Cours d'économie politique, t. V, chap. xi
loi NOTRE ENNEMI LE LUXE.
en devient tôt ou tard la victime , se montre aussi accessible aux entraînements du luxe, la société n'en est-elle pas un peu coupable ?
Nos usages, en lui assurant une liberté à peu près égale à la nôtre , en lui donnant, sous la réserve de la protection que sa faiblesse réclame, les mêmes droits civils, paraissent cependant restreindre le cercle d'activité dans lequel il lui est permis de se mouvoir. Songeons au contraire que plus nous élargirons devant elle les voies honnêtes, plus nous donnerons des buts variés à son intelligence, et plus nous diminuerons les scandales de la fille perdue. La courtisane a généralement commencé par être honnête; mais elle était pauvre, isolée, elle souffrait de son isolement, de sa misère, le vice la poursuivait de ses séductions; la société -ne Tapas secoiu'ue, et elle s'est laissée aller au vice, tournant contre la société une activité qu'elle aurait pu employer à la servir.
Parmi les carrières que les femmes devraient pouvoir aborder au même titre que les hommes, se présente d'abord celle des lettres. Cependant,
quoique les femmes aient notablement contribué à la gloire littéraire de la France, nous nous montrons peu disposés à les encourager dans cette voie; — à moins qu'elles ne nous apparaissent portant i^ur leur front l'auréole divine du génie!
Molière n'a pas ménagé les femmes savanteSy dont nous avons fait le Bas-bleu. Une femme qui prend bravement ses grades universitaires*, plaide elle-même sa cause devant ses juges, ou discute les intérêts politiques et sociaux de son pays, semble sortie de sa voie. On est prêt à lui dire : — Madame, laissez cela aux hommes!
La femme, il est vrai, est faite pour la famille. Elle convient davantage à ses devoirs modestes ({u'aux travaux littéraires ou aux occupations de la vie publique ; la famille offre à son activité, à son intelligence, à son cœur un but qui doit lui suffire. Mais une femme peut se trouver sans
\, Trois femmes, M"« Chenu, M"" Alexandrine Brès et M^« Alexis se sont signalées récemment par la façon brillante dont elles ont subi, la première les épreuves de la licence ès-scicnces, les deux autres celles du baccalauréat ès-letti*cs.
famille ou Tavoir perdue, elle peut être veuve sans enfant; Tusage, en lui fermant l'accès de carrières dont nous paraissons nous rései'ver le privilège, la prive d'une ressource contre la pauvreté, contre l'ennui, et la livre sans défense aux tentations du luxe.
Pour la fille du peuple et celle de la classe moyenne, le péril est plus gi-and. Sans dot, une fille ne trouve pas à se marier. Le foyer domestique lui manquant, ses ressources étant insuffisantes, il ne lui reste guère que son aiguille ou la domesticité. Si elle est instruite, elle n'a d'autre avenir que l'humiliante perspective d'entrer comme institutrice dans une maison riche, ou sous-maîtresse dans un pensionnat.
On ne saurait trop applaudir à la récente initiative prise par le gouvernement et quelques particuliers dans le but d'ouvrir de nouvelles carrières à la classe si nombreuse des femmes ayant besoin d'une industrie pour vivre. L'administration des postes leur a fait une plus large part dans son service ; celle des télégraphes se prépare à les accueillir dans le sien : un cours
pratique de télégraphie a été annexé à la maison impériale de Saint-Denise
Un certain nombre de grands industriels confient aujourd'hui à des femmes les fonctions de caissières, de surveillantes dans des ateliers de femmes, et elles ont été reconnues plus exactes, plus fidèles et plus laborieuses que les hommes.
Ce sont généralement des femmes qui sont maintenant chargées, dans nos principales gares de chemins de fer, de la distribution des billets aux voyageurs. Sur quelques lignes, celle de l'Ouest notamment, on leur confie les postes de gardebarrières. Elles sont logées , payées , peuvent s'occuper de leur ménage, de leurs enfants; le mari travaille de son côté, ce qui double les ressources communes. Dans plusieurs imprimeries, on les emploie à la composition des caractères : travail peu fatigant et bien rétribué, lorsque l'ouvrière se montre appliquée et habile.
1 . Depuis le jour où le gouvernement anglais a acheté des compagnies les lignes télégraphiques de la Grande-Bretagne, il a remis le service des stations à. des femmes. On les nomme female-clewks. Le public et radministration n*ont qu'à se louer de leur politesse, de leur intelligence et de leur exactitude.
ïhii NOTRK ENNExMI LE LUXE.
On pourrait, parmi les industries qui demandent plus de goût que de force, leur trouver encore un certain nombre d'emplois proportionnés à leurs moyens.
N'est-il pas véritablement honteux de voir, chez une Nation où les vertus viriles devraient tenir le premier rang, les professions de coiffeur S parfumeur, confiseur, cuisinier, remplies par des hommes? Ne serait-il pas logique de réserver ces emplois aux femmes, au lieu de les exposer, en grande toilette, dans les restaurants, les cafés, et ces établissements aujourd'hui très-répandus où elles servent nuit et jour aux hommes du. punch, du thé, des liqueurs ou du vin chaud? Pourquoi ne leur donnet-on pas, dans nos grands magasins de nouveautés, la place de ces jeunes gens robustes -, qui passent leur temps à mesurer du
i. On vient d'inaugurer à New-York un salon de coiffure dirigt^ par une femme ; le ser\'ice de la barbe, de la frisure, de la coiffure pour hommes y est confié à des jeunes filles prises parmi les plus avenantes, les plus adroites et les plus sages de
la classe ouvrière.
'J. Dans la plupait de ces maj^abius ou U-uuve quelques fem*'
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ruban, faire voir et couper des étoiles; ou, avec des poses de Céladons , prennent mesure à nos femmes et leur essayent des châles ou des paletots?
C'est encore une des conséquences du luxe que les emplois des femmes soient envahis par les hommes. Ceux-ci, en faisant des petites choses l'occupation principale de leur vie, se déshabituent des grandes, et finissent par perdre tout nerf, tout élan, toute puissance.
Vous connaissez comme moi de ces jeunes gens dont la vie se passe à s'occuper de modes comme des femmes, à discuter avec elles sur le choix d'une parure ou d'une robe. D'autant plus satisfaits de leur petite personne qu'elle a moins de valeur, ils emploient leur journée à friser ou cirer leur moustache, essayer des habits d'une coupe
mes mêlées à un grand nombre de commis. Cette communauté, qui les expose à des dangers de toute nature, me paraît plus fâcheuse peut-îitre que leur exclusion. Je voudrais les voir seules eu possession d'emplois qui leur conviennent si bien.
nouvelle, promener dans les lieux publics un chapeau, des favoris, un gilet, un col, une cravate dont leur petit esprit a combiné durant des semaines l'arrangement nouveau. Ces orgueilleuses inutilités ont leur triste généalogie. Le Mignon a produit le Ru f fine ^ le Raffiné le Petit-7naitre ; puis sont venus le Roiié^ Y Incroyable^ le Fashiomiblcj le Lion y le Gandin^ le Cocodès^ auquel a succédé tout récemment le Petit crevé.
Jamais le langage n'avait encore traité avec une aussi méprisante énergie la jeunesse inutile et corrompue.
Si au moins cette leçon pouvait profiter !
Pauvres jeunes gens au visage blême, à la poitrine étroite, au cœur sec, persuadez-vous que les femmes dont vous vous faites tour à tour les détracteurs ou les émules vous méprisent. Tâchez du moins que la Patrie n'ait pas à rougir de vous !
L'empire de la mode, en détruisant la virilité des caractères, finit par porter atteinte à la vigueur du corps social.
« Platon en ses loix, — disait Montaigne, — n'estime peste au monde plus dommageable à la cité que de laisser prendre liberté à la jeunesse de changer en accoustremens d'une forme à une autre : remuant son jugement tantôt en cette assiette, tantôt en celle-là!... par où les mœurs se corrompent et les anciennes institutions viennent à desdain et à mespris*. »
Un peuple adonné à tous les caprices de la mode devient inconstant et léger. Son opinion varie comme Faquilon sur les mers houleuses.
Son attention se fatigue aussi vite que celle d'un écolier : on dirait qu'ayant franchi d'un seul bond l'âge viril et l'âge mûr, il est retombé en enfance! Aux hommes qui le servent ou l'éclairent, on le voit préférer les hommes qui l'amusent, et tandis qu'il accable de couronnes triomphales un histrion fameux, il oublie, ou paye d'une noire ingratitude d'éclatants services.
Dans la possession des choses un semblable peuple ne goûte plus que le court plaisir de