‹ Notre droit national et la révolutionChapitre 7 sur 57 · CEPENDANT REVENIR A UNE MÊME PERSONNE · texte numérisé non relu

CEPENDANT REVENIR A UNE MÊME PERSONNE

I Nos lecteurs voudront bien nous excuser, si, au commencement de cet ouvrage, nous avons souvent recours à des considérations abstraites. La nature de la matière, que nous traitons, nous y force. Déjà la philosophie ancienne avait reconnu que les fondements de toute la science du droit sont à chercher dans la philosophie, (i)

Plus haut, nous avons expliqué, ce qu'il faut entendre par société nécessaire. Voici ce concept. Il y a tel bien on tel avantage, que vous avez l'obligation de poursuivre. Le seul moyen de l'atteindre, c'est voire union sociale avec d'autres hommes : une société doit naître et cette société s'appellera à juste titre, nécessaire. Voulez-vous donc savoir combien il y a d'espèces de sociétés nécessaires ? Commencez tout d'abord par chercher quels sont les biens, que vous êtes obligé de poursuivre préalablement à tout consentement libre. Or, voici cette analyse.

Cl) Sed penitus ex intima philosophiâ hauriendam juris disciplinam pulo ^Tullius, De legibus, I. 26>

L'homme est créé par Dieu, et doit finalement retourner à Dieu. Telle est la doctrine, non seulement de la foi, mais aussi de la saine raison. Dieu n'a pas jeté l'homme sur la terre comme dans un labyrinthe sans issue. Dieu l'a créé : Il a imprimé dans l'âme de l'homme le sceau de sa grandeur et de sa noblesse. Dieu ne lui a pas donné cette âme immortelle pour en faire ce qu'il veut ; mais pour l'orner de l'éclat de la vertu, et la faire remonter à Dieu par le mérite de ses propres œuvres. Dieu, la hn dernière : voilà un bien que tout homme non seulement ^ew^, mais doit poursuivre. Donc, premier bien nécessaire.

Passons à la recherche du second. On ne peut arriver à la possession de Dieu que dans l'autre vie. Cependant, il y a aussi du bonheur sur la terre ; et, n'importe ses éléments constitutifs, nous l'appelons bonheur temporel. Le bonheur temporel est incontestablement un bien : c'est pourquoi nous l'appelons bonheur. Mais, voici le nœud de la question. La poursuite de ce bonheur m'estelle imposée bon gré malgré ? Est-elle laissée à ma libre détermination ? Essayons de répondre. Avant tout, il est certain que le bien temporel, s'il est en opposition avec le bien suprême, loin de s'imposer, ne saurait être autorisé. En effet. Dieu m'ordonne d'atteindre ma fin dernière : ne faut-il pas qu'il m'ordonne en même temps de fuir tout bien temporel qui soit en opposition avec elle ? Nous admirons avec raison les martyrs du Christianisme, parce qu'ils ont confirmé de leur sang leur courageuse préférence du bien suprême sur le bien temporel ? Cette préférence, dictée par l'ordre moral, sort de la moelle du Christianisme et de toute philosophie morale, digne de ce nom.

Mais allons plus loin. Supposons un bien temporel qui n'est pas en opposition avec la fin dernière. Suis-je obligé de le poursuivre i II est certain que je puis légitimement le poursuivre. Car tout bien, qui ne s'insurge pas contre le bien spécifique de ma natuie, est pour moi un vrai bien : il constitue une chose désirable, vraiment salutaire, sans empêcher aucun bien ultérieur. Pourquoi ne pourrais-je pas travailler à sa réalisation ? « Soyez « parfaits, comme votre père céleste est parfait. » Ces paroles renferment une autorisation plénière et solennelle, donnée par Jesus-Christ aussi bien que par la saine raison, de s'approprier le bien de ce monde, tant qu'il n'est pas en opposition avec le bien suprême. Il y a plus qu'une autorisation : ces paroles renferment une invitation à prendre place, dans la mesure du possible, au banquet de la vie. Si la fin suprême est sauve, le bien temporel est une source de vraie perfection. Ne comprend-il pas la connaissance, la science, l'expansion de la volonté et du cœur, l'émancipation des forces humaines par l'emploi de moyens artificiels calculés ingénieusement pour exécuter le travail materiel et servile, et permettre ainsi de réserver mes forces pour des travaux plus nobles ?

Que dans les conditions que nous avons définies, l'on puisse rechercher le bien temporel, cela est incontestable : mais, cette recherche constitue-t-elle un devoir ? Cette question réclame un examen attentif.

Le bonheur temporel est-il nécessaire pour l'obtention de la fin dernière ? Ou bien, le pauvre qui mange à la sueur de son front son croûton de pain, peut-il aussi bien que le riche, qui nage dans l'abondance, arriver au bien suprême ? Est-ce la science, est-ce la considération du monde ; qui constituent l'échelle par où il faut y monter ?

Le chemin qui y mène est-il semé de roses, ou bien peut-on y aboutir par une navigation laborieuse sur l'océan de larmes que les privations, les anxiétés quotidiennes distillent pour le misérable ? Non, une seule chose est nécessaire à cet effet, savoir la vertu, et la vertu heureusement est indépendante du bonheur ou du malheur temporel. La nécessité et le caractère obligatoire du bonheur temporel ne découlent certainement pas de sa connexion avec le bien suprême.

Ce caractère obligatoire, ne pourrait-il pas se déduire d'une autre raison ? En effet, Dieu a doué l'homme de facultés variées, que celui-ci reçoit à l'état de germes. L'homme ne doit-il pas leur faire produire tout ce qu'elles peuvent produire ? S'il en était ainsi, chacun serait obligé, au sens strict de ce terme, de rendre ses facultés productives de tout ce qu'elles peuvent donner. Par là même, il serait indispensable à l'homme de posséder les objets qui constituent principalement le bonheur temporel, considéré objectivement. Ainsi il serait prouvé, que chacun aurait le devoir de travailler à son bonheur temporel.

Pour surmonter cette difficulté apparente, il est à remarquer, que Dieu ne mesure pas ses dons avec l'économie d'un banquier, qui place ses capitaux avec la charge de produire le plus grand intérêt possible. Dieu met chaque homme sur le chemin de la patrie céleste. Pour parler dune manière figurée, 11 donne à tout homme le moyen de la rejoindre en voiture, s'il le désire ; mais si le voyageur veut faire le trajet à pied, libre à lui : il peut néanmoins y arriver : ce sera moins parfait, moins beau, moins brillant : mais aucun devoir proprement dit ne sera transgressé. S'il en était autrement, toutes les fois qu'il y aurait le choix entre le bien et le mieux, i\

faudrait par devoir choisir le mieux. Or, sauf quelques cas particuliers où l'intéressé, pour des raisons spéciales, est obligé de préférer le mieux, il n'y a de devoir qu'à faire le bien, même à l'exclusion du mieux. Est-ce que tout le monde ne considère pas comme un héroisme de libre choix, ce vœu de S^^ Thérèse, de faire toujours le mieux, toutes les fois que son intelligence le lui montrerait 'l N'estce pas la doctrine universelle des écrivains spirituels, qu'en dehors de cas relativement rares, la vocation s'offre plutôt comme invitation que comme véritable obligation ? Que s'il en est ainsi pour les trésors spirituels de l'âme, que faudra-t-il donc dire de ces forces, qui servent à acquérir le bonheur temporel ?

De plus, il n'y a personne au monde, qui ne puisse renoncer au bonheur temporel pour hâter et assurer son bonheur éternel. Dans le cœur humain, à côté de beaucoup d'égoisme, il y a aussi une tendance à la plus haute perfection. Avez-vous en vue le bien suprême, et ne voulez-vous point le peidre? Voulez-vous consumer votre bonheur temporel dans la lampe du dévouement, en l'honneur du bien suprême ? Qui aura le droit de vous en empêcher ? Concluons que la poursuite du bien temporel n'est pas obligatoire en elle-même.

Cette poursuite, dénuée de tout caractère obligatoire, constitue un droit, tant qu'elle n'est pas nuisible à votre fin dernière, qui prime tout. « Il faut savoir, dit S^ « Grégoire le Grand, que quiconque ne commet ainsi « rien d'illicite, a le droit de se servir des choses licites ; « qu'il a le droit de pratiquer la piété de telle façon, que « s'il le désire, il ne renonce pas aux biens de ce monde. » (i)

(i^ Ex. hom. 20 in Evang., ante medium.

A cette fin, la divine providence vous a départi des moyens, riches d'utilité' intrinsèque, mais limités par la position que vous occupez dans le monde. Dieu ne m'empêche pas de me servir de ces moyens, tant que je le fais sans nuire à ma fin dernière : qui donc m'en empêchera ? Dieu m'invite même à me servir de ces moyens, Estote perfecii ; et vous irez arbitrairement me l'interdire ? Non, le bon emploi de mes facultés, même en vue du bien temporel, est un droit, et personne ne peut licitement m'en empêcher. Voilà donc un nouveau bien nécessaire, à savoir le maintien, la garantie, du droit qu'a tout homme, de se servir, comme il faut, des moyens que la Divine Providence a mis à sa disposition en vue du bien temporel. Le respect de ce droit ne constitue pas pour chacun de nous l'objet d'un simple conseil ; il constitue un véritable devoir, qui s'impose préalablement à tout consentement libre !

Enfin, il reste un troisième bien nécessaire et par conséquent obligatoire. Dieu a créé l'homme et lui a donné une compagne semblable à lui. De ce couple devait maître le genre humain tout entier. Les hommes ne sont pas comme les anges, qui, tous et chacun individuellement, n'ont pu recevoir l'existence que par voie de création immédiate. Le genre humain doit se propager par lui-même. Voilà donc un nouveau bien, obligatoire pour le genre humain.

Dans cette série interminable de biens, que Thomme peut se proposer comme buts, nous n'en avons trouvé que trois, qui eussent un caractère obligatoire découlant de leur nécessité ; i") Dieu ou le bien suprême ; 2") le maintien et la garantie du droit qu'a tout homme, de se bien servir des moyens que la divine Providence a mis

à sa disposition, en vue du bonheur temporel ; 3«) la con- '^servation et la propagation du genre humain.

II. Ces trois biens sont foncièrement différents entre eux. Le premier ne peut s'acquérir qu'après cette vie ; le second s'obtient dans cette vie et non dans l'autre ; le troisième est la condition indispensable des deux précédents, et ne comprend à proprement parler ni l'idée exclusive du bonheur éternel ni celle du bonheur temporel. Ces trois biens sont donc essentiellement différents, quoiqu'ils puissent être enchevêtrés entre eux.

Voici maintenant comment se pose la question : ces trois biens peuvent-ils s'obtenir par l'homme en dehors de la vie sociale ? La coopération de plusieurs personnes est-elle requise à cet effet ?

Quant au troisième bien, à savoir la propagation du genre humain, la coopération de l'homme et de la temme est de nécessité physique. Inutile d'insister. La société, qui réalise ce bien, s'appelle la société domestique.

La difficulté, s'il y en a, ne touche que les deux autres biens. La question, posée comme nous l'avons dit plus haut, doit se résoudre par l'affirmative. Quant au premier bien, c'est-à-dire, la fin suprême on le bonheur éternel, l'état de société est-il nécessaire ? L'unique moyen pour parvenir à ce but, c'est la vertu. Or la pratique de la vertu exige l'état social. Prenez l'homme dans sa première jeunesse. Y aurait-il moyen pour lui de connaître la loi de la vertu, si personne n'était là pour la lui enseigner ? Y aurait-il possibilité de pratiquer la vertu déjà connue, s'il n'y avait personne pour régler et diriger les passions naissantes ? L'enfant, le petit homme, parvus homo, comme s'exprime S. Augustin, vient au

monde avec toute espèce de passions ; il est semblable à un arbuste, qui a besoin d'être émonde', dirigé, appuyé. Comment cela se ferait-il, si l'éducation n'était là, l'éducation, où la connaissance, l'expérience et la vertu éprouvée des aines fortifient et soignent, d'une main religieuse, l'àme de l'enfant ?

Suivons l'homme à un âge plus avancé, Pourra-t-il, sans assistance et sans secours, sans direction, connaître et pratiquer suffisamment la loi de la vertu, si personne n'est-là pour l'éclairer, le corriger, et plier au besoin sa libre volonté aux exigences de la loi ? Lisez les erreurs colossales que les meilleurs philosophes de l'antiquité, Socrate, Platon, Aristote ont commises sans s'en douter, et vous comprendrez la faiblesse de l'esprit humain, laissé à lui même, sur le terrain de la morale. Et cependant, ces intelligences élevées ne manquaient pas de tout secours extérieur. A côté de la doctrine des autres philosophes, ils avaient encore la lumière crépusculaire des traditions, que leur avaient léguées les temps primitifs de l'humanité ; comme ces eaux qui, tombant de cascade en cascade, contractent en s'élargissant les impuretés du limon, mais rappellent cependant toujours les ondes claires de la source. Et vous iriez attendre une connaissance précise de la loi morale de l'ouvrier, qui travaille du matin au soir, à la sueur de son front ; de l'homme vulgaire, qui accablé d'infirmités et de malaises corporels, traverse la vie en misérable ? Vous iriez attendre une connaissance précise de la loi morale de l'homme, qui, ballotté par ses passions, ou livré à la négligence, redoute la peine de remonter, à lui seul et sans guide compétent, le chemin escarpé de la recherche ? Et cependant, Dieu veut et doit vouloir, que tous aient sous la main

— Soles moyens suffisants, pour atteindre à une connaissance satisfaisante et sûre des lois fondamentales de la morale. Non seulement l'état social est requis : il faut plus. Même à l'état social, il est impossible à l'homme, qui n'a que la mesure ordinaire des forces naturelles, d'après les lois communes de la vie ; il est impossible, dis-je, à l'homme considère en général, de parvenir avec aisance et certitude à la connaissance et à la pratique des lois fondamentales de la morale. Ici encore le philosophe peut en appeler au témoignage de l'histoire: Socrate, Platon, Aristote appartenaient à des sociétés, qui se donnaient explicitement pour mission la pratique de la vertu ; et cependant où en sont-ils arrivés ? C'est pourquoi. Dieu dans sa bonté infinie, a accordé à l'homme sa révélation surnaturelle, et a daigné déterminer par lui-même les conditions d'existence de la société, qui serait chargée de le conduire vers Dieu. Néanmoins, sans quitter le terrain de la philosophie pure, il est évident que pour pouvoir atteindre sa fin dernière, l'homme a besoin de vivre en société.

Voilà une seconde société nécessaire, qui à cause de son but, s'appelle société spirituelle ou bien tout simplement église (i).

Un troisième bien, (lont nons avons démontré la nécessité, c'est le maintien, la garantie, l'aide et l'appui du droit qu'a tout homme de se servir des moyens que la Divine Providence a mis à sa disposition, en vue du

(i) Quand nous disons Eglise en cet endroit, cette expression ne signifie par nécessairement, l'Eglise catholique. Nous n'entendons que la société spirituelle quelconque, dont la philosophie prouve la nécessité.

bonheur temporel, sans nuire à sa fin dernière. Ce bien nécessaire peut-il s'obtenir sans l'état social ? Impossible ! Ne faut-il pas que des mesures soient prises pour déterminer avec précision le droit d'un chacun, pour le faire respecter par qui que ce soit, et le défendre contre la la liberté physique de tout le monde ? Ne faut-il pas prendre des mesures pour aider et faciliter l'usage de tous les droits ? Or tout cela est impossible, à moins que les hommes ne soient rapprochés entre eux par des liens sociaux.

Voilà donc une troisième société nécessaire, qui à cause de son but, s'appelle société temporelle ou civile, ou tout simplement VEtat. Trois espèces de sociétés sont donc nécessaires, pour arriver au bien imposé à l'humanité; aussi différentes entre elles que les biens quelles ont en vue: la société domestique ou la famille-, la société spirituelle ou V Eglise ; la société civile ou VEtat. Dorénavant nous les appellerons toujours de leur second nom.

Avant d'aller plus loin, il se présente deux objections que nous ne pouvons laisser sans réponse. Est-il donc du devoir d'un chacun de fonder une famille? Remarquons que Dieu n'a pas imposé à tout individu le devoir de se reproduire : cela ressort évidemment de la nature de l'homme et du sentiment libre qui se trouve à la base de la vie de famille. Dieu a voulu que le genre humain se proprage par lui-même ; or il est évident, que le genre humain peut remplir celte mission, sans que chaque individu en particulier y participe.

La seconde objection est celle-ci : si l'état est une société nécessaire, comment excuser les solitaires et les anachorètes ? Il est à remarquer, qu'il ne suffit pas de fuir la société par aversion pour les hommes, ou par un égoisme paresseux. Dans ce cas on ne m'appellera pas

solitaire, mais misanthrope. Pour mériter le nom de solitaire, il faut avoir quitté la société des hommes sans lui vouloir de mal. De plus, le solitaire on l'anachorète renonce par vertu aux agréments et aux avantages de la vie sociale. Qui pourra lui en vouloir d'employer, ce renoncement à tout intérêt temporel, pour avancer sa perfection spirituelle ? Enfin, si l'anachorète a le droit de renoncer pour des raisons supérieures aux avantages de la vie civile, il n'est que juste et équitable, qu'il soit aussi exempté des charges qu'entraine cet état qu'il a quitté.

III. Les trois espèces de sociétés dont nous avons parlé plus haut, entraînent aussi trois espèces d'autorités. Car le pouvoir ou l'autorité n'est qu'un moyen pour atteindre la fin propre d'une société. Voilà pourquoi la nature de l'autorité suit la nature du bien qu'elle doit servir à atteindre, et en prend pour ainsi dire la couleur.

Il y a donc à distinguer entre les trois espèces d'autorités, aussi bien qu'entre les trois espèces de sociétés. L'autorité dans la famille s'appelle Vautorité paternelle ; dans l'Eglise, elle s'appelle autorité spirituelle ; dans l'Etat, autorité civile ou pouvoir civil; trois choses aussi différentes entre elles que la vie éternelle, le bonheur temporel et la propagation du genre humain.

IV. S'ensuit-il que chacune de ces autorités suppose un porteur différent? Celui qui est dépositaire de l'autorité paternelle, ne pourrait-il pas exercer aussi le pouvoir civil ? Si telle était notre doctrine, nous irions à l'cncontre de l'histoire et de la saine raison. En effet, quel empêchement y a-t-il à ce qu'un seul homme, pour des buts et à des litres différents, soit revêtu d'une double ou même d'une triple antorité ? Est-il impossible d'éviter, que

dans la même personne une autorité ne nuise à l'autre ? Voyez les rois. N'est ce pas une garantie pour la solidité du pouvoir civil, que le prince soit revêtu aussi de l'autorité paternelle ? La succession en devient plus facile. Dans l'ancien Testament, Abraham possédait les trois autorités ; dans la loi nouvelle, pour ne citer qu'un seul exemple, Alexandre VI, qui avant son pontificat avait vécu dans l'état de mariage, était revêtu de la triple autorité. Les dépositaires de ces trois antorités peuvent être différents ; ils ne doivent pas l'être : telle est la formule du droit naturel, si l'on fait abstraction de la révélation.

Nous avons dit au chapitre premier, qu'une société peut avoir beaucoup ou peu de membres : est-il possible que tous les hommes ne constituent qu'un seul état i. Tel est de nos jours le rêve caressé des utopistes. Que de fois n'avons-nous pas entendu parler de la république universelle ? Pour peu qu'on réfléchisse, il est facile de voir, que sous ces tendances se cache une de ces forfanteries, dont la révolution française a si richement doté les temps modernes. Un état universel serait-il possible^ Il serait impossible, il est vrai, de démontrer à priori, qu'il y a là une contradiction dans les termes. Mais de probabilité.... il n'y en a aucune. Gomment l'humanité toute entière pourra-t-elle se confondre en un seul état ? On évalue l'étendue de l'Empire Chinois à i,o6i millions d'hectares, avec 446 millions d'habitants ; l'empire Britannique à 2,io5 millions d'hectares avec 228 millions d'habitants; les Etats-Unis d'Amérique à 935 millions d'hectares avec 36 millions d'habitants ; l'Empire Russe à 2,080 millions d'hectares avec 82 millions d'habitants. L'Empire Romain, à son apogée, n'avait qu'une étendue de 420 millions d'hectares avec 120 millions d'habitants.

Ce sont là les plus grands empires dont l'histoire fasse mention ; on ose à peine penser qu'un état, bien administré, pourrait s'étendre davantage. L'unité d'empire pour l'humanité entière est une utopie, une phantasmagorie à laquelle on ne découvre pas le moindre fondement.

Cependant, ce que l'homme ne peut ni désirer ni effectuer en vertu de ses propres forces, Dieu l'a mis à la base de la société spirituelle, que lui-même est venu fonder. « Allez et enseignez toutes les nations, » « Un bercail et un pasteur. » Tel est le plan grandiose du fils de Dieu.

But ou mission de l'Etat.

I. CETTE FORMULE EST-ELLE CLAIRE : <( L'ÉTAT A POUR BUT LA FÉLICITÉ TEiMPORELLE? )) — II. LE BUT DE L'ÉTAT SE TROUVE DANS L'ORDRE MORAL. — III. EN QUOI CONSISTE PROPREMENT LE BUT DE L'ÉTAT. — IV. BUT DE L'ÉTAT D'APRÈS LE MATÉRIALISME — D'APRÈS KANT — D'APRÈS ARISTOTE.

I Quel est le but de l'Etat? Cette question est du plus haut intérêt. Le lien social n'est qu'un moyen pour réaliser un bien. De la nature du bien à réaliser dépend la nature de la société, ainsique la nature des moyens à lui mettre entre les mains. Avant tout il faut se rappeler que la fin de l'Etat doit être subordonnée à la fin de l'Eglise. Celle-ci a pour fin le bien suprême de l'homme, auquel doit nécessairement être subordonné tout autre bien. Qui contestera cette conclusion, à moins qu'il ne veuille refuser à l'homme tout autre horizon que celui de cette vie, et l'abaisser au rang du ver à soie qui s'achève lui-même dans l'étroit cocon qu'il construit ? Le matérialiste seul pourrait la nier.

Quel est donc le but de l'Etat? La plupart répondent : le bonheur temporel. Cette formule est exacte, à

condition d'être bien comprise. Or il est possible de se méprendre sur sa véritable signification. On raconte que Sismondo Sismondi, e'tiidiant à ce temps néfaste où en France chacun avait l'ambition de faire une nouvelle constitution, en fit une à son tour. Elle fut trouvée dans ses écrits posthumes. Elle comprenait deux articles : article premier : Tous les Français seront vertueux. Article deux : Tous les Français seront heureux.

En effet, nous avons établi que l'Etat, comme toute autre société, doit être muni d'un pouvoir apte à réaliser le bien commun des sociétaires. Le bien à atteindre, c'est, dit-on, la félicité temporelle des membres. Pourquoi l'Etat ne pourrait-il pas, ainsi que l'Eglise, imposer à chacun l'obligation de viser à réaliser le bien de l'Etat ? Pourquoi la loi fondamentale de l'Etat ne serait-elle pas celle de Sismondi : « Tous les Français seront heureux V » Comme la loi fondamentale de l'Eglise est celle-ci : « Chacun possédera Dieu. )) Et cependant qui ne comprend que l'Etat serait insensé, s'il faisait sienne cette loi de Sismondi? l'Etat ne saurait imposer une pareille obligation. D'abord, parce que personne ne peut me contraindre à poursuivre ma félicité temporelle, si je ne le désire pas, à condition toutefois de ne nuire à personne. Nous l'avons longuement explique plus haut. Ensuite, parce que la félicité temporelle contient un élément que l'Etat est incapable de procurer, savoir cette satisfaction, ce contentement' personnels, qui ne hantent que les profondeurs de l'âme, et d'où seul peut découler la félicité temporelle sur la terre. On irait donc m'imposer cette satisfaction, quand je ne puis m'y déterminer? Enfin, cela dépend presque toujours des décrets de la Divine Providence. Un proverbe dit que la fortune est aveugle. Le bonheur ou le malheur temporel, indé-

pendamment de rintervention de la volonté, résulte presque toujours de conditions, dont l'existence n'est ni de la compétence des individus, ni de celle de l'Etat. L'expérience quotidienne suffit à le prouver.

D'ailleurs, quelle espèce' de félicité m'imposera l'Etat ? Faudra-t-il que je la trouve dans le travail manuel, l'étude, l'art ou le dilettantisme ? Si l'état s'avisait de promulguer une loi obligeant tous les citoyens à être heureux, il se couvrirait d'un ridicule ineffaçable. Mais s'il en est ainsi, cette formule: « L'Etat a pour but la félicité temporelle » n'est pas claire. Voilà pourquoi nous avons nettement défini au chapitre précédent le but de l'Etat, lorsque nous avons dit que la mission de l'État s'identifie avec le maintien, la garantie, l'aide du droit qu'a tout homme de se bien servir des moyens que la Divine Providence a mis à sa disposition en vue du bonheur temporel. Si la formule est comprise ainsi, nous ne saurions lui refuser notre assentiment. Nous avons suffisamment exposé les motifs au chapitre troisième. La mission prochaine de l'Etat est donc le maintien^ la garantie, et Vaide du droit ; la fin éloignée ou médiate, le bonheur temporel ; la fin dernière, le bien suprême.

IL De ce que nous avons dit, il résulté que le but prochain appartient à l'ordre moral. Le maintien, la garantie l'aide d'un droit est un objet moral, et rentre par conséquent dans la compétence de la tendance la plus noble de l'homme, la tendance morale. De là il suit déjà que l'individu n'est point pour l'Etat, mais l'Etat pour l'individu. C'est pour garantir mon droit que l'Etat existe ! L'Etat ne peut être un Saturne autorisé à dévorer ses enfants : il est plutôt mon serviteur, ainsique le serviteur de mes

concitoyens : le but qu'il se propose ne peut se trouver ni au-dessus, ni à côté du bien commun des citoyens. A chaque pas que fait l'Etat en dehors de cette voie, il fait un pas en dehors de sa mission.

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