I. l'inégalité est de nécessité naturelle. — II
DÉDUCTION DU DROIT DE PROPRIÉTÉ. — III. A L'ORI- GINE IL Y AVAIT COMMUNAUTÉ NÉGATIVE DES BIENS, IL n'y avait PAS DE COMMUNAUTÉ POSITIVE. — IV. COMMENT LE DROIT DE PROPRIÉTÉ EST UN DROIT NATUREL. — V. LA PROPRIÉTÉ ET L'ÉTAT. — VI. EXAMEN DES THÉORIES, OPPOSÉES. —VII. POSSIBILITÉ DE L'ÉGALITÉ DANS LA VERTU. — VIII. ÉGALITÉ DEVANT LA LOI.
I. Tous les hommes sont égaux en nature : tous étant composés de matière et d'une âme immortelle. Tous ont la même origine, et la même fin dernière, Dieu. Mais, à côté de cette égalité, la nature range des inégalités multiples, Les êtres humains diffèrent par le
sexe"; ils sont hommes ou femmes. De cette différence des sexes suit nécessairement une différence de force, d'inclinations, de goûts innés. Voyez la grâce avec laquelle la petite fille caresse et choie sa poupée : voyez l'ardeur avec laquelle le jeune garçon monte son cheval de bois. La nature les pousse dès l'enfance aux services sociaux qui leur incomberont plus tard, jusqu'à la vieillesse. Cette différence a été écrite par la main de la nature en traits ineffaçables sur le corps même de l'homme
La différence au point de vue des forces corporelles et spirituelles est évidente parmi les hommes. L'un a une intelligence forte, un autre en a une faible : à coté d'un Charlemagne, s'élève un Basile ; à côté d'un géant, un pygmee. L'inégalité de corps, d'incHnations, de passions se trouve burinée dans les traits de chaque homme. Il serait impossible de trouver deux exemplaires d'un même type dans le genre humain tout entier.
Les premières nécessités de la vie, les nécessités inéluctables, amènent une différence nécessaire dans les occupations des hommes. La division du travail est de nécessité naturelle. A supposer que tous les hommes dussent vivre de l'élève du bétail, encore serait-il impossible que chaque individu, se procure par lui seul le strict nécessaire. Réfléchissez comment l'homme devrait soigner sa nourriture, son vêtement, tous les détails de sa consommation. Et cependant, nous ne croyons pas que le degré de perfection le plus élevé de l'humanité se trouve dans l'élève du bétail. Les plus hardis apôtres de l'égalité ne peuvent nier cette inégalité nécessaire. Il sera toujours indispensable que des hommes différents s'occupent de besognes différentes. C'est un des points de départ dont nous avons déduit plus haut la nécessité de la vie sociale.
Proudhon cependant ne peut supporter cette nécessité. Gomme un taureau furieux, il se jette tête baissée contre cette digue qui s'élève de par la nature entre les hommes. Chaque homme, dit-il, devrait tout apprendre ; dans cet enseignement encyclopédique, l'intelligence de chaque individu devrait prendre la même direction et le même caractère ; ainsi disparaîtrait l'inégalité des conditions, et les services mutuels seraient ramenés à une égalité absolue. « Le plan de l'instruction industrielle, « sans préjudice de l'enseignement littéraire et scientifique, « qui se donne à part et en même temps, est donc tracé : « il consiste d'un côté à faire parcourir à l'élève la série « ( ntière des exercices industriels, en allant des plus « simples aux plus difficiles, sans distinction de spécialité ; « de l'autre à dégager de ces exercices l'idée qui y est « contenue, comme autrefois les éléments des sciences « furent tirés des premiers engins de l'industrie, et à « conduire l'homme par la tête et par la main, à la « philosophie du travail, qui est le triomphe de la liberté. » Une pareille doctrine méconnaît complètement la nature humaine. En effet, combien celle-ci n'est-elle pas limitée ? L'expérience quotidienne n'enseigne-t-elle pas, combien il est difficile aux forces humaines de conserver quelque vigueur, quand elles s'éparpillent sur des objets variés ? Nous ne nous arrêterons pas à réfuter de telles absurdités.
Nous passons donc à l'examen du droit de propriété privée. Ce droit constitue l'une des questions les plus importantes de notre époque. Il faut lui consacrer toute notre attention.
IL L'homme, qui a reçu la vie, a le droit de la conserver, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de l'en priver.
lO
Ses membres lui sont donnés comme des moyens pour réaliser la fin à laquelle il est destiné. Personne, sinon moi-même, ne peut se servir de mes membres : de par la nature même, ils sont exclusivement au service de ma liberté. Dieu confirme par un ordre de sa samte volonté cette disposition de la nature : parconséquent, personne n'a le pouvoir moral de m'empêcher de me servir de mes membres à mon usage exclusif. L'homme a donc un pouvoir moral inviolable de posséder ses membres, et de les employer à son usage exclusif. Ce pouvoir moral inviolable de posséder un objet à l'exclusion de tout autre homme, et de s'en servir à son usage exclusif, s'appelle le droit de propriété. Personne n'a jamais osé prétendre que la possession et l'usage des membres dussent être communs. Qui oserait le prétendre, aurait besoin plutôt d'un médecin pour lui guérir l'imagination que d'un philosophe pour le réfuter.
Mais, ce qu'on n'a pas assez remarqué, c'est que le droit de propriété privée est déjà contenu dans cette vérité universellement reconnue.
Le droit de propriété existe donc par le fait de la nature, sans aucune intervention de l'Etat ; car l'Etat présuppose incontestablement l'existence d'individus.
Dans le droit de propriété il nous faut distinguer deux choses, savoir premièrement, le droit de posséder et d'employer à notre usage exclusif, en général ; secondement, le titre du droit, qui est un fait, non en opposition avec l'ordre moral, et indiquant les objets sur lesquels ce droit de possession et d'usage se portera. Dans le cas allégué, le droit abstrait résulte de la destination de l'homme à un but qui lui est propre, et de la nécessité de' moyens proportionnés à ce but. Le titre du droit,
c'est le fait de la naissance, qui met irrévocablement tels membres et aucun autre à la disposition de tel homme, et établit ainsi un rapport de nécessité entre tel homme et tels membres déterminés, pour arriver à un but qui lui est prescrit.
Le droit de propriété, en lui-même, ne saurait être mis en doute par aucun homme sensé. La seule question possible est celle-ci : à quels objets le droit de propriété privée peut-il s'étendre, et quels sont les titres du droit ? Il nous faut donc continuer notre analyse. L'homme a besoin de nourriture pour entretenir la vie et les forces; il a besoin de vêtements pour couvrir sa nudité : c'est pourquoi, il a le pouvoir moral inviolable d'employer à son usage exclusif la nourriture que la Divine Providence lui amène. Dans ce nouveau cas, la nature porte l'homme à la propriété privée de la nourriture, des vêtements, et des autres ressources nécessaires à la vie, quoique de fait ces choses soient réellement distinctes et même séparées de lui. Mais l'homme n'a-t-il que le droit de satisfaire ses nécessités actuelles ? Ne peut-il pas être prévoyant, se prémunir contre la possibilité de la maladie ou de l'épreuve, observer à l'horizon de la vie des accidents de toute nature et s'armer contre eux ? S'il en est ainsi, si l'homme ne doit pas vivre en sauvage, qui mange, boit, dort et se livre à l'orgie sans prévoyance du lendemain, l'homme a le pouvoir moral inviolable de se procurer les moyens nécessaires à cette fin ; et par conséquent il peut se constituer un capital à son usage exclusif. Le droit de propriété privée se trouve ainsi déduit clairement et simplement, et constitué sur des bases inébranlables.
III. « Parfaitement! dira-t-on, mais veuillez prêter « l'oreille : Les biens de ce monde ne sont-ils pas com- « muns à tous ? Y a-t-il par le fait de la nature un bien « quelconque qui revienne à un individu, à l'exclusion « de tous les autres ? » Non ; il n'y a aucun bien qui soit créé tout exprès pour tel ou tel homme déterminé. Tout bien peut convenir à plusieurs hommes. Voilà pourquoi nous disons, que si on ne considère les biens temporels qu'au point de vue de leur nature, ils sont communs, en ce sens qu'ils peuvent devenir la propriété de n'importe quel individu. C'est là une communauté négative. Toutefois, lorsqu'un bien, qui pouvait devenir la propriété de tous, est lié à une personne déterminée par un fait qui a toutes les propriétés voulues, alors ce bien est devenu le sien. Il peut en disposer, l'employer à son gré, et à l'exclusion de tous autres individus : il a acquis un droit réel à ce bien. La communauté positive de tous les biens, qui consisterait en ce que tous auraient sur toutes choses un droit de possession, d'usage, de disposition et même de consommation, est une véritable absurdité. Lorsque vous avez la nourriture déjà dans la bouche, ai-je encore le droit de vous l'enlever et de la digérer moi-même ? Ce serait la guerre de tous contre tous, dans le sens de Hobbes, que nous avons réfuté plus haut. Une communauté positive originelle ne saurait être établie comme exigence de la nature. Qu'est-ce qu'une exigence de la nature ? Ce dont la nature ne peut se passer. Or, qui prétendra que la nature de chaque individu exige inéluctablement tous les biens qui existent à la surface du globe ? S'il en est ainsi, comment pourra-t-on prouver que tous ont de par la nature, un droit positif sur toute chose ?
Les biens sont donc originellement communs de communauté négative. Un fait, qui n'est pas en opposition avec l'ordre moral, met un rapport de nécessité entre telle personne et tel bien, et constitue ainsi la base d'un droit privé et exclusif de cette personne déterminée sur ce bien déterminé. Ce fait-là nous l'appelons le titre du droit. Pour ne citer que quelques titres, nommons V occupation, V accession, le partage, V échange, l'hérédité, etc. C'est ainsi que nous expliquons comment les biens de la terre sont entrés dans la circulation de la propriété privée.
L'homme éprouvait le besoin de trouver des vivres. Il devait à force de travail contraindre la terre à lui donner ses trésors. La terre entière était là devant lui. L'exiguité des forces humaines le forçait à exploiter une partie de la terre comme moyen de subsistance. Quelle partie ? n'importe laquelle, mais cependant une partie. La délibération ne pouvait se prolonger à l'indéfini. La nature même le forçait à choisir. Le fait du choix d'une partie, qui n'était encore la propriété de personne, établit une relation de nécessité entre cette partie de la terre, et le droit qu'avait cet homme d'exploiter quelque chose à son usage exclusif. Cela s'appelle devenir propriétaire à titre à^ occupation. Arrive-t-il une ajoute quelconque inséparable du sol possédé, soit par le fait de la nature comme l'alluvion, soit par le fait de l'activité humaine, par là-même, elle se confond avec le tout qu'on devrait violer pour s'approprier cette ajoute. Le fait de l'adhérence de cette ajoute est le fait qui sert de base à la possession et à l'usage de ce bien nouveau. Supposons que plusieurs possèdent une propriété à l'indivis. La même raison qui les autorisait à chercher la propriété.
les autorise à sortir d'indivision, à faire l'échange d'une propriété contre une autre, soit en nature, soit au moyen de cet instrument universel d'échange pour toutes les substances matérielles, qui est la monnaie. Comment le droit d'hérédité découle du droit de propriété privée, nous l'avons expliqué au livre précédent : ainsi nous avons vu à l'évidence, comment on peut devenir propriétaire légitime d'une chose, à titre d'hérédité.
IV. Il faut, répond-on, revenir un peu sur nos pas. Nous admettons le droit de propriété de l'individu sur ses membres, et sur la nourriture qu'il porte à la bouche. Mais, vous allez plus loin : Vous dites qu'il faut prendre ses précautions pour l'avenir ; qu'en conséquence, l'homme a le droit de se procurer des propriétés privées. Qu'il faille prendre des précautions pour l'avenir, qui en doute? Mais que chaque individu doive prendre ces précautions pour lui même et isolément, nous le nions complètement. C'est ici que commence le rôle de l'Etat. Tout ce qu'il ne faut pas consommer sur l'heure, doit être mis en commun, pour être distribué par les mains de l'Etat entre tous les membres de la société, au mieux du bien commun.
Cette objection demande à être examinée de plus près. Supposons que la communauté positive de tous les biens, au moins de ceux mis en réserve, soit possible, sous la direction de l'autorité sociale ; supposons que la division équitable des produits communs entre tous les citoyens par les mains de l'autorité sociale, soit possible : qui osera nier cependant, que la propriété privée soit aussi un moyen possible pour conjurer les accidents de l'avenir? Le nier, ce serait se moquer de l'histoire,
et de Texpe'rience journalière. — Parfaitement ! Mais ce moyen est inséparable de maux inouis ! Voyez la division des hommes en opulents et en de'she'rités, en gourmets et en mise'rables.
Nous ne pouvons nier, que la propriété privée, telle qu'elle est conçue par le clan libéral, n'entraine dos maux très-graves. Mais de ce que des abus existent actuellement, peut-on conclure que ces abus soient inséparables de la propriété privée ? Nous espérons démontrer plus loin qu'il y a là un déplorable sophisme. Il est vrai que des défauts s'attacheront toujours au régime de propriété privée, quoique ces défauts ne soient [as nécessairement ceux qui existent aujourd'hui. Mais quelles institutions humaines sont à l'abri de tous les défauts ? La poussière n'estelle pas mêlée partout à l'or ?
Examinons donc l'utopie moderne : La communauté des biens sous l'administration de l'Etat.
L'histoire nous fournit quelques exemples de communautés où les biens étaient à peu près tous de propriété commune. Nous disons à peu près ; car on ne pourrait alléguer aucun cas où la communauté absolue de tous les biens ait jamais existé.
On peut citer Sparte, les premiers chrétiens d'Antioche, ainsique les Réductions du Paraguay, Nous remarquons que ces établissements étaient très-limités, et qu'en conséquence, il serait contraire à la logique d'en conclure la possibilité de ce régime pour de vastes peuples. En second lieu, nous observons que ces institutions n'onl guère pu durer longtemps. Troisièmement enfin, nous ajoutons que cet état de choses ne se maintint à Sparte que grâce à un absolutisme d'Etat inoui ; dans la primitive Eglise, grâce à la perfection du renoncement volon-
taire ; au Paraguay, grâce à une convention librement conclue et sous l'influence de la plénitude du Christianisme. Et malgré cela, que de fois n'eut-on pas à déplorer des cas comme celui d'Ananie et de Saphire ? (i)
Néanmoins, prenons les choses le mieux que nous pourrons. Admettons que toutes les propriétés rentrent sans fraude aucune aux mains de l'Etat. Comment se fera la répartition ? Les biens matériels seront-ils distribués à chacun en proportion de son travail ? Alors on fait revenir cette inégalité que l'on voulait éviter. La main habile, le talent, le travail opiniâtre accumulent les parts : les incapables, les faibles, les moins habiles arrivent à peine à la subsistance.
Donnera-t-on à chacun en proportion de ses besoins, de ses désirs, de ses appétits ? C'est-à-dire, versera-t-on davantage dans le tonneau le plus vaste? Mesurera-t-on la capacité au diamètre de l'ésophage ? La société alors devient une société matérialiste, ravalée au rang de jardin zoologique où les ogres priment. Distribuera-t-on le produit total en parties mathématiquement égales. Dans ce cas, le travail sera paralysé ; l'habileté se dissipe, l'originalité s'éteint. Pourquoi aller travailler plus et mieux qu'un autre, puisque l'activité, l'inteUigence, l'habileté ne reçoivent pas davantage que la paresse, l'incapacité et l'ineptie ? Or il faut se rappeler, que le progrès dépend de trois facteurs : le temps, le talent et le travail. Ce système nouveau refoulerait le talent, énerverait le travail, par conséquent empêcherait tout progrès,, et rendrait impossible tout développement. Et cependant on nous propose cette utopie au nom du progrès.
(i) Actes des Apôtres, Ch. V,
Quoi qu'il en soit, on ne saurait nier que la propriété collective sous la direction de l'Etat, n'est pas le moyen unique de prendre ses précautions pour l'avenir ; un autre moyen, évidemment possible, c'est la propriété privée, vers laquelle porte la nature, et à laquelle tendent tous les peuples à mesure qu'ils avancent en civilisation. Du reste nous posons en fait que toute propriété collective sous la direction de l'Etat est moins bien exploitée qu'une propriété privée, et que la propriété collective ainsi entendue est condamnée par toute saine économie.
Puisque un double régime est possible, (ainsi l'avonsnous concédé provisoirement) double regime dont l'un serait la propriété privée, l'autre la propriété collective sous- la direction de l'Etat, il dépend du cours de la nature d'introduire tel regime à l'exclusion de l'autre. Mais une fois le fait posé, ce lait est le fondement d'un droit de propriété inviolable. Or, si haut que nous remontions dans l'histoire, en dehors de cas très-rares, nous retrouvons partout et toujours le régime de la propriété privée. Nous ne pouvons même concevoir que les hommes n'aient pas été forcés de prévoir l'avenir, avant de concevoir la nécessité d'une société civile quelconque. De là suit, que le droit de propriété s'est constitué complètement en dehors de l'Etat, du moins à l'origine.
La propriété privée est-elle de droit naturel ? S. Thomas d'Aquin (i) pourrait paraître le nier. « La propriété pri- « vée sur les biens, et l'autorité de l'un sur l'autre, sont « introduites par le droit humain.... La communauté « des biens est attribuée à la loi naturelle, non que la « nature impose de posséder tout en commun et rien en
(i) 2. 2. Q. 10. Art. lo ; Ibidem, Q. 66 Art. 2 ad i,
« particulier ; mals dans ce sens, que de par la nature « il n'y a pas de distinction entre les biens posséde's, « quoiqu'il existe des distinctions plutôt par le fait des « hommes, ce qui appartient au droit positif ; de manière « que la propriété n'est point contraire au droit naturel ; « mais s'est ajoutée à lui par une invention de la raison « humaine. » La propriété est évidemment de droit naturel ; tous ceux qui admettent un droit naturel sont d'accord là dessus. Mais que faut-il penser de la propriété privée ? S. Thomas dit que celle-ci doit son existence aux faits humains, magis secundum condictum humanum. Que signifie cette expression ? Dans les lignes citées, on renvoie à la question LVII, Art. 2 et 3. L'article 3 contient l'objection suivante. « Le droit se divise en droit « naturel et droit positif. Or le droit des gens n'est pas « un droit positif; car jamais les hommes ne se sont ré- « unis pour prendre un arrangement conventionnel. Donc « le droit des gens est un droit naturel. » Le Docteur Angélique répond : « à la troisième objection on répond : « parce que la raison naturelle prescrit ce qui appartient « au droit des gens.... il n'est pas nécessaire qu'il y ait « une institution particulière ; que la raison naturelle se « charge elle même de l'établir. « C'est dans le même sens qu'il faut entendre cette expression: « per adinventionem « rationis humanae. » Observons de plus que S. Thomas établit une analogie entre l'institution de la propriété privée, et celle de l'autorité. Ceci nous permet de saisir parfaitement la pensée du Docteur Angélique. Le droit abstrait de propriété comme l'autorité abstraite résultent de la nature. Ce droit de propriété de même que l'autorité peut revêtir des formes variées Comment une forme s'est-elle produite, et non une autre ? Par le cours des
événements humains. Il faut remarquer soigneusement qu'aucune convention n'est requise ici. C'est l'évolution naturelle de l'ordre raisonnable, qui a introduit telle forme plutôt que telle autre. Mais une fois qu'un titre de droit s'est produit, il est la base d'un véritable droit naturel hypothétique. Ce droit s'étant constitué sans l'intervention de l'Etat, il est du devoir de l'Etat d'aider ce droit, de le garantir, et de le défendre contre toute violation. L'Etat ne saurait jamais être autorisé à supprimer totalement ce droit, et à lui substituer le régime de la propriété collective, (i)
Plus loin nous reviendrons sur cette question.
V. Nous avons dit qu'à son origine le droit de propriété est indépendant de l'Etat. La raison en est, qu'un droit de propriété a dû exister avant que l'Etat fût possible.
Cependant, si l'on suppose un Etat déjà constitué, absolument parlant, il peut déterminer la manière dont on pourra acquérir le droit de propriété à l'avenir, et soumettre cette acquisition à certaines conditions qui ne violent pas le droit. Nous disons des conditions, qui ne violent pas le droit. En effet, s'il n'appartient pas à l'Etat de remplacer par la violence la propriété privée par la propriété collective sous les auspices de l'Etat, il ne serait pas moins injuste de tendre à ce résultat à pas de loup, doucement, à l'insu des intéressés, et sans leur consentement absolu. La politique ne peut pas être la science
(i) De là suit que nous rejetons la doctrine du P. Hill, philosophe Américain : « Naturally and originally the material or corporal u goods of this life belong to men in common ; the rightfuli division « of those exterior goods came about by human law or it was made « conventionnally » Special Ethics, Art. lV.(Baltimore, John Murphy, 1879)
des intrigues habiles et des prudentes faussetés : elle est l'art de protéger le droit, et de le garantir avec énergie et sincérité. Supposons qu'un Etat découvre des terres nouvelles, n'appartenant à personne. Il peut poser des conditions, auxquelles la propriété pourra s'acquérir dans ces pays. Dans ce cas, le droit de propriété ne s'acquiert pas tout-à-fait indépendamment de l'Etat. Que de pareilles conditions n'ont pas été faites dans le principe, nous le savons par l'histoire. Qu'on n'a pu les apposer, nous le savons par là-même que la propriété privée était déjà nécessaire, avant qu'une organisation politique régulière fût possible.
VI. On peut juger maintenant de la valeur de la théorie de J. J. Rousseau : (i) « Le premier qui, ayant « enclos un terrain, s'avisa de dire : ceci est à moi, et « trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai « fondateur de la société civile. Que de crimes, de guer- « res, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût « point épargnés au genre humain, celui qui, arrachant « les pieux et comblant le fossé, eût crié à ses sembla- « bles : Gardez vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes « perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous et « que la terre n'est à personne. » Il ne faut donc pas s'étonner, qu'il y en ait encore beaucoup aujourd'hui qui défendent la communauté positive de tous les biens terrestres. Car, si « Dieu est Dieu » J. J. Rousseau est son prophète. Nous avons réfuté plus haut la communauté positive. Elle est en contradiction avec la nature sociale de l'homme et avec le caractère essentiellement limité de son pouvoir d'occupation. Rousseau cependant
(i) De l'inégalité parmi les hommes, seconde partie.
n'est pas l'inventeur de la communauté positive de tous biens. En dehors des anciens écrivains païens, dont plusieurs professent cette doctrine, nous pouvons citer, depuis l'apparition du Protestantisme, Hugo Grotius, Püffendorf, Thomasius etc. D'après ces écrivains, comment les hommes sont-ils sortis d'indivision ? — Par une convention libre, répondent-ils. — Parfaitement ! mais cette convention était-elle une exigence de la nature ? Alors ce n'était plus une convention absolument arbitraire, c'était une convention qui était de nécessité naturelle. Cette convention était-elle purement arbitraire ? Pourquoi alors l'humanité ne pourrait-elle pas, par une volonté contradictoire, rétablir la communauté des biens ? Ces écrivains n'admettent point cette conséquence logique de leur théorie, mais à tort. S'ils veulent éviter la conséquence, il n'y a qu'un seul parti à prendre, celui de renoncer au principe d'où elle découle.
« L'Ecole historique » reçonnait dans l'Etat la source du droit de propriété. D'après cette théorie, il n'y a point de propriété sans l'Etat. Ce droit est créé par l'Etat. La possession n'est pas encore la propriété : elle devient propriété du moment que l'Etat la reçonnait comme telle et la protège. C'est l'Etat seul qui peut établir un « tien » et un (( mien » définitifs. Telle est la doctrine de Warnkönig, Fichte (jeune), Trendelenburg et d'autres encore. Nous ne devons pas revenir sur cette doctrine, puisqu'elle n'a pour base que ce principe fondamental de l'Ecole Historique : l'Etat est la source de tous les droits. Nous avons réfuté ce principe au long et au large dans notre premier livre.
Ici nous avons déjà commencé à expliquer les rela-
tions de la propriété privée avec l'Etat. Nous compléterons ce point, quand nous traiterons du socialisme.
D'autres enfin prétendent que la propriété privée ne doit son existence ni à une convention libre, ni à une intervention légitime de l'Etat. Mais à un abus de la force, qui a fait cesser par la violence la propriété collective, seule primitive et naturelle. La formule de cette théorie est celle-ci : u La propriété, c'est le vol. » Cette formule fut déjà proclamée au nom de l'égalité par Babeuf, à l'époque de la Révolution Française. Quel est le mauvais courant contemporain dont nous ne devions chercher le principe dans ce temps calamiteux, dont nos populations Flamandes ont conservé un si douloureux souvenir,' et dont on voudrait aujourd'hui leur imposer l'esprit ? Le Directoire protesta entre Babeuf et son parti : le chef de file de ce parti, ainsique Darthé, furent condamnés à mort. Depuis lors ce courant d'idées n'est pas éteint. Depuis i83o il s'est organisé dans l'ombre ; et a reparu petit à petit, sous des noms différents dont nous aurons à parler plus loin.
Nous croyons avoir démontré que la propriété privée n'a rien de contraire à la nature ; mais que bien au contraire, elle s'appuie sur la nature humaine et doit son origine au cours naturel des choses. Quelque vaste que soit le monde, partout existe la propriété privée. Plus les peuples s'avancent sur le ' chemin de la civilisation, plus ils s'attachent à la propriété privée et l'affranchissent. De ce fait il résulte encore une fois, que le régime de propriété privée est le type de perfection vers lequel s'avance le genre humain ; avec raison, selon nous, puisque plus la propriété est libre, plus elle devient un instrument dé la liberté personnelle.
Pour en revenir à notre thèse première : si la propriété privée est juste, voilà donc une nouvelle source d'inégalité parmi les hommes. En effet, la fortune est une balance dont les plateaux montent et descendent sans cesse. La Divine Providence donne aux différents hommes des moyens de succès différents. C'est ainsi que l'inégalité, au point de vue de la propriété privée n'est pas moins inévitable que l'inégalité au point de vue de la santé, du talent, et de la durée de la vie. Il est vrai que cette inégalité peut être plus au moins grande, d'après que la propriété privée est plus au moins bien organisée, plus au moins bien employée. L'inégalité excessive, dont nous devrons parler plus loin, n'est pas inhérente à la nature de la propriété privée, mais à son abus, et au mauvais courant d'idées développé par la Révolution Française. ([)
VIL Une seule égalité parfaite, mais complète celle-là, est naturellement à la portée de tous. Tous les hommes ont la même origine et la même destination, la même fin dernière, c'est-à-dire Dieu. Le chemin qui y mène est également ouvert à tous. Cette voie est praticable à tous, à ceux qui marchent pieds nus, comme à ceux qui sont richement chaussés. Une seule chose est nécessaire à cet effet, la volonté libre. Aucune puissance au monde,
(i) Pour montrer à quelles extravagances peut mener la passion révolutionnaire, nous copions une résolution du conseil général de la commune de Paris ^Moniteur du 14 Nov. lygS) « sur la proposition « d'un membre, le conseil arrête que le département soit invité à « faire abattre les clochers, qui par leur domination sur les autres « édifices, semblent contrarier les principes de l'Egalité, »
Nous ignorons si ce membre a déjà sa statue à Paris, ou dans les loges maçonniques.
quelque opulente qu'elle soit, ne peut lier la liberté intérieure. Le pauvre aussi bien que le riche, mieux même que le riche, parce qu'il est plus à l'abri de l'avarice et de l'égoisme, peut sur cette voie triomphale marcher fièrement vers le but. Hommes, femmes, vieillards, enfants, peuvent combattre au même rang, sous la même bannière, sur laquelle est gravé en lettres d'or le nom de la vertu. Le sauveur est venu, pour rendre plus évidente et plus concrète cette égalité devant la loi de la vertu. Dans sa bonté, il a dit : « Bienheureux les pauvres d'esprit, « parce que le royaume de Dieu leur appartient. » « Mal- « heur à vous, riches ; il est plus difficile à un riche « d'entrer au royaume des cieux, qu'à un chameau de « passer par le trou d'une aiguille. » Il a fondé une Eglise, où riches et pauvres, tous sont admis également. Il invite tous ces disciples également au banquet de son corps et de son sang. De tous ses enfants. Il dit : « J'ai {( prié mon Père de nous rendre un entre nous, comme « moi-même je suis un avec mon père. » Les sacrements sont également présentés à tous. Tous retrouvent dans la plénitude de la vérité et dans la noblesse de la vertu, la plénitude de la vraie liberté intérieure : « Veritas liberabit vos. » Les pauvres, aussi bien que les riches, trouvent place sur les autels sacrés, s'ils ont pratiqué la vertu à un degré héroique. Saint Benoit Labbre, le roi des mendiants, se trouve côte à côte sur nos autels avec un Saint Louis, la gloire du trône de France. Ils occupent la même place dans nos prières, par la miséricorde infinie de Dieu « qui comble de biens ceux qui ont faim, et renvoie, « les mains vides, les riches » et les puissants de la terre ; qui accorde à ses serviteurs une gloire devant laquelle s'éclipse toute gloire humaine, cui servire regnare est.
VIII. L'Etat a cependant pour devoir de diminuer l'inégalité au point de vue matériel, autant que possible, sans violer ni mutiler le droit. Comment cela est-il possible, et à quelles conditions ? nous examinerons cette question dans ce livre même. Il y a une égalité que l'Etat ne peut être dispensé un seul instant d'établir et de sauvegarder, c'est l'égalité devant la loi. Il faut cependant la bien comprendre. Nous avons vu comment l'esprit de la Révolution refuse de rien reconnaître en dehors de l'Etat et de l'individu. Nous avons déjà montré toute la fausseté de cette prétention. Il n'est donc pas possible de traiter les sujets comme autant d'atomes égaux d'un tout qui est l'Etat. Le père de famille n'a-t-il pas des droits, que n'ont pas les enfants ? L'autorité n'a-t-elle pas des droits, dont les sujets sont exclus ? Nous avons indiqué, au premier livre, les limites que ne peut franchir l'autorité. Si ces limites sont respectées, alors l'Etat doit admettre, ce que proclame du reste la nature, qu'il y a des porteurs de droits différents. Passer le niveau sur toutes ces différences de droits, ce serait nier toute vie sociale, tout droit naturel religieux, ou même profane positif. Cependant, si l'organisation sociale exige une saine inégalité entre les droits dont les sujets sont dépositaires, l'autorité doit être disposée à accorder absolument la même protection à tous les droits ; pour faire valoir également les droits de tous, et rendre la revendication de tous les droits devant la justice, également facile et efficace. Ceci découle de la mission même de l'Etat, et en découle comme le premier et le plus saint de ses devoirs. La justice est souvent représentée par un génie féminin, qui a les yeux bandés, et tient en main une balance. De mauvaises langues ont dit, que c'était afin de ne pas
voir les irrégularités de la pesée. Le vrai sens de cet emblème est que la justice doit laisser sa marche libre à la balance, sans admettre n'importe quelle considération personnelle.
A cette égalité répugnent encore toutes les faveurs imméritées, ainsi que les privilèges, qui ne présentent aucune utilité au point de vue du bien commun. La fin de l'Etat, c'est le bien commun, et non le bien d'un individu au détriment des autres.
A cet égard, nous devons avouer qu'à ne considérer que la lettre de la loi, la situation actuelle vaut mieux que celle qui régnait à la fin de notre ancien régime, ici en Belgique. Ne parlons pas de la pratique. Nous croirait-on, si nous affirmions que de fait tous les Belges sont égaux devant la loi ? Ou bien, l'histoire contemporaine se lèverait-elle peut être pour nous réfuter? Laissons-donc là la pratique réelle, pour nous attacher à la lettre de la loi. A ce point de vue, l'égalité est mieux sauvegardée aujourd'hui qu'à la fin de notre ancien régime. Nos lois actuelles proclament clairement l'égalité devant la loi : « Tous les Belges sont égaux devant la loi. )) A la fin de notre ancien régime, il y avait des cas légaux ou le prince pouvait interrompre le cours de la justice ; et où il pouvait, sans contrôle et sans responsabilité légale, accorder des privilèges considérables, (i) Les assauts constants de l'autorité, et l'affaiblissement de nos ancêtres à la suite de guerres longues et continues, semblent expliquer seules l'invasion d'un pareil esprit d'inégalité, dans notre législation nationale. « L'égalité » que la politique révolutionnaire a sans cesse sur les lèvres
'(i) PouUet, Les Constitutions Nationales.
est celle qui naquit du cerveau malade de J. J. Rousseau, et qui fut portée autour de l'Europe à la pointe des bayonnettes Françaises, au cri connu de « Liberté, Egalité, Fraternité. » La bourgeoisie libérale voudrait bien limiter cette égalité à l'égalité constitutionnelle devant la
loi. Mais les colonnes ouvrières s'élèvent contre cette
interprétation. Elles s'inclinent comme la bourgeoise libérale devant la révolution Française, qu'elles vénèrent comme leur mère. Elles veulent l'égalité au sens plein et entier de J. J. Rousseau, leur patriarche, et menacent la bourgeoisie libérale de la dépouiller de ses sacs d'or, pour en combler l'abîme qui la sépare des classes ouvrières.
Les conditions ou rangs sociaux.
I. TROIS CONDITIONS NATURELLES, — II. LA NOBLESSE. — III. ORGANISATION NÉCESSAIRE.— IV. ÉTATS MOYENS : AGRICULTURE. — V. MÉTIERS & INDUSTRIE. — VI. LE COMMERCE. — VII. LA BOURGEOISIE LIBÉRALE & LES CLASSES MOYENNES. — VIII. LA CLASSE OUVRIÈRE.
I. L'inégalité existe parmi les hommes, et elle est de nécessité naturelle. Il ne faut donc pas s'étonner que l'on y rencontre tous les degrés imaginables. Tout homme a son rang : cette variété peut ajouter à la force de l'Etat, s'il y a chez tous du dévouement à la chose publique, et que les différences des classes soient suffisamment équilibrées. Dans une inégalité graduée, il en est naturellement qui occupent l'échelon suprême ; d'autres occupent le milieu ; d'autres enfin, les échelons inférieurs.
Ce qui détermine ces situations, dans nos sociétés, c'est généralement l'avoir matériel. Celui-là en effet, qui est en possession du bien matériel, tient en mains la clef du bien-être, de la sécurité et de l'indépendance. Celui qui en est en possession, tâche de le garder et de le transmettre à ses descendants. C'est ainsi que, sans secousse, il se forme une classe d'hommes, qui sont pla-
ces au haut de l'édifice social par le fait même de leur naissance, et qui transmettent sans cesse la même situation à leurs enfants.
L'influence naturelle d'un grand avoir matériel, c'est l'attraction. A moins de cause particulière qui trouble l'ordre naturel des choses, les hommes aiment à se grouper autour d'un centre, d'où peuvent leur venir aide, prospérité et sécurité. De là résulte, pour cette classe de citoyens, une position toute spéciale dans l'organisation de la société : il leur en reviendra des droits politiques que les autres ne posséderont pas, mais aussi des obligations sociales dont les autres seront exempts. Cette classe s'appelle la noblesse. Dans tous les pays, il existe une noblesse ; c'est à dire une condition sociale qui se recrute en général par le fait de la naissance; qui occupe dans la société un rang élevé, et est dépositaire de droits politiques et de devoirs sociaux particuliers. Rien n'est plus naturel que la formation d'une noblesse, dans les sociétés où l'inégalité est de nécessité naturelle. Nous pouvons en appeler au témoignage de l'histoire universelle. Or, comme dit Giceron, ce qui se fait partout et toujours, est la conséquence d'une loi naturelle. La noblesse est une branche, qui se développe nécessairement sur l'arbre de la société civile.
A l'échelon inférieur, se tiennent ceux qui sont privés de biens matériels autres que leur travail quotidien. Ils doivent gagner leur vie au jour le jour. On les appelle ouvriers, ou comme on a coutume de le faire maintetenant, travailleurs. Ils doivent se mettre à la disposition des autres, pour se frayer un chemin à travers la vie. La classe ouvrière est un élément indispensable, un organe nécessaire de la vie sociale. S'il n'est pas possible que chacun se suffise à lui-même, alors il est nécessaire
de s'entr'aider. S'il n'y avait pas une classe d'hommes, qui, par l'absence de fortune, est force'e de se mettre au service des autres, d'où viendrait cette aide et cette assistance ? La classe ouvrière n'est donc pas la balayure de la socie'té; elle en est un organe ne'cessaire, au moins autant que la noblesse.
Au milieu de cette double extrémité, se tiennent ceux qui travaillent pour leur propre compte; qui ne doivent point louer leurs services à d'autres; mais qui cependant assument la tâche de pourvoir aux nécessités matérielles de la société. Cette nécessité est triple : la production des matières premières ; la transformation des matières en choses consommables ; enfin le commerce, par lequel les marchandises s'échangent au besoin et arrivent jusqu'au consommateur. La production des matières premières est le fait des agriculteurs, des mineurs, des forestiers, des pêcheurs ; la transformation appartient aux industriels ; l'échange enfin aux négociants. Toutes ces conditions sont nécessaires à la prospérité de la vie sociale. Chacune constitue une force, une puissance que l'on ne peut méconnaître. En elles-mêmes, elles ne sont que des forces. Pour coopérer au bien commun, il est nécessaire que chacune occupe dans l'édifice social la place qui lui revient. La paix, comme dit S^ Augustin, est la tranquillité de l'ordre. Or il y a de l'ordre, lorsque chaque chose est à sa place, et agit comme elle doit agir. Il nous reste donc à examiner, quelle place et quel rôle reviennent à chacune des grandes classes de citoyens, et quelles sont les conditions auxquelles celles-ci pourront remplir ce rôle.
IL Parlons d'abord de la noblesse. Au point de vue social, la noblesse est de la plus haute importance. « Là
« où Ia noblesse sort naturellement de l'histoire du peuple, « elle occupe, au point de vue politique et social, une « place considérable. Liée par les traditions, et rattachée « plus étroitement à l'Etat que les autres conditions, « par ses possessions territoriales, elle a un intérêt tout « particulier à la conservation de Tordre existant, et se « trouve portée a le défendre de ses biens et de son « sang. Modèle de patriotisme, de désintéressement et « de dévouement, elle est pour le pays Tornement de « ses fêtes, aux jours de prospérité. Aux jours d'épreuve, « elle constitue une mine de courage indompté et de « résistance tenace. Animée de cette légitime fierté que (( lui inspirent le sentiment de ses devoirs et l'indépen- « dance de sa position, elle n'est pas seulement l'appui « du trône, mais encore le rempart des libertés popu- « laires, qui, ainsi que l'enseignent la nature des choses « et l'histoire, sont incapables de se défendre par elles « mêmes contre les attaques de l'absolutisme. » (i)
Cependant, pour que la noblesse occupe cette place dans la vie politique et sociale, il faut qu'elle reste unie au peuple. Par la propriété terrienne, elle constitue une force sociale, un centre autour duquel le peuple aime à se ranger.... pourvu que la noblesse s'en montre digne.
Le noble, plus que tout autre, doit comprendre que la fortune impose des devoirs sociaux. Il ne lui est pas permis de ne faire servir ses trésors qu'à son intérêt personnel, sous peine de perdre sa considération et son influence. L'égoisme est pour lui la plus funeste des dispositions. S'il s'éloigne du peuple par la rudesse, son
(1) Walter, Naturrecht und Politik, p. 314.
caractère impérieux et cassant, sa cupidité, par le manque de dévouement aux intérêts du peuple ; s'il n'est, aux yeux de tous, qu'un riche seigneur qui mange et boit à la santé publique ; s'il ne voit dans le monde qu'une immense arène où les plus beaux cavaliers cueillent le plus d'applaudissements et le plus d'œillades ; surtout s'il veut faire payer l'écot à ses tenanciers ; alors, c'en est fait de l'affection, de la sympathie, comme aussi de l'inftuence et de l'autorité. Le peuple, à son tour, s'éloigne de lui, et finit par se demander, si le seul fait de la naissance est bien un titre suffisant, pour être élevé à un degré d'opulence aussi démesurément supérieur à celui du reste de la population. Le peuple ne comprend pas la raison d'être des grandes fortunes, s'il ne voit plus de devoirs sociaux qui s'y attachent. De là suit une position, qui est précisément faite pour provoquer une passion egalitaire malsaine, sous l'excitation des démagogues.
III. Trois conditions sont nécessaires, pour que la noblesse puisse remplir sa mission salutaire dans la société. Plus que les autres, les nobles ont besoin d'être imbus de bon principes. En effet, ils constituent une grande puissance. Si cette puissance est mise au service des idées révolutionnaires, le mal qu'elle peut causer est incalculable. La noblesse devient alors une puissance destructive, qui aide à tout briser; elle est entourée par la démagogie d'un respect factice, et employée jusqu'à ce qu' elle ait achevé son rôle de démolisseuse, pour tomber enfin comme victime ornée de bandelettes sous les poscriptions de la révolution.
Une seconde condition, c'est la résidence de la noblesse dans ses propriétés terriennes. Comment un homme,
qui est éloigné du théâtre de son influence, peut-il connaître les besoins, les tendances, les dispositions générales d'un peuple avec lequel il devrait vivre ? Le bon sens seul suffit à apprendre, qu'il faut faire ses affaires par soi-même, si l'on veut qu'elles soient bien faites. Si un noble veut remplir ses devoirs sociaux, il a besoin de les connaître et de les accepter avec dévouement. C'est pourquoi, il doit résider sur le théâtre de ses opérations, vivre au milieu de son peuple, apprendre à connaître par lui-même ses besoins, pour pouvoir d'autant mieux y satisfaire. Lorsque nous nous représentons l'ancienne vie de campagne en Belgique, nous aimons à nous représenter la noble dame prendre intérêt aux ménages indigents ou éprouvés, et les assister en personne. Nous nous représentons une famille, héritière des plus nobles traditions, ayant encore plus d'honneur que d'honneurs, résidant continuellement au milieu du peuple, parlant sa langue, et vivant de sa vie. Si la noblesse ne réside pas, les rapports entre le propriétaire et ses tenanciers ont lieu par l'intermédiaire de régisseurs, qui sont souvent des tyrans au petit pied, guidés par leur seul intérêt. Tous les rapports finissent ainsi par se réduire à des questions de comptes à solder et d'intérêts matériels, habituellement entourées d'une ignorance absolue des circonstances qu'il faudrait pourtant connaître, (i)
(1) On considère généralement comme une des causes de la misère de l'Irlande la possession des domaines Irlandais par des « ab- « sentees»,c'est-à-dire,des propriétaires qui ne mettent jamais ou presque jamais le pied sur le sol de l'Irlande et dépensent en Angleterre et ailleurs ce que ce sol leur produit. « 1443 persons own about one sixth « of the land, and are stated as a rarely or never resident » in Ireland. » Tablet, 3i March i883.
Une troisième condition nous parait être la conservation des propriétés terriennes dans la même maison, au moins dans une proportion telle, que les relations sociales ne soient point à renouveler au décès de chaque propriétaire. C/est ainsi qu'on produirait la stabilité dans le pays, et dans toute la situation du peuple. Nous avons vu plus haut, comment, au témoignage de Burgundus, les nobles sous l'ancien régime convertissaient leurs propriétés allodiales ou franches en fiefs, pour les tenir réunies et les transmettre entre les mains d'un seul. Il se peut, qu'ils n'aient eu en vue que lustre et la puissance de leur maison: mais qu'ils l'aient voulu ou non, ils ont donné ainsi à l'Etat une assiette plus stable. Maintenant que la féodalité a disparu, comment pourrait-on obtenir le même résultat ? Par la liberté testamentaire. La noblesse, bien instruite de sa position sociale dans l'Etat, devrait pouvoir recourir à la liberté testamentaire, comme instrument pour remplir ses intentions patriotiques. N'allons pas croire cependant que la liberté testamentaire soit plus avantageuse aux nobles qu'aux autres : non , l'observation la plus restreinte, la plus légère réflexion, suffisent pour faire comprendre, que moins une propriété est considérable, plus elle a à souffrir de la loi de partage égal et forcé, (i)
La noblesse Française du siècle passé, imitant l'exemple de Louis XIV, était en grande partie déchue des vertus de ses ancêtres. Le roi attira la grande noblesse à Paris, et érigea une cour brillante, où toutes les étoiles de la France vinrent resplendir autour du Roi-soleil. C'est ainsi que Louis XIV inaugura le funeste système d'attirer à la
(i) Voir ce que nous avons dit de la période Bourguignonne dans une note importante, p. 226. I vol.
— lyi —
capitale toutes les grandeurs du pays. Naturellement, il était glorieux pour lui, qui entretenait et animait toute cette tourbe, de voir ainsi se grouper autour de son trône tous ces adulateurs, qui attendaient de sa royale munificence et de ses sympathies le droit de vivre. Louis XIV ne se rendait pas compte, qu'en agissant ainsi, il accumulait tout le sang du pays dans la tête. Les scandales de la cour aidèrent à corrompre la noblesse. Beaucoup de nobles se firent exempter de l'impôt : bien plus, ils se firent assigner toute espèce de pensions annuelles ou viagères, et firent payer par le fermier, ce qui manquait encore pour solder les excès de leur luxe. Le règne de Louis XV fut encore plus meurtrier pour la situation morale de la noblesse. A la fin de l'ancien régime, en France, c'était une véritable exploitation, pratiquée en grand, sur le corps affamé de la France. Beaucoup de nobles émargeaient au budget.... mais oubliaient totalement leurs devoirs sociaux. Ils dépensaient à Paris, loin de leur domaines, des sommes fabuleuses, et ne songeaient à rien au delà, sinon, aux moyens de remplir leurs caisses vides. Faut-il donc s'étonner que le peuple Français, sentant sur ses épaules ce lourd fardeau, sans voir nulle part une compensation quelconque, se détacha de la noblesse, lui enleva la direction de la société, et lui cassa dans les mains le sceptre despotique qu'elle promenait sur une grande partie de la France? Seulement il y eut une faute, un crime: la bourgeoisie, le Tiers-Etat, s'étant emparée du sceptre absolutiste de l'ancienne noblesse, n'y apporta point les réformes radicales indispensables. L'idée du pouvoir de l'Etat allait rester la même, c'est-à-dire, l'absolutisme d'Etat ; seulement, les sentiments chrétiens, que la noblesse avait plus au moins conservés, allaient maintenant
s'évanouir chez la bourgeoisie incrédule, et être privés de leur dernière influence. En France, cette antipathie, cette aversion pour la noblesse s'est conservée en plusieurs régions, et elle a pénétré jusqu'aux derniers rangs de la société. En Belgique, il en est autrement. A la fin de notre ancien régime, notre noblesse n'était en aucune façon à comparer à cette noblesse de cour de la France. Que nous sachions du moins, nos nobles n'étaient pas à beaucoup près aussi corrompus que ceux de France : ils n'étaient point aussi cupides ; et pratiquaient mieux leurs devoirs sociaux. Par toute la Belgique, il existe encore de la sympathie pour la noblesse. Les nobles n'ont qu'à saisir l'influence ; elle leur est offerte spontanément. S'ils voulaient remplir leurs devoirs sociaux, et se rendre capables de conduire et d'administrer le pays, nos populations seraient de jour en jour plus disposées à les suivre, et à coopérer avec eux au bien commun.
IV. Il nous reste à parler maintenant des classes moyennes. Sous ce nom, nous comprenons tous ceux qui assument la tâche de satisfaire aux besoins matériels de la société sans devoir louer leur travail au service d'autrui. Nous recontrons d'abord la classe agricole. La profession de l'agriculteur est incontestablement la profession la plus rude, la plus féconde en sollicitudes, de toutes les occupations sociales. L'agriculteur travaille du commencement de l'année à la fin, pour forcer pour ainsi dire la nature à lui donner ses produits. Après ses rudes labeurs, il a la conscience du danger où il se trouve, de perdre le fruit de son travail, soit à cause des intempéries de l'air, soit à cause de maladies inconnues qui s'abattent, (hélas si facilement!) sur la végétation ou sur les animaux. Contre
ces causes de décadence, le cultivateur ne peut rien par lui-même ; il sait cela, et c'est ce qui le porte à invoquer la protection d'en haut. Il sait en effet, que sans la bénédiction du ciel, toutes ses peines sont inutiles! D'un autre côté, il n'est pas de profession, qui procure autant de satisfaction. Un paysan est un roi en miniatuare. Son exploitation est son royaume. Il a à s'occuper de tant d'objets à la fois; tout demande une si grande unité de direction, que le paysan peut constater à tout instant l'efficacité de son influence. Ajoutez ce plaisir toujours nouveau, qu'il trouve à voir germer les semences jetées en terre, et à les suivre à tous les degrés de leur développement. Aussi, il n'y a personne qui soit attaché de corps et d'âme à son exploitation, comme le paysan. Quand il quitte son domaine, son royaume, que de fois n'arrivet-il pas qu'il tombe dans la tristesse et la langueur.
De cette tendance à s'élever aux causes supérieures, et de cet attachement à son exploitation, arrosée de ses sueurs, résulte le plus puissant esprit de conservation que l'on puisse rencontrer dans les rangs de la société. Le paysan est naturellement antipathique à tout ce qui peut le troubler dans son travail et dans la jouissance des fruits de ses labeurs. Les nouveautés, les révolutions, sont presque toujours meurtrières pour lui : voilà pourquoi il en a horreur.
Enfin, au point de vue moral, si le paysan n'est pas sans artifices quand il s'agit de gagner de l'argent, néanmoins, en général, si l'on nous passe l'expression, il marche droit dans ses souliers. Il est éloigné des villes: moins de contact avec la vie urbaine fait qu'il contracte moins de corruption. D'ailleurs, tout dans ses occupations le pousse au bon sens et à la prévoyance, parce que chacune de ses entreprises, quelque petite qu'elle soit, se solde par
un bénéfice ou une perte. Enfin, ce qui le porte encore à la prévoyance, c'est qu'il n'a pas le roulement de capitaux comme le commerçant ou l'industriel.
Bienfaisant à sa manière, à l'égard de ses serviteurs et de ses voisins pauvres, droit et compatissant, simple dans ses mœurs, l'uniformité de sa vie se passe dans l'alternance régulière du travail et des exercices du culte. Eloigné de la délicatesse des villes, il ne soupire pas habituellement après d'autres plaisirs que ceux que donne la vie champêtre.
La classe des agriculteurs est de la plus haute impor-
tance pour la société et l'Etat. C'est là que se trouvent les éléments conservateurs, la force et la santé de tout l'édifice social. La classe des agriculteurs est la substruction indispensable, sur laquelle doivent s'appuyer la société et l'Etat pour acquérir la solidité nécessaire, (i)
Pour donner à la condition des agriculteurs sa signification entière, il faut qu'elle soit libre. Lorsque tous les cultivateurs sont descendus au rang de fermiers, ils tombent sous la dépendance de leurs propriétaires. Ils ne disposent plus d'eux-mêmes ; ce qui détruit leur dignité, l'attachement à la profession, et l'esprit de progrès dans les entreprises agricoles. Le paysan ne peut plus déposer son influence dans la balance de l'Etat : aux lieu et place de sa volonté se met la volonté de son propriétaire. On paralyse ainsi l'influence salutaire des tendances conservatrices de l'agriculteur. Pour lui garantir son in-
(i) 111 fares the land, to hastening ills a prey Where weaith accumulâtes and men decay: Princes and Lords may flourish or may fade, But a bold peasantry, their counlry's pride, When once destroid, can never be supplied (Goldsmith.)
dépendance, nous ne connaissons guère d'autre moyen que la liberté testamentaire, et la vulgarisation d'idées plus saines sur l'égalité dans les successions. Il se peut que dans d'autres régions cette liberté testamentaire soit superflue ; mais en présence d'une classe d'agriculteurs aussi importante que celle de la Flandre, en présence de l'organisation sociale actuelle, il n'est pas possible de concilier l'égalité du partage forcé avec la conservation de cette classe de citoyens jouissant d'un degré quelconque d'indépendance. Ou bien la classe des agriculteurs, sur laquelle est basé tout notre esprit national doit disparaître, ou bien il faut tempérer sinon supprimer tout à fait cette loi de partage égal et forcé, qui nous est venue de la France révolutionnaire, (i)
(i) « Sans doute les fermiers de ce temps-là (moyen-âgej avaient « des obligations nombreuses, portaient de lourdes charges, et avaient « à travailler rudement. Néanmoins, on ne rencontra jamais à la « campagne autant de misère que dans les temps qui ont suivi, et « de nos jours. Le paysan n'était pas abandonné absolument à la " dureté inexorable du sort ou des accidents ; ça et là, comme nous « l'avons dit, il recevait un dédommagement dans les grandes infor- « tunes, et sur plusieurs points de la Flandre qui marchait incon- « testablement à la tête de toutes les races Belges dans la voie du « progrès au moyen-âge, on découvre des traces indéniables d'assurance « mutuelle contre l'incendie, et même contre la perte des bestiaux, « au treizième siècle Une charte de 1241, dont nous avons trouvé « la copie dans le cartularium abbatiae S. Nicolai Furnensis, nous « apprend que Thomas de Savoie, ainsi que Jeanne son épouse, du « consentement des échevins et des « Guerheers » de Furnes accor- « dèrent à l'Eglise de St. Nicolas dans cette ville, les mêmes condi- « tions et la même protection que celles dont jouissaient les laies « de la chatellenie, contre les incendies, pourvuque la dite institution « voulût contribuer, en proportion de ses biens, au dommage souf- « fert par les autres. — Quant à l'assurance mutuelle contre la « perte des bestiaux, une charte de 1292 nous fait voir à l'évidence u que les habitants du pays de Furnes étaient obligés d'y coopérer : « Il soit costume et usaigie dedans ledit tieroir de Furnes.... que
V. Le second groupe des classes moyennes est celui des industriels. Ce sont les industriels qui transforment les matières premières produites par l'agriculture, l'extraction minière, la culture forestière, la chasse et la pêche, à l'effet de les rendre plus ou moins immédiatement consommables. Le travail, l'activité, l'esprit d'invention sont les qualités principales requises pour ce groupe. Il doit observer les goûts des clients ; et, à cet égard, il est beaucoup moins indépendant que l'agriculteur. En général, la situation de l'industriel est moins stable que celle de l'agriculteur propriétaire. L'industriel est plus porté vers les nouveautés, auxquelles le sollicite la nature même de ses occupations. L'influence des industriels, à supposer avant tout que cette influence soit saine, peut servir jusqu'à un certain point, de contrepoids aux tendances conservatrices de la classe agricole.
Pour qu'ils puissent faire valoir leur intervention dans l'Etat, ainsi qu'en vue de maintenir leur position sociale, il nous parait indispensable que les industriels aient recours à l'association. L'association double les forces; elle est la corde qui, enroulée autour de l'arbre, fait de la main la plus faible un vigoureux levier. Que deviendront les petits industriels, étoiles de cinquantième grandeur au firmament du monde moderne, une fois que la con-
K tout chil qui i dimorent et appartiennent doivent payer Hamerlingh « La perte du bétail était compensée au moyen de cet impôt; et « celui ci devait dater de bien plus haut, puisque l'abbé de St. Ni- « colas assure dans le document susmentionné, qu'ils ont versé dans « la caisse « des Hamelinghen, de si loingtains dont il n'est mémoire « et en ont argent paiet ef leveit et en sont bien chartreit de nos « très-chiers contes et contesses de Flandre. » Depotter et Broeckaert, Geschiedenis van den Belgischen Boerenstand, tot op het einde der XVIIl® eeuw, p. 212.
cürrence brutale les mettra en présence des soleils du capital et de la vapeur ?
Il faut donc distinguer la grande industrie de la petite* La grande tient à sa disposition le capital et la vapeur î deux instruments de production qui diminuent considérablement les frais, et sont d'une activité infatigable et d'une rapidité inouie. Si d'un côté on place le capital, et les machines à vapeur; et que de l'autre on ne mette que de faibles ressources et le travail manuel, au moins pour toute production grossière ou très uniforme, la lutte est si inégale qu'elle semble impossible. Nous avons pu le constater ici en Flandre. La filature, ainsi que le tissage à la main, la grande richesse du pays, après l'agriculture, ont été tuées par la machine à vapeur et la grande industrie. Beaucoup de citoyens sont ainsi descendus du rang de petits industriels à celui de journaliers. Nous ne parvenons pas à comprendre, comment le capital et la machine à vapeur, appliqués à d'autres industries qui en sont susceptibles, ne produiraient pas nécessairement le même effet. Comment les petits industriels pourront-ils se défendre? Autrefois on avait recours à la corporation. La corporation était, en général, l'association de ceux qui faisaient une même industrie. Chaque métier constituait un tout organisé. L'industriel était d'abord apprenti. Le temps de l'apprentissage une fois écoulé, après avoir subi une épreuve, il devenait compagnon. Enfin après une nouvelle épreuve, et le chef d'œuvre fourni, il devenait maître es art. Il était impossible de devenir maître-industriel sans avoir rempli les conditions mentionnées et passé par tous les stages. Ce n'est qu'après toutes ces formalités que l'on acquérait le droit de s'établir en maître indépendant. Apprentis, compagnons, maîtres, tous, étaient
tenus de verser leur cotisation à la caisse corporative ; c'est au moyen de ces ressources qu'on les assistait en cas de maladie, d'incapacité de travailler, ou de violation du droit. Rien de plus naturel que la naissance de pareilles associations : l'instinct de la conservation, ainsique le devoir d'assistance mutuelle, y poussent les hommes. L'utilité de ces institutions, autant au point de vue de la société civile qu'au point de vue des individus, au moins pour autrefois, est au dessus de toute contestation. Le nombre des maîtres es arts, et parconséquent celui des ateliers, ainsique la quantité de la production, étaient proportionnés ainsi aux exigences de la consommation, par des moyens tantôt directs, tantôt indirects. Par le chef d'oeuvre, on prenait des mesures pour assurer la qualité de la production. Pour combattre l'opportunité des corporations d'autrefois, l'on aime à alléguer l'exemple de Watt, le grand inventeur de la machine à vapeur. Watt, dit-on, n'a jamais réussi à passer l'examen. Mais il est aisé de demander, si cela tenait à la nature de la corporation, ou bien aux hommes qui, à ce moment là, eurent à en appliquer les lois? Enfin, de ce qu'il n'ait pas réussi à son examen, Watt en a-t-il moins été Watt ? C'est à dire que les génies finissent toujours par trouver une issue au lacet où les institutions communes et universelles tenteraient de les arrêter dans leur vol. De plus, à supposer que Watt eût été effectivement empêché par l'existence des corporations d'arriver à la maîtrise, cela ne démontrerait qu'une chose, c'est-à-dire que quelqu' imperfection adhère à cette institution-là comme à toute autre. Cet inconvénient est-il de nature à contrebalancer les avantages considérables que les corporations produisaient sans aucun doute. Il ne saurait être question de rétablir la corporation
sur le pied d'autrefois. Les circonstances sont bien changées. Les corporations d'ailleurs, telles qu'elles existaient autrefois, donnaient lieu à des abus dont il faudrait pouvoir se défaire. Enfin dans le nouvel ordre de choses, il s'est élevé une puissance inconnue jusqu'alors, savoir la vapeur appliquée à la machine. Impossible de limiter la production comme on le faisait autrefois. La liberté du travail d'ailleurs est déjà si invétérée, si ancrée dans nos mœurs, que toute limitation de cette liberté du travail a l'air d'un revenant du moyen-âge, et ressemble beaucoup à une véritable impossibilité. Les Economistes démontrent, qu'il est impossible que la production soit trop grande, quand on la prend dans son ensemble. Cependant, quant à la régularité de la production, et principalement, quant à la protection mutuelle des membres d'une même corporation, ne pourrait-on pas trouver de précieuses ressources dans l'association ? Ce serait là une constitution organique au lieu d'une constitution purement atomique de l'état des industriels, (i) Ce serait aussi le moyen d'empêcher la petite industrie d'être engloutie tout entière par le capital, c'est à dire par la puissance de l'or et de l'argent ; ou tout au moins, ce serait un moyen à employer pour adoucir la transition des conditions actuelles du travail aux nouvelles conditions que pourrait amener une transformation de l'industrie moderne. En effet, la nue concurrence disperse les forces de la petite industrie, au profit de la grande.
VL Un troisième groupe, appartenant aux classes moyennes, c'est celui des commerçants. « Le commerce « est l'élément actif, sémillant, qui porte les produits
(i) V. pi. bas, ch. VII où nous traitons encore de la corporation.
« soit bruts soit manufacturés dans la circulation et leur « procure des de'bouchés, avec l'espoir que la vente des (( marchandises laissera le plus de be'néfice possible. Le « commerce repose donc sur l'alliance du travail avec « la spéculation fructueuse. Le bénéfice dépendra en grande « partie de la rapidité dans le placement des marchan- « dises. Celle-ci dépend elle-même de l'étendue et de la « facilité des communications. La liberté et la vitesse « des mouvements dans tous les sens sont donc parmi « les conditions vitales du commerce. Celui-ci a une ten- « dance à élargir toujours le théâtre de ses opérations, « et à négliger toutes frontières tant géographiques que « nationales. Le souci constant des bénéfices à réaliser, « tend à soustraire à la vue du commerçant les inté- « rets supérieurs de l'humanité. Il se produit en lui une « idée défectueuse de la vie générale et de la marche « du monde, une appréciation égoiste des choses humai- « nes, une concentration dans ses intérêts individuels, « et une indifférence plus ou moins grande à tout ce « qui dépasse ce qui le regarde personnellement. Le « commerce doit se mettre en garde contre ces défauts, « s'il veut remplir, comme il faut, les devoirs qui lui « incombent pour le bonheur de l'humanité. » (i)
Le commerce demande deux choses : Vordre et le capital. L'ordre se constate' avant tout dans la tenue des livres commerciaux. L'ordre est une condition si essentielle à la solidité des affaires commerciales, qu'on le prend pour critère de la capacité, du zèle, de l'honorabilité du négociant, et que l'ordre est devenu une qualité légale que doivent revêtir tous les livres.
(i^ Walter, Naturrecht und Politik.
Il est clair qu'il faut aussi du capital. Acheter au comptant est sans doute excellent et très-avantageux. Mais est-ce toujours possible ? Nullement : voilà pourquoi on vend et on achète à crédit, cela veut dire, sur la foi donnée par l'acheteur qu'il paiera à une époque déterminée. Le commerçant a le devoir de respecter toujours son propre crédit; il appartient à l'Etat d'obliger tout négociant sous la commination de peines légales, à se mettre en garde contre ses propres entrainements et contre la tentation de hasarder dans des spéculations inspirées par une cupidité désordonnée, la confiance qu'il a inspirée à ses créanciens, confiance dont la ruine entraînerait la ruine des autres.
Nous ne pouvons nous empêcher de répéter ici ce que nous disions plus haut relativement à l'industrie. Si le commerce n'obéit qu'à la seule loi économique de la concurrence brutale, le grand commerce doit tuer le petit. N'y aurait-il pas lieu ici encore de grouper les commerçants et de demander la défense de leur état à la puissance de l'association ? Autrefois les négociants eurent recours à cette puissance. Ils constituèrent des gildes, des hanses pour commerçants, sur la même idée fondamentale que les corps de métiers. Pourquoi serait-il impossible aujourd'hui de faire encore appel à l'association, pour donner à la classe des commerçants une constitution organisée, au lieu de leur constitution atomique d'à présent et de l'élever ainsi à la dignité d'un vrai rang social?
VII. Les classes moyennes que nous avons décrites constituent la bourgeoisie. C'est de cette bourgeoisie, autrefois le Tiers-Etat, que Sieyès écrivait : « Qu'est-ce que le Tiers- Et4t a été jusqu'ici, \ Rien. Que doit-il être ?
Tout. )) Louis XIV avait dit : L'Etat c'est moi. En 1789 la bourgeoisie dit à son tour : l'Etat c'est moi.* C'est elle qui, avec le concours des légistes et des avocats, défend à son profit 1' « Etat moderne » tel que nous l'avons décrit plus haut. Au point de vue politique, elle tend à l'absorption complète des forces sociales, à l'absolutisme d'Etat. L'idée fondamentale de Louis XIV est restée. Seulement, elle a été revêtue d'un costume bourgeois, et s'est embusquée derrière la coulisse « de la volonté du peuple » « de l'opinion » « de la majorité. » Voilà donc la bourgeoisie libérale dominatrice absolue à notre époque !
Voyons maintenant l'attitude qu'elle prend vis-à-vis de l'organisation naturelle de la société, et vis-à-vis des conditions sociales dont nous venons d'esquisser l'importance et le rôle.
Il est clair que la bourgeoisie libérale doit commencer par courir à l'attaque de toutes les digues qui pourraient s'opposer à son omnipotence. Plus de noblesse, plus de privilèges ! La noblesse ne saurait plus constituer un des organes du corps social ! Que la noblesse de naissance devienne de la bourgeoisie riche, à la bonne heure ; en dehors de cela, qu'elle ne soit rien ! La bourgeoisie libérale se donne des airs de modération et de haute raison. C'est pourquoi, désireuse de cacher ses appétits d'absolutisme, elle s'écrie : « plus de noblesse de naissance, mais « une noblesse de mérite. » Elle aurait dû dire ^ une noblesse d'argent. »
Nous avons déjà vu comment le libéralisme n'admet que deux porteurs de droit : l'Etat et l'individu. Donc plus de corporations. Se croyant sans doute immortelle, la bourgeoisie libérale a forgé une loi, celle du 14-17 Juin
1761, qui nous régit encore, et dont le premier article est celui-ci : « l'abolition de toute espèce de gildes ou de corps de métiers est une des bases de la loi Française: pour ce motif, elles sont toutes abolies, et il est défendu de les reconstituer n'importe pour quelle raison. »
Le libéralisme réclame également la liberté de morceler les , biens : arrière tout principe conservateur dans la propriété.
Il exige la libre, c'est-à-dire la nue concurrence dans toutes les branches de l'activité humaine. C'est ainsi qu' au nom de la liberté, qui n'est dans sa bouche que la prépotence du plus fort, il veut pulvériser toute l'organisation de la société, pour énerver tout en réduisant tout à l'état atomique.
Une fois que le marteau démolisseur s'est abattu sur toutes choses, et que le niveau a passé sur tout, quel principe vital le libéralisme jette t-il au milieu de cet amas d atomes tous égaux entre eux? « La libre concurrence » Beau nom en vérité pour cacher une hideuse chose ! En effet, si au milieu de l'égalité universelle, il ne reste à l'intérieur de la société que ce seul agent, c'est-à-dire, la nue concurrence, alors se produit le « struggle for life, » la lutte pour la vie, mais une lutte à mort.
Qu'est-ce que la doctrine libérale accorde aux faibles de toutes les catégories, aux déshérités de la fortune ? Les hommes sont-ils frères, ou bien sont-ils des forces qui s'entrechoquent, pour s'entredétruire ?
Le libéralisme parle beaucoup de « fraternité » et de « philanthropie. » Mensonges que tout cela. Son principe réel, c'est la concurrence brutale; celle-ci est l'âme, elle est la vie. Par cette concurrence chacun sera excité à l'emporter sur les autres par la quantité et la qualité de
ses produits. De cette chaudière bouillonnante d'atomes humains, agitée paf la simple concurrence brutale, s'élève comme le Dieu des tempêtes pendant le voyage de Vasco de Gama, la raison dernière de toute l'action de l'humanité, la force matérielle pure sous les couleurs de l'or, le capital !
C'est à cela qu'aboutit toute la philosophie de l'Etat de la bourgeoisie libérale : le dieu de l'Etat libéral, mammon !
Les capitalistes libéraux prennent à leur service la machine à vapeur. Celle-ci travaille jour et nuit, sans respecter ni l'âge ni le sexe, ni la dignité humaine, sous l'impulsion de la vapeur. Tandisque le tisserand s'évertue à gagner le pain quotidien, voilà la machine, qui sous l'impulsion de la vapeur, chasse la navette sans désemparer, et tue par la concurrence entendue au sens libéral, le pauvre tisserand. Les conséquences de cette domination se tirent sans la moindre difficulté : il n'y a qu'à les cueillir. Le capital étend de jour en jour sa puissance, et attire à lui tout ce qui faisait la vie des différentes conditions sociales. C'est ainsi que celles-ci deviennent successivement les servantes du capital, contre lequel, puisqu'il est la puissance matérielle entière, il n'y a plus de concurrence possible. Le cours naturel d'une pareille organisation est de porter la société à un composé de deux classes d'hommes, la bourgeoisie riche, et les prolétaires. Ainsi la bourgeoisie libérale assure sa tyrannie, et s'écrie triomphante. « L'état c'est moi. »
Peut-être trouvera-t-on nos couleurs trop noires. En effet, nous avons négligé tous les tempéraments, qui. Dieu merci, ne manquent pas encore. Nous savons que beaucoup d'obstacles s'opposent encore au triomphe de ce progrès libéral. La nature exige parfois ses droits. Le
sentiment catholique, et parfois le sentiment d'une âme naturellement chrétienne trempent les forces de résistance, et leur donne une élasticité qui les empêche de se laisser écraser par le roulement triomphant du char libéral. Mais nous avons voulu montrer dans toute sa laideur le résultat qui attend le libéralisme au bout de son influence ; et nous estipions que personne, parmi tous ceux qui voient clair dans les principes, ne nous infligera de démenti.
VI II. Il nous reste à parler du troisième rang dans la société civile, savoir celui des travailleurs.
Nous appelons travailleurs, ceux qui ont pour rôle de servir les autres classes de citoyens, soit comme domestiques, soit comme ouvriers de fabrique, soit comme journaliers quelconques, et qui n'ont à vendre que leur travail. Une classe pareille est nécessaire dans la société. S'il n'y avait des hommes qui sont forcés, par le manque de fortune, de se mettre au service des autres, quel moyen y aurait-il de satisfaire aux premières nécessités de la vie, sans renoncer à la civilisation à laquelle nous sommes parvenus ? Les travailleurs sont égaux de nature, d'origine et de destinée avec tous les autres hommes. Leur travail est le moyen que la Divine Providence leur met entre les mains pour opérer leur perfection, et constitue une nécessité pour la société : de là résulte la dignité du travail, quelqu'humble qu'il soit aux yeux des hommes, si on le considère au point de vue moral. Quoique l'état de travailleur ait sa dignité à l'égal des autres états, néanmoins il n'a pas à sa disposition la puissance pécuniaire : à cet égard il est faible.
A l'époque du Paganisme, alors que régnait la force brutale, que pouvait bien valoir la dignité humaine, misç
dans la balance avec le plaisir de la domination ? La classe des travailleurs fut jetée dans l'esclavage. L'esclave n'avait pas le droit d être traité en homme : il était une chose. Droit de vie et de mort, vente, sévices comme s'il se fut agi d'une bête de somme, dont la valeur était à estimer d'après la portion de travail qu'elle pouvait fournir, tout était permis contre l'esclave. Le travail manuel était affaire des esclaves. Un homme libre ne pouvait guère souiller ses mains d'un travail matériel. Quelquefois même on excluait le commerce. Qui plus est, de pareilles théories n'étaient point de simples préjugés. Non, les grands philosophes les acclamaient et les raisonnaient.
« Lorsqu'on est subordonné à ses semblables, dit Aristote, « autant que le corps est subordonné à l'âme, et l'ani- « mal à l'homme, et c'est le cas pour tous ceux dont l'emploi « des forces corporelles est ce qu'ils peuvent fournir de « mieux, d'uniquement bon, on est esclave par nature. « Pour des hommes de ce genre, comme il en est des « autres êtres dont nous venons de parler, le mieux est « de se donner un maître ; car il est esclave par nature, « celui qui peut se donner à un autre; et ce qui le donne « à un autre, c'est précisément de ne pouvoir arriver qu'au « point de comprendre la raison quand un autre la lui « montre, et de ne point la posséder en lui-même. » (i) L'absolutisme de la raison païenne tenait le pied sur l'humanité qui travaillait, pour l'empêcher de se lever et d'exiger le respect de ses droits.
Le Fils de Dieu est venu rompre ces liens. Lui, le Fils éternel de Dieu le Père, il choisit pour mère une ouvrière ; pour père nourricier, un ouvrier. (2) Il donna
(1) Arist. Polit. L. II, i3.
(2) Fabri filius.
lui-même l'exemple du travail pénible et persévérant, ignoré du monde, durant tant d'années ! Pour clôturer sa vie publique. Il finit comme II avait commencé, par une leçon d'humilité. « Vous m'appelez seigneur et maître, et vous « faites bien, car je le suis ; si donc je vous ai lavé les « pieds, moi votre seigneur et maître, vous devez à votre « tour vous laver les pieds les uns aux autres. » (i)
L'antiquité paienne considérait comme honteux les métiers et les professions mécaniques. « Le gouvernement « parfait que nous cherchons, dit Aristote, est celui qui « assure au corps social la plus grande somme de bonheur. « Or le bonheur est inséparable de la vertu. Ainsi, dans « cet Etat parfait, où la vertu des citoyens sera vraie au « sens complet du mot et non au point de vue d'un « système donné, ils s'abstiendront soigneusement de tout « .travail manuel, de toute spéculation commerciale, oc- « cupations basses, qui sont incompatibles avec la vertu. (2) « Ils ne s'appliqueront pas davantage à l'agriculture. L'Etat « il est vrai ne peut se passer de laboureurs, de manu- « facturiers, et de mercenaires de tout genre ; mais d'un (( autre côté la classe des guerriers et de ceux qui déli- « bérent sont les seuls qui constituent l'Etat au point de « vue politique. La constitution parfaite n'admettra jamais « parmi les citoyens quelqu'un qui exerce une profession.» (3) « Si les magistrats s'aperçoivent, dit Platon, (4) qu'un « citoyen néglige l'étude de la vertu pour s'appliquer à
(1) Joannis, XIII. 3-14.
(2) Pour Aristote la vertu c'est la même chose que la raison, la philosophie, comme nous l'avons déjà dit Tome I p. 80.
(3) Arist. Polit. IV. VIII. 2. 6. etc.
(4) Leges, St. 847 a.
« n'importe quelle profession, qu'ils l'accablent d'injures « et de traitements honteux, jusqu'à ce qu'ils l'aient ra- « mené sur le bon chemin. » « D'où vient, dit-il dans « sa République, que l'état de manufacturier et de ser- « viteur contienne une sorte d'injure? N'est ce pas parce « qu'il suppose une si grande faiblesse dans la meilleure « des trois parties qui constituent l'homme, que ne pou- « vant l'emporter sur les deux autres, animaux dont nous « avons parlé, elle est forcée de les servir, et n'est ca- « pable que de calculer les moyens de les satisfaire ? Si « donc nous voulons donner à de pareilles gens un maître « comme celui qui gouverne l'homme vertueux, n'exige- « rons nous pas qu'ils obéissent aveuglément à cet homme « qui porte en lui le principe divin de la direction per- « sonnelle ? » Socrate, si nous en croyons le témoignage de Xénophon, était du même avis. Plutar(^ue, que l'on qualifie parfois de sage, admirait la conduite des Spartiates, qui abandonnaient avec mépris tous les travaux industriels aux ji^aincus Laconiens, ne se réservant que la politique et la guerre : « Une des plus belles et des meilleures « mesures prises par Lycurgue, dit-il, fut d'avoir procuré « beaucoup de loisirs aux citoyens, en leur défendant « tout travail mercenaire. » (i)
C'est au Christianisme que revient la gloire d'avoir remis en honneur les professions industrielles et le travail manuel. Il a délivré l'humanité de la servitude spirituelle ; il a brisé l'esclavage matériel païen, et affranchi le travail des chaînes qui le tenaient courbé dans la honte. Son influence a été lente, il est vrai, mais elle fut rafraîchissante et créatrice. La doctrine chrétienne rétablit
(i) Lycurgus, c. XXIV.
dès le premier jour de son existence la dignité personnelle de l'esclave. Depuis le premier instant, elle exigea que l'esclave ne fut point de'pouillé des droits essentiels de Thumanité. Il eut été impossible, il eut été dangereux pour l'Etat, que le christianisme supprimât d'un coup toute trace d'esclavage. Par la revendication des droits essentiels de l'humanité, l'esclavage s'était transformé en servage qui n'était plus en contradiction avec la loi naturelle. Le serf n'était plus un esclave dépouillé de tout droit : néanmoins, pour son travail, il était encore sous la puissance d'un autre. Le propriétaire demeurait maître du travail du serf. Petit-à-petit, sous l'influence bienfaisante du Christianisme, le servage fut aboli partout, en France notamment, surtout par l'exemple et les efforts de St. Louis ; en Flandre, surtout par les soins de Thierry d'Alsace et de nos deux comtesses Jeanne et Marguerite de Constantinople. L'Eglise honora le travail et l'industrie, en théorie et en pratique. Elle envoya ses religieux par toute l'Europe ; les communautés religieuses défrichèrent l'Europe. Les monastères ne furent pas seulement des écoles de sciences et d'agriculture ; les monastères furent des ateliers où les peuples pouvaient venir apprendre les arts et métiers.
Voyons maintenant quelle est l'attitude que prend la bourgeoisie libérale vis-à-vis de la classe ouvrière. Pour l'économie libérale, l'ouvrier n'est qu'un instrument, qu'elle emploie à ses desseins, et pour son intérêt ; qu'elle rejette du moment qu'il est devenu impropre à cette fin. Le travail de l'ouvrier est une marchandise, traitée par la bourgeoisie libérale comme n'importe quelle autre marchandise, d'après la loi d'offre et de demande. Y a-t-il beaucoup de demande ? Il faudra donc produire beaucoup :
il s'ensuit qu'il y aura beaucoup de travail et qu'il faudra beaucoup d'ouvriers. Le travail sera donc bien payé pour le moment. S'il y a peu de demande ou beaucoup d'offre, il faut travailler moins ; le travail se paie moins ou même on le refuse complètement, C'est ainsi que la classe ouvrière subit les fluctuations de l'offre et de la demande, et porte à elle seule la. grande partie des crises industrielles. Ajoutons que les chefs d'industrie bien souvent ne prennent aucun soin de la moralité de leurs ouvriers, s'ils ne coopèrent à les rendre irreligieux et immoraux.
Ici en Flandre, la filature et le tissage manuels furent, jusqu'à une quarantaine d'années d'ici, une source inépuisable de bien-être. Les tisserands, les petits tenanciers, les petits fermiers, travaillaient à domicile, en compagnie de leurs femmes et de leurs enfants, et faisaient sur un pied extrêmement modeste, à côté de leur industrie, la petite culture et le petit élevage. On croyait, on disait même, que la prospérité de la Flandre était assurée, tant que les femmes garderaient les doigts de la main droite pour filer ! Tout-à-coup, Liévin Bauw^ens, importe en Flandre la machine à vapeur, dont il avait dérobé le secret à l'Angleterre. La machine à vapeur fait son apparition sur le terrain de l'industrie, et paralyse le doigt des femmes et le métier du tisserand. La machine à vapeur, au service du capital, bat à plate couture la petite industrie. Que faire ?
Les fabriques ouvrent triomphalement leurs portes. Le peuple n'a que cette seule ressource, d'y entrer et d'y prendre service. Beaucoup déchoient du rang de petits industriels indépendants à celui de simples ouvriers. On accepte hommes, femmes, jeunes-gens, jeunes-filles, enfants. Ces rassemblements restent sans surveillance sérieuse. La