‹ Notre ennemi le luxeChapitre 16 sur 41 · Essais, liv. I, chap. xliii · texte numérisé non relu

Essais, liv. I, chap. xliii

1C2 NOTHE E^^t:MI LE LUXE.

la nouveauté. Il se lasse du beau lui-même.

Les lois et les institutions ne sont pas davantage à Tabri de son inconstante humeur ; l'expérience du passé est impuissante à les défendre de ses attaques, — attaques assez vives pour influencer le pouvoir; croyant satisfaire l'opinion, il finit par proposer aux lois existantes des changements que le temps et T expérience n'ont pas toujours ratifiés.

Tels sont, dans ses dernières conséquences, les dangers moraux, sociaux et économiques auxquels donne lieu l'empire immodéré de la mode.

11 pervertit le goût, amoindrit les caractères, et devient funeste à la grandeur des Empires.

Le luxe stimule Tagiotage. — Entraînements de la spéculation. — Portrait de l'agioteur. — Les Banques du Mississipi. — La Bourse. — Les gros poissons faits pour manger les petits. — Les carrières de l'intelligence délaissées pour celle de l'argent. — La richesse, prix de l'habileté. — Scandale des fortunes rapides. — Un enrichi au temps de Law. — Entraînement général. — Les spéculations lointaines. — Leur immoralité. — Les déclassés estimables et les déclassés dangereux. — Deux lettres do l'Empereur.

Le luxe, pour se soutenir, a sans cesse besoin de ressources nouvelles. Il ne va pas les demander au travail, parce que le travail effraye sa mollesse ; mais aux manœuvres qui peuvent procurer la richesse sans le travail, et en premier lieu à l'agiotage.

Le jeu sur les valeurs est une invention du luxe. Le jour où riiomme, après s'être créé des besoins factices, n'a plus trouvé suffisant le revenu de sa maison, de sa terre, ou le produit de son industrie, il a eu recours au crédit.

Dans les États adonnés au luxe, la Bourse attire plus que le Forum; les passions du jeu et du luxe s'y déchaînent à la fois, la vie s'y concentre, les hommes s'y usent plus promptenient et plus sûrement que sur les champs de bataille.

A Rome les Publicains possédaient, dans un des quartiers populeux, une basilique où la foule accourait et où ils se livraient à un jeu effréné sur les approvisionnements des villes, les fournitures des armées, les prêts aux Provinces. En France, au temps du Régent, le luxe inventa la Banque du Mississipi ; et la rue Quincampoix devint plus fameuse par ses sinistres que par le succès de quelques spéculateurs heureux.

Combien de fois n'avons-nous pas vu reparaître les banques du Mississipi avec leur cortège de fripons et de dupes!

L'attrait qu'offre le gain sans la peine est tel,

que les plus sages deviennent volontairement aveugles * .

Aujourd'hui, comme au temps de Law, une entreprise, quelle que soit Timmoralité des agents qui la conduisent ou T inanité du gage, sera toujours assurée de trouver des actionnaires, — à condition qu'elle promettra de gros dividendes.

L'entraînement est général ^

C'est une chose particulièrement mauvaise qu'une nation mobile et ardente comme nous sommes tourne toute son activité du côté de la spéculation. Elle y apporte la passion qu'elle

1. ... L*appât des profits énormes et soudains, — C'en est peut-ôtre là l'effet le plus funeste, Nous dégoûte à jamais d'un gain lent et modeste.

La Bourse, acte I, scène iv.

2. « Tant que l'agiotage est resté dans les classes supérieures de la société, — disait le 22 mars 1825 devant la chambre des députés M. Hyde de Neuville, — il n'a produit que le scandale; mais malheureusement on ne peut disconvenir qu'il a cours aujourd'hui parmi le peuple. Les hommes de l'antichambre ont entendu si souvent répéter dans les salons les mots de hausse, de baisse, de reports, de bénéfices, que le jeu de bourse se retrouve jusque dans la loge du modeste portier. »

Moniteur du 25 mars 1825.

Km NOTRE ENNEMI LE LUXE.

mettrait à Taccomplissement des grandes choses; elle s'y livre follement et néglige tout le reste.

L'Anglais, calculateur par nature, plus froid que nous, plus méfiant, ayant moins de passioD que de bon sens, peut aborder sans péril les régions brûlantes de la spéculation. S'il s'est trompé , il sait se retirer à temps. — D'Aguesseau disait de nous au siècle dernier : — « Le Français n'a pas changé de caractère depuis le temps de Jules César, et l'on peut assurer que, sans un miracle, il n'en changera jamais. Léger jusqu'à l'excès, et extrême en tout, il passe, sans milieu, de l'excès de la confiance à l'excès de la défiance. Il n'y a point de pays où l'on puisse hasarder plus aisément des entreprises qui ne roulent que sur l'opinion ; il n'y en a point où de pareilles entreprises soient moins durables, et la mesure de leur succès devient sûrement celle de leur disgrâce ^ »

1. Mémoire sur le commerce des actions, — Œuvres complètes, édit. de 1819, t. XUI, p. 623 et 624.

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Le portrait n'est pas flatté, mais il est ressemblant.

G* est généralement à la Bom*se française que viennent se produire les valeurs repoussées des autres marchés. Nos qualités généreuses se tournent ici encore contre nous; et, tout bien considéré, on peut affirmer que la spéculation ne sera jamais en France le moyen le meilleur d'enrichir soit l'État, soit les particuliers.

En admettant que cette carrière de l'agiotage dans laquelle tant d'hommes se précipitent aujourd'hui fût sans revers, qu'il n'y eût que des spéculateurs heureux, je n'en déplorerais pas moins un entraînement qui tendrait à faire de la France une nation d'agents de change, de capitalistes et de banquiers. Nous avons une autre renommée dans le monde! Ce serait incontestablement déchoir de n'être plus qu'un peuple riche, faisant passer les intérêts de sa grandeur après celui des affaires, trouvant, en grand nombre, comme Carthage, des bras pour aller fonder des comptoirs sur tous les continents, mais n'en trouvant plus pour se défendre !

L'agiotage a ceci d'immoral, que le gain des uns se fonde sur la perte des autres.

Il déplace la richesse, la fait passer de main en main avec une rapidité qui l'empêche d'être féconde : il ne la crée point, pas plus qu'il ne doime naissance au crédit. Il substitue aux valeurs certaines, mais d'un faible rapport, des valeurs de convention , met les apparences à la place de la réalité, et s'empare de la confiance publique, dont il ne tarde pas à disposer à sa guise.

Suivant son intérêt, il la rassure ou l'inquiète; même il a soin, — pour se ménager des coups imprévus, — de la tenir le plus longtemps possible incertaine ; et toute la prévoyance du gou- ' vernement, ses déclarations répétées, sa conduite à la fois loyale^ ferme et sage, viendront toujours échouer devant l'entente de quelques gros joueurs maîtres du cours. D'Aguesseau, — cet éloquent censeur des excès du luxe, — nous a laissé de l'agioteur cette peinture qui n'a pas vieilli.

(( Répandre de mauvais bruits, des impressions fausses, des craitvles ow d^^ e,<sç4ratices imagi-

NOTRE ENNKMI LE LUXE. iCO

naires... c'est en cela que consiste le plus souvent le grand art de l'agioteur. Il travaille sur l'imagination des hommes en abusant de leur légèreté ou de leur crédulité ; il sait leur inspirer, par artifice et aux dépens de la vérité, ou une défiance injuste, s'il veut acheter, ou une confiance aveugle, s'il veut vendre ^ »

C'est encore ce que nous voyons se passer sous nos yeux à la Bourse.

Puisque notre temps est possédé de l'innocente manie des Aquariums, — je souhaite qu'elle ne nous ramène pas aux dispendieuses piscines des anciens ! — on me permettra d'employer, pour définir la Bourse, une image empruntée aux mœurs des poissons.

Les gros mangent les petits ! Ce n'est pas en vain que la nature a mis en présence la race vorace des baleines, des requins, des brochets et la foule innombrable des poissons sans défense !

Pour tout spéculateur la question se pose en ces termes très-simples : — Étes-vous carpe ou

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