‹ Notre ennemi le luxeChapitre 18 sur 41 · A. Dumas fils, la Question d'argent, acte II, scène viii · texte numérisé non relu

A. Dumas fils, la Question d'argent, acte II, scène viii

traire aux lois de l'équilibre social, la maladie du déclassement.

L'homme qui, parti de bas, s'élève par son travail, son courage, son industrie, sa persévérance ou son talent, est ici hors de cause : rien n'est plus noble que son succès. De tels déclassements font la force d'un peuple, ils le conseiTent jeune en le renouvelant; on a eu raison de nommer glorieuse la révolution qui a fait tomber les derniers obstacles entre les capacités et le pouvoir.

L'homme enrichi par le travail et l'épargne arrive peu à peu et par étapes à sa situation nouvelle; il a eu le temps de s'y faire, d'en prendre les mœurs, le ton, le langage; aussi n'y parai tra-t-il pas déplacé : ce sera un parvenu, non un déclassé.

Mais celui qui aura demandé la fortune à l'agiotage et se sera enrichi par quelque coup d'audace deviendra, — dans la classe où le transporte sa soudaine fortune, — un déclassé dangereux. Infailliblement son succès lui tournera la tête.

Imaginez un nageur passant des eaux brûlantes du Gange dans les glaces du Dnieper :

NOTUi: r.wi'Mf Li: lcxk. itu

le tempérament le plus solide n'y résisterait pas ! 11 prodigue sa richesse uniquement afin de se convaincre qu'il est riche.

Le succès de l'agioteur ne peut être qu'une source de scandales; mais quels dangers sociaux )ic présentera pas son désastre !

Les déclassements qui élèvent sont moins communs que ceux qui abaissent. Lorsqu'un liomme est tombé, la société le perd de vue : dans les batailles on ne connaît jamais exactement le chiffre des morts ! Mais l'agioteur malheureux ne se détache point si facilement de la société qui l'oublie. Il la prend en haine, l'accuse de sa ruine; et, à force de se le dire, finit par être convaincu qu'elle y a contribué. Il n'a, pour se consoler de sa chute, ni le repos de la conscience, ni les témoignages de l'estime publique, — ces précieux dédommagements de l'honnête homme. Il ne lui reste que son ambition, d'autant plus ardente qu'elle n'est pas satisfaite, et il met son inteUigence aigrie et sa vanité remuante au service de toutes les passions mauvaises. Tribun sans

conviction, conspirateur obscur, intéressé au renversement des choses, ayant tout à gagner au désordre et rien à perdre, il tourne ses forces contre la société innocente de sa ruine ; et, — machine de guerre redoutable, — se met à battre en brèche ses solides appuis : la loi et l'autorité.

Les partis se servent de tels hommes, les prenant, tour à tour, pour éclaireurs ou pour drapeaux. 11 est dans la destinée des partis que leurs principales recrues se fassent parmi les mécontents victimes de leur ambition, ou les déclassés victimes peu intéressantes du luxe*.

Si telles sont les conséquences sociales de l'agiotage, de quel intérêt n'est-il pas d'en arrêter les progrès ! Aussi les gouvernements sages, vraiment soucieux de la grandeur de la Nation et

1. tt A tous les malheurs auxquels peut donner lieu l'excès du luxe, ajoutez la multitude des mécontents que le luxe a ruinés, et qui, pour réparer le désastre de leur fortune, n'ont de ressource que dans le changement de la constitution et du gouvernement. »

Traité philosophique et politique sur le luxe, par Pluquet, t. H, p. 255.

fc I 1»

NOTRE ENNEMI LE LUXE. Itsl

préoccupés de leur propre sécurité, ont tous condamné ce dangereux entraînement.

Le 15 mars 1856, après la première représentation de la Bourse^ Napoléon III écrivait au poëte illustre dont les lettres pleurent encore la perte * : « J'ai été vraiment heureux de vous entendre flétrir de toute l'autorité de votre talent, et combattre par l'inspiration des sentiments les plus nobles, le funeste entraînement du jour. »

A une année d'intervalle, l'Empereur adressait ces paroles à un magistrat % qui avait entrepris de flétrir à son tour les manœuvres de l'agiotage : — « J'accepte l'hommage de votre livre, d'autant plus volontiers qu'il est l'œuvre d'un magistrat. Quand un mal sérieux gagne la société, le concours des organes de la justice pour le constater et en rechercher le remède est du meilleur exemple.' »

Ce ne sont ni les avertissements du Prince, ni

Page 1