‹ Notre ennemi le luxeChapitre 20 sur 41 · Le journui la France · texte numérisé non relu

Le journui la France

vation sur le quai; entendait-il le bruit sourd que fait la chute d'un corps dans Teau, il se jetait à la nage. Il m'a assuré avoir retiré une fois de la Seine trois personnes dans la même nuit^

Pour riiomme perverti par l'ambition de la richesse, ou flétri par sa possession, ou désespéré de sa perte, le but moral de la vie disparaît. Il n'y voit plus un devoir, une épreuve nécessaire, un dépôt dont il n'est pas le maître, il la regarde seulement comme un moyen de jouir.

Que sa fortune l'abandonne, que sa fragile machine, usée par l'abus, se refuse à ses exigences, et aussitôt il se détruit.

Le dégoût de la vie peut en arriver à rendre

1. La tâche du courageux Simon Faivre a fini par devenir assez pénible pour le décider à prendre sa retraite. Il est aujourd*hui chef des gardes du Tribunal de commerce; mais sa demeure n'est point assez éloignée de la Seine pour qu'il ne s'y jette de temps à autre au secours d'un noyé. Sur sa poitrine se voient la croix de la Légion d'honneur et de nombreuses médailles de sauvetage; il a obtenu le grand prix Monthyon. La plus douce récompense de Faivre c'est son fils, lequel suit les traces de son père et a déjà, quoique à peine âgé de vingt ans, sauvé la vie à neuf personnes. De tels dévouements sont au-dessus de l'éloge.

1% i^OTRE ENNEMI LE LUXE.

le suicide une action simple, naturelle et répandue; en faire un dénoùment à la mode, — comme dans les mélodrames.

On voit aloi's de riches Patriciens convier leurs amis à un repas somptueux, et s'ouvrir les quatre veines dans un bain, tout en continuant de deviser avec leurs convives. Il y a loin de là au généreux sacrifice de sa vie à ses semblables , à son pays, à toutes les nobles causes! Ce n'est pas ainsi que Socrate, Régulus, Curtius, Caton d'D tique, entendaient le mépris de la mort !

Lorsqu'un peuple en est descendu à cette extrémité, sa destruction est proche.

11 n'y a pas de signe plus certain de la prospérité et de la force d'un Empire que l'attachement des citoyens à la vie. 11 témoigne de leur foi dans l'avenir, se fonde sur leur bien-être et la possession de lois sages.

La pratique d'une vie modeste, l'intime contentement que procure une conscience droite, le maintien d'un juste équilibre entre les facultés, contribuent aussi à l'entretenir.

D* ailleurs cet attachement à la vie est une source (le santé, de force, d'activité, de persévérance; il rend le cœur compatissant, la main généreuse, et fait la tâche facile aux gouvernants.

Ce ne sont jamais les peuples heureux qui se soulèvent !

Le bonheur est un lien social.

Au contraire, les soucis qu'enfantent les besoins sans cesse renaissants du luxe, les pertes au jeu, les désastres de l'agiotage, quand ils ne conduisent pas l'homme au suicide, le poussent à s'isoler des autres hommes, ou à ne s'en rapprocher que pour leur nuire. 11 devient sombre, défiant, dur, capricieux, taciturne, rebelle à l'autorité légitime. Il critique, il déprécie; son âme malade ne connaît plus l'enthousiasme, et son scepticisme moqueur paraît prendre à tâche d'étouffer l'enthousiasme des autres.

Le gain produit sur lui à peu près même effet que la ruine; il le trouve fatigué par la lutte, blasé sur des jouissances que son imagination lui représentait plus vives que la réalité. Il a besoin de repos, et découvre qu'il faut se donner près-

que autant de mal pour conserver la richesse que pour l'acquérir. Il croit avoir rempli son âme et la sent toujours vide!

Imaginez de Teau tombant goutte à goutte sur une roche exposée sans abri aux rayons d'un ardent soleil : Teau s'en ira en vapeur avant même que le rocher ait pu être rafraîchi.

Combien ne connaissons-nous pas de ces riches malheureux! La fortune les favorise, ils voient s'accroître, presque sans effort, la masse de leurs biens; mais les soucis leur font cortège, et ils portent leur richesse comme une chaîne. Ils ont toujours l'instinct de la vie, ils n'en ont plus l'attrait. De loin leur sort fait envie, de près il n'inspire que pitié.

La soif insatiable du luxe unie à la passion du jeu empêche l'homme de jouir de ce qu'il a, ajoute à ses épreuves trop réelles le fardeau de ses maux imaginaires, et peut finir par étouffer tout germe d'énergie sociale.

Conséquences du luxe sur la production. — Son excès contraire au commerce et à l'industrie. — Opinion de Voltaire. — Montesquieu et Diderot. — Le luxe fait aller le commerce. — Inconstance des salaires. — Les industries de luxe sont les moins payées. — Le luxe tue l'épargne. — Détourne les bras du travail productif. — Appauvrit le producteur, le consommateur et l'ouvrier. — Les faillites. — L'Empereur et la classe ouvrière. — Remontrances de 1718. — Renchérissement de la vie, surtout sensible pour la classe moyenne. — Danger social de l'amoindrissement de la petite bourgeoisie. — Un luxe relatif à la portée de tout le monde. — Les nouveaux établissements de crédit.

J'ai indiqué les conséquences du luxe sur la production lorsque j'ai eu à parler de la mode^ Il importe de revenir sur cette grave question;

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