les mains d'hommes, qui haïssent le Catholicisme plus que toute autre religion positive, alors ceux-ci continueront à le considérer comme un service public, mais en même temps ils essaieront par tous les moyens de l'affaiblir, de lui porter préjudice, et de l'extirper, si possible. Tel est le courant dans lequel est entraîné le libéralisme Belge contemporain. Il a pris pour devise, de fait sinon de droit, la parole de M. Laurent, professeur à l'université officielle de Gand : « Le libéra- « lisme est la libre pensée ou il n'est rien. » Les lois
(i) V. Le siècle, journal Parisien qui cite ce fait, 1871.
peuvent être les mêmes : mais d'après l'esprit des hommes qui les appliquent, l'Etat pratiquera l'égalité à l'égard de tous les cultes, ou il persécutera. Le parti libéral contemporain marche au combat, au cri du démagogue de Cahors : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi. »