‹ Notre ennemi le luxeChapitre 17 sur 41 · Mémoire sur le commerce des actions · texte numérisé non relu

Mémoire sur le commerce des actions

170 NOrilK KNNKMI LI- LIIXK.

êtes-vous brochet? Si vous êtes brochet, lancezvous sans crainte dans ces eaux houleuses ; quoi qu'il arrive, vous réussirez. Vous pourrez traverser de mauvais jours, jeûner quelque temps ; mais votre estomac ne subira aucun dommage, et votre fortune n'en sera pas moins assurée.

Si au contraire vous êtes carpe, quoi que vous fassiez, malgré votre habileté, votre finesse, votre souplesse, quelque chance que vous ayez, vous finirez toujours par être dévoré. Vous pourrez prospérer quelque temps, engraisser dans l'ombre, échapper à l'œil glauque des poissons carnassiers; quelqu'un d'eux vous ayant découvert pourra, par raffinement de gloutonnerie, vous laisser vous développer encore, ne trouvant pas la proie assez à point. Mais le jour où il aura faim, ou seulement par caprice, il lui suffira d'ouvrir sa gueule profonde pour anéantir d'un seul coup votre éphémère prospérité.

Ceci veut dire qu'à la Bourse, quelles que soient les apparences, les gains sont toujours d'un côté et les pertes de l'autre.

La fortune s'y montre moins changeante qu on ne le pense généralement; les manœuvres de Tagiotage se chai'gent du soin de la fixera

Toutefois les plus habiles peuvent devenir à leur tour victimes de son inconstance.

Je relève dans un intéressant et consciencieux ouvrage écrit en 1825 % — combien le mal s'est étendu depuis! — ce fait que sur cent vingt et un individus ayant alors figuré au tableau des agents de change depuis vingt-deux ans, quatre s'étaient suicidés de désespoir de n'avoir pu remplir leurs engagements, soixante et un

1. Poiisard a tracé de la Bourse cette saisissante peinture :

Les joueurs y sont partagés en deux corps :

Les riiiblcs dans un camp, et dans Tautre les forts; GràcG aux gros bataillons qu'ils tirent de leur caisse, Ceux-ci font à leur choix ou la hausse ou la baisse, Si bien que l'un des camps étant maître du cours, Toujours gagne pendant que l'autre perd toujours. A ce duel inégal joins l'œuvre des habiles :

Les uns ont su d'abord les nouvelles utiles ; Les autres, inventant et semant de faux bruits, De la frayeur publique ont récolté les fruits; D'autres, par les appâts d'un dividende énorme, Haussent les actions d'une entreprise informe, Puis les laissent, aux yeux d'acquéreurs stupéfaits, Retomber à zéro dès qu'ils s'en sont défaits.

l/i Bourse, acte I, scène iv.

-. Colïîniêrc^', Spèculafious sur les effets publics.

avaient failli en faisant éprouver une perte considérable à leurs clients.

Les conséquences morales de l'agiotage sont faciles à saisir.

Il accroît outre mesure Tempii-e de l'argent, et affermit les conquêtes du matérialisme. Il détourne l'activité et l'intelligence de leur voie pour les jeter à la recherche ardente de la richesse. Les succès auxquels peuvent conduire les carrières ordinaires semblent ternes auprès des promesses dorées de la spéculation! L'entraînement auquel elle donne lieu dans toutes les classes et à tous les âges fait qu'un jeune homme intelligent et instruit, destiné par sa famille, la nature de ses études, sa vocation, aux carrières libérales ou au service de l'État, montre aujourd'hui moins de ténacité au travail et de fixité dans ses vues. Il se rebute plus aisément des obstacles que tout homme rencontre à son début. Au premier échec, on le voit abandonner sans retour la carrière de l'intelligence pour se jeter en aveugle dans celle de l'argent.

Je connais bon nombre de banquiers, d'agents de change fort médiocres qui, s'ils eussent suivi la voie que leur traçaient leurs aptitudes, et s'ils n'eussent pas démenti les promesses de leur début, occuperaient dans les lettres, les carrières du droit ou de T administration, dans l'armée ou la magistrature, un rang distingué.

L'action pernicieuse de l'agiotage s'étend hor du cercle des spéculations de bourse. Il se mêle à toutes les entreprises ; les plus modestes comme les plus vastes et les plus utiles ne peuvent entièrement s'en garantir. D'un autre côté il arrive qu'à force d'entendre parler de grandes fortunes aisément et rapidement amassées, les petits propriétaires , jusqu'alors satisfaits de leur revenu, prennent leur position en dégoût, et se trouvent misérables auprès de ces capitalistes dont ils envient la prospérité.

Sans se souvenir de la fable de la grenouille prétendant s'égaler au bœuf, ils veulent augmenter leurs ressources, deviennent exigeants envers leurs locataires ou leurs fermiers qui, ne

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pouvant les satisfaire, quittent leur maison ou leur ferme. Ils 'placent et déplacent leur capital, et le diminuent en prétendant l'augmenter; — si toutefois ils ne le perdent entièrement.

Mais où l'agiotage est surtout funeste, c'est lorsqu'il crée ou entretient ces fortunes scandaleuses * dont les possesseui^s s'adonnent sans frein aux dépravations du vice et aux prodigalités du luxe.

En 1720 Duhautchamp traçait ce portrait d'un nouveau /iche, peintre de ses amis, qui avait fait fortune en un jour à la rue Quincampoix. « ... Il porta si loin la magnificence, que la plupart des faits qu'on en raconte paraissent fabuleux. Certain joaillier assure lui avoir fourni pour plus de trois millions de pierreries, non compris le beau diamant du comte de Noce qu'il paya cinq cent

mille liM'es, et une boucle de ceinture qu'un juif

i. « On vit surgir des fortunes inespérées, incroj*ables môme à ceux qui les avaient faites. Dieuue tire pas plus rapidement ]es hommes du néant. »

Montesquieu, Lettres persanes.

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lui vendit pour la même somme.... Peu content de quatre mille marcs de vaisselle d'argent et de vermeil qu'il avait fait faire d'abord, il trouva le secret d'enlever de chez Torfévre celle qu'on y achevait pom^ le roi de Portugal. Toute sa batterie de cuisine n'était que d'argent, sans en excepter lespots de chambre.... 11 n'avait pas moins de quatre-vingts chevaux dans ses écuries. Le nombre de ses domestiques était de près de quatre-vingtdix, parmi lesquels il faut comprendre intendant, secrétaire, maître d'hôtel, chirurgien, valet de chambre, tapissiers, quatre demoiselles en qualité de femmes de chambre, et, pour ses écuyers, quatre laquais d'une naissance bien au-dessus de celle du maître. Même quand il allait manger hors de chez lui, il faisait servir sa table aussi somptueusement que s'il eût été présent. Il y fut servi de nouveaux pois qui avaient coûté cent pistoles

le litron Quand quelqu'un, étonné de voir un

beau melon en hiver, s'avisait d'y toucher, il en jaillissait sur-le-champ plusieurs petites fontaines de différentes sortes de liqueurs spiritueuses qui charmaient l'odorat, pendant le temps que le maître

du logis, appuyant le pied sur un ressort imperceptible, faisait faire à une figure artificielle le tour de la table pour y verser du nectar aux dames, devant qui il la faisait arrêter. »

La majorité des lecteurs se récriera au récit de ces extravagances; ceux qui ont pu être témoins du luxe intérieur déployé par quelques enrichis de ce temps conviendront que nous ne sommes pas très-loin d'en être revenus à cet excès de raffinement.

Les voies ouvertes à l'activité humaine étant plus nombreuses et variées qu'autrefois, la société devrait se montrer moins indulgente pour ceux qui emploient mal leur temps et gaspillent follement leur fortune. Mais pendant que la masse du public blâme ces mauvais riches, beaucoup s'efforcent de les imiter.

Partout où l'agioteur espère réaliser un bénéfice, il accourt avec son capital. Aux spéculations qui poun-aient accroître la richesse du sol , ou faire fructifier quelque branche négligée de l'industrie nationale, il préfère les lointaines et hasardeuses entreprises. A distance il est plus su-

rement le maître du capital , et il lui est plus facile de se faire la part du lion.

Peu importe la moralité de l'affaire.

11 prête à la fois aux peuples qui s'arment contre leurs Princes et aux Princes, qui oppriment leurs peuples. Il ne lui répugnera même pas, — si le bénéfice est important et l'impunité assurée, — de faire passer à l'étranger de l'argent ou des armes que l'étranger tournera contre nous.

Un de nos auteurs dramatiques contemporains a mis dans la bouche de l'un de ses personnages cette définition brutale de la spéculation : — « Les affaires, c'est bien simple, c'est l'argent des autres * ! »

Dans les affaires, la ruse supplée trop souvent à la loyauté; ce qui fait qu'un peuple de lions peut devenir à la longue une troupe de renards.

L'agiotage aggi'ave dans ce qu'elle a de con-

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