‹ Notre ennemi le luxeChapitre 2 sur 41 · Acte IV, scène v · texte numérisé non relu

Acte IV, scène v

sans que ni Toreille ni le goût en soient blessés : — Un Prince de la finance.

Le financier est bien en effet le Prince de»

temps modernes. Plus altérés de jouissances que de gloire, nous nous inclinons sans murmure devant son despotique empire. Tous nos jeunes gens s'éloignent de la carrière des armes et de la culture des lettres pour adorer le veau d'or.

Les intelligences ont paru fléchir en même temps que les caractères.

Les valeureux pionniers, philosophes, historiens, poètes, orateurs, auxquels le commencement de ce siècle est redevable de son lustre, sont déjà tombés un à un; sur la nuit qui nous menace je ne vois se lever aucune étoile.

Dans cette France, depuis longtemps proclamée la capitale de l'intelligence, l'armée intellectuelle, — en tant qu'elle s'applique à l'étude des grands mystères de l'âme, ou à la contemplation des muettes harmonies de la nature, — ne fait plus que de rares recrues. Pourtant l'esprit est loin de manquer; seulement toutes nos facultés, perverties par le luxe, se tournent du côté du

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matérialisme, voilé sous la désignation plus vague et moins brutale de : — la vie pratique.

La masse des richesses, et par conséquent le bien-être général, se sont notablement accrus dans ces derniers temps ; mais, par une compensation affligeante, le niveau intellectuel et moral a incontestablement baissé. Un plus large développement de l'instruction nous permettra du moins de comparer Tintelligence à un temple dont les précieux restes forment Tornement de mille demeures.

Rien ne me consolera de l'abaissement des caractères!

Tout mouvement moral et social remonte à l'éducation. L'éducation publique, — la seule dont j'entende parler ici, — s'est faite progressive et rénovatrice comme tout le reste. Encore hésitante entre plusieurs voies, elle cherche néanmoins de plus en plus à s'écarter des anciennes. Plusieurs systèmes sont en présence. Chaque chef d'école soutient que son procédé est le bon; — auquel croire? Pendant qu'on hésite, qu'on tâtonne, qu'on

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discute, les générations s'élèvent sans avoir pour se conduire les règles de l'ancienne discipline, et sans trouver à leur place les préceptes de l'ordre nouveau.

L'enseignement tend à devenir exclusivement pratique, mathématique, scientifique et industriel. La méthode actuelle consiste à considérer l'intelligence comme un capital qui doit produire un fort intérêt; aussi la traite-t-on, dans les écoles, avec une âpre té toute mercantile. On la surmène, on la fatigue, on l'excède; et il arrive que le capital s'anéantit entre des mains imprudentes.

On brise l'arc à force de le tendre.

Cette fâcheuse direction de l'enseignement moderne a pour cause les excitations incessantes du luxe. Les pères de famille veulent mettre entre les mains de leurs enfants tous les éléments du succès.

L'éducation domestique a fléchi en même temps que l'éducation publique. Pendant que l'enseignement intellectuel s'elTorce d'embrasser l'ensemble des connaissances humaines, l'éducation de l'âme est délaissée.

L'âme s'élèvera si elle peut !

Aussi, tandis que je compte en foule dans la génération avec laquelle je marche des mathématiciens, des chimistes, des physiciens, des ingénieurs, des inventeurs, j'y cherche vainement des caractères !

Ce sont eux pourtant qui assurent la grandeur et la force des Empires.

Platon, voulant des hommes dans sa république, commença par en bannir la richesse.

Le luxe, qui corrompt l'homme moral, énerve l'homme physique. A son contact les peuples guerriers perdent leur valeur, les peuples libres leur indépendance.

Le luxe, c'est Capoue pour l'armée d'Annibal, l'Asie pour les légions de Crassus.

En censurant son excès, je n'entends point parler de ce luxe relatif, signe de prospérité et de bon goût, qui convient à un pays actif, intelligent et riche comme est le nôtre, à une nation éclairée qui, depuis longtemps, excelle dans les arts. Un tel luxe, renfermé dans de justes born3S, est ?a parure des nations.

Le luxe qu'il nous faut combattre est, — suivant la définition excellente qu'en a donnée M. de Kératry : — « celui qui crée des besoins mensongers, exagère les besoins vrais, les détourne de leur but, établit une concurrence de prodigalité ruineuse entre les citoyens; offre aux uns des satisfactions d'amour-propre qui enflent le cœur, mais ne le nourrissent pas, et présente aux autres le tableau d'un bonheur auquel ils ne pourront jamais atteindre. »

« Le luxe du confort, — a dit, d'autre part, M. Batbie, — est légitime pour ceux qui ont le moyen de se le procurer; tandis que le luxe extravagant n'est jamais légitime, quelle que soit la fortune de ceux qui le payent*. »

1. Nouveau cours d'économie politique, t. IL p. 58. Paris iSOC.

Hume s'est montré plus sévère : « Ce qu'on ajoute, — dit-il, — aux simples nécessités de la vie, les recherches et les délicatesses qu'on apporte dans les plaisirs permis, sont un luxe ; mais ce luxe, innocent en lui-même, est cependant dangereux et peut même être regardé comme un vice, lorsqu'il absorbe toutp la dépense d'un citoyen, et le met hors d'état de remplir les devoirs que sa fortune et son état exigent de lui. Supposons qu'un père de famille, vivant dans les bornes de sa condition, au lieu d'employer tout son revenu à des dépenses de faste et de

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Aucune équivoque ne peut naître. Il y a un luxe permis et un luxe défendu ; la distance qui les sépare est même si grande qu'on ne peut, sans mauvaise volonté, les prendre l'un pour l'autre.

Le luxe dangereux n'est pas Tusage de la richesse, mais son abus. Il consiste, non dans la satisfaction plus ou moins fastueuse de nos besoins légitimes, mais dans la création de besoins factices, et une consommation aussi préjudiciable à l'État qu'à l'individu. Il peut se définir : — le mauvais usage du superflu.

Les graves questions qui s'y rattachent doivent être envisagées à un triple point de vue.

plaisir, le partage avec ses enfants, auxquels il donne une excellente éducation, avec ses amis, qu'il aide dans leurs besoins, et avec les pauvres, qu'il secourt dans leurs nécessités, il n'en résultera certainement aucun préjudice pour la société, il s'y fera au contraire la même consommation ; la portion de travail qui n'aurait été utile qu'aux plaisirs d'un seul homme sera employée au soulagement de cent malheureux. La même somme d'argent dépensée pour forcer la nature et faire manger à un homme sensuel des fruits parvenus à leur maturité avant la saison qui leur est propre peut faire subsister une famille entière durant six

mois de l'année. »

Essai sur le Luxe,

NOTRE ENNliMI LE LUXE. 29

D'abord au point de vue moral, — parce que^ chez un grand peuple, l'intérêt moral figure au premier rang.

Ensuite, au point de vue social et économique.

L'égoisme, premier firuit du luxe. — Le luxe étouffe le désintéressement et la générosité. — Il a son type dans Tenfant unique. — Mot d*ordre du monde nouveau. — ^admiration stupide du succès. — Le maréchal de Villars et le financier. — Les liens sociaux se détendent. — Notre gaieté s'en Ta. — Ravages de la Tanité. — Les salons d'autrefois et ceux d'aujourd'hui. — Les Tableaux vivants. — Rôle du mari. — Les trois aunes de drap de M"* Geoffirio. — M"* Récamier.

Au point de vue moral, il est certain que le luxe amollit les âmes, qu'il étouffe le germe des vertus publiques et privées, et développe outre mesure l'instinct au détriment du caractère. Le cœur se refroidit, et le calcul est seul appelé désormais à en régler les élans.

L'égoïsme se trouve au bout de toutes les actions de r homme corrompu par le luxe.

Je vois avec tristesse Tégoïsme nous envahir: non pas cet égoïsme grossier du sauvage qui reste étranger à tout ce qui n'est pas lui; mais un égoïsme aimable, raffiné, parlant une langue polie, louant au besoin des vertus qu'il ignore, prenant même, sans qu'il lui en coûte, les apparences d'une fausse philanthropie.

La famille, venant en aide à l'égoïsme, a enfanté, dans ces derniers temps, un type, aujourd'hui très- répandu de rare qu'il était autrefois, où tous les instincts . personnels se trouvent en germe et prêts à éclore. J'entends parler de l'enfant unique, cette exception aux lois de la nature et aux lois de l'amour.

Gomment un tel être pourrait-il apprendre les vertus de dévouement et de sacrifice? Seul dans ses plaisirs comme dans ses peines, seul dans ses jeux, il s'accoutume à tout rapporter à lui, et n'apprend pas à se dévouer à ses frères les hommes. Les qualités expansives n'auront pu naître, tandis que tous les vices de l'approprie-

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ment ont trouvé les circonstances les plus favorables pour fructifier.

La société vit dans T enfant comme les parures du prochain été, les fruits du prochain automne vivent dans la sève latente de l'arbre. Les mauvais germes, que la société et la famille se plaisent à caresser, produiront de mauvais fruits; quelque jour Tégoïsme gouvernera le monde.

Plus de désintéressement. — Comment être désintéressé lorsqu'on en est venu à se créer des besoins sans nombre et à se faire une habitude de tout rapporter à soi? — Plus d'élans chaleureux, plus de nobles susceptibilités provoquées par cette fière indépendance, qu'il faut se garder de confondre avec une opposition haineuse ou jalouse.

L'âme s'est amollie, les sens sont devenus exigeants. Au lieu d'envisager la vie par le côté sérieux du devoir, l'homme n'y voit qu'une âpre lutte dans laquelle le succès légitime les moyens, et l'âme humaine en arrive à s'incliner devant le succès.

Cette admiration stupide du succès constitue la plus honteuse des bassesses*.

La société se met du parti des heureux et des forts. La vertu courageuse, la probité stricte qui préfère la médiocrité, même la gêne, aune fortune mal acquise, sont considérées comme autant de maladresses.

Le mot d'ordre est : — liéiississez!

Avec l'audace qui en impose aux timides et le faste qui éblouit la foule, le plus fieffé coquin poun-a, à la rigueur/ passer pour un honnête homme.

On rapporte que le maréchal de Yillars ayant dit un jour à un traitant coupable des plus audacieuses malversations : — « Monsieur, vous êtes un fripon et je vous ferai pendre! » le financier répliqua : — « Allons donc I monseigneur, on ne

1. Ces vérités qu'il est bon que notre temps entende, et qu*on ne saurait lui représenter sous trop de formes à la fois, ont trouvô un énergique et éloquent interprète dans Tillustre auteur de la Bourse :

Le succès, qui fait seul le mérite ou le crime, Change l'estime en blâme et le blâme en estime.

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