VIII. LOUIS BLANC
I. Les travailleurs, maltraités par la bourgeoisie libérale, sont cependant les plus forts. Ils l'emportent de loin par le nombre. Qu'est-ce que le nombre des bourgeois, des nobles et des princes, comparativement à la foule innombrable des ouvriers ? Ceux-ci sentent que l'état des ouvriers n'est pas dans sa véritable assiette et qu'il a été exploité plus que de droit par la bourgeoisie libérale, sous la tyrannie du capital et du « laisser aller, laisser passer. » Voilà pourquoi leurs cohortes serrées s'écrient : le capital, voila l'ennemi ! Ils se campent fièrement le poing fermé, devant le capital et sa servante la bourgeoisie matérialiste. « Nous voulons, disent-ils et nous saurons abattre « et broyer notre ennemi héréditaire. »
La bourgeoisie libérale a travaillé à façonner la classe ouvrière à son image ; à lui infuser ses principes matérialistes ; en un mot, à l'entraîner dans le tourbillon révolutionnaire. Elle y a réussi en certains pays : elle
y a réussi moins en Belgique à cause de l'influence catholique qui a contrebalancé son influence corruptrice. Les travailleurs crient donc à la bourgeoisie riche : vous nous avez assez exploités ! Vous enseignez que la volonté du peuple est souveraine dans l'Etat ! Eh bien ! le peuple ce n'est pas vous, c'est nous. A nous donc la domination. Otez-vous de là que nous nous y mettions. De même que la bourgeoisie a dépouillé du pouvoir suprême la noblesse, ainsi la classe ouvrière veut renverser la bourgeoisie, pour monter à son tour sur le trône. Quelle idée la classe ouvrière « le quatrième Etat », « les nouvelles couches sociales, » se forme-t-elle du pouvoir et de l'Etat? Exactement la même que la noblesse absolutiste ; la même que la bourgeoisie égoiste : l'omnipotence de l'Etat moderne. De même qu'autrefois en France la noblesse exploitait le pouvoir à son bénéfice ; de même que la bourgeoisie ne le fit servir que trop à la satisfaction de ses intérêts de caste ; ainsi la classe ouvrière prétend s'emparer maintenant du pouvoir à son profit. « Les nouvelles couches sociales » s'appuient sur les mêmes principes que la bourgeoisie libérale : que peut alléguer celle-ci contre des conclusions logiques de principes qu'elle-même professe et proclame la condition indispensable de tout progrès ? La bourgeoisie libérale, dans son égoisme matérialiste, tremble pour son coffrefort. Elle comprend parfaitement le danger qu'elle court, elle comprend que c'est contre son argent et ses jouissances que viennent déferler les vagues toujours montantes de l'océan populaire. Elle cherche donc comment elle pourra contenter la classe ouvrière, sans compromettre sa propriété, ses privilèges et sa domination. Ainsi est née la question ouvrière, se posant en question fondamentale qui réclame
impérieusement une solution. Il existe trois réponses à cette question; une donnée au nom de la classe ouvrière ; une autre au nom de la bourgeoisie libérale, une troisième au nom de la religion, de la raison et de l'histoire. Dans ce chapitre nous commencerons l'exposé de la première.
II. La question ouvrière, fut posée nettement pour la première fois, dans les temps modernes, à Tépoque de la Révolution Française. Babeuf, développant la théorie egalitaire de Rousseau jusque dans ses dernières conséquences, soutint que dans le principe il y avait communauté positive des biens. Cette communauté n'a point cessé à la suite d'une convention libre, mais par la violence, la prépotence, et conséquemment par l'injustice. Que faut-il donc penser de la propriété privée ? Que la propriété privée c'est le vol. C'est pourquoi, l'humanité a le droit et le devoir de retourner à l'état de nature et de restaurer l'égalité absolue, à tel point que tous les hommes jouissent de l'égalté la plus complète, sans aucune distinction de personnes, de capacités, de propriété ou d'autorité. Nous avons réfuté toutes ces doctrines plus haut, lorsque nous avons rejeté l'état de nature, (i) la communauté positive (2) des biens; quand nous avons démontré la légitimité du régime de propriété privée, (3) et la nécessité de l'inégalité parmi les hommes. (4) La nouvelle doctrine, ainsique le nouveau parti, furent combattus à outrance en 1796 par le Directoire. Babeuf et Darthé, son adhérent principal, furent condamnés à mort.
III. La question, tranchée ainsi par la violence, resta cependant à l'ordre du jour. Comme un feu qui couve sous la cendre, la question parut éteinte; mais ce ne fut
(1; T. I. p. losqq. (2) T. II p. 148 sqq. (3) Ibid. (4) Ibid p. 143.
que pour éclater avec plus de véhémence une trentaine d années plus tard. Le signal fut donné par Saint-Simon (1760-1825.) Celui-ci prétendait mettre à la place de la religion et de la philosophie, telles qu'elles existaient jusquelà, un meilleur moyen de progrès. Ce moyen, il l'appelait la science physico-politique. Il serait impossible de réduire les idées de cet écrivain à un plan bien défini. Il est nébuleux, délié, et souvent en contradiction avec lui-même. 11 n'attaque pas le droit de propriété directement. Il se contente de dire, que les conditions de la propriété doivent être changées, en ce sens que les industriels, c'est à dire les ouvriers, doivent dominer ceux qui n'ont pour eux que la propriété, les banquiers, les légistes, les avocats, les juges et les employés (Catéchisme des industriels 1822). Ces derniers, dit-il, ont monopohsé jusqu'ici toutes les places, tous les emplois dans les corps représentatifs et les corps administratifs. Il faut que cela cesse. Il appartient aux industriels de monter au sommet de la puissance. Dans la doctrine de Saint-Simon, quelqu'obscure qu'elle fût, il y avait trois principes fondamentaux : jo La puissance publique doit tomber entre les mains de la classe ouvrière ; 2^' Le moyen de réaliser ce but, c'est le renouvellement de tout le régime actuel de la propriété; 30 L'obstacle à l'exéclution de ce plan, c'est la religion et la philosophie, c'est-à-dire le bon sens, tels qu'ils ont existé jusqu'ici. Ce triple principe demeura la base de toutes les solutions de la question ouvrière, données par les ouvriers. Les disciples de Saint-Simon se mirent donc à l'œuvre pour discuter les principes du maître sous le nom de Socialisme, les expliquer, en tirer jusqu'aux dernières conséquences et bâtir utopie sur utopie.
IV. Bazard voulait maintenir la possibilité de conserver quelque possession privée. Il combat le droit d'hérédité tel qu'il existe à son époque, comme la source de toutes les inégalités injustes sous le rapport de la propriété. C'est pourquoi, conclut-il, il faut supprimer le droit d'hérédité actuel, pour le remplacer par un droit héréditaire basé exclusivement sur le mérite. Que l'on commence donc par dresser des listes exactes de tous les meilleurs talents dans tous les genres et que l'on distribue les biens laissés par le défunt aux plus capables de sa catégorie. Chacun doit prélever sur sa part une certaine contribution pour l'entretien des employés de l'Etat, des savants, des artistes, (Exposition de la doctrine de Saint-Simon. 1828-30.)
Un autre disciple de Saint-Simon, Enfantin, voulut compléter le nouveau système social, au moyen d'une nouvelle religion sociale. En i83o, il fut tenu un congrès sous sa présidence. Lin vrai concile de socialistes! On conclut à l'abolition du droit d'hérédité, la restitution de la Hiérarchie suprême, l'éducation en commun, l'émancipation de la femme et celle de la chair. La chair doit être sanctifiée par le travail et la volupté ; le pape et l'empereur doivent être remplacés par un père de l'humanité, lieutenant du père céleste. D'abord niveler tout: ensuite élever sur le pavois l'irréligion et la licence. L'erreur a une logique comme la vérité. Bazard protestata contre les déclamations d'Enfantin ; on se déclara la guerre, et les deux champions succombèrent avec leurs partis. Le Saint-Simonianisme proprement dit était fini.
V. Entretemps la vieille doctrine de Babeuf avait acquis un regain de vie. Elle fut répandue en i835 sous le nom de Babouvisme. Sous le nom de Babouvistes ve-
paient les Travailleurs égalitaires, les Réformistes et les Communistes, au sens strict. Le Communisme doit, à proprement parler, son origine à Cabet (1840). C'est Cabet, qui a donné cette dernière forme au Babouvisme, grâce à son activité infatigable, et à un livre, écrit 1840 et intitulé: Voyage en I carie. C'est la raison pour laquelle les communistes furent appelés quelquefois Icariens. Ce livre expose une utopie. Il décrit une nation vivant en parfaite communauté de tous les biens, sans propriété privée, sans monnaie, sans aucune distinction personnelle, avec des ateliers communs et une réglementation minutieuse pour tout ce qui regarde les intérêts et les jouissances. Cabet décrit l'Etat, tel qu'il serait, d'après son imagination et y répand, par la plume et l'encre seules bien entendu, un bonheur, un contentement, une innocence sans égale.
Toutes ces écoles conviennent sur deux points de doctrine : il faut que la classe ouvrière occupe le premier rang, voilà le premier point. Lorsque la république ouvrière, (c'est à dire la démocratie pour eux), sera arrivée au pouvoir, alors tout ira pour le mieux dans le meiller des mondes. Alors les gauffres tomberont du ciel toutes beurrées : c'est la réédition de l'erreur de Montesquieu, que tout dépend de la forme de gouvernement. Nous avons démontré plus haut que tout dépend de l'esprit du gouvernement et non de sa forme. Vous voulez la république ouvrière ? Bien ; voilà une forme : quelle idée vous faites-vous de la puissance publique? — L'Etat moderne, omnipotent, ne reconnaissant guère de limite à son pouvoir, ayant son origine dans la volonté populaire, et pour mission, de procurer des jouissances. — C'est donc encore une fois l'absolutisme d'Etat.
Le second point de doctrine commun, c'est que Tunique moyen de réparer les abus, c'est de briser tout l'ordre existant. Ici, au fond, nous retrouvons la doctrine de Rousseau sur l'e'tat de nature. L'homme est sorti parfait de la main du Créateur. Si la nature humaine est corrompue, la cause unique en est à l'influence sociale. C'est la vie sociale, telle qu'elle existe, qui empêche la nature de paraître dans toute sa beauté, dans toute son innocence. Broyons donc cet ordre social, s'écrient en chœur tous les Utopistes.
Nous avons suffisamment réfuté l'état de nature, tel que le rêve Rousseau. Tant que les soi-disant démocrates peuvent démolir, tout va à merveille. Mais quand il s'agit de trouver quelque chose de positif à mettre à la place, tous tombent dans l'utopie et l'extravagance.
VL Vers le même temps apparait la doctrine de Fourier {1772-1837.) Il est le premier qui ait appliqué pleinement le principe socialiste. Fourier est Panthéiste. S'il n'y a qu'une seule substance, chaque homme est identifié avec cette substance. Chacune des passions humaines est légitime et doit être satisfaite II ne peut donc être question de renoncement, de sacrifice : le renoncement, n'importe sous quel rapport, est une folie, un suicide partiel, donc un crime.
Fourier dès ses premiers pas rencontre une grande difficulté. L'homme ne devra-t-il plus travailler ? S'il doit travailler, il est donc obligé à se renoncer; car, incontestablement, tout travail est pénible. Non, répond Fourier, le travail ne doit ni ne peut être pénible. Il est pénible, tel qu'il existe actuellement ; mais de là suit seulement, que l'organisation du travail doit être changée. Comment réussira-t-on à enlever au travail ce qu'il a de pénible ?
L'organisation actuelle, dit Fourier, me'connait la véritable nature de l'homme. La loi naturelle qui domine l'homme, c'est l'attraction passionne'e : " Nous voyons " Dieu se fixer au seul levier de l'attraction pour diriger " les planètes et les soleils, créatures immensément supé- " rieures à nous : l'homme serait-il donc seul exclu du « bonheur d'être guidé au bien social par attraction ? " Pourquoi cette interruption dans l'échelle du système " de l'univers ? pourquoi l'attraction, interprète divin près " des astres et des animaux, et suffisant pour les con- «' duire à l'harmonie, ne suffit-elle pas à l'homme, qui •' est créature moyenne entre les planètes et les animaux? « Les lois humaines réduisent l'humanité à envier le " sort des animaux industrieux, pour qui l'attraction " change les travaux en plaisirs. Quel serait notre bonheur, »' si Dieu nous eut assimilés à ces animaux, s'il nous « eût imprimé l'attraction passionnée pour l'exercice de " tout travail, auquel nous sommes destinés ? Notre vie " ne serait qu'un enchaînement de délices, d'où naîtraient « d'immenses richesses ; tandisqu'à défaut du régime « d'industrie attrayante, nous ne sommes qu'une société « de forçats. '^ (i) Fourier ne voit rien de plus élevé pour l'homme que de le ranger sous la même loi avec les planètes et les animaux.
Dieu a créé l'homme à l'état de liberté. La liberté est un instrument donné à l'homme pour opérer son bonheur. Le travail est devenu pénible à la suite du péché de nos premiers parents. L'homme a une destination plus élevée que celle des planètes et des animaux, qui, créés pour le mouvement passif ou la vie sensible, n'existent que pour la terre. La mauvaise philosophie, née de l'or-
(i) Fourier. Traité d'association agricole et domestique.
gueil, trouve son châtiment en elle-même. Elle promet à l'homme d'en faire un Dieu, et à la fin du compte, elle range l'homme au-dessous des planètes et des animaux.
Fourier est fier de son invention. " Newton, dit-il, *' a de'couvert l'attraction matérielle, mais j'ai découvert " l'attraction passionnée. « Il décrit ensuite les lois d'après lesquelles agit cette attraction de nouvel ordre.
Dieu nous a donné trois passions capitales, dont l'action associée fait du travail le bonheur parfait sur la terre. Ces trois passions sont la papillone, la cabaliste. la composite, découvertes par le nouveau génie. La papillone nous porte au changement, et exclut l'ennui ; la cabaliste nous pousse à la concurrence, et allume le zèle ; la composite élève et unit toutes les forces de l'âme, éparpillées sur les objets variés de l'activité humaine, et ramène tout à l'ordre et à l'unité.
Cette doctrine est affirmée avec une confiance et une assurance qui étonnent. A-t-elle quelque fondement dans la nature ? Aucun. La papillone d'ailleurs, la cabaliste et la composite coopéreront-elles toujours dans les proportions voulues ? La concurrence n'empêchera- t-elle pas l'ordre et l'unité ? Non, répond Fourier, tout ira sur des roulettes. L'harmonie se produira nécessairement : aussi nécessairement que le cours des astres.
C'est sur cette doctrine complètement chimérique, en contradiction avec l'expérience la plus vulgaire, que Fourier bâtit tout son système touchant l'organisation du travail, de la famille, et de l'Etat. L'atelier modèle doit être constitué comme suit : sur une superficie d'un mille carré ou à peu près, deux mille hommes, divisés en phalanges, habiteront un édifice commun. Cet édifice s'appellera ^/lalanstère... Là seront réunis le travail, les métiers, la
science, les arts, le théâtre, etc. au profit de tous. Les habitants seront divisés en groupes, qui se rapprocheront sans cesse les uns des autres, et s'influenceront ainsi mutuellement. La papillone poussera continuellement les travailleurs, d'un groupe à l'autre : donc plus d'ennui. La cabaliste fera naître la concurrence entre les différents groupes et les différents membres d'un même groupe : de là le zèle. Enfin, la composite ramènera tout à l'ordre et à l'unité. De cette façon le travail deviendra un délassement exquis : il portera des fruits exubérants.
Que fera-t-on de toutes les richesses, produites par le phalanstère? Les bénéfices seront répartis à raison de ~L pour le capital, ~ pour le travail, -^ pour le talent. Le phalanstère ainsi organisé se trouvera sous l'autorité d'un Unarque. Plusieurs phalanges réunies constituent une serie ; toutes les series réunies, une fois que toute la terre aura été divisée en phalanges, se trouveront sous un omniarqite, qui siégera à Constantinople.
L'on peut juger miaintenant, si ce système mérite le nom de chimère ; chimère la division d'un pays (pour ne pas parler du monde entier) en phalanges ; chimère la suppression de la peine inhérente au travail ; chimère la division proposée entre le capital, le travail et le talent ; chimère enfin l'accord rêvé entre la papillone, la cabaliste et la composite. En effet, en présence de la profonde inégalité que le système de Fourier devrait produire dans le même phalanstère, la composite saura-t-elle empêcher la cabaliste de jeter un œil d'envie sur les avantages des autres ?
Pour ce qui regarde la vie de famille, rien ne sera plus libre que la famille au phalanstère. La femme sera
émancipée, et jouira de la même liberté que l'homme. La liberté amoureuse fera qu'il n'existe plus de cercles de famille exclusifs. Une femme peut avoir en même temps 1^ un époux 2^ un générateur, 3^ un favori. Tous les enfants seront élevés en commun, par les soins de l'autorité qui administre le phalanstère, et celle-ci en disposera d'après leurs capacités.
Il serait inutile de réfuter cette théorie. Elle est si repoussante par elle-même, qu'il suffit d'avoir un sentiment d'honnêteté pour en avoir de l'horreur. Il suffit de la caractériser par les paroles de Fourier lui-même : a La « liberté amoureuse fait des vertus de la plupart de nos « vices, et des vices de la plupart de nos gentillesses. » (Théorie des quatre mouvements.)
L'autorité publique naturellement est réduite à rien. Une fois que toutes les passions sont divinisées, chacun n'aura qu'à agir comme il lui plaît pour 'bien faire et produire l'ordre. Droit de suffrage universel pour tous les emplois, et liberté entière pour toutes les passions humaines : telle est la loi suprême. Que devient la souveraineté dans ce système ? Un titre, et rien de plus. Autour des chefs on ne voit point de gardes ; ils n'ont plus de bourreaux à leur service : il ne leur faut plus de tribunaux. La liberté est complète, puisque tous les penchants sont légitimes ; il en est de même de l'égalité, puisque dans toutes les phalanges l'éducation est identique, que tout emploi est accessible à tous, et que les moyens d'arriver à la fortune et à la grandeur sont également à la disposition de tous. Quand une société est constituée ainsi, une autorité publique est la cinquième roue d'un char.
Après le simple exposé de la théorie de Fourier, il
est plus difficile de dire ce qu'il laisse subsister de tous les éléments de la société existante, que d'énumérer par centaines les choses saintes et sacrées qu'il broie sous les coups de son imagination en délire.
VII. Après Fourier nous rencontrons Proudhon. Fourier était Panthéiste : Proudhon est Matérialiste. Dieu n'existe pas, dit-il, " si quelqu'un pouvait me démontrer « qu'il existe un Dieu, demain j'irais me jeter à genoux «* aux pieds du pape. " La nature a déposé dans l'homme un sentiment qui le pousse, savoir la justice immanente. S'il en est ainsi, pourquoi l'homme devrait-il s'imposer un frein ? ^ Laissez-le aller, dit-il ; laissez le à lui-même, " et l'ordre naîtra de soi. « De même que la matière, sous l'impulsion de l'attraction, se réunit en cristaux, ainsi l'humanité, poussée par la justice immanente, arrivera à l'unité et à l'ordre. Sur cette chimère, le nouveau sauveur de l'humanité bâtit à son tour tout un système ; et il le fait avec une violence et une présomption inouies. Comment Proudhon le déduit de son principe, nous ne savons ; mais il soutient que le mariage doit être indissoluble. Néanmoins, cette austérité n'est qu'apparente. A côté du mariage, il veut le concubinat : (i) " Toute l'antiquité, dit-il, admit ce priru;ipe : " l'empereur Auguste, donna au concubinage une insti- " tution légale. »
Proudhon soutient qu'il défend le droit de propriété, bien entendu la propriété qui a pour titre le travail. Il a même combattu violemment les communistes qui enseignaient la communauté universelle et l'égalité absolue.
(i) Proudhon. La justice, XI^ Etude.
D'un autre côté, dans son livre : qu'est-ce que la proprie'té ? Recherches sur le principe du droit et du gouvernement (1849), il s'e'crie : La proprie'té c'est le vol.
De plus, il veut l'égalité' absolue. Parlant de l'inégalité, Proudhon l'appelle - un principe malsain, dont " l'influence perd des milliers d'âmes et que l'Eglise de- " vrait combattre à l'égal de l'idolâtrie et de l'hérésie. ^ Que cette égalité est telle, qu'elle exclut le droit de propriété privée, cela résulte de se^ paroles : - La propriété, " par principe et par essence, est immorale : cette pro- " position est désormais acquise à la critique. Consé- " quemment, le code, qui,, en déterminant les droits du " propriétaire, n'a pas réservé ceux de la morale, est un ^ code d'immoralité. La jurisprudence, cette prétendue '' science du droit, qui n'est autre que la collection des " rubriques propriétaires, est immorale. Et la justice »» instituée pour protéger le libre et paisible abus de la " propriété ; la justice qui ordonne de prêter main-forte '' contre ceux qui voudraient s'opposer à cet abus, qui ^ afflige et marque d'infamie quiconque est assez osé " que de prétendre réparer les outrages de la propriété, « la justice est infâme. " (i)
Le démagogue Français a aussi une utopie sur le travail. Pour enlever au travail ce qu'il a de pénible, Proudhon propose que tous apprennent toutes choses, afin de pouvoir passer ainsi par tous les états. Nous avons déjà traité de cette chimère plus haut. (2)
Enfin, quelle est la manière de voir de Proudhon par rapport à l'Etat et l'autorité ? Puisque l'homme est
(1) Contradictions Economiques, T. II ch. XI § 3.
sollicité irrésistiblement par la justice immanente, il ne faut plus d]^autorité : - Il faut que le pouvoir soit im- '* personnel, invisible, anonyme, et que la direction du ♦♦ pouvoir social appartienne à tout le monde, c'est à " dire à personne. » (i)
VIII. Il reste à examiner ici une dernière forme, sous laquelle se présente le socialisme que nous pouvons appeler théorique. Louis Blanc, (né en i8i3) exposa son socialisme dans son ouvrage intitulé : ■' Organisation du travail » (1841). Il établit comme un droit naturel le df'oil au travail. Ce travail, auquel l'ouvrier a droit, est un travail approprié à ses facultés et ses talents. Pour faire valoir ce droit. Blanc demande une organisation sociale telle, que non seulement l'Etat facilite ou assure à tous la possibilité du traVàil, mais qu'il soit obligé de donner et de payer à tous un travail pour lequel ils ont des aptitudes. A cette fin, l'Etat doit se poser en industriel, organiser des ateliers nationaux, détruire par sa concurrence toute production privée, et ainsi monopoliser tout le travail et toute la propriété.
Le bénéfice réalisé sous la direction de l'Etat, doit être divisé en trois parties. La première doit servir à acheter des machines, des instruments du travail, etc. ; la seconde, à soutenir les infirmes et les vieillards ; la troisième, à payer les salaires, conformément au principe de l'égalité absolue, et sufl^isamment pour vivre convenablement. •- Travailler d'après ses forces et ses aptitudes; " recevoir d'après ses besoins. "
(1) V. Tome 1. p. 3.
Le droit au travail, (i) ainsi entendu, est un autre moyen indirect, pour arriver à la suppression du droit de proprie'té prive'e. De plus, à quel titre l'Etat seraitil obligé de procurer à tous un travail qui corresponde à leurs aptitudes, et de les payer en proportion des besoins ? — Parce que chacun a le droit de subsister. — Entendonsnous! Tout homme a droit à maintenir sa vie. La morale dit, qu'en cas d'extrême nécessité, il peut même mettre la main sur le bien de son voisin, dans la mesure du strict ne'cessaire pour se soutenir. L'Etat n'aurait pas même l'obhgation de le lui donner. L'Etat remplit ses devoirs, du moment qu'il assure à l'indigent l'impunité si celuici exerce son droit, dans les conditions voulues. Donc la thèse de Louis Blanc est fausse à un triple point de vue : lo) en ce qu'il transforme en une obligation positive de nourrir, l'obligation qui incombe à l'Etat de garantir à l'indigent l'exercice personnel du droit défini plus haut. L'Etat n'aurait ce devoir positif, que si l'indigent était tellement exténué qu'il ne peut plus s'en servir personnellement. Le devoir qui interviendrait alors serait le devoir de charité. 2^) En ce qu'il oblige l'Etat à donner un
(1) Dans la mémorable séance du Reichstag du 6 mai 1884, M. de Bismarck reconnut à l'indigent le droit au travail; mais, con^létant sa pensée, il rappela l'édit de la Reine Elisabeth d'Angleterre, qui reconnaît à tout indigent du royaume le droit a au travail ou à l'assistance. » Sous ce nom de droit au travail, le chancelier entend le droit au travail que l'Etat voudra bien accorder, sans se laisser guider soit par le choix spontané de l'indigent, soit par ses aptitudes spéciales. Il entend encore moins un travail qui se ferait en concurrence avec le travail des citoyens, dans le but de ramener toute la fortune entre les mains de l'Etat. Il faut avouer que l'interprétation donnée à cette formule, lui enlève ce qu'elle peut avoir de dangereux, puisqu'il s'agit d'une assistance sous forme de travail. 11 reste seulement le danger qu'il y a à reconnaître à l'indigent le d^-oit à l'assistance.
travail conforme aux aptitudes de l'ouvrir. En effet c'est là dépasser considérablement le secours dû non seulement à tout ouvrier, mais même à l'ouvrier indigent. 3^) En ce qu'il soutient que la mesure dans laquelle l'ouvrier doit recevoir, c'est celle de ses besoins. Quels besoins? Tous les besoins? Les factices comme les naturels ? Le titre à la consommation sera donc l'étendue des besoins que la nature ou le vice auront développés dans l'homme: c'est à dire un matérialisme abject.
Toutes les écoles socialistes dont nous venons de parler, s'accordent 1°) à réclamer la domination suprême pour la classe ouvrière ; 20) à réclamer l'abolition et la destruction de l'ordre existant. Lorsqu'elles doivent dire ce qu'elles mettront à la place, elles aboutissent aux utopies les plus variées, appuyées toutes sur de fausses notions philosophiques et concordant en un point : la proscription du christianisme. Les socialistes nient tout ce que le christianisme affirme, et mettent en honneur tout ce que celui-ci répudie et condamne. Le christianisme reconnaît l'existence de Dieu : le socialisme ne veut entendre que de l'humanité et de sa toute-puissance. Le christianisme base tout sur la foi et l'obéissance à la loi divine ; le socialisme n'a d'autre principe que la souveraineté de la raison, d'autre règle que la justice immanente de l'humanité. Le christianisme impose le sacrifice et le dévouement, tandisque le socialisme glorifie la chair, et fait valoir le droit à la jouissance. Le christianisme pose la charité en loi suprême de la vie sociale ; il n'admet pas que la justice puisse jamais en être séparée. Le socialisme au contraire ne reconnaît d'autre loi pour les relations sociales que la stricte justice, dont il met la source dans la conscience humaine ; et il repousse toute
intervention de la charité, dans laquelle il voit une infraction à la liberté et à la dignité de l'homme.
Le socialisme combat donc le christianisme avec une animosité exaltée. Il serait dangereux de croire que les folies des systèmes socialistes doivent leur enlever toute influence. Dans leur ensemble, elles ne se feront jamais admettre, parce qu'il faudrait d'abord changer la nature humaine. Mais il en est tout autrement de quelques doctrines en particulier. Ça et là une idée socialiste pénètre dans les esprits ; on finit par la traiter familièrement, lui reconnaître un certain fonds, et un pas de plus suffira pour faire passer de l'idée à la pratique. Rappelons-nous comment notre pacifique sénat n'a pu échapper entièrement à toutes les idées socialistes. Une chose est certaine ; c'est que tous les systèmes énumérés jusqu'ici ne contiennent point la solution de la question ouvrière. Le socialisme, comme l'erreur, est puissant pour détruire ; quand il s'agit de réédifier, il est d'une impuissance absolue.
Le Socialisme Contemporain.
I. L'INTERNATIONALE ET SON PROGRAMME. — II. LA JUSTICE DANS LE SALARIAT. - III. LE TRAVAIL HUMAIN PEUT ÊTRE UNE MARCHANDISE. — IV. IL N'EST PAS UNE MARCHANDISE COMME UNE AUTRE. —V. LE PRIN- CIPE RÉGULATEUR DU TAUX DU SALAIRE. — VI. DÉTER- MINATION d'un MINIMUM DE SALAIRE. —VII. LE PRIX DU TRAVAIL N'EST PAS TOUT CE QU'iL PRODUIT. — VIII. LE MINIMUM DE SUBSISTANCES ET LA POPULATION. — IX. CONCLUSION.
I. A l'exemple de la bourgeoisie libérale, qui eut recours à la puissance de l'association pour la défense du régime de prépotence qu'elle avait inauguré en 1789, les classes ouvrières, remuées par les utopies des démogagues, n'ont pas tardé à demander à l'association une force qu'elles n'avaient point dans leur isolement. Elles ont trouvé des organisateurs, qui ont groupé toutes ces associations sous le même drapeau, et les ont poussées au combat au cri de " A bas le capital ! v Le fruit de cette organisation fut la constitution de \ Internationale , qui, à peine sortie des langes, donna un avant-goût de son savoir faire dans les affreuses convulsions de la commune de Paris.
La fusion et l'union intime de toutes les fédérations
ouvrières, imbues de socialisme, furent opérées après dix ans d'études, par Karl Marcx et Lasalle, deux Juifs dit-on, le 28 Septembre 1868. On ne saurait nier que la fondation de l'Internationale marque le commencement d'une nouvelle phase, la phase de l'action réfléchie, dans l'évolution du socialisme.
Quelle est la doctrine de V Internationale ?
Dès avant l'organisation complète de cette fédération universelle des sociétés ouvrières socialistes, déjà en 1866, au Congrès de Genève, on adopta comme devise et comme cri de guerre : " Plus de salariés, tous capitalistes ! »
Au congrès de Baie, en Suisse, les décisions suivantes furent prises: «* i») Le congrès déclare que la société pos- «' sède le droit d'abolir la propriété territoriale privée et « de faire rentrer le territoire dans le domaine public.
« 2») Le congrès déclare en outre qu'il y a nécessité « de restituer le terriroire au domaine public. D'autre « part, vu que le droit de succession constitue un privi- « lège, dont l'importance plus ou moins grande n'enlève « pas de droit l'injustice, un privilège qui à lui seul est « une menace pour le droit social;... le congrès déclare « que le droit de succession doit être totalement extirpé. »
Au congrès de Gotha, tenu en 1875, il fut décidé comme suit : « 1° La misère et la servitude, n'importe « sous quelle forme elles se produisent actuellement au « grand jour, sont causées par l'état de dépendance des « ouvriers vis-à-vis des machines, qui sont exclusivement (( entre les mains des capitalistes ; 2") c'est pourquoi, la « liberté du travail exige que les machines mentionnées « passent, entre les mains de la société, de l'état de propriétés « privées à celui de biens publics, et qu'un règlement so- « cial les fasse servir à l'utilité générale, et en répartisse
« le bénéfice d'une façon équitable. » Qiie comprennent les congrès socialistes sous le nom d' « instruments du travail? » Le congrès de Bruxelles (1868) et celui de Baie (1869) avaient déjà dit que, sous cette dénomination, il faut comprendre toutes sortes de mines, canaux et voies, télégraphes, machines, bois, fonds et capitaux. Rien n'échappe à l'avidité du socialisme.
Il faut distinguer dans le socialisme contemporain une double nuance. Les deux partis sont d'accord pour supprimer la propriété privée. Le dissentiment commence, lorsqu'il s'agit d'en venir aux moyens d'exécution du programme, et de déterminer le régime que l'on substituera à la propriété privée. Ce déchirement au sein du socialisme s'est affirmé en 1877, au congrès de Gand.
Deux propositions étaient en présence.
La première, faite au nom des Communistes, Communistes-Politiques, Socialistes modérés, sectateurs de Marcx était conçue en ces termes : « Considérant, qu'aussi longce temps que la terre et les instruments de production, « qui sont les moyens de la vie, sont détenus et appro- « priés par des individus et des groupes, la sujétion « économique de la masse du peuple, avec toute la « misère qui en résulte, doit continuer ; le congrès déclare, « qu'il est nécessaire que l'Etat ou la commune, repré- « sentant et comprenant la totalité du peuple, possède la « terre et les autres instruments du travail. » Cette proposition fut adoptée par les délégués de l'Allemagne, de la Belgique, de la Suisse, de l'Autriche, par certains communistes Anglais, et un délégué Français. L'opposition vint des Internationalistes Fédérés de France, des délégués de l'Italie, de l'Espagne, du Jura Bernois, et de ceux de Verviers.
La seconde proposition, faite au nom des Collectivistes, Collectivistes-Anarchistes, Nihilistes, disciples de Bakunin, était formulée comme suit. « Considérant, que « le mode actuel de la production amène la concentra (( tion de la richesse aux mains de quelques-uns, et par « suite toutes les injustices sociales ; nous pensons, que « les travailleurs doivetiî s'emparer de cette richesse (( sociale, pour la transformer en propriété collective des (( groupes producteurs fédérés. » Cette proposition fut rejetée par seize contre onze.
On ne put s'entendre, malgré les efforts de conciliation du docteur Depaepe de Bruxelles. Ce dissentiment n'a point cessé jusqu'ici. « Tous les socialistes, nous le répétons, <( dit le socialiste Pouliat, s'entendent sur ce but (la de- « struction du régime de propriété privée); mais où ils (( diffèrent entr'eux, c'est sur la voie à suivre pour l'attein- « dre. A cet égard, les systèmes proposés sont presqu'in- (( nombrables et constituent autant d'écoles. Si on laissait « faire, les uns trausformeraient la France en un immense « couvent... les autres en feraient une véritable caserne; « les autres, méconnaissant les sentiments intimes et con- « stitutifs de l'homme, nous arrangeraient une société imr « possible, de laquelle les ouvriers, tous les premiers, « s'empresseraient de déguerpir. » (i)
On se tromperait étrangement si l'on croyait ces deux fractions réellement hostiles l'une à l'autre, Il serait impossible de mieux caractériser leur attitude mutuelle que ne l'a fait M. le chanoine Winterer, curé de St Etienne à Muhlhouse, et député au parlement de l'empire d'Allemagne : « Ce pui donne au socialisme plus de puissance,
(i) Dans le Journal : La république Démocratique sociale.
« et ce qui rend plus grand le danger qu'il présente, (( c'est son caractère international. Je sais qu'il y a lieu « de distinguer ici. Les socialistes Allemands sont-il conjurés « dans un but directement révolutionnaire avec les socialistes « des autre pays ? Je suis hors d'état d'examiner cette « question. Mais le caractère international du socialisme, « les rapports internationaux des socialistes entre eux, ne « peuvent être mis en doute. Le congrès de Wyden a « affirmé la nécessité de l'union internationale des socialistes. « Le socialisme modéré et le socialisme anarchiste ont « eu, jusque dans les derniers temps, des congrès inter- « nationaux qui ont parlé assez haut. Le i8 mars, l'an- « niversaire de la commune de Paris, n'est-il pas devenu « une fête socialiste générale ? Les socialistes se donnent « la main d'un pays à un autre. Les réfugiés socialistes « sont accueillis partout par les leurs. Les écrits interdits « dans un état sont publiés dans un autre. Il y a quelques « semaines, dans l'adresse des socialistes Français du congrès « de Roubaix aux socialistes Allemands, ceux-là ne disaient- « ils pas à ceux-ci, que malgré les manœuvres de leurs « gouvernants, il n'y a plus de frontières entre les pro- « létaires Français et les prolétaires Allemands, que les « uns et les autres sont unis dans la lutte des classes « sociales pour l'expropriation politique et économique « de la bourgeoisie. Les socialistes Français ne disaient- « ils pas aux socialistes Allemands : Vive le parti socialiste « Allemand ! Vive la Révolution sociale !
« Il est impossible de le nier : il existe entre les « socialistes des rapports internationaux. Ces rapports datent « principalement du temps de l'Internationale. C'est à l'In- « ternationale que le socialisme doit ses plus grands progrès. « Or le père de l'Internationale n'était autre que le père du
« socialisme allemand, ce Karl Marcx, dont la mort, arrivée « Tannée dernière, à été un deuil général pour les so- « cialistes du monde.
« Je reconnais tout aussi haut, qu'il existe une certaine -.' parenté entre le socialisme modéré et le socialisme sau- - vage sanguinaire, qui s'apelle l'Anarchisme ! Messieurs, '. je dis une certaine parenté, je ne dis pas une solidarité. '» Le père de l'Anarchisme est le russe Bakunin. Or Ba- " kunin a été membre de l'Internationale, il a été le i' collabarateur de Karl Marcx, comme Most et Hasselmann (( ont été les collaborateurs des représentants du socialisme « modéré, qui se trouvent au milieu de nous. Mais '» Bakunin a été publiquement expulsé de l'Internationale, « comme Most et Hasselmann ont été publiquement repous- (( ses par le parti socialiste Allemand. Celui-ci ne peut " être rendu responsable des crimes sanglants des Anar- « chistes. Mais qu'il faille reconnaître que l'Anarchisme '» n'est pas complètement étranger au mouvement socialiste ♦» en général, cela est certain.
" Le socialisme modéré comme l'Anarchisme enseigne '. la haine de la société actuelle; le socialisme modéré <^ comme l'Anarchisme distingue deux classes dans la société : '« la classe des exploiteurs et la classe des exploités. Les '. deux systèmes poursuivent la destruction de la société '. actuelle ; ils ne différent que dans les moyens à employer. »• Tandisque l'Anarchisme ne croit qu'à la violence, le »» socialisme modéré a foi en d'autres moyens. Très-souvent ». c'est le tempérament, qui pousse les socialistes dans un .. système plutôt que dans l'autre. C'est pour cette raison ». que les socialistes de l'Espagne, de l'Italie, et même .' du midi de la France, penchent généralement pour l'A- *. narchisme ; c'est encore pour la même raison que l'on
" verra toujours des anarchistes sortir des rangs du so- '• cialisme mode'ré. »
Lasalle recommandait l'action sur les ouvriers des villes, reconnaissant que les ouvriers des campagnes donnaient moins de prise aux séductions démagogiques. Le premier bastion à prendre dans l'attaque de la société actuelle, c'est le droit de suffrage pour les classes ouvrières: ce qui s'obtiendra par le suffrage universel. Ce plan d'attaque, proposé par Lasalle, a été suivi partout, et nous le voyons s'étaler à nos yeux, en ce moment, dans tous les pays de l'Europe.
IL Nous avons donc à examiner le salariat au point de vue de la justice ; nous avons à examiner, si l'existence de salariés à la surface de la terre est de fait un opprobre pour l'humanité ; si la divison des hommes en •• entrepreneurs et en salariés ^? est, comme le prétend le socialisme, injuste, contradictoire à la nature, inévitablement rivée à l'exploitation des uns et à la servitude des autres ; si cette inégalité est une source nécessaire de misère matérielle et morale pour le travailleur ?
Qu'est ce donc que le salaire ? Le salaire est proprement l'ensemble des choses utiles que l'ouvrier peut obtenir en en échange de son travail. Bien souvent on commettrait une erreur en appelant salaire, la somme de monnaie seule que l'entrepreneur distribue à son ouvrier. En effet, il se peut que le travail soit payé en partie en nature ou en services que le maître rend à l'ouvrier, dont il loue le travail. C'est le cas notamment pour les ouvriers agricoles en ce pays. Parfois l'ouvrier de ferme obtient des réductions de bail, la fourniture privilégiée de paille et de laitage, l'emploi des outils de labourage pour la culture de son lopin
de terre, et ainsi de suite. Si on veut exprimer le salaire en monnaie, il faut traduire en valeur d'or ou d'argent la valeur de l'ensemble des choses utiles que l'ouvrier reçoit de son maître. La valeur en numéraire, quelquefois si modique à la campagne, surajoutée aux autres utilités reçues, constitue assez souvent un salaire équivalent à celui des ouvriers d'usine dans les villes. Ce budget n'étant point rogné par les vices dispendieux dont sont infectés beaucoup d'ouvriers urbains, l'ouvrier agricole vit bien souvent dans une modeste aisance, dans le contentement et la tranquillité. De là vient qu'il offre peu de prise aux déclamations de la tribu socialiste.
III. L'ouvrier, dépourvu de réserve monétaire et; d'immeubles, possède à son usage exclusif ses membres, ses forces, tant physiques que morales, au moyen desquelles il peut produire le travail. Ce travail, venant de sa libre initiative, lui appartient : ce travail est sa propriété. Ce travail a-t-il de la valeur échangeable ? Tout ce qui est ou peut devenir utile en quelque façon que ce soit, tout ce qu'on ne peut se procurer autant de fois et en aussi grande quantité qu'on le désire, a de la valeur.
Ces deux conditions doivent être réunies pour donner de la valeur à un objet. La chose est facile à comprendre. L'homme a, de par sa nature, la soit de la conservation personnelle. Il résulte de là qu'il s'aime lui-même, et que généralement il ne se désaisira guère d'un objet utile, pour en acquérir un autre qui ne puisse en aucune façon satisfaire l'amour qu'il se porte à lui-même. Il s'ensuit, qu'un objet n'a de valeur échangeable, que pour autant qu'il présentera de l'utilité pour autrui. Prenez un chiffon, par exemple. Pour nous, il n'a aucune utilité, et par là-même
aucune valeur. Pour le mendiant, ce chiffon est utile ; il peut en rapiécer un vêtement quelconque : donc il a de la valeur pour lui.
L'utilité' seule ne suffit pas. Bien des objets utiles n'ont aucune valeur dans le commerce, parce qu'ils sont si faciles à obtenir, que nul n'ira se mettre en frais pour se les procurer. Quoi de plus utile, que l'air et l'eau potable ? Ne'anmoins ils n'ont aucune valeur en ce pays, parce qu'on les trouve à la portée de tous. L'eau potable coûte cher à Aden en Arabie, à cause de l'extrême difficulté qu'il y a à se la procurer. Les Anglais ont du se résoudre à la dépense d'énormes machines à vapeur pour distiller l'eau de mer.
Il est évident que le travail humain a de la valeur, et même une valeur commerciale ou échangeable. Qui oserait contester son utilité ? Sans le travail de l'homme, toutes les forces vitales de la nature dont nous nous sommes déjà emparés et dont nous nous emparerons encore, demeureraient stériles, sinon nuisibles. Le travail humain laboure la terre, ensemence les champs^ bat le grain, le moud, le cuit, et le place sur la table du travailleur sous la forme d'un pain appétissant.
Le travail humain est aussi plus ou moins difficile à obtenir. Le nombre des hommes est limité, et la volonté libre a le pouvoir de refuser le travail. Donc le travail humain n'est pas si abondant qu'on puisse le trouver, sans sacrifice, au moment voulu et dans toute l'étendue du désir.
Enfin, il est échangeable. Le travail humain peut se fixer dans la matière et donner à celle-ci des qualités qui la font désirer des hommes et la rendent propre à entrer dans la catégorie des moyens auxquels les besoins humains demandent leur satisfaction.
Le travail humain a bien toutes les propriéte's de la marchandise, et il nous serait impossible de trouver aucune immoralité dans le contrat par lequel un ouvrier vend son travail,c'est-à-dire dans le contrat d'engagement fixant le salaire.
Comment pourrait-on trouver quelque fondement à la théorie suivante de Rodbertus ? " Les parts relatives « des propriétaires fonciers et des capitalistes, sont déter- « minées, il est vrai, par la valeur relative du produit brut « ou du fabricat, et celle-ci se règle sur les frais de pro- « duction ou sur la productivité du travail qui y corres- « pond ; mais, par là-même que le bien économique le « plus élevé, le principe de toute production, le travail, « est devenu objet d'échange, le partage plus intéressant « entre rentiers et ouvriers est jeté en proie à la force « brutale de l'échange. » (i) Comment peut-on soutenir que le travail, malgré son importance dans la production dont il est un des facteurs, ne peut pas être objet d'échange? Que le travail humain, par là même qu'il est travail humain, réclame des conditions particulières d'échange, c'est ce que nous démontrerons plus loin. Mais de ce que l'échange puisse se faire et se fasse dans des conditions abusives, faut-il supprimer l'échange? Il faudrait donc supprimer tout commerce ? Car une valeur quelconque, qui est l'objet du trafic, tient emmagasinée une certaine quantité de travail humain, sans lequel il n'y a aucune utilité réelle. Bien plus, il faudrait supprimer toute division du travail. En effet si l'on ne peut plus dorénavant négocier le travail humain, il faudra que chacun se contente de ce qu'il peut produire lui-même. A-t-on donc oublié cette page brillante, où Bastiat démontre péremptoirement, que grâce à la division du travail, un homme
(i) Rodbertus, Zur Beleuchtung der social. Frage, p. 46 suiv.
quelconque consomme plus d'utilités en un jour qu'il ne pourrait en produire à lui seul en dix siècles ?
Nous ne comprenons pas davantage, comment le salariat serait en contradiction avec le droit naturel, du chef de la dépendance que le contrat du salaire impose à l'ouvrier. Cette dépendance de l'ouvrier a sa réciproque dans celle du maître. En effet, du moment qu'on admet la division du travail, du moment que vous ne vous contentez pas de ce que peuvent produire vos mains et que vous désirez profiter du travail productif d'autrui, vous avez besoin de recourir à d'autres fournisseurs et ainsi vous vous mettez sous leur dépendance C'est ainsi que le cordonnier dépend du boucher et vice versa. Il est vrai que le travail humain est inhérent à la personne humaine, et que par conséquent celui qui achète le travail, au fur et a mesure qu'il se produit, domine par là-même la personnalité de l'ouvrier. Pour dire ceci sans phrases, lorsque je prends un employé à gages, j'entends qu'il fasse mes volontés. En disposant du travail, l'employeur ou l'entrepreneur dispose de la personne même de l'ouvrier, dont le travail au moment où il se produit est inséparable. Rien de plus vrai, Mais pour pouvoir en tirer une conclusion quelconque dans le sens des socialistes, il faudrait prouver, que la dignité humaine est inconciliable avec un travail obligatoirement dirigé, que quiconque dirige le travail empiète nécessairement sur la personnalité humaine, et l'opprime. La dépendance, la subordination, ce n'est pas la servitude. Ce n'est la servitude, qu'à la condition que la dignité, que tout homme peut revendiquer, ne soit point respectée. Nous n'avons pas la naïveté de croire, que les abus ne soient point fréquents. Mais encore une fois, l'abus prouve-t-il l'in-
justice essentielle d'une situation, qui n'est mauvaise que parce qu'on en abuse ? S'il fallait de'cre'ter d'injustice toute institution qui prête à des abus, et ajoutons : des abus fréquents, quelle institution resterait debout pendant vingt-quatre heures ?
Ce qui, au fond, guide l'esprit des socialistes et se campe devant eux comme une revendication désormais incontestable, c'est Y indépendance absolue de l'homme. Celle-ci est en effet inconciliable avec la condition du salarié, comme elle l'est avec la Religion, la vie sociale, la famille et la civilisation en général. Au fond, c'est l'erreur révolutionnaire, renouvelée du serpent au paradis, « Vous serez comme des dieux, »
A ce point de vue, et si l'on veut considérer les choses de près, le mode du travail qui garantit le mieux la dignité de l'ouvrier, c'est le travail à forfait, avec clause d'expertise et d'acceptation raisonnable de la part du propriétaire. Dans ce cas, l'ouvrier ne vend que du travail incorporé dans la matière : il est libre de le faire comme il veut. Le travail une fois incorporé, devient objet d'échange et se transmet par l'acceptation du propriétaire, qui reconnait que le travail a été fait comme il faut.
Il nous semble établi péremptoirement, que le travail humain possède une valeur échangeable. Quelques uns vont plus loin. Le travail humain, disent-ils, a de la valeur dans le commerce. Donc il est une marchandise. La marchandise-travail étant une marchandise comme une autre, suit la même loi, la même règle. Qu'est-ce qui détermine la valeur commerciale de toute marchandise ? C'est, en dernière analyse, la loi d'Adam Smith : la loi (Xoffre et de demande. Plus le travail est recher-
ché et moins il parait au marché, plus cher il se vendra. Comme pour toute autre utilité, dit-on, ainsi la valeur du travail de l'homme doit être réglée d'après V offre et la demande exclusivement. Cette question mérite un examen attentif.
IV. Le travail humain est-il une marchandise ? Evidemment oui ; et cela est vrai non seulement du travail du prolétaire, mais de celui du propriétaire, du capitaliste, de tout homme en un mot, fut-il millionnaire. Le travail a de la valeur : le travailleur, afin de pouvoir subsister, doit troquer ou échanger son travail contre des moyens de substistance, des vêtements, une demeure, du feu, de la lumière; car, bien que le travail soit utile, il n'est par lui-même ni nourriture ni vêtement. En un mot tout travailleur doit échanger son travail contre les choses nécessaires à son existence.
Néanmoins le travail humain n'est pas une marchandise comme une autre. La marchandise travail diffère de toutes les autres marchandises par sa nature, sa durée et son origine.
Que nos lecteurs veuillent bien nous permettre de recourir à la philosophie. L'économie politique est sans contredit une belle et utile science, pourvu qu'elle soit rigoureuse et s'appuie sur des bases solides. Tous les économistes se plaignent de l'inexactitude des notions fondamentales de cette science.
De quelle façon la marchandise-travail diffère-t-elle des autres marchandises par sa nature ?
Indépendamment des exercices corporels et de la gymnastique intellectuelle, le travail humain, que nous définissions l'effort dont la richesse est le résultat immé-
diat, ne possède en lui-même aucune utilité immédiate. Dans les exercices corporels par exemple, le travail est immédiatement utile pour la santé du corps et sa souplesse : c'est pourquoi le travail est dit sain ; c'est pourquoi aussi l'on enseigne la gymnastique aux jeunes-gens. Néanmoins les exercices corporels ne constituent qu'un élément minime des règles hygiéniques. L'homme doit manger, boire, dormir et ainsi de suite ; et plus il se dépense en exercices corporels, plus les besoins, dont nous parlions tout à l'heure, augmentent et réclament leur satisfaction. Abstraction faite de la gymnastique, le travail n'a, au point de vue de la production de la richesse, aucune utilité immédiate. Le pain apaise immédiatement la faim, la boisson étanche immédiatement la soif : au contraire, nul ne peut se nourrir ou se désaltérer de travail. Le travail, pour être utile, doit s'incorporer dans un objet matériel et rendre celui-ci consommable ou le rapprocher de la consommabilité. Lorsque le travail voulu s'est incorporé au grain, de façon à le transformer en pain, alors seulement il devient d'une utilité immédiate pour nourrir l'homme. 11 est donc clair, que le travail productif de richesse, c'est-à-dire, productif de choses matérielles, réellement distinctes de nous, ayant quelqu'utilitc, ne saurait exister à moins d'être appliqué à des objets matériels. 11 s'ensuit que l'ouvrier, lorsqu'il ne possède ni capitaux, ni immeubles, ni provisions matérielles, est entre les mains de celui qui dispose de ces biens qui sont le sujet du travail ; entre les mains du propriétaire qui peut être appelé ainsi le dispensateur du travail. Que si ce dernier refusait d'appliquer à sa propriété matérielle le travail de l'ouvrier, il lui enlèverait la vie aussi certainement que s'il lui enfonçait un poignard dans
le sein. Heureusement, la loi morale est là pour défendre l'homicide par la famine comme tout autre homicide. De plus, la Providence elle-même, et rien qu'à rester dans l'ordre physique, a pris ses mesures pourque cette hypothèse, métaphysiquement possible, d'une situation où tout travail deviendrait impossible à l'ouvrier par le refus des propriétaires de fournir de la matière, devienne à jamais impossible. La nature a mis au cœur de l'homme le sentiment de l'intérêt personnel. Tant que l'intérêt personnel existera, jamais il n'arrivera, d'une manière universelle, que les propriétaires ne fassent plus appel au travail productif de l'ouvrier. L'état de manque de travail ne saurait donc être qu'un état accidentel, sporadique, et qu'en dehors des cas de force majeure, la cupidité seule à défaut de la justice et de la charité suffirait à écarter. Il est presque superflu d'examiner comment la marchandise-travail diffère des autres marchandises par sa durée. Le marbre, le cuivre, le vin, la bière, le pain, toutes sortes de marchandises en un mot, peuvent se conserver pendant un certain temps, former provision, et attendre en cas de besoin des conditions de vente plus favorables. Si elles ne peuvent être troquées ou échangées au moment de leur production, du moins sont-elles en mesure d'attendre pendant quelque temps un acquéreur. Il n'en est pas ainsi du travail. Dès que le travail à été incorporé à une marchandise, celle-ci peut se conserver en quelque sorte indéfiniment. Le travail à lui seul ne peut trouver place dans les magasins ! Si le travail d'aujourd'hui n'est pas loué, il est perdu, ou plutôt il n'existe point. Donc, celui qui ne possède i ien que son travail, doit pouvoir le vendre à chaque jour et à chaque heure ; sinon, ce jour, cette heure sont perdus
pour lui sans retour au point de vue matériel. Il s'ensuit que la nécessité de trouver du travail est toujours pressante pour l'ouvrier, et le besoin toujours imminent, à moins qu'il n'ait réservé ou épargné une partie de son salaire en prévision des temps de chômage, de maladie et de crises commerciales.
La différence déjà si grande entre le travail humain et les autres marchandises, lorsque nous envisageons leur nature et leur durée respectives, s'accentue encore, si nous considérons U origine du travail. D'où procède le travail humain ? Des forces humaines : car le travail n'est après tout que l'exercice d'une force humaine. Nous parlons ici spécialement de ces forces-là, par lesquelles l'homme parvient à soutenir sa vie matérielle. Or la force humaine est une force vitale qui, se consumant sans cesse, sans cesse doit se renouveler. S'il arrive que cette force vitale ne puisse être exercée, elle ne produira aucun travail, parconséquent pas de salaire, ni de moyens de substistance. De plus, dépensant sans cesse, sans pouvoir se restaurer, elle se consumera inévitablement et les maladies achèveront de l'éteindre. 11 en est tout autrement du travail de la machine à vapeur. Celle-ci, en ne travaillant point, s'use il est vrai, mais dans des proportions imperceptibles relativement à la consomption des forces vitales.
La principale remarque à faire est celle-ci : La force active vitale, dont nous parlons, est une force humaine. Elle représente un être humain. L'orsqu'elle dépérit, c'est un homme qui dépérit, une image de Dieu par son âme immortelle, un frère du dispensateur du travail, destiné comme celui-ci à jouir du bonheur, non seulement dans l'autre vie, mais même ici bas, sous la conduite de la Divine Providence et en parfaite fraternité avec tous les
hommes. L'homme n'est pas, ainsi que la substance de la machine à vapeur le support d'un accident physique appelé travail : lui-même, sa personnalité, est le but. L'activité, le travail, la production de marchandises utiles, ne sont que des moyens. Or, il est contraire à l'ordre et au droit naturels de changer les moyens en but, et d'abaisser le but au rang de moyen. L'ouvrier ne pourrait certes le faire : mais celui qui procure le travail ne le peut guère davantage. Le dispensateur du travail commet une vraie monstruosité, l'orsqu'il se sert du travail qu'il achète, en vue d'activer la production sans aucune considération de la personnalité qui produit le travail.
En réunissant nos conclusions, nous trouverons que le travail humain de l'ouvrier est le moyen fourni par la Divine Providence pour assurer son entretien ; que ce moyen n'existe, que s'il trouve à s'appliquer à une chose matérielle ; qu'il est de sa nature indispensable, et cela journellement ; qu'il croit et baisse en même temps que la vie humaine ; qu'il doit produire des fruits suffisants, sous peine de voir dimimuer ce qui est nécessaire à l'entretien de la vie, et dépérir celle-ci dans la même proportion.
Les autres marchandises différent beaucoup du travail. En les laissant sans emploi, leur substance ne s'altère souvent qu'avec lenteur, ce qui permet d'attendre, en cas de vente peu fructueuse, des circonstances plus favorables. Nous exceptons un seul cas, celui où la marchandise, qu'un homme tient en sa possession, est son unique moyen de subsistance. En dehors de ce cas, l'altération ou même la perte totale de la marchandise ne causent jamais un dommage suffisant pour menacer la vie du propriétaire ; car, si le marchand perd sa marchandise, il conserve son pou-
voir de travailler. En fin de compte, la grande différence consiste en ce que le travail de l'ouvrier est la condition essentielle de sa vie physique, tandisque les autres marchandises ne sont que les conditions, nécessaires ou non, du bien-être du négociant.
S'il est donc vrai que le travail humain est une marchandise, il n'est pas moins certain que des différences profondes le distinguent de toute autre marchandise.
V. Il nous reste à examiner quelle est l'influence qui règle le prix du travail humain ou le taux du salaire. Il y en a qui croient, qu'il est contraire à la dignité humaine d'oser seulement parler de vendre et d'acheter le travail de l'homme ; d'oser chercher ce qui en règle le prix, et quel est le minimum de ce prix. Nous citons Rodbertus : « Le travailleur donne son travail à l'entre- « preneur conformément à la loi d'offre et de demande « et en reçoit en échange, d'après la même loi, l'équi- « valent, c'est-à-dire son salaire : en sorte qu'il reçoit (( sa part du produit, déterminée par les lois de l'échange. « Une conception aussi déshonorante que le fut la con- « ception de régler le salaire d'après la mesure des sub- « sistances nécessaires ou de le considérer comme la « réparation d'une machine, a osé aussi parler à propos « du travail, ce principe de toutes les richesses, devenu « marchandise échangeable, d'un u prix naturel » ou «des « frais de production, » comme s'il s'agissait des (( produits du travail Cette manière de voir a placé ce « prix naturel dans la somme des biens, nécessaires pour « permettre de ramener continuellement le même travail « sur le marché, c'est-à-dire, dans ce qu'il faut au travail-
« leur pour lui permettre de se reproduire. » (i) Nous ne voyons guère, en quoi consisterait ce caractère déshonorant dans le cas posé. Personne jusqu'ici, hormis les philosophes du Paganisme, n'a considéré le commerce comme déshonorant. Et cependant, chaque opération commerciale n'implique-t-elle pas un trafic de travail humain? Il y a ici une profonde méprise sur la nature de la destinée humaine. La richesse matérielle n'est qu'un moyen par lequel l'homme peut entretenir sa vie sensible. La vie sensible elle-même n'est pas le but de l'homme: elle n'est qu'un moyen en vue de la vie morale, dans laquelle se trouve la destinée spécifique de l'homme. Pour quiconque n'admet que la matière et considère l'homme comme un simple organisme matériel, il n'y a pas à le nier, le trafic du travail humain, c'est le trafic de la personnalité humaine elle-même, c'est un vrai commerce d'esclaves. Mais comme la question change d'aspect, lorsqu'on se met au point de vue spiritualiste, et surtout au point de vue chrétien î Le trafic du travail humain, ce n'est plus que l'échange opérant sur un moyen d'ordre inférieur, qui rendra possible à l'homme la vie corporelle, c'est-à-dire, la condition à présupposer, pour rendre possible à son tour la réalisation des hautes destinées, égales pour tout homme, dans l'ordre moral. Il y au fond de cette conception de Rodbertus et de tout le Socialisme une erreur monstrueuse, le Matérialisme.
Nous pouvons donc aborder sans crainte la question de savoir, quelle est la loi régulatrice du taux du salaire? Cette loi n'est autre que la loi d'Adam Smith, la loi d'offre et de demande, dans les limites où la morale lui permet d'agir. Comme le disait Richard Coblend,
(1) Rodbertus, Ibidem.
dans un langage pittoresque, qu'il n'est pas nécessaire de désavouer, le travail sera cher si deux maîtres courent après un seul ouvrier : il sera à bon marché, si deux ouvriers courent après un seul maître. Cette loi amène donc des fluctuations comme l'offre et la demande ellesmêmes, et rend compte de cette distinction déjà ancienne du salaire, en salaire maximum, moyen et minimum. Tels sont en effet les trois degrés que présente toute fluctuation.
La seule loi d'offre et de demande, considérée en elle-même, ne reconnaît aucune limite au-dessous de laquelle elle ne puisse entraîner ce minimum, sinon la destruction de multitudes humaines, qui, en rendant les bras plus rares, fera monter le salaire. En effet, on conçoit la possibihté physique, que l'offre et la demande fassent baisser le salaire à tel point, qu'il ne suffise plus au strict nécessaire de l'existence humaine. Elle ira donc jusqu'à la destruction par voie de privation, de multitudes humaines, destruction qui pourra faire remonter le taux du salaire.
C'est ici qu'intervient la morale. C'est elle, et elle seule, qui sauvegardera la vie humaine contre la brutalité de l'offre et la demande, c'est-à-dire de la concurrence. Sans la morale, au point de vue qui nous occupe, comme à tous les autres, la société humaine est complètement inexplicable. Fixons donc ici l'intervention de la morale dans la question du taux du salaire.
Quel est le plus bas prix, auquel un ouvrier puisse vendre son travail ? Quel est le minimum de salaire qu'il est en droit d'exiger ? La réponse semble facile. Le moindre salaire qu'un ouvrier puisse réclamer pour son travail, ce sont ses frais de production. On entend par frais de production, tout ce dont un ouvrier a besoin pour
se mettre en état d'exercer un travail e'gal à celui qu'il a vendu. La raison nous semble fort claire. Si l'ouvrier reçoit moins, il périt évidemment. Chaque diminution, qui ramène le salaire au dessous des frais de production, est une lésion de sa force vitale, puisqu'elle le met en état de faire non pas le même travail, mais un travail moindre. Lorsqu'on fait tort à sa force vitale, celle-ci dépérit ; de telle façon, que la conséquence inévitable d'un salaire inférieur, pendant un temps assez prolongé, au minimum précité, c'est la misère et la mort. Tout empiétement sur le minimum du salaire est un empiétement sur la vie de l'ouvrier. Si un patron refuse à son ouvrier le minimum du salaire, et qu'en même temps il réalise sur le travail un bénéfice net quelconque, il enlève quelque chose à la vie de l'ouvrier pour arrondir sa fortune. C'est évidemment une exploitation, et une injustice criante : c'est une manière d'homicide ; et Ton comprend que la doctrine chrétienne range la frustration des salaires, à côté de l'homicide, parmi les péchés qui crient vengeance au ciel.
Nous tenons à être bien compris, soit pour éviter les méprises dangereuses en matière aussi délicate, soit pour montrer quel tort a eu l'Economie Politique de ne tenir compte de la morale que dans la mesure des exigences de la mode. Il semble donc qu'il y a trois cas à distinguer. i° Le dispensateur du travail, patron, entrepreneur, réalise un bénéfice net ; 2» il ne fait ni bénéfice ni perte ; 3° il fait des pertes sur le travail qu'il loue.
Pour les deux derniers cas, c'est à dire si le patron ne réalise aucun bénéfice net, ou à plus forte raison s'il fait des pertes, le salaire peut descendre au dessous du minimum des frais de production, sans qu'il y ait aucune
injustice de la part du patron. En justice, il n'est point tenu à se dépouiller en faveur d'autrui, à renoncer à sa propriété. Si malgré les pertes qu'il subit, il donne le minimum du salaire, il fait œuvre très- louable de charité, il ne se trouve pas devant une exigence de la justice.
Pour le premier cas, c'est à dire si le patron réalise un bénéfice net et que néanmoins il refuse de payer le minimum du salaire, il commet une injustice. Ne vole- -t-il pas une partie de la vie de ses ouvriers, pour réaliser un profit net et par conséquent nullement indispensable ?
Qiiel que soit le nombre des ouvriers venant présenter leur travail, quand bien même Voffre se décuplerait, tandisque la demande resterait invariable, aussi longtemps qu'il y a bénéfice net, le patron doit payer le minimum du salaire. La morale l'exige ; et nous nous flattons de l'avoir démontré dans les pages qui précèdent.
Il va sans dire que notre doctrine est en opposUion avec l'Economie politique qui s'inspire du libéralisme. Celui-ci ne reconnaissant la morale que de nom, elle n'a pas à intervenir dans la fixation du taux des salaires. « Le salaire, dit Emile de Laveleye, est déterminé par « la concurrence entre les ouvriers qui offrent leurs bras « et les patrons qui en ont besoin. » (i) C'est la reproduction de la doctrine de Ricardo : « Le travail, comme a toute autre marchandise qu'on vend et achète et qui « croit ou diminue en quantité, a son prix naturel, « et son prix courant. Par prix naturel, je comprends « le salaire indispensable à l'ouvrier pour se maintenir « dans sa condition, et rien de plus. On entend par
(i) Em. de Laveleye, Eléments d'Economie Politique, p. 160.
« prix courant, le salaire quotidien qu'on paie effectivement « à l'ouvrier, comme conséquence naturelle du rapport qui « existe entre Voffre et la demande. Néanmoins, le tra- « vail vaut plus d'ordinaire quand les bras sont rares, « et il vaut moins s'ils sont nombreux (i) »
L'erreur est commune chez les économistes libéraux. (2) Ceux-ci objectent contre la doctrine que nous venons de défendre, que le prix dû en justice au travail, comme du reste à toute autre marchandise, c'est celui sur lequel le dispensateur du travail et le travailleur sont librement tombés d'accord ; car, disent-ils, le prix d'une marchandise, et par conséquent le prix du travail, est basé sur une convention libre. Si l'ouvrier se contente de moins que le minimum, que pouvez- vous reprocher au patron, qui conserve il est vrai un bénéfice net, mais qui accorde le prix demandé ? « Tout salaire, fixé par libre accord « entre le patron et l'ouvrier, est naturel et régulier. » (3) « Les économistes actuels n'admettent pas l'idée du prix (( net. D'après eux, le prix accepté de part et d'autre (( est toujours net et juste. Cela vient de ce qu'ils font (( dériver le droit de l'accord ou de la convention, alors (( qu'en effet la convention devrait se régler d'après le « droit. » (4)
Nous répondrons à cela en peu de mots. Lorsque l'ouvrier, abstraction faite du cas où celui qui lui donne du travail ne réalise aucun bénéfice net, lorsque l'ouvrier, disons-nous, accepte un salaire au-dessous du minimum.
(1) Ricardo Principes d'Economie Politique, Ch. V.
(2) .fohn Stuart-Mill Principes d'économie politique. L. Il ch. XI; J. B. Say, Cours complet d'économie politique.
(3) J. Garnier, Traité d'économie politique, sociale et industrielle, p. 500. — (4) E. de Laveleye, 1. c.
est-ce vraiment de consentement libre ? Personne ne croira que l'ouvrier, à moins qu'on ne lui mette le couteau sur la gorge, sacrifiera de plein gré une partie de sa vie, pour le simple profit du patron ? D'autre part, n'est-il pas vrai que dans ce cas, le maître se sert du sang de son ouvrier pour amasser des gains ; et que de cette façon, il emploie le but, c'est-à-dire la vie humaine, à l'augmentation de son bien-être, sinon de son superflu ? L'ouvrier consent parce qu'il a le couteau sur la gorge. Lorsqu'un grand nombre d'ouvriers se présentent, ils devront quelquefois se contenter d'un salaire au-dessous dn minimum, si l'on applique la seule loi de la concurrence. Le font-ils de libre accord ? Ils sont heureux d'avoir de l'ouvrage, même à de pareilles conditions, comme le naufragé, luttant contre la mort, est heureux de trouver une planche, qui prolonge sa vie en lui laissant du moins l'espoir du salut.
Que devient donc la loi d'Adam Smith, la loi de la libre concurrence ? Elle devient ce que la morale veut qu'elle soit ; elle se dépouille du caractère de force purement brutale, pour devenir, en respectant les droits imprescriptibles de la nature humaine, une force salutaire et conservatrice. Par suite de cette prétendue libre concurrence, si elle était laissée à toute l'amplitude de son influence, il pourrait se faire, qu'au moment où le .patron gagne beaucoup, gagne immensément, le travail de l'ouvrier soit payé au dessous du minimum. Tel est le cas suivant. Les temps sont favorables : l'ouvrage abonde et est bien rétribué. Le bien-être règne au ménage de l'ouvrier. Par suite de ce bien-être, les mariages se multiplient, et la population s'accroît rapidement. Un plus grand nombre de mains sont mises à la disposition des
patrons. L'offre est plus considérable. Mais le fabricant travaille pour l'exjiortation, par exemple, et la demande n'accroît point. Donc, comme re'sultat de la concurrence, les prix du travail baissent. Le fabricant au contraire continue à réaliser de grands bénéfices. Il pourra se faire que le salaire de l'ouvrier descende au dessous du minimum. En pareil cas, le patron qui paie le travail au-dessous du minimum, commet une injustice criante, puisqu'il achète au moyen du sang de ses ouvriers ses gains et ses bénéfices. On a beau fau'e appel à la loi de la concurrence : celle ci, sans la morale, n'est qu'une force brutale qui ne respecte rien.
Maintenant que nous avons établi l'existence en droit d'un minimum au-dessous duquel le salaire ne peut descendre, tant que l'entrepreneur réalise un bénéfice net quelconque, il est temps d'examiner l'argument fameux, dû à Lasalle, et qui constitue l'Achille du Socialisme Allemand. Lasalle avait exposé en i863, dans un écrit adressé aux classes ouvrières, la loi d'offre et de demande en elle-même et dans ses funestes conséquences. Wirth ayant dit que Lasalle travestissait les doctrines des économistes, celui-ci répondit par le discours qu'il prononça au congrès ouvrier de Francfort sur-le Mein, les 17 et 18 Mai i863. licite les auteurs et les textes, et s'exprime en ces termes : « La « loi de fer de l'économie, qui, sous l'empire de la loi « d'offre et de demande, détermiije la rémunération du tra- « vail, est la suivante : savoir, que la ligne centrale de cette Ü rémunération est constamment le strict nécessaire, dont « l'individu travailleur à besoin pour vivre et se reproduire. « Tel est le point autour duquel le salaire réel du jour- « nalier gravite en tout temps à la manière d'un pendule u oscillant, sans jamais pouvoir s'élever beaucoup au-dessus,
« ou descendre beaucoup au-dessous. En effet, le salaire « ne peut se fixer longtemps sur cette ligne centrale, « parce que au temps où la condition des ouvriers est « florissante, les mariages se multiplient ; par la multi- « plication des mariages, on a bientôt accroissement de la « population, et avec celui-ci, plus grande offre de bras: « d'où diminution du salaire. Cet état-là non plus ne « saurait durer longtemps, vu l'émigration et les décès « pour cause de privation dans les rangs ouvriers: d'où (( suit le renchérissement du travail. Mais se renchérissement « améliore la condition de l'ouvrier, et ainsi revient ce (( même va et vient. On ne sort point de ce cercle si é^^roit « et si maigre; la rémunération du travail, à l'instar du « pendule, tantôt monte un peu, et tantôt s'abaisse un « peu au dessous de la ligne du strict nécessaire à la « vie. »
Si l'économie politique, au lieu d'être une science basée entièrement sur l'observation, était comme l'a traitée Ricardo, et comme l'enseignait Senior, une science spéculative, l'économie politique libérale n'aurait à notre avis rien à répondre au fameux argument de LasalJe. En effet, celui-ci ne fait qu'exprimer d'une manière pittoresque la désastreuse influence de la loi d'Adam Smith, lorsqu'elle ne se laisse point guider par la morale. Mais il y a deux observations à faire, et elles ruinent de fond en comble cet édiflce de logique. En effet, l'offre et la demande, dans ses fluctuations, imprime-t-elle des mouvements si fréquents de hausse et de baisse au taux du salaire ? Chaque différence intervenant dans la valeur échangeable des produits a-t-elle son écho dans le taux du salaire ^ Cela est tout-à-fait contraire aux faits. Malgré des fluctuations de prix assez considérables, le salaire reste fixe
pendant bien longtemps, et ce n'est jamais du jour au lendemain que les re'ductions du salaire viennent fondre sur l'existence de l'ouvrier pour la menacer. Ici Lasalle a négligé de tenir compte de la coutume et des mœurs, qui mitigent les conséquences spéculatives de la loi d'Adam Smith.
La seconde observation, c'est que Lasalle déplace le minimum. En effet, à la main de la morale, nous avons montré que ce que Lasalle appelle la ligne centrale, est en réalité le minimum du salaire tant qu'il y a un bénéfice net quelconque. Il s'ensuit, que la condition de l'ouvrier n'est pas sujette en droit et en économie politique réelle, c'est-à-dire tenant compte de la nature morale de l'homme comme de sa nature physique, à cette ruine nécessaire dont Lasalle parle avec tant d'emphase. Elle n'est exposée à la ruine que dans ces calamités qu'il n'est donné à personne d'éviter, telles que certaines disettes, certaines maladies, devant lesquelles les propriétaires ont à peine un privilège sur les classes ouvrières.
VI. Après avoir établi qu'il y a un minimum, il nous reste à examiner en quoi il consiste. Nous avons dit qu'il comprend tout ce qu'il faut pour mettre l'ouvrier en état d'exercer un travail égal à celui qu'il a vendu. Qiiels sont ces éléments indispensables^ Ce minimum comprend deux choses: i») ce qui est nécessaire pour mettre Touvrier en possession d'une force active suffisante pour produire un nouveau travail égal au premier ; 2») ce qui est nécessaire pour la réparation de la force usée, pour autant qu'elle est susceptible d'être réparée. Pour bien comprendre ce second point, le lecteur ne peut perdre de vue, que le temps à lui seul usç
la force vitale, et que cette force ne peut être re'parée en elle-même, pas plus pour le riche que pour le pauvre. Jadis il se trouva des gens assez naïfs, pour croire qu'en infusant du sang nouveau dans les artères, les hommes jouiraient d'une jeunesse et d'une santé perpétuelles. L'ouvrier vieillit insensiblement, et use sa force vitale au service de son patron. Le minimum du salaire doit réparer cette perte de forces dans la mesure du possible.
Le premier point comprend la nourriture, Thabillement, l'habitation, les distractions suffisantes pour maintenir au moins l'activité par la bonne humeur. Quelle nourriture, quels vêtements, quelle habitation, quelles distractions sont nécessaires pour atteindre ce but ? . Cela dépend de la personne, du climat, et de la nature du travail qui doit être effectué. Serait-il possible de déterminer ces éléments et de les formuler ? 11 est certain qu'on l'a fait pour les soldats. On ne pourrait donc soutenir qu'il soit métaphysiquement impossible d'en faire autant au moins pour chaque classe d'ouvriers. Néanmoins les difficultés que rencontrerait cette détermination seraient grandes, sinon inextricables. Il faudrait avant tout s'en rapporter sur ce point aux usages du pays où l'on vit. De pareilles coutumes sont établies inconsciemment par le bon sens d'un peuple qui engage la lutte pour la vie contre le climat, le travail et les diverses nécessités de l'existence.
Le second point comprend la possibiHté de produire et d'élever un successeur, qui puisse remplacer par son activité -celle de son père lorsqu'elle viendra à s'user. Le mariage, et par conséquent l'entretien d'une femme, est nécessaire à la reproduction d'un fils. Le minimum
du salaire de l'ouvrier réuni au minimum du salaire de la femme, doivent être suffisants pour l'entretien de l'homme et de la femme et d'un successeur au moins pour chacun d'eux. La statistique établissant que la moitié des hommes au moins, meurent avant d'avoir atteint l'âge et la capacité du travail, pour ménager à l'ouvrier et à sa femme deux successeurs, le ménage devra compter quatre enfants au moins. Le minimum du salaire de l'homme et de la femme, doit par conséquent être suffisant pour entretenir le mari, la femme et quatre enfants au moins suivant la coutume et les mœurs du pays où ils vivent.
Si l'on prend en considération, que ce que d'autres appellent le prix naturel du travail, est pour nous le minimum, on verra que notre manière de déterminer ce minimum est tout-à-fait conforme à celle des économistes les plus célèbres. Boccardo écrit dans un langage, rude jusqu'au cynisme : « Le moindre salaire que l'ouvrier « peut recevoir, correspond au profit nécessaire au capi- « taliste ; c'est à-dire, que le salaire doit comprendre au « moins, ce qu'il faut pour vivre selon son rang, et « qui plus est, pour amortir l'homme-capital, c'est-à-dire « pour laisser un fils capable de remplacer l'ouvrier « actuel. » (i)
Pellegrino Rossi, (2) emprunte une comparaison, quelque peu choquante, au roulier, qui, dans les frais de transport, ne peut pas oublier de compter son cheval, qui s'use journellement et qui devra être remplacé par un autre au moyen des profits de son industrie. Il ajoute plus loin : « quand bien même on comparerait l'ouvrier
(i) Boccardo Trattato teoretico pratico di economia, II. c. 3. (2) Cours d'Economie politique, T. III. Leçon X.
« à un être possédant une machine inhe'rente à sa per- « sonne, il serait toujours vrai de dire, que le nécessaire « consisterait au moins dans ce qu'il lui faut pour vivre, « se vêtir, se loger, vivre selon sa condition, et ce qui. « plus est, pour laisser après lui un être capable de le « remplacer, pour élever ses enfants jusqu'à l'âge, où à
« leur tour ils pourront être en état de travailler
« sinon, il serait dans une condition pire que celle de « l'homme dont nous parlions, qui doit épargner chaque « année une somme suffisante pour refaire son capital « entamé. »
Adam Smith (i) est du même avis : « Un homme « doit toujours vivre de son travail ; et ses salaires doi- « vent au moins être suffisants pour maintenir son état. « Les salaires doivent même être plus grands dans la « plupart des cas ; sinon il lui serait impossible d'entre- (( tenir un ménage ; et la race de ces ouvriers ne subie sisterait pas au-delà d'une génération. Pour cette « raison, le sieur Cantillon parait supposer que les plus « basses classes ouvrières doivent gagner au moins le « double de leur entretien personnel, afin de pouvoir <( élever l'un dans l'autre, deux enfants, vu que le trace vail de la femme, eu égard aux soins indispensables « qu'elle doit donner à ses enfants, doit être considéré « comme suffisant uniquement à ses besoins personnels. « On compte que la moitié des enfants meurent avant « d'avoir atteint l'âge viril. Les pauvres ouvriers doivent « par conséquent s'efforcer d'élever au moins quatre enfants, <( afin d'en conserver probablement deux jusqu'à la viri-
(i) Research, etc. C. VIII ; voir aussi Civiltà Catholica, serie X. vol. XI. p. 429 ; ctl. Garnier, Traité d'Economie politique etc. p. 628,
« lité. L'entretien nécessaire pour quatre enfants corres- « pond à peu près à l'entretien d'un homme.... de telle « façon, qu'il parait certain, que pour entretenir un « me'nage, le travail uni de l'homme et de la femme, « même dans les plus basses espèces du travail le plus « commun, doit être suffisant pour produire quelque chose <( de plus qu'il n'est nécessaire pour l'entretien personnel, » Il en est qui ont proposé la fixation légale d'un taux minimum du salaire. De même, dit-on, que la loi fixe un maximum pour le taux de l'argent prêté, de même que, jusqu'à une époque récente, on fixait un prix maximum pour le pain, de même qu'au moyen-âge on fixait des prix maxima pour toute espèce de valeurs, ainsi faudrait- il aujourd'hui que le pouvoir législatif fixe un minimum du salaire. S'il faut donner notre avis sur cette proposition, nous pensons que l'Etat aurait le droit de fixer un minimum, s'il réussit à le formuler avec justice. La raison de notre manière de voir se trouve dans tout ce que nous avons dit sur le minimum du salaire. L'Etat protégerait ainsi les droits de l'ouvrier contre la rapacité de ces propriétaires, qui auraient assez peu de conscience pour exploiter le sang de l'ouvrier, afin d'arrondir leur fortune. Néanmoins, outre l'impossibilité de prendre une mesure générale dont nous avons exposé les motifs plus haut, une loi ne serait pas un mécanisme assez flexible pour se plier à la marche des circonstances et des événements. C'est là une chose qui ne se peut déterminer que par un jugement en équité, avec lequel la fixité inhérente à la loi n'est guère compatible. Nous dirons plus tard comment un autre moyen pourrait avantageusement remplacer la loi. Nous le dirons en traitant de la corporation.
VII. Nous ne pouvons passer sous silence une doctrine complètement erronée du Socialisme moderne, et qui est si fondamentale, que si elle était vraie, tout ce que nous venons de dire jusqu'ici tomberait en ruine. Le socialisme prétend que le produit tout entier du travail de l'ouvrier appartient à celui-ci. Comme, d'après Adam Smith, la valeur entière du produit dérive du travail, il s'ensuit que l'ouvrier devrait devenir possesseur non pas dune part du produit, mais du produit tout entier. Ecoutons Proudhon : (i) « Voici ma propo- « sition : le travailleur conserve, même après avoir reçu « son salaire, un droit naturel de propriété sur la chose « qu'il a produite.
« Le capitaliste, dit on, a payé les journées des « ouvriers ; pour être exact, il faut dire que le capita- « liste a payé autant de fois une journée qu'il a employé « d'ouvriers chaque jour, ce qui n'est point du tout la « même chose. Car cette force immense qui résulte de « l'union et de l'harmonie des travailleurs, de la con- (( vergence et de la simultanéité de leurs efforts, il ne « l'a point payée. Deux cents grenadiers ont en quelques « heures dressé l'obélisque de Lugsor sur la base ; sup- « pose-t-on qu'un seul homme en deux cents jours en « serait venu à bout ? Cependant, au compte du capita- (( liste, la somme des salaires eût été la même. Eh bien ! « un désert à mettre en culture, une maison à bâtir, « une manufacture à exploiter, c'est l'obélisque à soule- « ver, c'est une montagne à changer de place. »
Dans une discussion contre Bastiat, Lasalle emprunte la théorie du célèbre économiste pour le battre au moyen
(i^ Qu'est ce que la propriété? Ch. III, § 5.
de ses propres armes. D'après Bastiat. toute la valeur du produit vient de la quantité de travail qui y est incorporée. S'il en est ainsi, dit Lasalle, de qui vient le travail ? — De l'ouvrier — Donc, conclut-il, la valeur entière du produit revient à l'ouvrier. Schultze-Delitsch répond, que le bénéfice net appartient à l'entrepreneur pour le travail de direction. Il reconnait ainsi implicitement que la valeur entière du produit revient au travail — S'il en est ainsi, reprend Lasalle, comment justifier la part que l'on distribue aux obligataires des chemins de fer et autres entreprises, qui empochent les intérêts sans fournir aucun travail ?
Rodbertus va plus loin encore. Comme si le travail humain ne contenait pas un élément intellectuel, sans lequel il serait rarement productif, ce socialiste prétend que le produit total revient à ceux qui ont fourni le travail corporel.
Il y a dans tous ces raisonnements une erreur fondamentale qui dérive de l'inexactitude des théories économiques. Est-il vrai que toute la valeur dérive du travail ? Il y a trois facteurs de toute richesse : le travail, le capital et la terre, quand on comprend sous ce nom les agents physiques naturels qui interviennent dans la production. Il n'y a donc dans la richesse qu'une part qui a son origine dans le travail, quoique l'influence du travail pénètre tout le produit de même que l'influence des deux autres facteurs. De plus, le travailleur ne peut pas même réclamer toute la part de valeur qui vient du travail. En effet, l'ouvrier a vendu son travail, et c'est l'entrepreneur qui s'en sert comme d'un moyen pour produire de la richesse. L'ouvrier n'a donc droit qu'au prix de vente de son travail. Quel que soit le fruit que
perçoive l'entrepreneur par le moyen du travail acheté, la justice est satisfaite du moment que le prix d'achat du travail est soldé.
Mais, dit Lasalle « le capital n'a qu'une seule ten- « dance, il n'a qu'un seul mobile : il tend à s'accroître (( et à produire le plus de valeur possible et à accumuler « au moyen de la production la plus grande quantité « possible de travail. Le capital est un travail mort, qui, « en tout semblable au vampire ne se ranime qu'en « suçant le travail vivant, et a la vie d'autant plus belle (( qu'il peut en sucer davantage. Le temps pendant lequel ({ l'ouvrier travaille est le temps pendant lequel le capi- « taliste consume la force achetée : si le salarié passe « le temps disponible à son propre avantage, il vole le « capitaliste. Le capitaliste, en appelant à la loi d'échange (( des marchandises, tâche de tirer de sa marchandise le « plus d'utilité possible. Mais voilà que tout à coup la <( voix de l'ouvrier se lève et crie ; la marchandise que « je vous ai vendue se distingue de la foule des autres (( marchandises. Elle produit des valeurs, et des valeurs « plus grandes que celles qu'elle a coûtées. C'est pource quoi vous l'avez achetée. Mais ce qui pour ' vous con- (( stitue un accroissement de votre capital constitue pour « moi un excédant de travail. Vous et moi, nous ne « connaissons d'autre loi que celle de l'échange des « marchandises,... Vous payez la force d'un jour, quand « vous usez la force de trois jours. Vous violez notre « contrat et la loi de l'échange. » (i) Cela veut dire : l'entrepreneur paie une journée de travail deux francs ; ce travail produit une richesse de six francs : il a acheté
(i) Proclamation des ouvriers maçons de Londres, 1860-61.
pour deux francs, dit Lasalle, et il en reçoit six. (i) Il y a ici la même erreur que plus haut. Ce n'est point ce travail seul qui est producteur de la richesse de six francs. Il y a le capital et les forces naturelles, monopolisées en vertu du droit de propriété privée, qui y concourent, ainsique la combinaison de l'entrepreneur. Dans ces six francs il faudra trouver la part qui constitue le salaire de l'ouvrier, la part afférant à la rente, le loyer du capital, le salaire de l'entrepreneur. Ce qui reste constituera le bénéfice net, qui reviendra encore à l'entrepreneur comme juste compensation des dangers de perte par des revers de commerce, des malchances, des incendies ou autres calamités. La réponse est toujours la même : le travail est avant tout un moyen de subsistance ; c'est pourquoi nous avons démontré l'existence d'un minimum ; quand il n'est plus un moyen de subsistance, il devient une marchandise qu'il faut traiter de façon à ne point léser la dignité de la personne qui en est le support, mais dont la valeur se mesure par l'utilité rare comme celle de tout autre moyen de production. La justice n'a ici rien à souffrir ; elle ne reçoit d'atteinte que de la part de ceux qui contestent la légitimité de toute propriété privée. Quant au bénéfice net, croit-on que la situation de l'ouvrier y gagnerait, si on le repartissait entre les salariés, sauf à imputer aussi sur leur salaire les pertes, les dommages et les désastres qu'amène le courant des affaires ?
VIII. Une existence honnête pour l'ouvrier, c'est-àdire une existence qui lui garantit le moyen de vivre,
(i) Kapital, p. 291, 382, 530.
respecte sa dignité d'homme et lui rend possible cette perfection morale dans laquelle consiste sa destinée, est parfaitement conciliable avec le régime de la propriété privée et la division du genre humain en deux classes, les propriétaires et les salariés. Cette question de la subsistance de l'ouvrier a été compliquée de la question de population par l'économie politique libérale. On s'est demandé si le genre humain n'est point condamné à périr par la famine, et avant d'en arriver à cette extrémité, s'il n'aura point à passer par les angoisses d'un long martyre ? Mettons que tout homme se contente du strict nécessaire, y aura-t-il toujours de quoi le fournir à tous les rejetons de l'espèce humaine, si celle-ci est abandonnée à sa très-grande fécondité ? Il n'y a après tout que le capital total à consommer, et la part qui peut revenir à chacun dépend du rapport qui existe entre le capital à consommer et le chiffre des consommateurs. Or, dit Malthus, l'espèce humaine s'accroit d'après une proportion géométrique : au contraire les subsistances ne s'accroissent que dans une proportion arithmétique. Tout le monde sait que la productivité de la terre, quelque grande qu'elle soit, est cependant limitée : on n'ignore pas davantage qu'arrivée à une certaine perfection, la terre n'augmente sa productivité que lentement, et hors de proportion avec le travail et les capitaux qu'on lui fait absorber. Le genre humain est donc en marche vers une période où les subsistances doivent nécessairement lui manquer. Il reste une seule ressource, celle d'arrrêter le développement de l'espèce humaine. Quand il s'agit d'expliquer ces moyens d'arrêt, plusieurs économistes, tout en se défendant de conseiller aucune immoralité, parlent avec une désinvolture qui se rapproche du
cynisme. Nous ne parlerons point de Téconomiste Dunoyer, qui se permit de recommander à ses subordonnés du De'partement de la Somme, des mesures restreignant la fécondité des familles, et que la morale chrétienne répudie comme une monstruosité.
« Si les salaires étaient déjà assez élevés pour pou-
« voir subir une réduction, prévenue jusque là par les
« habitudes d'aisance des ouvriers, un accroissement du
« prix des subsistances ou tout autre accident funeste
« pour eux, peut avoir deux effets : il peut être corrigé
« par une élévation des salaires, amenée par l'action de
« l'obstacle volontaire opposé aux progrès de la popu-
« lation ; ou il peut abaisser le niveau des besoins de
« la classe laborieuse, si les habitudes relatives à la pro-
« pagation sont plus fortes que les habitudes relatives à
« l'aisance. En ce cas, le mal fait à la classe laborieuse
« devient permanent, et le nouveau taux de salaire
« devient un nouveau minimum qui tend à se perpétuer,
« comme le minimum plus élevé qui existait auparavant
« La religion, la morale, la politique ont prodigué à
« l'envi les excitations au mariage et à la multiplication
«» de l'espèce humaine dans le mariage ; la religion n'a
M pas même encore cessé ses encouragements. Le clergé
" catholique, il est inutile de parler d'un autre, puis-
" qu'aucun autre ne jouit d'une influence considérable
" sur les classes pauvres, le clergé catholique estime par-
" tout que son devoir est de conseiller le mariage afin
({ de prévenir la fornication Si la classe laborieuse
« acceptait une fois généralement cette opinion, que son
" bien-être exige la limitation du nombre des familles
« alors il y aurait lieu de transformer l'obligation morale
«* de ne pas avoir trop d'enfants en obligation légale. » (i) Décidément, si on laissait faire les économistes libéraux, sous prétexte de maintenir le bien-être de l'ouvrier, nous n'aurions bientôt plus rien à envier aux théories d'Aristote et de Platon sur la famille, ainsiqu'à la législation honteuse de Rome antique. Ces messieurs nous semblent avoir oublié cette sublime demande de la prière que Jésus-Christ lui-même nous a enseignée : «* Donneznous aujourd'hui notre pain quotidien. '» Sur quoi peut-on s'appuyer, pour douter que les subsistances puissent être suffisantes à tout jamais à nourrir tous les hommes ? Certes ces ressources ne suffisent pas à donner à tous la richesse et l'abondance ; mais le strict nécessaire, comment pourrait-on douter, que la Providence n'ait point commis l'erreur de faire la terre pour l'homme et de la faire trop étroite pour le contenir ? Maltus a fixé arbitrairement cette loi de la progression géométrique pour l'espèce humaine et de la progression arithmétique pour les subsistances. Sauf cette restriction, nous ne nions point que le nombre des hommes ne s'accroisse plus facilement que la quantité des subsistances. Mais cependant, qui nous dira où est la limite de la productivité de la terre ?
Qui nous dit, qu'il n'y a point ici des lois Providentielles, qui, en arrêtant la fécondité humaine ou en décimant l'espèce, en ramènent constamment l'équilibre ? Une chose est certaine : c'est que le nombre des hommes s'est beaucoup accru et que néanmoins l'existence humaine est plus riche que dans l'antiquité. Si Ion con-
(i) John Stuart-Mill, Principes d'Economie Politique, L. II ch, XI, ch. III, § 1 § 2.
sidère la fécondité de certaines races animales, ne faudrait-il pas en conclure qu'elles doivent nécessairement envahir le monde ?
Ce qui n'est pas à craindre pour le genre humain tout entier, savoir qu'il dépasse la limite des subsistances possibles, peut se présenter dans un pays déterminé.
Nous ne disons pas que le cas doive se présenter, quelle que soit la fécondité de la population. Car si le territoire ne suffit pas à nourrir les rangs nombreux d'un peuple fécond, l'échange ne peut-il pas amener en déans les frontières les produits des terres les plus reculées ? Si d'autre part les populations travaillent, il n'est guère impossible que toutes trouvent dans les produits de leur travail de quoi acheter les subsistances de l'étranger. Ensuite n'y a-t-il pas l'émigration prévoyante, dont l'Angleterre nous donne l'exemple ? Enfin l'ouvrier peut être sagement conseillé relativement au mariage. Si la moralité le permet, on peut lui déconseiller un mariage trop précoce ; on peut, en lui faisant comprendre la responsabilité qui pèse sur lui, rappeler le devoir qu'il a de ne point assumer une obligation qu'il ne saurait remplir.
On trouvera surtout un remède efficace dans la moralité constante des femmes, qui tout en se maintenant dans la pureté la plus scrupuleuse, refuseront de donner leur main à un homme, qni n'a su acquérir une position suffisante pour entretenir un ménage en temps normal. Enfin, il faut tenir en honneur le célibat honnête, et sans y pousser les citoyens, reconnaître qu'il y a des vocations au célibat, et que celui-ci occupe une place dans les vues providentielles de Dieu. Voici donc la solution : " Ayant fait approcher la foule avec ses « disciples, Jésus leur dit : si quelqu'un veut être avec
« moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il prenne sa croix
« et me suive Celui qui ne meurt point à sa propre
« vie ne peut être mon disciple. » « Ne vous amassez
« point de trésor sur la terre où rongent la rouille et
« les vers, où les voleurs fouillent et dérobent ; mais
(( amassez-vous en dans le ciel à l'abri de la rouille et
« des voleurs. Car, là où est votre trésor, est aussi votre
« cœur.... Nul ne peut servir deux maîtres, car il aimera
« l'un et haira l'autre, il sera docile à l'un et méprisera
« l'autre. Vous ne pouvez donc servir Dieu et mammon.
(' C'est pourquoi je vous dis : ne soyez point inquiets
« comment vous mangerez, ni comment vous vêtirez votre
•• corps. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture et
« le corps plus que le vêtement ? Considérez les oiseaux
« du ciel, ils ne sèment point, ils ne moissonnent point,
« ils n'amassent point dans des greniers, mais votre Père
« céleste les nourrit. N'êtes-vous donc pas plus que ces
« oiseaux ? Qui de vous, en y mettant tout son esprit,
« peut ajouter à sa taille une coudée ? et le vêtement,
« pourquoi vous en inquiéter ? Voyez les lis des champs,
« comme ils croissent ; ils ne travaillent point, ils ne
« filent point ; or, je vous le dis, Salomon dans toute
(( sa gloire n'a jamais été vêtu comme un de ces lis.
« Que si Dieu vêtit ainsi l'herbe des champs, qui est
« aujourd'hui et qui demain sera jetée dans le four,
« combien plus aura-t-il soin de vous, hommes de peu
« de foi? N'ayez donc point de sollicitude, et n'allez
« point dire : que mangerons-nous,- que boirens-nous,
« de quoi nous vêtirons-nous ? Ces inquiétudes sont dignes
" des payens. Votre Père céleste ne sait-il pas que vous
« avez besoin de ces choses ? Cherchez d'abord le royaume
« de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par « surcroit, (i) »
IX. Terminons cette discussion, déjà trop longue peut-être. Le libéralisme s'est évertué à détacher les masses ouvrières de la religion. Il leur a infusé le goût de la morale indépendante ; et avec celui-ci, la conviction qu'aucun de ses besoins, naturels on factices, ne saurait être illégitime. Le libéralisme a fait de l'ouvrier un consommateur, dont l'intelligence ne sert qu'à enfler tous les jours davantage les appétits, et à aiguiser sans cesse les plus cupides revendications. Il a invité l'ouvrier à oublier sinon à mépriser le ciel de par de-là, pour chercher son ciel sur la terre. Après cette invitation au banquet de la vie, le libéralisme proclame des lois économiques, qui aboutissent fatalement à la misère et à la destruction des invités. Faut-il s'étonner que ceux-ci ne se prêtent point à l'hypocrisie de cet étranglement ? Les masses ouvrières acceptent l'invitation au banquet de la vie, mais elles entendent ne point y rester inactives. N'ayant point à respecter un ordre moral, que le libéralisme s'est chargé de biffer de la conscience, (et que l'homme se dicte du reste à lui-même, dans la conviction des libéraux qui daignent encore en admettre,) les classes ouvrières mesurent leurs forces, qu'elles trouvent formidables, et se disposent à y faire appel pour opérer la liquidation sociale. Le socialisme modéré, c'est la spoliation des propriétaires et la liquidation avec phrases : le socialisme anarchiste, c'est la liquidation sans phrases. Si les deux branches de la secte socialiste ne marchaient à
(i) Matth. VI.
la réalisation de leurs revendications qu'au nom des principes économiques libéraux, on aurait de la peine à démontrer qu'elles ont tort ; mais elles y vont au nom de la justice, et ici nous devons protester au nom du droit et de la nature, que les principes libéraux ne sont que la phraséologie de la force brutale, avec laquelle la justice n'a rien de commun.
Le remede libéral.
I. INCONSÉQUENCE DU LIBÉRALISME. —2. LA THÉORIE DE SCHULTZE-DELITSCH. — 3. LE SYSTÈME DE LASALLE. — 4. SOCIALISME D'ETAT & SOCIALISME CATHÉDRANT.
I. Le libéralisme à son tour a cherché la solution de la question sociale. Il importe de remarquer, dès le début, qu'il n'a pu commencer une réforme quelconque que par une reculade sur le terrain de ses principes. Le libéralisme proclame l'indépendance de l'homme vis à vis de toute autorité qui ne dérive point de lui-même. L'Etat n'a rien à dire sur l'individu, sinon en raison d'une délégation de la volonté de ce dernier, confondue dans la volonté générale. Réciproquement, une fois la volonté générale fixée, l'individu n'a rien à dire à l'Etat, qui en est l'expression sacro-sainte. En conséquence on supprime tous les termes intermédiaires entre l'individu et l'Etat : ces termes pourraient fausser l'expression de la volonté individuelle pour la constitution du pouvoir central, et empêcher celui-ci, d'atteindre dans toute l'étendue de son omnipotence, l'individu qu'il doit conduire au bonheur. En stricte logique., le libéralisme devrait
renoncer au principe de l'association. S'il ne le fait pas, c'est qu'un reste de bon sens lui montre l'absurdité de cette tentative, et l'avertit de se mettre en garde, si l'on nous permet l'expression, contre les prommes cuites de l'opinion. Le peuple est, il est vrai, un grand enfant; mais cet enfant a des retours souvent étranges et redoutables.
2. Loin de renoncer au principe de l'association, le libéralisme s' adresse à lui pour résoudre la question sociale. Celui qui a le plus efficacement tenté cette voie, c'est sans contredit Schultze-Delitsch. Le principe fondamental de Schultze est celui-ci : il faut que chaque homme, considéré comme individu, fasse produire aux forces, dont il dispose, tout ce dont elles sont capables. A supposer que ces forces aient atteint le maximum auquel elles peuvent arriver tant que 1' homme demeure isolé, il est possible d'en augmenter encore l'importance et la productivité en les associant aux forces des autres hommes, puisque des forces unies peuvent ce que ne peut une force isolée. Jusqu'ici il n'y a rien que de très-plausible dans toute la théorie. L'aspect change, du moment qu'on pénètre plus profondément. Comment Schultze se promet-il d'obtenir que les hommes fassent les efforts dont ils sont capables ? Quels sont les types d'association qu'il propose à ses adeptes ?
Ce qui, d'après Schultze, doit pousser les hommes à ne négliger aucun effort, c'est le sentiment de la dignité personnelle, le sentiment de la confiance en ses propres forces, le sentiment de la fierté individuelle. Ne parlez point d'aumône ! Celle-ci blesse ce sentiment de dignité qui est le fondement de tout effort énergique vers le bien-être. Elle paralyse la fierté et encourage la paresse.
La conclusion qu'il faudrait tirer de cette doctrine, c'est que quiconque ose faire l'aumône va à l'encontre du bien public, et devrait tomber sous le corp de la loi. Quand Schuitze ou ses disciples auront réussi à faire accepter de pareilles insanités, nous serons disposés à les écouter. Sans doute, l'aumône, faite sans discernement, peut engendrer la paresse ; l'aumône, faite avec l'esprit altier d'un homme qui jette au chien la tranche de pain qui doit le nourrir, blesse profondément la légitime fierté du pauvre et de l'ouvrier ; mais si l'aumône devient un moyen au service de l'ordre moral, si elle est faite en esprit de véritable charité chrétienne, l'aumône honore non seulement celui qui la donne, mais encore le pauvre qui la reçoit. N'est-elle pas la reconnaissance de cette fraternité qui unit les hommes, à quelque distance que les tiennent le rang et la fortune ?
Qu'est-ce au fond que cette dignité personnelle sur laquelle l'économie libérale doctrinaire édifie tout son système de réforme sociale ? Elle n'est autre chose qu'un égoisme surchauffé, qui peut, il est vrai, chercher une voie d'expansion normale, mais qui peut tout aussi bien chercher les moyens de se rassasier dans les excès les plus révolutionnaires. Le point de départ de Schuitze ne présente donc aucune garantie pour l'heureuse issue de ses efforts et pour la sécurité de la société. La société présuppose sans doute autre chose dans ses membres que le sentiment le plus opposé à la sociabilité. Rappelonsnous que le libéralisme répudie l'influence religieuse. L'homme qui ne croit plus en Dieu fait de son moi le centre de l'univers. Comment voulez-vous, que cet homme ne se subordonne pas tout ce qui existe, consentant il est vrai, à se déclarer satisfait tant qu'il vit dans l'abon-
dance, mais guettant d'un œil d'envie la fortune du prochain, dès que sa place au banquet de la vie n'est plus proportionnée à son appétit? Il n'est rien de triste, rien de moins gouvernable, qu'un ouvrier auquel on a infusé ce sentiment de suffisance égoiste et d'orgueil, tout à la fois mesquin et intraitable. C'est cet ouvrier-là, qui comblera toujours les vides des cadres socialistes.
Après avoir développé le principe sur lequel il veut baser la réforme, Schultze expose les types d'associations qu'il a imaginés. Ce sont les sociétés coopératives de tout acabit : banque populaires, sociétés de production, sociétés de consommation. Ces plans d'associations, très-ingénieusement, très-savamment conçus, et entrepris avec un courage pour lequel nous n'avons que des éloges, firent bientôt le tour de l'Europe. L'examen de ces associations, telles que l'expérience les a fait connaître, confirmera notre appréciation sur le point de départ de Schultze. Toutes les associations coopératives demandent, pour réussir, un ensemble de qualités morales que n'inspire pas habituellement l'égoisme. « L'association coopérative, dit J. « E. Hern, ne peut être tentée avec des chances de succès « que par des ouvriers actifs, habiles, économes, intelli- « gents, et ces ouvriers d'élite eux-mêmes, pour êtres assurés « de la réussite, doivent y mettre bien de la circonspection, « de la prévoyance et de la persévérance, (i) » Toutes ces qualités supposent l'esprit de sacrifice, et l'esprit de sacrifice véritable se puise aux sources pures de la religion. L'esprit de sacrifice n'est réellement efficace, que du moment qu'il est sincèrement religieux. Sinon, il est précaire et
(i) Dans d'Andrimont, La coopération ouvrière en Belgique, Liège. Bruxelles, 1876.
devient aisément le pourvoyeur du vice. En effet, un homme qui se refuse quelque chose à kii même et n'est économe que par intérêt, celui-là ira habituellement satisfaire d'un autre côté l'égoisme qu'il a plus ou moins comprimé en se refusant les plaisirs dispendieux. Ne pourrait-on pas voir la confirmation de cette nécessité du sentiment religieux pour entretenir la vivacité de l'esprit de sacrifice, dans ce fait, que les sociétés coopératives ont le mieux prospéré en Allemagne dans les provinces Rhénames, la Bavière, l'Autriche, c'est-à-dire dans les parties catholiques de l'Europe centrale ?
Nous avons cru devoir dissiper cette équivoque, qui existe dans les idées de Schultze. Il y est beaucoup question de morale et de vertu ; comme du reste les théories libérales aiment toutes à faire une large consommation de ces termes. Mais la morale et la vertu, ce n'est pas pour les libéraux la même chose que pour nous. Pour eux, comme pour les anciens payens, c'est en somme la tempérance, la modération, c'est la constitution autour de soi d'un cercle d'activité où l'on puisse s'agiter sans bousculer personne ostensiblement. Nous rejetons l'efficacité d'une telle morale, et nous disons que si on lui demande les qualités requises pour faire prospérer une société coopérative, on lui demande ce que tout au plus elle peut accorder à un moment de ferveur néophyte ; ce qui tombera inévitablement dans un marasme d'où rien ne pourra le relever.
Un second grief que nous élevons contre les théories de Schultze, c'est que le secours qu'il veut procurer à ses adeptes est avant tout, sinon exclusivement, matériel et pécuniaire. Or, là n'est pas le remède au mal social tel qu'il existe. Le mal social est moral, bien plus encore
que matériel : même, nous n'hésitons pas à dire que le côté moral du problème l'emporte de loin sur son côté matériel. En effet, constate-on la crise sociale seulement parmi les populations qui sont dans le dénument ? N'est-ce que parmi les misérables, qu'éclatent ces tempêtes populaires si fréquentes par ce temps de révolution ? Ecoutons le député Winterer au parlement Allemand : " On oppose « d'abord au socialiste, dit-il^ ce que l'on appelle la « Réforme sociale, c'est-à-dire la loi sur les caisses de « secours en cas de maladie, la loi sur l'assurance con- « tre les accidents de machine et la future loi sur les « caisses de retraite pour les ouvriers âgés et infirmes.
« J'approuve en principe ces lois ; elles répondent « à une nécessité ; elles enlèveront au socialisme le pré- « texte d'une de ces mille accusations contre la société ; (( mais, messieurs, ces lois n'éloigneront pas le socialisme « lui-même. Permettez-moi d'en appeler à un exemple « qui ne vous est pas inconnu ; la presse des divers pays « a parlé des attentats de dynamite dans le district (( houiller de Montceau-les-Mines en France. Savez-vous « qu'à Montceau-les-Mines, existe à un degré très-déve- « loppé tout ce que la Réforme sociale veut procurer à « l'Allemagne ? La moyenne du salaire des ouvriers est « élevée. Les caisses de secours aident plus largement « que ne le feront les caisses qui existeront en vertu de « la loi, qui a été votée l'année dernière. La subvention « des patrons à Montceau-les-Mines est plus considéra- « ble que celle que cette même loi impose aux patrons « en Allemagne. En 1881, la subvention de la compag- « nie houillère était de 261000 fr. tandisque le verse- « ment des ouvriers n'était que de 149000.
« J'ajoute que les ouvriers de Montceau-les-Mines
« peuvent arriver, aux conditions les plus favorables, à « être propriétaires de leur logement. De plus, la caisse « de retraite pour les ouvriers âgés et infirmes existe à « Montceau-les-Mines ; à l'âge de 55 ans, après trente « ans de travail, quelquefois déjà à l'âge de 45 ans, les « ouvriers obtiennent une pension qui peut s'élever jusqu'à « 900 francs. Eh bien ! malgré cette situation, c'est à « Montceau-les-Mines que le jeu formidable de la dyna- « mite a débuté ! Non, non. Messieurs, ni les caisses « de secours en cas de maladie, ni l'assurance contre « les accidents de machine, ni la future loi sur les caisses « de retraite, ne désarmeront la haine sociale qu'enseigne « et produit la doctrine socialiste. »
Ceux-là qui demandent la solution de la question sociale à l'augmentation des ressources matérielles, sans autre remède, ceux-là se trompent évidemment d'adresse ; car l'abondance ne réprime ni n'extirpe les passions immorales, et plus il y a de ressources, plus il faudra de vertu pour résister à la tentation d'en abuser.
Enfin il reste un troisième grief contre la doctrine de Schultze. S'il est vrai, comme le soutient Hern, que la société coopérative n'est à la portée que de l'élite des ouvriers, s'il est vrai qu'alors même que l'ensemble déjà très- complet des vertus énumérées plus haut, se trouve atteint, il n'y a encore que des « chances de succès »; ii est de toute évidence que la mesure proposée est incomplète, (i) Que l'on comprenne bien notre pensée. Nous
(1) Un directeur de banque populaire, très-au courant et trèsdévoué, me disait naguère, que depuis dix ans que la banque populaire, qu'il dirige, existe, celle-ci n'a réussi à transformer des ouvriers en petits négociants autonomes que dans six cas. La population de la ville est de 18000 âmes.
ne répudions en aucune façon les associations de Schultze. Sous la double réserve formulée plus haut : de ne point viser la prospérité matérielle seule et de chercher les vertus, que ces associations requièrent pour réussir, à la source des principes religieux sincèrement professés, nous reconnaissons dans les œuvres de l'économiste Allemand, un puissant levier de bien-être et de prospérité. On ne saurait trop les encourager, partout où elles trouveraient des conditions d'éclosion favorables. Pourquoi toutefois ne point traiter plus honorablement la charité, et ne point reconnaître plus généreusement la part incontestable qu'elle a à la prospérité de semblables institutions ? On répudie la charité, on la proclame nuisible au suces moral de l'œuvre, et au même instant, on fait appel au cœur et à la bourse pour se faire une liste de membres honoraires ; on demande la gratuité des services rendus par les membres administrateurs ; on concède la faculté de recevoir des legs et des donations ! Est-ce qu'ici on ne sacrifie pas la vérité à une conception systématique et insoutenable ? Nous ne saurions en douter. Quel plus noble usage peut- on faire de ses facultés et de ses biens que de les dépenser au service du prochain ?
Sous ces réserves, nous acceptons les idées de Schultze comme un plan de réforme partielle. Si ces associations ont réussi en beaucoup de circonstances, il y a eu aussi bien des cas, où la bonne volonté des fondateurs, à cause de l'absence du degré voulu d'intelligence et de moralité soit dans les administrateurs soit dans les administrés, a abouti à des désastres. C'est au point qu'en Allemagne, on a osé poser sérieusement la question, si les œuvres de Schultze avaient fait plus d'heureux que de victimes. En fait, les institutions de Schultze n'embrassent q^ue la
petite bourgeoisie, qui peut déjà disposer de quelques ressources. Comme le secours, que l'on peut attendre de l'association, est, en général, proportionné aux res-^ources par lesquelles on peut y contribuer, il va de soi, que plus on descend l'échelle sociale, plus les avantages s'atténuent, pour atteindre zéro dans une classe nombreuse, que les œuvres économiques du réformateur Allemand doivent forcément renoncer à secourir.
3. Cette insuffisance à été vertement relevée par Lasalle. Celui-ci, fidèle à ses théories socialistes, a voulu inaugurer le régime des partageux en créant aux ouvriers des ressources sur le bénéfice net de l'industrie. La mesure était radicale. Le démagogue Allemand, que nous avons rencontré sur les tréteaux de Francfort au chapitre précédent, proposa donc un autre plan de réforme. Le bénéfice de l'industrie, dit-il, doit être divisé en trois parts : une première partie doit servir a payer les salaires; une seconde partie paiera le loyer du capital employé ; la troisième partie constitue le bénéfice net. Jusqu'ici, ajoute Lasalle, le bénéfice net a pris le chemin d'une caisse unique, la caisse de l'entrepreneur de l'industrie. Il faut que cela cesse. Le bénéfice net doit être partagé entre l'entrepreneur et les employés. Néanmoins, pour ne point blesser la justice, il faut que l'ouvrier intervienne dans la constitution du capital. Mais où l'ouvrier se procurera-t-il les avances à faire ? Ces avances, dit Lasalle, doivent être faites par l'Etat. Les sociétés de production, avec intervention de l'Etat et participation forcée de l'ouvrier au bénéfice de l'entreprise, telle est la nouvelle solution.
Cette théorie est socialiste ; car elle permet à l'Etat
de plonger le bras tout entier dans la bourse des contribuables pour faire un héritage aux « déshérités de la fortune. » C'est le renversement des notions du tien et du mien. De plus, à supposer que l'Etat ait fait les avances requises, la société de production est-elle assurée de sa prospérité? Au lieu d'une institution de soutien et de bien-être, ne deviendra -t-elle pas une machine colossale dont la chute entraînera des milliers d'existences ouvrières? C'est que ces associations, comme toutes les autres sociétés coopératives, demandent chez leurs membres le bel ensemble de qualités morales décrit plus haut par Hern, ensemble qui ne manque que trop souvent. Si la société tombe, comment la réparer ? L'Etat doit-il se tenir à la disposition des ouvriers ruinés pour faire de nouvelles entailles, cette fois-ci plus profondes, dans la fortune de ses sujets ? On le voit, la théorie de Lasalle aboutit à la spoliation des uns au profit des autres.
4. Il est notoire que le prince de Bismarck entra autrefois en relation avec Lasalle par l'entremise de la comtesse de Hatzfeld. L'homme d'Etat ne partagea point la conclusion finale du démagogue ; mais le fonds des idées lui sourit. A la suite de la constitution de l'empire d'Allemagne, averti surtout par le double attentat contre la vie de l'empereur, le chancelier s'employa à résoudre la question sociale en obtenant du coup la consolidation intérieure de son œuvre politique. Il inaugura le Socialisme d'Etat qu'il continue encore aujourd'hui d'organiser et d'appliquer. Le chancelier s'inspire surtout des idées de ce qu'on appelle le Socialisme cathédrant^ c'est-à-dire une théorie de réforme sociale partie des chaires d'université, et qui nous semble être une application des
principes de V Ecole Historique à la solution des questions sociales. Voici en quels termes Maurice Block résume, d'après Held, les vues du Socialisme Cathédrant : « Les « socialistes de la chaire (Catheder Socialisten) demandent « qu'on abandonne complètement toute recherche de lois « naturelles économiques d'application générale, qu'on « délaisse autant que possible les méthodes d'investiga- « tion qui, d'une prémisse plus ou moins fictive, tirent « des conséquences par voie de déduction. Ils veulent « que les recherches économiques s'appuient autant que « possible sur des données historiques et statistiques, en « un mot, qu'on fasse de V économie politique réaliste. « Ils demandent avant tout, qn'on abandonne cette pré- « misse, que l'homme n'est inspiré, en matière écono- « mique, que par 1 egoisme ; ils contestent cette proposition, « que l'homme doit être dominé uniquement par l'égoisme, « que ce serait là le moyen d'assurer la prospérité géné- « raie. Us prétendent au contraire que l'esprit public « (Gemeinsinn, le sens de la communauté) agit toujours « en même temps que l'égoisme et qu'il doit en être ainsi. « Ils veulent enfin que l'individu, en cultivant ses inté- « rets économiques, ne cesse pas d'être considéré comme « membre de l'organisme politique (de l'Etat) ; ils rejet- « tent l'idée d'un droit natprel dominant toutes les lois, « et demandent qu'on considère la législation en vigueur, « dans son ensemble et pour chaque cas en particulier, « comme exerçant une influence majeure sur la vie éco- « nomique. C'est le point de vue de la politique sociale « ou aussi le point de vue historico-légal . » (i) M. de
(1) La quintessence du socialisme de la chaire, dans le Journal des Economistes, Novembre, 1878.
Laveleye apprécie cette théorie dans la Revue des deux mondes : « Tandisque les anciens économistes, partant de « certains principes abstraits, croyaient arriver par la « méthode déductive à des conclusions parfaitement dé- « montrées et partant applicables, les Catheder-Socialisten, « s'appuyant sur la connaissance des faits passés et préce sents, en tirent par la méthode inductive et historique, « des solutions relatives qui se modifient d'après l'Etat « de la société auquel on veut les appliquer. Les uns, « convaincus que l'ordre naturel qui préside aux phéno- « mènes physiques doit aussi gouverner les sociétés hu- « maines, prétendent que toutes les entraves artificielles « étant supprimées, du libre essor des vocations résultera « l'harmonie des intérêts, et, de l'affranchissement com- « plet des individus, l'organisation sociale la meilleure « et le bien-être le plus grand. Les seconds pensent au « contraire, que sur le terrain économique comme parmi « les animaux, dans la lutte pour l'existence et dans le « conflit des égoismes, le plus fort écrase ou exploite le « plus faible, à moins que l'Etat, organe de la justice, « n'intervienne pour faire attribuer à chacun ce qui lui « revient légitimement. Ils sont aussi d'avis que l'Etat « doit contribuer au progrès de la civilisation. Enfin, « au lieu de professer, comme les économistes orthodoxes, « que la liberté illimitée suffit pour mettre un terme aux « luttes sociales, ils prétendent qu'une série de réformes « et d'améliorations inspirées par des sentiments d'équité « est indispensable, si on veut échapper aux dissensions « civiles et au despotisme qu'elles amènent à leur suite. » (i) Le rôle, joué dans les questions économiques par
(1) Revue des deux Mondes, 15 Juillet 1875.
l'Ecole historique, mérite les mêmes éloges et le même blâme que dans la question de la mission de l'Etat. Cette théorie des Socialistes Cathédrants est une réaction contre l'individualisme atomique professé par les économistes libéraux. Mais d'un autre côté, la réaction ne va pas assez loin. A l'individualisme elle substitue un Gemeinsinn, un sentiment de solidarité, que les socialistes peuvent facilement confondre avec leur collectivisme. L'Etat, préposé à la défense de tout ce que réclame ce Gemeinsinn, absorbera facilement toute chose, d'autant plus que le Socialisme Cathédrant, en répudiant la loi naturelle, se met dans l'impossibilité de tracer des limites à l'autorité suprême. Pour éviter l'absolutisme des classes populaires, on court à l'autre extrême, se jeter dans les bras de l'absolutisme d'Etat. Tantôt la solution libérale est illusoire ou manifestement insuffisante, tantôt pour éviter l'anarchie, elle doit prêcher l'immolation de toutes les libertés au Dieu-Etat.
Le Remede de la philosophie Catholique.
I. L'ESPRIT RÉVOLUTIONNAIRE. —2. RELIGION & RES- PECT. — 3. L'IDÉE DE L'ÉTAT. —4. 5. 6. LES FORMES GOUVERNEMENTALES. — 7. LA FAMILLE. — 8. L'ÉCOLE — 9. LA PROPRIÉTÉ & L'INÉGALITÉ. — 10. II. — OR- GANISATION DES CLASSES OUVRIÈRES PAR LA CORPORATION.
I . Ce qui distingue et caractérise l'école libérale aussi bien que l'école socialiste, à l'exception du Socialisme Cathédrant, c'est l'horreur du passé. On peut tenter toutes les expériences ; on peut produire en public les théories les plus risquées et les plus subversives ; on peut prôner toutes les nouveautés ; on peut tout, excepté chercher un principe de salut qui ne soit pas éclos depuis la Révolution Française de 1789. Cette année néfaste est l'année du salut, et quiconque ose croire qu'avant cette date il y avait une histoire, qu'avant les Sans-culottes il pouvait y avoir une tête humaine ornée de quelques bonnes idées, est irrémédiablement condamné comme rétrograde, réactionnaire et brouillon. Si la Providence n'y met la main, quelles sarabandes il faut attendre par l'Europe entière en 1889! Et cependant comment se fait-il que nos pères ont été
exempts pendant six siècles et davantage, des maladies sociales dont la France périt et dont à notre tour nous commençons à souffrir ? S'il fallait définir, au point de vue du diagnostic, l'esprit révolutionnaire, il faudrait l'appeler l'horreur de la tradition et la passion de la nouveauté. Il ne saurait être question de transplanter dans nos temps les institutions telles que les virent le passé, l'ancien régime ou les temps appelés barbares. Quiconque n'a pas renoncé à jamais au sens commun, doit distinguer dans les institutions sociales l'esprit qui les anime et la forme que revêt cet esprit pour un temps ou un âge déterminé. Il n'y a pas à songer à ressousciter des formes surannées qui ne conviendraient ni à notre tempéramment, ni à nos mœurs publiques, ni aux inventions, dont notre âge est fier à juste titre et qui ont si profondément modifié notre état social. Toutefois, il est dans ces institutions du passé un élément qu'on ne saurait négliger impunément, un élément qui a subi l'expérience des siècles, un élément qui a garanti à nos ancêtres, au milieu des dissensions politiques, la paix sociale de l'atelier et du foyer. Cet élément c'est l'esprit qui animait le vaste corps des sociétés anciennes, et que nous assaierons, en guise de résumé et de conclusion de cet ouvrage, d'exposer succinctement dans les pages qui suivent,
2. Nos pères basèrent leur prospérité matérielle sur un triple respect moral, le respect de Dieu, le respect du père de famille, et le respect de la femme. Nous avons exposé cette doctrine en traitant de la Religion, du droit de succession, et de la famille. Ce triple respect sur lequel s'appuyait tout l'édifice des institutions
d'autrefois, leur était infusé directement par le Christianisme. On voudra peut-être relire les chapitres où nous avons spécialement traité ces questions, (i)
Les sociétés libérales modernes répudient le christianisme, et, du coup, le triple respect dont nous avons parlé, s'affaiblit on se dissipe totalement. L'athéisme, l'insubordination, la séduction sont des chancres qui dévorent la prospérité des nations. Les lois, qui sont en règle générale l'expression des mœurs, prennent la couleur des temps modernes. Nos lois cherchent la prospérité de la nation dans l'athéisme légal, dans la suspicion de l'autorité paternelle telle que la professent nos lois successorales, dans la liberté de la séduction L'exemple de l'irréligion donné par la bourgeoisie libérale est meurtrier pour les sentiments religieux de la plèbe et ce venin, descendu d'en haut, révolutionne les masses populaires et y attaque ce triple respect dont nous avons parlé. L'exemple de la bourgeoisie libérale, apprend à l'ouvrier à compter pour rien tout ce qui n'aboutit pas à la prospérité matérielle. Celui ci, voyant les autres jouir sans en avoir lui-même les ressources, se prend pour un naif, si n'usant pas de la force dont il se sent dépositaire, il se résigne, sans motif à ses yeux, à cette infériorité que rien ne justifie. Et l'on s'étonne après cela de l'extension journalière des idées socialistes !
3. Quoi qu'on dise, nos pères avaient une notion plus juste que nous de la mission de l'Etat. S'il y avait du despotisme à certains moments, on se gardait bien de reconnaitre comme une théorie acceptable l'omnipo-
(i) V. L. III, ch. I, IV.
tence de l'Etat que les doctrines libérales professent. Si les limites de l'autorité étaient parfois obscurcies, il était reconnu cependant que ces limites existaient, et l'histoire de nos ancêtres est pleine de ces cas où la notion d'une liberté attaquée étant devenue claire, ils surent revendiquer cette liberté, par tous les moyens de droit, contre les empiétements du pcmvoir. Les adhérents de l'omnipotence de l'Etat, s'appelaient autrefois d'un nom de mépris, Leliaerts ; aujourd'hui on leur donne des noms séduisants, libéraux, progressistes y et le reste.
4. Nous avons contracté la funeste habitude de tout attendre du gouvernement. On considère l'Etat comme la providence sublunaire. De même que l'homme, le physiologue, le médecin, ne peuvent point donner la vie, et ne sont capables que de poser les conditions auxquelles la nature suscitera la vie, de même l'Etat ne peut point donner la prospérité matérielle. Ce qu'il peut faire, c'est de poser avec plus au moins de perfection les conditions auxquelles, si la Providence les aide et si les sujets se servent de toute leur initiative, ceux-ci pourront rencontrer le bonheur temporel. Chacun, dans la limite de l'action Providentielle, est l'artisan de son propre bonheur ou malheur temporel ; l'Etat ne peut que l'aider, lui ouvrir les voies, et défendre les conquêtes, que le citoyen doit à sa propre initiative. Cette habitude de confondre l'Etat avec la Providence, qui est si naturelle du moment qu'on limite le regard aux horizons de la terre, est funeste aux citoyens de toutes les classes. Elle est particulièrement funeste dans nos temps de démocratie, où l'on voit attribuer à l'Etat la responsabilité de chaque crise commerciale, agricole, industrieJlç
OU financière. Les classes ouvrières, séduites, endoctrinées, le poing fermé, n'attendent que l'occasion favorable pour briser ce qu'elles estiment être l'artisan de leur malheur.
5. Encore se fait-il, que, si une révolution vient balayer un gouvernement, le nouveau qu'on lui substitue ne diffère guère du premier que par la forme. En France on a vu se succéder tant de formes de gouvernements depuis moins d'un siècle ! L'idée gouvernementale étaitelle changée ? Ce qui s'est maintenu toujours sous tant de formes diverses, c'est l'idée libérale, l'idée de l'omnipotence, urgée ou mitigée d'après le naturel des personnes qui avaient à l'appliquer. Au lieu de tout attendre d'une forme royaliste plutôt que républicaine, d'une forme républicaine plutôt qu'absolue, pourquoi ne pas demander quelle idée le gouvernement se forme de sa mission? quelles limites il admet à son autorité? quelle idée il se fait de la liberté des citoyens ?
Nous sommes en général trop engoués du régime parlementaire. Cette forme de gouvernement, qui n'est sincère que dans un milieu aussi parfaitement egalitaire que possible et sous la condition qu'il n'y ait aucun talent suffisant pour s'emparer de la domination, cette forme gouvernementale n'a certes rien de contraire au droit naturel. Mais d'un autre côté, elle est loin d'être cette panacée universelle aux maux sociaux, que quelques uns semblent y voir. Ce régime de majorités changeant aux gré de l'opinion souvent mal conduite ; ces compromis continuels entre les partis, qui remplacent dahs beaucoup de cas les vérités même nécessaires par des atermoiements qui aboutissent à des expédients : tout cela ne constitue certes pas l'idéal de la forme gouvernementale.
Si l'on réfléchit que cette forme n'empêche guère le despotisme des majorités, il ne faudrait pas désespérer du monde, si la prophétie, qu'on prête au prince de Bismarck, venait à se vérifier ; « La fin de ce siècle « verra la fin des gouvernements parlementaires. »
6. Quoique la forme de gouvernement ne doive pas nécessairement être parlementaire, il faut qu'elle soit représentative de quelque façon. Il vaudra mieux que la représentation nationale soit désignée par les^ sujets et par voie d'élection d'une manière quelconque. Ce droit de désigner les représentants de la nation devra autant que possible revenir à toutes les classes de la nation, à toutes les institutions ayant leur place marquée dans l'échiquier du pays, à tous les intérêts qu'il sera possible de prendre en considération. Cependant ce qui prime tout le débat, c'est la moralité suffisante, qu'on la présume d'après le cens, d'après l'instruction ou d'après une base quelconque ; la moralité suffisante, disons-nous, pour ne pas avoir à craindre que le droit de désigner les représentants ne devienne entre les mains de l'électeur un instrument à jet continu pour produire l'anarchie. Comme on le voit, à notre modeste avis, le suffrage universel s'appliquant même aux femmes, ou le suffrage restreint, ce n'est pas une question de principe ; c'est une question d'opportunité dont la solution dépend de l'état général de la moralité de la nation, (i)
7. La famille, tel est l'élément social de l'Etat. C'est là que se forment les citoyens. C'est là aussi que la
(1) Voir L. II. ch. II.
plupart doivent chercher le bonheur. Il faut donc que la famille soit sainement constituée. Il faut que le contrat matrimonial ne soit pas un simple contrat civil à l'égal d'un contrat d'achat ou de vente ; il faut que le contrat, sur lequel s'appuie l'existence de la famille, soit un acte religieux dont les lois reconnaissent l'unité et l'indissolubilité. Il faut que la subordination nécessaire et la dignité de chacun des membres de la famille soient parfaitement garanties. Nous persistons à croire que la liberté testamentaire, écrite dans les lois, sagement et chrétiennement pratiquée (condition requise du reste pour l'usage de toute liberté), aurait une influence salutaire sur toute la constitution et la marche de la famille.
8. Il va sans dire que l'Ecole ne peut point détruire ce que la famille a édifié. Ne voit-on pas, que spolier le père de famille du droit d'élever ses enfants d'après les lois de la conscience chrétienne, pour donner ce droit en apanage à l'Etat, qui sous le régime parlementaire se résout dans la majorité ou même la volonté d'un seul homme, c'est faire uûe entaille indélébile dans les prérogatives sacrées de la paternité ? A cet égard, il faut se féliciter de ceci, qu'au moins sous le régime de la loi scolaire du 20 septembre 1884, si elle est loyalement appliquée, il n'y aura aucun père de famille qui ne puisse, s'il veut efficacement, remplir tous les devoirs que lui impose l'éducation de ses enfants. L'éducation étant affaire de la famille, il faut que l'école accepte les lois divines et humaines auxquelles la famille elle-même est astreinte dans l'accomplissement de ce glorieux devoir. Tels sont les principes ; et non cette formule révolutionnaire et inepte, qui revendique avec les communards de
Paris, renseignement laique, gratuit et obligatoire ! (i)
9. La proprie'te' étant une des grandes assises surlesquelles repose toute société civile, il est de toute importance que la loi assure le plein et libre exercice du droit de propriété. Puisque, contrairement à la théorie révolutionnaire, il y a quelque chose entre l'individu et l'Etat, savoir la famille, la commune, la province, la paroisse, la table des pauvres, d'autres intérêts légitimes qu'il ne faut pas abandonner au jour le jour à la volonté des citoyens actuellement vivants, le gouvernement peut, il est vrai, être sévère pour le contrôle à exercer ; mais des velléités de despotisme ou d'absolutisme pourraient seules expliquer que l'Etat se montre défiant, ombrageux, dans la concession du droit de posséder à ces institutions salutaires. Du reste, croire que l'on pourra impunément attaquer le droit de propriété, fut-ce dans la personne des religieux, et que cette attaque légale ne se transformera pas en principe qu'on appliquera tôt au tard à la propriété purement civile comme à la propriété religieuse, c'est une bévue contre .laquelle protestent la logique et la loi de l'histoire.
Il faut de plus, que chacun se résigne à cette inégalité qui est la conséquence du droit de propriété privée. Remarquez que nous ne disons pas l'inégalité telle qu'elle existe aujourd'hui dans beaucoup de pays. Nous sommes convaincus, que dans plusieurs pays cette inégalité n'est si grande, n'est excessive, qu'à cause des erreurs économiques libérales, à cause des vices des classes inférieures et à cause de cette erreur déplorable qui hante le cer-
(1) L. III. ch. III.
veau d'un grand nombre, que la fortune n'a point de devoirs sociaux. Il faut donc respecter la noblesse, une noblesse terrienne, qui ne se constitue point à l'état de caste exclusive ; qui réside dans ses terres et ne reproduise point le déplorable exemple des absentées Irlandais ; une noblesse qui se préoccupe du bien public, et ne croie point que celui-ci se trouve exclusivement à l'extrémité d'un fusil de chasse et d'une cravache ; qui ne craigne pas les soins et les soucis de la vie publique, même non rétribuée, au lieu de se confiner dans les salons, les boudoirs, les théâtres, les salles de jeu, les fêtes publiques, et de considérer sa badine de galant comme son bâton de maréchal.
La bourgeoisie, à quelque degré qu'on la considère, est un rouage nécessaire dans la machine totale de l'Etat. Il faut applaudir à tout ce que les inventions modernes, à tout ce que le génie des affaires, à tout ce que ce grand levier social qu'on appelle l'association, ont su ajouter aux ressources des temps passés pour la production, la fabrication et l'échange des biens matériels. Seulement, il n'est pas permis de penser que l'homme n'a pas d'autre horizon que celui d'augmenter la richesse. De même qu'il faut les deux yeux pour saisir le relief et la figure réelle des corps, de même pour comprendre la réalité du monde, il faut un œil qui cherche la terre, mais aussi il en faut un autre, celui de la foi, qui cherche le ciel. Eu égard à ses relations avec les classes inférieures, la bourgeoisie doit savoir, que pour être assise sur le char du progrès, et pour le mener triomphalement à travers le monde, elle ne peut point écraser des roues de son char, quelque glorieux qu'il soit, les droits de la morale, de la justice, et de l'humanité. La bourgeoisie, qui emploie
les classes ouvrières, ne peut point traiter celles-ci comme un instrument qu'on rejette lorsqu'on en a usé. L'entrepreneur assume la responsabilité' de la vie, de la dignité et de l'honneur de l'ouvrier. Si celui ci est le premier obligé de sauvegarder ces biens précieux, l'entrepreneur a le devoir de iaire en sorte que le travail, tel qu'il l'exige, ne soit inconciliable avec aucun de ces trois trésors de l'ouvrier. L'industrie moderne n'a pas tenu suffisamment compte de ce devoir. Nous ne saurions trop recommander Y Appel aux patrons chrétiens, daté de Tourcoing 20 Novembre 1877, où les industriels du Nord de la France ont consigné ce qu'ils considèrent à juste titre comme l'idéal, auquel tous les patrons chrétiens doivent viser dans leurs relations avec les ouvriers. « Les patrons « chrétiens, disent-ils, n'ignorent pas qu'ils ont des devoirs « à remplir envers leurs ouvriers ; mais il leur arrive « d'être distraits par le souci des affaires, et de mécon- « naître en pratique leur responsabilité. L'ordre public « serait moins troublé, s'ils s'en étaient souvenus davantage.
« Les devoirs du patron ne se réduisent pas à payer « équitablement aux ouvriers le salaire convenu. Il leur « doit, à un titre spécial de charité, aide et protection. « Il leur doit, à titre de justice, de ne rien faire, et « de ne rien permettre, dans la limite de son autorité, « qui puisse nuire soit à leur santé, soit à leur mora- « lité, soit à leur foi.
« Il y a donc pour le patron chrétien obligation « stricte de prévenir les abus qui chercheraient à s'in- « troduire dans son atelier. Il y a pour lui obligation « de supprimer, dans la mesure de son pouvoir, ceux « qui déjà se seraient introduits. Cette réforme, si elle « est devenue nécessaire, engage sa conscience. Il doit y
« tendre sans précipitation indiscrète, mais avec une in- « fatigable perse've'rance. » (i) Ce document, qu'on trouvera à la suite de cet ouvrage, ajoute en paragraphes et articles tout un règlement parfaitement pratique.
10. Il reste à compléter ce que nous avons déjà dit des classes ouvrières. Pas plus que la noblesse, pas plus que la bourgeoisie, les classes ouvrières ne sont le rebut de la société. La faiblesse au point de vue de la fortune, avec son cortège d'autres infériorités, caractérise les rangs des ouvriers. Raison de plus pour que le respect, la sympathie, la justice absolue des classes mieux favorisées rétablissent au point de vue moral l'équilibre que l'inégalité matérielle serait tentée de rompre.
Nous avons dit plus haut ce que nous pensons du suffrage universel, dont un grand nombre semblent attendre l'émancipation de l'ouvrier. Les assemblées législatives Françaises ont autorisé récemment les syndicats ouvriers, véritables machines à organiser la guerre entre patrons et ouvriers. Ce qu'il faut, ce n'est pas seulement la reconnaissance en faveur de l'ouvrier du droit de discuter les conditions qui l'unissent à son patron, le droit même de se liguer avec ses pairs pour la défense de ses droits ; ce n'est pas seulement des institutions éparses qui peuvent atténuer le mal social sans le guérir ; ce qu'il faut, c'est une institution toujours présente et toujours accessible, où les grands unis aux petits, puissent, autant de fois que de besoin, s'entendre sur leurs intérêts mutuels, s'accorder mutuellement aide et protection et se coaliser dans une pensée de mutuelle et équitable défense. Cette
(i) Voir à la fin de ce rolume le document entier, en appendice.
idée se trouvait réalisée dans les corporations antiques ; et il n'y a, à notre avis, rien qui empêche de les ressusciter. Sans doute les corporations du moyen-âge avaient des caractères qu'il faudrait renoncer à faire revivre. Il est entré dans les circonstances économiques au milieu desquelles nous vivons des facteurs nouveaux, dont il faut tenir compte. Les prescriptions immuables de la morale, il faudrait les appliquer aux circonstances actuelles de temps et de lieu. Mais il n'y a dans cette réserve absolument rien, qui puisse empêcher l'union entre grands et petits, l'aide mutelle, l'assistance et la défense mutuelles, qui sont les idées fondamentales de la corporation. Ce qui le démontre péremptoirement, c'est entre autres cet admirable exemple qu'ont donné à la France les Frères Harmel dans leur usine du Val des Bois en Champagne. L'Etat à son tour peut contribuer au bien-être de l'ouvrier. En général la meilleure politique est celle qui vise à avoir le moins possible de sujets qui possèdent le capital sans travailler, ou qui travaillent sans posséder de capital, et le plus possible de sujets qui unissent le travail à la possession d'un capital suffisant pour rendre leur travail fécond.
Pour commencer, il y a positivement à revenir sur cette inepte loi, par laquelle la Révolution Française a supprimé, à ses débuts, toutes les corporations, jurandes, communautés de commerce, d'arts et métiers. Dans l'intérêt de l'ouvrier, dans l'intérêt de la paix sociale, il faut rendre possibles ces associations salutaires, et leur accorder légalement tous les avantages nécessaires pour y inviter les intéressés et en faire un moyen efficace pour l'assistance et la défense mutuelles.
Il ne s'agit pas, pour le coup, de rappeler à la vie les
corporations anciennes ave: tous leur privilèges politiques. Nous ne nous rappelons pas sans fierté ces corps de métiers antiques, membres agissants de la politique intérieure et extérieure, au moyen-âge. Lorsque la domination Bourguignonne et le règne des rois Espagnols eurent coupé les ailes politiques aux corporations de notre pays, celles-ci restèrent encore des membres très-influents de la direction des intérêts communaux. Lorsqu'à la fin de l'ancien régime, elles eurent été dépouillées en grande partie de leur influence communale, elles demeurèrent encore des institutions de prévoyance et d'arbitrage pour la solution des différents sur le terrain du travail. Il a fallu le décret de la Révolution Française pour abolir définitivement cette institution séculaire. Les restes s'en sont réfugiés dans le collège des prud'hommes, qui remplacent les « saiges hommes » d'autrefois et dans ces parodies de nos vieux métiers, que nous voyons circuler quelquefois dans nos rues sous les espèces d'un cortège ouvrier, précédé d'u tambour ou d'une flûte et qui promène de cabaret en cabaret les loisirs que lui crée le jour du patron du métier.
Saluez ce cortège, vous avez là sous les yeux, ce qui reste de ces glorieuses corporations que l'histoire vous montre sur les champs de bataille de la liberté Flamande ! On pourrait repêcher ces restes, qui montrent que l'idée corporative n'a pas encore entièrement disparu ni de l'esprit, ni du cœur de l'ouvrier. On pourrait reconstituer la corporation à l'état d'institution de prévoyance et d'arbitrage, et peut-être un jour pourrait-on lui restituer son influence communale et même son influence politique. Il est incontestable que cette institution, qui nous parait d'une nécessité inéluctable, offirait à l'ouvrier le remède à son isolement, l'assistance au jour du mal-
heur, la correction fraternelle et morale dans ses abus, la solution amiable et entre pairs de la plupart de ses différends, et finalement sur les destinées de la commune et du pays la part d'influence qui lui revient du chef de l'intérêt moral ou matériel qu'il représente,
II. M. Taine, un positiviste convaincu, a exposé parfaitement l'utilité des corporations. Quoiqu'il traite particulièrement des corporations religieuses et scientifiques, néanmoins la plupart de ses observations s'appliquent également aux corporations ouvrières.
« En premier lieu, dit-il, par leur institution, un « grand service public, le culte, la recherche scientifique, « l'enseignement supérieur ou primaire, l'assistance des « pauvres, le soin des malades, est assuré sans charge « pour le budget, mis à part et à l'abri des retranchements « que pourrait suggérer l'embarras des finances publiques, « défrayé par la générosité privée, qui, trouvant un ré- « servoir prêt, vient, de siècle en siècle, y rassembler « ses mille sources éparses : là-dessus, voyez la richesse, « la stabilité, l'utilité des universités Allemandes et An- « glaises. — En second lieu, par leur institution^ Tom- « nipotence de l'Etat trouve un obstacle; leur enceinte « est une protection contre le niveau de la monarchie « absolue ou de la démocratie pure. Un homme peut « s'y développer avec indépendance, sans endosser la livrée « du courtisan ou du démagogue, acquérir la richesse, la « considération, l'autorité, sans rien devoir aux caprices « de la faveur royale ou populaire, se maintenir debout « contre le pouvoir établi ou contre l'opinion régnante « en leur montrant autour de lui tout un corps rallié « par l'esprit de corps. Tel aujourd'hui un professeur à « Oxford, à Gœttingue, à Harvard. Tel sous l'ancien régime
« un évêque, un parlementaire, et même un simple pro- « cureur. Rien de pis que la bureaucratie universelle, « puisqu'elle produit la servilité uniforme et mécanique. « Il ne faut pas que les serviteurs du public soient tous « des commis de gouvernement, et dans un pays où « l'aristocratie a péri, les corps sont le dernier asile. — « En troisième lieu, par leur institution, il se forme « au milieu du grand monde banal, de petits mondes « originaux et distincts, où beaucoup d'âmes trouvent la « seule voie qui leur convienne. S'ils sont religieux et « laborieux, non seulement ils offrent un débouché à des « besoins profonds de conscience, d'imagination, d'activité « et de discipline, mais encore ils les endiguent et les « dirigent dans un canal dont la structure est un chef « d'oeuvre, et dont les bienfaits sont infinis. De cette façon, « avec le moins de dépense possible, et avec le plus d'effet « possible, hommes et femmes exécutent volontairement « et gratuitement les moins attrayantes ou les plus rebu- « tantes des besognes sociales, et sont dans la société « humaine ce que les neutres sont parmi les fourmis. ))(i) Ceux qui cherchent avec sincérité la solution des questions épineuses que le règne du liberalisme a fait naître, ne s'effraient plus du spectre naguère redouté des corporations. C'est même à la corporation que les économistes conservateurs d'Allemagne, de France et de Belgique, demandent la solution de la plupart des difficultés sur le terrain du travail. C'est la même voie qu'indique Léon XIII dans son encyclique Humanum genus, en peu de mots, ainsi commentés par la sacrée congrégation de l'Inquisition Romaine et universelle, dans sa circulaire
(1) La révolution, T. I. p. 215.
contre la Franc-maçonnerie ; « Au sujet des artisans et des « ouvriers, parmi lesquels ont coutume de faire leurs « recrues ceux qui ont pour but de miner les fondements « de la religion, les ministres du culte doivent mettre « sous leurs yeux ces antiques collèges d'artisans, ou ces « universités ou corporations d'ouvriers, qui, sous un « patronage céleste, au temps passé, ont été l'illustre « ornement des cités, et ont contribué à l'accroissement « des arts plus élevés ou plus humbles. Il faut restaurer « ces réunions et d'autres encore parmi les hommes mêmes « qui se donnent aux affaires du commerce ou aux « études supérieures, et il faut que les associés soient « soigneusement instruits et dressés aux devoirs de la « religion, et en même temps se prêtent une aide mutu- « elle dans les nécessités humaines que la maladie, la « vieillesse ou la pauvreté ont coutume d'apporter. Les « présidents de ces associations veilleront attentivement (( à ce que les associés se fassent remarquer par la pro- « bité de leurs mœurs, leur habileté technique dans les (( travaux, leur docilité et leur assiduité dans le travail, « afinqu'ils puissent plus facilement se procurer ce qui est (( nécessaire à la vie. Les ministres du culte ne refuse- « ront pas de veiller sur des sociétés de ce genre, d'en « proposer ou d'en approuver les règlements, de leur con- « cilier la générosité des riches, de les prendre sous leur « patronage, de les aider de leurs soins. »
Nulle part peut-être cette idée n'est mieux comprise qu'en France, où M. M. Harmel, industriels, et M. M. de M un et de la Tour du Pin, deux officiers, s'en constituent les apôtres infatigables. Voici, pour terminer, comment s'exprimait le comte de M un en 1884, au congrès des cercles catholiques d'ouvriers, à Paris : « Je ne veux
« pas retenir un regard sur le tableau des événements « qui ont marqué le début de cette année : il sont pré- « sehts à tous les esprits. Une crise violente était venue « tout à coup troubler l'optimisme de parti-pris où s'en- (( ferment ceux qui gardent nos destinées : on apprit un « jour que près de cent mille ouvriers Parisiens étaient « sans travail, et en un moment, par l'effet de cette nou-^ « velle tragique, la question sociale apparut dans toute sa « brutalité; aussitôt il se fit un mouvement universel; « toute autre préoccupation s'évanouit ; la crise économique « devint l'unique sujet de toutes les discussions, et s'em- « para, d'un seul coup, de l'attention publique....
« Les discours ont cessé, la politique a repris ses « débats stériles, l'attention du monde s'est détournée ; (( mais ceux qui souffraient hier, souffrent encore, et au- « dessus du calme apparent que l'égoisme politique répand « autour de nous, il y a un trouble profond qui se fait « dans les âmes et dans les intérêts, une menace terrible « contre l'ordre social.
« Voilà la situation qu'il faut regarder en face, sans M défaillance et sans illusion. Le monde civilisé est en « proie à une agitation profonde, qui révèle la prépara- « tion d'une immense évolution sociale : la fièvre de la « concurrence, le déchaînement des intérêts matériels y « ont allumé entre les hommes une lutte sans merci, dont « les plus faibles sont les victimes, où les ouvriers sont « livrés à toutes les incertitudes d'un combat dont ils « sont l'aliment; la production à outrance entraine, dans « ses arrêts forcés, de brusques et gigantesques chômages : « la spéculation sans peine, qui se lie aux immenses en- « treprises et aux vastes combinaisons commerciales, aboutit « à des ruines colossales, dont les échos du nouveau monde
« nous apportaient, hier, ces chiffres effrayants, et, derrière « ces chiffres, il y a la misère pour des milliers d'êtres « humains.
« Il semble que la production multiplie'e, les progrès « du luxe et l'accumulation des richesses, engendrent, du « même coup, un paupérisme grandissant. A l'heure même « où notre société, orgueilleuse, enivrée de sa puissance, (( s'étourdit dans une insouciante satisfaction, le pro- « blême terrible de la vie matérielle se dresse au milieu « d'elle comme un spectre menaçant ; et pendant que « les villes se couvrent de maisons destinées à la richesse, « la question des loyers et des logements insalubres se « pose dans toute l'Europe....
« Et cependant ce n'est là qu'un côté de la question, « je ne dis pas un de ses côtés les moins importants, « mais un de ses aspects particuliers.
« La question ouvrière a une forme, une expression « plus générale ; elle se résume dans ce fait, dont j'em- « prunte la définition à un auteur qui ne sera pas sus- « pect aux économistes, à M. de Molinari lui-même, qui « écrit dans son livre sur l'évolution économique : « La « grande industrie et la concurrence ont multiplié la « richesse, mais au dépens de la stabilité. Toutes les « situations sont devenues plus précaires. Toutes les en- (( treprises avec le personnel dont les moyens d'existence « en dépendent, sont exposés à succomber dans le struggle « for life. »
« Oui, le combat pour la vie ! voilà la vérité, et « c'est elle, qui malgré les tendances naturelles de son « esprit libéral, frappait les yeux et le cœur de ce grand « homme de bien, de ce généreux chrétien, que j'aime « à saluer comme le précurseur de notre œuvre, dont
« il a fondé le berceau au cercle Montparnasse, d'Augu- « stin Cochin ! C'est cette vérité, qui lui faisait écrire « cette page, recueillie par son fils dans le recueil post- « hume de ses pensées, où après avoir décrit les mer- « veilles de l'industrie moderne, il s'écrie : « Mais dans « la bataille, une génération entière est sacrifiée corps M et âme ; et autour des monuments du génie, passent des « légions de femmes en haillons et des visages pâles.... « La nécessité fait le progrès, soit, mais aussi la mort. »
« Oui ! encore une fois, voilà la vérité : ces légions, « ce sont celles des prolétaires, de ces ouvriers sans foyer, « sans lendemain assuré, sans état dans la société, livrés « avec leurs familles aux chances du marché et qu'un « moment de chômage forcé suffit à réduire à l'extrême « misère.
« C'est là qu'est le mal, et il y a une inévitable « aggravation: c'est que, dans cet état de désorganisation, « de pulvérisation sociale, l'ouvrier est abandonné aux « abus de la force, aux excès du travail, conséquence « naturelle de la concurrence sans limites, sans autre dé- « fense, sans autre protection que la charité personnelle du « maître qui peut en manquer, ou la manière dont il « comprendra son intérêt....
« Eh bien, messieurs, cela ne peut pas durer. Le monde « du travail souffre d'une double injustice : l'absence d'une « législation sociale qui protège l'ouvrier contre les abus (( de la force, et l'absence d'une organisation qui lui ga- « rantisse avec la stabilité, la possession et la paix de « son foyer, la sécurité de son lendemain, la garantie « contre les accidents, le chômage involontaire, la vieillesse « et la maladie.
« Messieurs, c'est ma conviction, que si ceux qui
« ont la garde des destinées des peuples, n'ouvrent pas « les yeux au mal, et ne se concertent pas pour y porter « remède, le jour n'est pas éloigné où les passions, sou- « levées par la souffrance, précipiteront les événements « vers des solutions violentes, qui ne profiteront à personne « et qui achèveront la désorganisation sociale. Le mou- « vement est trop puissant, pour qu'on puisse le contenir « indéfiniment par des expédients ; il s'agit de savoir si « on veut en prendre la tête et le diriger, si la réforme « sociale se fera par la courageuse initiative de ceux « qui ont le plus intérêt à la conservation sociale, ou « si elle se fera sans eux et contre eux.
« Mais ce n'est pas ce langage que je veux, que je « dois vous tenir : c'est un langage plus élevé, plus dés- « intéressé. Catholique, je parle à des catholiques, et « c'est à ce titre que je vous adjure de prendre résolû- « ment l'initiative de cette œuvre de salut public. Je vous <( le demande, non seulement parce que, pour nous qui « sommes des chrétiens, ces ouvriers qui souffrent sont {( des hommes, des hommes comme nous, issus de la « même origine, animés comme nous d'une âme immor- « telle et liés avec nous par la fraternité de Jesus-Christ, « et qu'ainsi nous n'avons pas le droit de les abandon- « ner et de nous désintéresser de leurs souffrances.
« Je vous le demande aussi, parce que ce sont, dans « l'ordre social, les petits et les faibles, et que la pro- « tection des faibles est la gloire, la tradition constante « et le patrimoine que l'Eglise Catholique a transmis à « ses enfants
« Messieurs, voilà nos maîtres et voilà nos autori- {( tés. Catholiques, nous repoussons également le libéra- « lisme antichrétien et le socialisme d'Etat ; nous ne
« voulons pour le pouvoir public ni l'indifférence et « labdication de son devoir social, ni le despotisme, qui « lui permettrait d'absorber dans ses mains toutes les « forces vives de la nation.
« Nous demandons une législation protectrice de la n faiblesse et des droits de chacun ; garantissant, par le « r-espect des jours fériés, le repos nécessaire à l'homme « et à la famille ; empêchant, par une fixation normale « des heures du travail, les abus de la force, limitant « enfin la concurrence et la spéculation.
« Nous demandons une organisation corporative, qui « ne soit pas seulement un moyen de rapprocher les hommes, (( mais qui donne aux travailleurs, par la reconnaissance « légale des associations formées entre les maîtres et les « ouvriers de la même profession, l'appui nécessaire pour « garantir, par des règlements qu'ils feront eux-mêmes, les « droits des uns et des autres, la stabilité de la condition « et l'intérêt professionnel ; qui leur permette enfin, au « moyen des caisses corporatives, d'assurer des secours « et des retraites aux malades et aux vieillards, de re- « médier au chômage involontaire, et de résoudre cette « question de l'assurance contre les accidents du travail, M qui tient depuis si longtemps les parlements d'Europe « en suspens; c'est là, Messieurs, permettez-moi de le dire, « et non pas dans l'abdication des pouvoirs publics, qu'est M le double moyen d'échapper au double péril du Socialisme « d'Etat et du Collectivisme.
« Voilà ce que nous demandons, et nous souhaitons « aussi que cette législation sociale ne soit pas l'œuvre « d'un Etat isolé, où les obstacles de la concurrence pour- « raient la frapper d'impuissance, mais que, sous l'inspi- « ration de l'Eglise, seule capable assurément de déterminer
« un pareil concert, une législation internationale règle « la protection des faibles pour amoindrir les souffrances (( du travail, comme elle a pu sous l'inspiration philan- (( thropique, régler la protection des blessés, pour amoin- « drir les souffrances de la guerre.
« Sans doute. Messieurs, et nul ne peut se faire « d'illusion sur ce point, un tel programme ne saurait (( être que celui d'un gouvernement chrétien ; et c'est « pourquoi, notre devoir à nous catholiques, notre plus « grand devoir comme hommes publics, est de travailler « de toutes nos forces à faciliter l'avènement d'un gou- (( vernement chrétien, fondé sur le droit traditionnel, « appuyé sur la loi divine, et qui réalise progressivement « les réformes sociales à la préparation desquelles nous « avons consacré notre vie.
(( Il n'y a pas d'œuvre plus digne que celle-là de « nos efforts et de notre dévouement. Mais en attendant « que Dieu en permette le succès, nous avons d'autres « devoirs à remplir. Le premier, c'est, dans la mesure « où l'initiative privée peut y suffire, d'appliquer nos « principes et de donner à nos idées une forme sensible, « en multipliant nos associations professionnelles, en tra- « vaillant à les rendre fortes et bien vivantes.
« Le second c'est de mettre tout en oeuvre, en nous
« jetant courageusement dans la lutte politique, pour arra-
« cher au gouvernement de fait qui pèse sur nous, le maxi-
« mum de justice qu'il est capable de donner au peuple ; de le
« forcer dans la mesure où il le peut, à accomplir la
« mission sociale dont il a pris la charge, et de ne laisser
« à personne, dans les assemblées législatives, dans les
« discussions publiques, dans la presse et dans les livres,
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« l'honneur qui nous appartient comme catholiques, par « droit de naissance, de défendre et de protéger les ouvriers. « Voilà MM. notre programme, celui qu'il faut écrire « sur notre drapeau, pourque le pays apprenne à nous « connaître et à prendre confiance en nous. C'est ainsi « que nous parviendrons à constituer un parti catholique « puissant et capable d'aspirer au gouvernement de la na- « tion. C'est ainsi que nous répondrons dignement à l'appel « de Léon XIII et que nous organiserons, sous l'inspi- « ration de l'Eglise, pour lutter contre la franc-maçonnerie, « une chevalerie moderne qui ne sera plus la chevalerie « bardée de fer des temps du moyen-âge, mais qui sera « comme elle, l'association chrétienne des puissants et des « forts pour la défense et la protection des faibles. »