Ponsard
2. M. Oscai- de Vallée, alors Avocat général, aujourd'hui Gonseiller d'État.
i:: Il
son blâme, ni son exemple, qui parviendront à guérir le mal. L'agiotage est le poui*voyeur du luxe ; pour Tatteindre, c'est au luxe qu'il faut s'attaquer.
Le jeu. — Pensez à nous. — Ses ravages dans les familles. — Le jeu s'est compliqué du Cercle. — Tous deux également hostiles à la femme. — Mœurs des joueurs. — Défiances justifiées. — Les courses et les paris. — Agences des poules, — Maisons de jeu clandestines. — Un laisser aller général. — Le cercle tue la société. — Pertes considérables au jeu. — Augmentation des dations de conseils judiciaires. — Les suicides plus nombreux. — La Morgue trop étroite. — Deux sauveteurs- à rœuvre. — Conséquences sociales du dégoût de la vie. — Les peuples heureux.
Le jeu, autre fruit du luxe, a reparu parmi nous en même temps que l'agiotage.
Le jeu et l'agiotage se ressemblent en plus d'un point; notamment en ceci, qu'à chances égales on voit toujours le plus habile l'emporter sur le plus honnête*
Ils troublent également la paix des familles, la sécurité de TÉtat, et impriment aux fortunes des particuliers des oscillations funestes, soit qu'ils détruisent ou qu ils édifient.
La famille a plus d'une fois protesté contre la passion envahissante du jeu; quant à la société, elle n'a pas encore sérieusement tenté de se défendre.
Sous Louis XV, au temps d'un luxe et d'un jeu excessifs^, une grande dame que la contagion n'avait pas atteinte, déjà à peu près ruinée par le jeu de son mari, eut la pensée de lui broder une bourse sur laquelle elle fit mettre son portrait et celui de ses enfants, avec ces seuls mots :
(( Pensez à nous! »
La leçon profita, et le joueur fut corrigé.
Le jeu s'est compliqué du cercle. Le Cercle est
1. «Les commencements du règne de Louis XV furent marqués par une maladie épidémique qui réveilla .la cupidité dans toutes les conditions, c'était un jeu nouveau et prodigieux où tous les citoyens pariaient les uns contre les autres; la cupidité tournait toutes les têtes. »
Voltaire, Siècle de Louis XIV»
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son forum ; il y règne en despote sur un peuple agité et inquiet.
Lorsque je vois s'élever, de toute part, dans Paris ces établissements somptueux où on peut prendj'e ses repas, se vêtir, se faire accommoder, coucher, passer en un mot ses journées et ses nuits, je suppute tristement combien chacun de ces Cercles a rendu de foyers déserts; enlevant aux femmes leur mari, aux mères leur fils, aux enfants leur père!
Les réunions d'hommes, lorsqu'elles ne se fondent ni sur les besoins de l'esprit, ni sur un véritable intérêt commercial ou social, sont des sociétés contre nature. L'homme est fait pour vivre dans le commerce des femmes, c'est d'elles qu'il apprend l'art d'être aimable. Les peuples policés furent toujours ceux qui recherchèrent davantage leur intimité.
Le cercle avec le jeu, — son attrait irrésistible, — l'emporte sur la femme. Celle-ci, délaissée par les hommes, ne sentant plus naître en elle ce désir de plaire qui la rend gracieuse, prévenante, aimable, néglige les soins de son
intérieur, s'ennuie au logis, passe son temps à lire de noauvais livres, à s'occuper de toilette ou à nouer, — uniquement pour se distraire, — quelque intrigue galante.
Les hommes, de leur côté, prennent des habitudes de sans gêne qui se manifestent dans leur tenue, leur langage, et finissent par leur rendre insupportable la plus légère contrainte. Ils fuient avec un égal effroi la société des femmes, les réunions du monde, les occupations intellectuelles. Dès qu'ils ne sont plus absorbés par le jeu, ils recourent au tabac, — autre manière de s'abrutir.
La courtisane, qui n'exige ni égards, ni contrainte, profite de l'abandon de Thonnête femme et substitue son influence à la sienne.
Le cercle commence donc par être l'ennemi du bon ton et de la sociabilité. Mais c'est par le jeu qu'il cause le plus de mal.
Il s'y livre, nuit et jour, des batailles silencieuses. Les vainqueurs savent dissimuler la joie du triomphe, les vaincus l'amertume de la défaite; do telle sorte que l'on voit un joueur sortir
de son cercle pour aller se brûler la Qjervelle, avec le visage calme d'un bourgeois qui, après une veille prolongée, regagnerait tranquillement son logis.
Le jeu y est organisé avec méthode. Il a sa jurisprudence d'honneur, ses usages et ses lois; il fonctionne avec la régularité d'une institution. On ne joue jamais argent sur table, — l'importance des enjeux s'y oppose; — mais, afin de simplifier les comptes, on emploie des jetons dont la valeur varie entre 100 francs et 10,000 francs. Les jetons de 10,000 francs ne sont pas les moins demandés. Avant de commencer, les joueurs signent un bon de 100, 200 ou 1,000 louis, dont la valeur est remise en jetons qu'ils peuvent renouveler pendant toute la soirée. A la fin de la partie, le gagnant passe à la caisse où il échange ses jetons contre des espèces. Le perdant a quinze jours pour rembourser les bons qu'il a souscrits*.
1. Il pai'aitrait que les joueurs ue résistent pas toujours à la tentation d'abuser des facilités qu'on leur offre. Je lisais récemment dans un journal : — « Au cercle de..., il y a en ce moment
Le caissier est un comptable entre les mains duquel passent des sommes importantes. Son industrie consiste à profiter de l'embarras des uns, de l'obstination des autres, de la folie de tous. 11 prête à 50 pour 100, ou prend un intérêt dans les parties engagées, et ne tarde jamais à s'enrichir. Un cercle très-connu ayant cru devoir, h la suite de divers scandales, renvoyer son caissier, tous les cercles de Paris se disputèrent l'avantage de posséder un si précieux auxiliaire.
Chaque jour, on entend parler de sommes considérables perdues au cercle. Il n'est pas rare qu'une soirée se solde par des différences de 500,000 francs!
11 y a quelques mois, on s'entretenait à Paris d'une partie qui, après avoir duré toute une nuit, se termina par une perte de quatre cent quatrevingt-treize mille francs! La même semaine, un homme appartenant au meilleur monde, mari
collé contre l'une des glaces de la salle de jeu un bon de 50 louis, dont la signature est indéchiffrable et n*a pu être atti*ibuée pai* la caisse à aucun des membres. Le soir où le bon a été souscrit, neuf joueurs ont pris place à la table de baccarat. »
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d'une femme charmante, père de deux ravissants enfants, perdait un million; et sa femme, jalouse de l'honneur de son nom, acquittait noblement sa dette avec sa fortune personnelle, passant, sans transition, de l'opulence à la gêne^
Les tentations du jeu sont si fortes, les convoitises qu'il éveille si ardentes, que les joueurs en sont venus à se défier les uns des autres, et à prendre entre eux des précautions qui eussent révolté la loyauté de nos pères. L'instant où il
1. La presse s'est montrée unanime à déplorer ces scandales : — « n n'est bruit en ce moment que des parties énormes qui se jouent dans certains cercles... L'autre jour, comme on demandait à M. de X... — un fervent! — ce qu'il avait fait dans la nuit. — Oh!... presque rien, répondit-il; j'ai joué comme un pied.,, je n'ai gagné que 250,000 francs... La partie se fait partout au baccarat; le whist est abandonné aux petits joueurs, parce que le maximum des différences n'y est que de 20,000 fr. On s'entretenait hier, dans la salle des conférences au Corps législatif, des parties ruineuses qui se continuent dans deux ou trois cercles... Ces anecdotes ont suggéré parmi les députés des réflexions très-amères. Pour des législateurs il n'est pas de question indifférente; et la passion du jeu, qui dévore la génération actuelle, est bien de celles qui peuvent leur inspirer des méditations profondes. »
La France, — le Constitutionnel, — la Patrie, — le Pays, — la Gazette de France, de Février et Mars 1868.
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est permis de s asseoir, celui où Ton peut commencer la partie, la façon dont on doit ouvrir les jeux, relever les cartes, les tenir, les distribuer, retourner Tatout, sont minutieusement arrêtés.
A chaque partie on change les cartes afin d'empêcher les signes de convention. Les manches d'habit trop larges, les manchettes tombant bas sur le poignet, ne manquent jamais d'éveiller les soupçons. Malgré ces attentions d'une défiance toujours en éveil % et le soin qu'apportent les cercles à se recruter, il arrive que des jeunes gens appartenant aux meilleures familles y sont surpris trichant au jeu *.
1. J'entendis un soir, dans un cercle, un joueur se refuser à tenir une banque de baccarat parce quMl n'avait pas à ses côtés Tami auquel il s'en remettait seul du soin de surveiller les tableaux des ponteurs, afin que ceux-ci ne fussent pas tentés d*augmenter leur mise en cas de gain, ou de la diminuer en cas de perte.
2. Cet état de choses a déjà, à plusieurs reprises, éveillé l'attention du gouvernement. Lors de l'arrivée de M. Piétri à la préfecture de police, plusieurs journaux annoncèrent que le nouveau préfet manifestait l'intention d'exercer sur les cercles une plus active surveillance : — « 11 paraît qu'avec Tavénemeut de M. Piétri va commencer la petite guerre contre les cercles. Le nouveau préfet de police veut, dit-on, interdire l'usage des fétiches sur les tables de jeux. Tout le monde sait qu'à un moment
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A côté des cercles où Ton joue ouvertement, il y a les maisons de jeu clandestines dont Paris voit chaque jour accroître le nombre : ici la question se complique de Tescroquerie. Quels que soient la vigilance de la police et le zèle de ses Magistrats, ces honteux tripots, tenus par des femmes galantes habiles à y attirer d'innocentes victimes, échappent la plupart du temps à la répression.
Quand la passion du jeu s'empare d'un peuple, tout lui devient prétexte pour la satisfaire.
Le grand attrait des courses repose uniquement sur l'importance des paris.
Ils sont d'un usage si répandu, que l'on vient d'ouvrir sur les boulevards des agences spéciales, bien faites pour entretenir cette passion, — et surtout l'exploiter*.
donné, dans les parties de nuit, l'or et l'argent disparaissent , — on ignore où ils passent , — pour faire place à des boutons de culotte, des cure dents, des bouchons de carafe, etc., dont la métamorphose en espèces s'opère bien rarement. »
1. L'opinion publique n'a pas été sans s'émouvoir de cette innovation : — « La question des agences des poules est sérieusement agitée aujourd'hui , non pas officiellement encore ,
A voir le développement excessif qu'ont pris les séjours au bord de la mer ou dans les villes d'eaux, on pourrait croire que, depuis quelques années, les tempéraments se sont singulièrement affaiblis et que la santé publique a notablement décliné. Nous allons toujours, il est vrai, en perdant de la vigueur de nos pères ; mais les progrès de notre dégénération sont moins rapides, — ils se mesurent par siècles, non par années. Si on parcourt les prospectus des nouvelles stations d'eaux, on ne tarde pas à avoir le secret de cette tendance de la vie moderne. Tous annoncent l'ouverture d'un CasinOy c'est-à-dire d'un établissement où l'on joue : le jeu garantit leur succès.
mais par le monde privé qui s'occupe des courses. N'ayant le pouvoir ni de les réglementer ni de les supprimer, les hauts cercles vont s'entendre pour les réduire par la concurrence... Pourvu que ces agences n'aillent pas quand même faire fortune! »
Voir les principaux journaux de Nof^embre.
Pendant que je corrigeais les épreuves de ce livre, il m'est tombé sous la main une caricature de Cham représentant des rois de cartes, — les rois de pique, de cœur, de trèfle et de carreau, — courant au lieu de jockeys, avec cette légende :
« Du moment où le jeu est le seul mobile des courses, pourquoi ne pas modifier leur costume? »
C'est une nouvelle arène ouverte aux joueurs de profession, aux grecs, aux escrocs de tous pays, qui peuvent venir exploiter sur place l'inexpérience des joueurs novices.
Les nations d'où les jeux de hasard sont exclus ont leurs frontières garnies de maisons de jeu. Je nommerai, sur les nôtres, Hombourg, Francfort, Bade, Spa! Depuis que nous possédons Nice, la maison de jeu de Monaco s'est agrandie, et on parle d'établir une roulette sur le territoire neutre de la république de Saint-Marin.
Cette passion, qui ronge de nouveau les hautes classes, a envahi les rangs les plus humbles de la société.
On reconnaît les ravages qu'elle exerce au sein des familles à cette circonstance que, dans un espace de douze ans, les dations de conseil judiciaire, — ce remède suprême, mais presque toujours inefficace aux dissipations d'un prodigue, — se sont élevées du chiffre de 275 à celui de 1,523.
Les suicides ayant pour cause des pertes de jeu, des paris, des spéculations malheureuses à
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la Bourse, — ce qui est bien à peu près la même chose, — se sont accrus dans une proportion égale. En 1854, on en comptait seulement 429. Le bilan de Tannée 18(5(5 est de 5,119.
Le chroniqueur d*un journal sérieux* s'écriait récemment : — « Les suicides abondent, on ne les compte plus ! »
Il y en a eu jusqu'à 473 dans un seul mois!
L'été dernier, on en relevait, à Paris, dix-huit le même jour; presque tous avaient pour cause des pertes au jeu, ou des revers de fortune provoqués par l'agiotage.
Les cadavres apportés à la Morgue sont aussi plus nombreux. Sur 733 enregistrés en 1866, il a été possible d'établir l'identité de 445 individus : 341 s'étaient suicidés!
Je connais un brave homme qui a retiré de la Seine, au péril de sa vie, dans un espace de temps relativement court, une quarantaine de personnes qui s'y étaient jetées volontairement. Éclusier-chef de la Monnaie, il se tenait en obser-