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VII. Quelle est la forme de la famille en Flandre

Il faut distinguer.

Parmi les populations ouvrières de nos villes industrielles, nous voyons souvent des spécimens de famille absolument instable. Les parents sont pauvres, travaillant du matin au soir pour gagner le pain quotidien : le hls, ou même la hlle, quittent le logis, ou se mettent en quartier au foyer paternel lui-même, dès qu'ils peuvent gagner leurs frais d'existence ou que pour parler leur langage, « leurs mains valent leur entretien, n Supposons qu'ils conservent leur honorabilité, quoique leur état civil démontre souvent qu'il en est autrement. Ils se marient : dès le lendemain, ils sont dans le dénument. Ajoutez, malgré cet état de privation, les bamboches du Dimanche. Le lundi, le costume du dimanche fait son entrée au mont-de-piété pour en sortir le Samedi. Souvent les femmes elles-mêmes sont infectées d'un esprit dépensier. En certaines localité elles se livrent à la boisson à l'égal des hommes. Dans une ville de dix-huit mille âmes, que nous connaissons parfaitement, nous pouv-

rions indiquer des centaines de pareilles familles. Tantôt elles habitent à tel coin de la ville, tantôt à tel autre ; tantôt elles émigrent en France où elles vont perdre le reste de leurs mœurs, puis elles retournent en Belgique. On pourrait demander avec raison ce qui distingue ces ménages-là de sauvages nomades, sinon un plus grand abus d'occasions de se perfectionner et de ressources chrétiennes méconnues. Au livre suivant, nous dirons où git la cause de cet état déplorable.

Le type idéal de la famille reste toujours pour le Flamand, le type de la famille-souche. Il n'est pas de Flamand, qui parlant d'une famille bien organisée, ne songe, peut-être sans le savoir, à ce que nous appelons la famille-souche. Voyez les descriptions de nos poètes, les dessins de nos artistes, les inventions de nos romanciers. Leur idéal est toujours la famille-souche. Tous nous représentent la famille avec l'aieul, respecté et aimé de tous; avec le travail et la sollicitude du père et de la mère; avec beaucoup de robustes enfants; avec toute espèce de relations entre les membres de la famille, les parents et les alliés, et tout cela autour du foyer patriarchal ; avec l'attachement inébranlable aux traditions des ancêtres; avec le désir de voir la postérité habiter sous le même toit, héritier des affaires et de l'honneur des aïeux, lieu béni, où bon accueil sera toujours fait dans la suite à l'enfant prodigue repentant. Celte disposition d'esprit a une grande valeur. Cependant la réalité bien souvent ne répond plus à cet idéal : elle tend même de plus en plus à s'en écarter. La loi de partage forcé fait en sorte que peu de familles conservent pendant plusieurs générations le foyer paternel. Les ouvriers, par exemple, qui sont propriétaires de leur domicile sont très-

clairsemés. S'il en est encore un ça et là qui est devenu propriétaire, grâce à de longues et patientes économies» nous avons souvent expérimenté que cet ouvrier n'a plus même le désir de voir le foyer paternel rester entre les mains de ses enfants. « J'ai travaillé, dit-il, ils n'ont qu'à « travailler à leur tour. » Il en est de même des classes agricoles. Il y a en ce pays des communes entières où pas un cultivateur n'est propriétaire de son exploitation. Interrogez les vieillards sur le nombre de cultivateurspropriétaires d'il y a trente, quarante ans d'ici, comparativement au nombre d'aujourd'hui, et vous verrez les dévastations produites depuis tantôt un siècle par la loi de partage égal. Et ce jeu continue toujours.... Plût à Dieu qu'il n'y eut pas en Flandre, comme ailleurs, de ces familles, qui, pour éviter les funestes conséquences de la loi de partage, donnent une limite fixe au nombre de leur progéniture. Il est bien vrai que cet abus n'est pas à beaucoup près aussi universel ici qu'en France et notamment en Normandie. Mais, il serait contraire à la vérité de nier que cet abus n'existe, surtout chez les demi-riches, les employés à traitement fixe, les officiers, et certains bourgeois, qui refusent les bénédictions du ciel pour n'avoir pas à diviser trop leur succession.

Le cas où soit l'aieul soit l'aïeule reste auprès du successeur, devient également de plus en plus rare. Que, de fois n'arrive-t-il pas que le père et la mère vont demeurer « à l'aggloméré » ou « à la ville » » En ville même, que de fois les parents se retirent des affaires pour aller vivre en rentiers? Ils comprennent de moins en moins les avantages qui peuvent résulter de l'ancienne coutume de cohabiter avec le fils successeur. Les grand'parents pourraient rendre parfois beaucoup de services. A leur

tour, ils seraient rafraichis par les joyeux ébats des enfants, qui répandraient sur leur vieillesse la sérénité et les grâces de cet âge charmant. Mais non, les liens du sang doivent être sinon coupés, au moins relâchés; il faut l'indépendance. Une tendance de plus en plus accentuée porte à exclure les autres membres de la famille. A chacun pour soi ! Telle est l'enseigne qui pourrait faire avec vérité rornement d'un grand nombre de portes. Cependant il ne faut pas non plus exagérer les abus. Il reste beaucoup de bonnes coutumes ; vœux de bonne année et de bonne fête à échanger; premières communions; « nopces et festins;» diners funèbres ; dans beaucoup de maisons, des messes de famille et des services pour les ancêtres défunts : ce sont là autant de circonstances, dans lesquelles les liens de la famille se resserrent. Néanmoins, l'esprit de tradition s'affaiblit de toutes parts. Le vent le plus malfaisant qui souffle sur notre esprit de tradition, c'est le vent Français. Parler le Français partout et toujours ; être costumés à la Française, introduire partout non les bonnes manières Françaises mais l'efféterie de la France, en un mot, disposer toute la famille « à Tinstar de Paris. » : telle est l'ambition d'un grand nombre de Flamands contemporains. Ils ne savent pas quelle colossale moisson de ridicule ils récoltent chez les gens d'esprit, et combien leur exemple est funeste aux badauds. En effet, cette conduite quelque peu influente qu'elle puisse paraître, a du moins pour conséquence d'apprendre à déprécier les ancêtres, sinon à les railler, et de ruiner finalement le respect et l'esprit de tradition. C'est ainsi que l'esprit de famille décline indubitablement. Nous n'allons pas proposer de proscrire les cabarets : jusqu'à un certain point, ils font partie intégrante de la vie nationale. Cependant à quelle

époque autant qu'à la nôtre, a-t-on trouvé tant de pères de famille ou même de jeunes-gens qui sont plus chez eux « à l'estaminet » qu'au foyer domestique?

Ceux qui s'attachent à encourager la fidélité à l'esprit de tradition rendent un service incontestable. Ce que Montesquieu a dit, est vrai : « rappeler les hommes à « ce qui était autrefois, c'est presque toujours les porter « vers la vertu. »

Parmi les bonnes coutumes, qui existaient dans nos anciens ménages, et qui sont en train de disparaître, nous voudrions voir recommander davantage certain détails qui parfois paraissent insignifiants. Le grand manteau à capuchon ; le fichu de laine ou de soie couvrant les épaules et la poitrine, le tablier, sont des pièces du costume national des femmes Flamandes. Y a-t-il un seul moraliste qui trouve à redire ? Ce costume est modeste, il est hygiénique, très-beau et très-original, et ce n'est jamais sans regret que nous voyons des pères et des mères de famille non seulement négliger de pousser leurs filles à cette modestie nationale, mais qui pis est, leur enseignent par leurs exemples à la déserter.

Pour les garçons, il était défendu autrefois de fumer avant un certain âge. De grands esprits déplorent que cette coutume soit tombée en désuétude. En effet il y avait là une leçon de tempérance qui se prolongeait à travers toute la première jeunesse; il y avait aussi une reconnaissance pratique de l'autorité paternelle ; cette cou-

(i) Frédéric Leplay, traite quelque part ce sujet dans son ouvrage le plus complet, La Réforme, sociale. Mame, Tours. David Urquardt a touché aussi ce point dans un petit ouvrage sur la politesse et les bienséances chez les peuples d'occident.

tume pouvait aider à rappeler aux jeunes gens leur jeunesse; elle leur rappelait que même pour l'usage de certains amusements, en eux-mêmes innocents, ils avaient à respecter les coutumes d'infériorité et de dépendance de leur âge. Enfin, une autre coutume, excellente à tous égards, décline aussi de plus en plus. Autrefois, un jeune-homme de seize, dix-sept ans ou davantage même, se présentait-il au cabaret, on lui refusait toute boisson, sauf à lui recommander vivement la « théière. » Aujourd'hui tout est bien si l'on a de l'argent comptant ; et, ce qu'on ne voit dans aucun pays civilisé du monde entier, c'est à la cantine, au cabaret du quartier, au milieu des exhalaisons de la bière et de la fumée de tabac, loin du regard des parents, et sous l'excitation des passions les plus brutales, que se préparent les mariages d'ouvriers dans certaines villes industrielles de la Flandre. O tempora, o Mores.

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