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200 î\OTRE ENNEMI LE LUXE.

à savoir si, en dehors du point de vue moral au sujet duquel aucune controverse sérieuse ne peut naître, le luxe est favorable au commerce et au libre développement de l'industrie, ou s'il ne leur est pas hostile.

Quelques économistes peu profonds, — et je ne croirai pas manquer de respect à la mémoire de Voltaire en le mettant de ce nombre*, — ont

1. n me suffira, pour appuyer mon opinion, de rappeler, par deux citations, avec queUe légèreté Voltaire traitait cette grave question économique et sociale du luxe : — « L'argent, disait-il, est fait pour circuler, pour faire éclore tons les arts, pour acheter l'industrie des hommes. Qui le garde est mauvais citoyen , et mùme est mauvais ménager. C'est en ne le gai^dant pas qu'on se rend utile à la patrie et à soi-même. »

Politique et Législation.

« Dans un pays où tout le monde allait pieds nus, le premier qui se fit faire une paire de souliers avait-il du luxe? N'était-ce pas un homme très-sensé et très-industrieux? N'en est-il pas de même de celui qui eut la première chemise? Pour celui qui la fit blanchir et repasser, je le crois un génie plein de ressources et capable de gouverner un État! Lorsqu'on inventa les ciseaux , qui ne sont certainement pas de l'antiquité la plus •

haute, que ne dit-on pas contre les premiers qui se rognèrent les ongles, et coupèrent une partie des cheveux qui leur tombaient sur le nez? On les traita sans doute de petits maîtres et de prodigues, qui achetaient chèrement un instrument de la vanité pour gâter l'ouvrage du Créateur. Quel péché énorme,

prétendu que le luxe est profitable au commerce, parce qu'il donne lieu à une circulation plus active de Targent. Leur raisonnement consiste à dire : — « L'argent que les uns perdent, les autres le gagnent. Si j*ai un luxe exagéré dans mon ameublement, mes chevaux, mes voitures, je fais gagner le fabricant d'étoffes, de bronzes, de cristaux, le tapissier, le sellier, le carrossier; je fais vivre mille autres industries. Si je vends ma terre pour payer mes dettes ou seulement augmenter mon revenu, elle se divise, est mieux cultivée et produit davantage; l'État commence par percevoir un droit important sur la vente, et profite par l'impôt de l'augmentation- des pro-

raccourcir la corne que Dieu fait naître au bout de nos doigts! C'était un outrage à la Divinité ! — Gardez-vous du luxe , disait Caton aux Romains : — vous avez subjugué la province de Pharse, mais ne mangez jamais de faisans. Vous avez conquis le pays oïli croît le coton, couchez sur la dure. Vous avez volé à main armée l'or, l'argent et les pierreries de vingt nations, ne soyez Jamais assez sots pour vous en servir. Manquez de tout après avoir tout pris !

« On a déclamé contre le luxe depuis deux mille ans, en vers et en prose , et on l'a toujours aimé. »

Dictionnaire philosophique ,\GTbo Luxe.

duîts. L'intérêt des gouvernements n'est donc pas de combattre le luxe!

11 est certain, au contraire, que le luxe nuit au développement de la richesse, loin d'y concourir.

La richesse d'une nation se compose des capitaux amassés par l'épargne. Le luxe, en encourageant la dissipation, a pour première conséquence d'empêcher l'accumulation du capital.

Il prodigue des ressources qui, sagement administrées, pourraient fonder des établissements utiles, améliorer des territoires, développer l'industrie.

Les bras si nombreux qu'il emploie à des ouvrages dont la valeur de convention est subordonnée aux mille caprices de la mode sont enlevés au travail productif, à l'agriculture notamment. Il en résulte, dans toutes les classes, une aisance plus apparente que réelle.

Une activité excessive dans la production des objets de luxe a pour résultat immanquable, — ^ j'en ai indiqué la raison, — d'appauvrir le fabricant, l'ouvrier et le consommateur*

NOTRE ENNEMf LE LUXE. 203

Le fabricant, parce qu'il n'est jamais certain, à cause des brusques variations de la mode, de Técoulement avantageux de ses produits; — l'ouvrier, parce que les industries de luxe sont soumises à une mobilité excessive dans les prix des salaires et à de fréquents chômages^; — le consommateur enfin, parce que l'inconstance de la mode l'oblige à acheter davantage et à renouveler plus souvent.

Une production nouvelle du luxe, — soit qu'il s'agisse du mobilier, de la parure ou de l'habilloment, — vient-elle a plaire, la fabrication ne peut suffire aux demandes; l'ouvrier voit doubler son salaire, et augmente sa dépense en proportion.

1 . « Le plus gi'and niallicur qui afflige les ouvriers vient de la mobilité des Salaires. Comme ce changement ne correspond pas toujours exactement aux variations qui surviennent dans le prix des moyens d'existence, il en résulte que, à chaque instant, ^équilibre du budget d(». l'ouvrier peut être dérangé. La raison en est que la cherté dos vivres cause une gêne presque générale, qu'à la suite de cette gôno la production diminue, et que la diminution de la fabrication a ponr conséquence d'amener une réduction des salaires par la réduction de la demande du travail. »

Batbic, Cours d'économie politique, t. I, p. 331 et 333»

Bientôt la mode change, la fabrication se ralentit, puis s'arrête, et le patron renvoie ses ouvriers, qui se trouvent sans travail avec des besoins plus nombreux. Ils pourront, il est vrai, s'adonner à des industries différentes; mais ils ont la main faite à celle-ci, il leur faudra beaucoup de temps, presque un nouvel apprentissage, pour devenir habiles dans une autre. Encore l'ouvrier soumis à ces alternatives de chômage, de hausse et de baisse dans le prix des salaires est-il l'ouvrier exceptionnellement habile; c'est-à-dire un sur cent. Le reste touche des salaires insuffisants, et il est démontré que les industries les moins payées sont les industries de luxe.

Depuis treize ans elles se sont considérablement développées; la plupart ont fructifié.

Cependant on voit les faillites croître dans une proportion alarmante. De 1854 à 1865 elles s'élèvent de 2,555 à 6,198. Pour la période comprise entre 1865 et 1866 l'écart est de 4,839 à 6,198; — soit un accroissement de plus des sept douzièmes.

Dans le même temps, les banqueroutes frau-

duleuses, — c'est-à-dire les faillites aggravées au point de devenir un crime, — subissaient Teffrayante augmentation de vingt-deux pour cent! Il y a quelques mois, le Président du tribunal de commerce de la Seine* constatait que les faillites déclarées à Paris du 1" juillet 1867.au 30 juin 18(58 étaient de 1,848; — trente-trois déplus que l'année précédente M Or Tannée précédente, alors que Paris était devenu le rendez-vous de toute TEurope, que les Princes étrangers le quittaient à peine, en pleine paix, au milieu des signes

i. M. Louvct, président sortant.

2. Dans le seul mois de Juin 18G8, il y a eu cent soixante-dix* sept déclarations de faillite; dix-sept de plus que le mois précédent. La dernière statistique commerciale relève , — dans la période de 1861 à 1805, — une augmentation de 61 pour 100 à Marseille, de 51 pour 100 à Paris, de 36 pour 100 à Bordeaux, de 17 pour 100 à Lille, etc. Les sommes totales pour lesquelles les faillites ont été prononcées forment un passif do 1,010,891,315 fr. L'actif n'était que de 31*3,705,625 fr. La moyenne dos distributions n'a pas dépassé 21,50 p. 100. H a été prononcé quatre fois plus de faillites pour des sommes de 10,000 à 50,000 fr. que pour des sommes moindres de 5,000 fr. ; — signe que leur iniport^ince augmente en même temps que leur nombre, (^ette progression continue; dans le mois d'Octobre on a relevé à Paris trente-dwux faillites de plus qu'on Septembre.

d'une prospérité sans égale et d'une recrudescence marquée dans les productions et les consommations du luxe, on entendait le commerce se plaindre; et l'Empereur, à Amiens, dans une circonstance solennelle, constatait — « la stagnation des transactions commerciales. »

Cette situation n'a pas changé. La Banque de France, toujours atteinte de pléthore, entasse dans ses caves des -capitaux qu'elle n*est plus appelée à rendre à la circulation.

Quel plus énergique démenti pouvait être donné à ceux qui proclament, dans un style de marchands, que le luxe fait aller le commerce * /

On doit signaler, comme une nouvelle et frappante démonstration de cette vérité : que le luxe

1* D'Aguesseau, notre modèle, a consacré une de ses pages les plus éloquentes à démontrer que le luxe et Tagiotage sont au môme titre funestes à la prospérité commerciale d'une nation : « L'agiotage, — dit-il, — a ce grand inconvénient que, pai» un faux genre de commerce, il diminue et affaiblit le véritable. Comme il ne faut , pour y réussir, ni talent, ni habileté dans les arts ou le commerce, ni travail, ni application pénible, ni môme de la bonne foi, et qu'il suffit d'avoir une

revêt les apparences de la richesse sans fonder la richesse elle-même, la disproportion qui ne tarde jamais à s'établir entre le prix excessif des choses nécessaires à la vie et la fortune des particuliers. « Il en résulte, — suivant Montesquieu, — une incommodité générale. Ceux qui excellent dans une profession mettent à leur art le prix qu'ils veulent ; les plus petits talents suivent cet exemple ,

malheureuse manœuvre d'uâurier, qui consiste à se jouer do l'opinion dos hommes et à tirer une espèce de tribut de leur imprudence et de leur crédulité, tous ceux qu'on regarde comme le rebut du commerce honorable, et qui n'auraient aucun crédit s'ils s'en mêlaient, ni aucun moyen de s'y avancer, viennent fondre de tous côtés dans ce commerce honteux; et la fortune du public est livrée à tout ce qu'il y a do plus méprisable ou dans le négoce, ou dans les arts, ou dans la finance, ou dans les affaires. La rapidité des fortunes prodigieuses qu'ils font débauche ceux même qui pourraient s'enrichir par d'autres voies plus honnêtes. Peu d'esprits sont d'une trempe assez forte pour résister à cette tentation : une journée d'agiotage est souvent plus lucrative que des années entières de peines et d'application dans les travaux pénibles des autres professions qui ont rapport au négoce. U n'en faut pas davantage pour porter une grande partie des hommes à renoncer à ces travaux, pour faire, en un moment, une fortune si prompt(i ot si facile par l'agiotage. Ainsi, le véritable commerce; perd autant de sujets que le faux commerce en acquiert. »

Mémoire sur le commerce des Actions.

il n'y a plus d'harmonie entre les besoins et les moyens *. »

<( Le goût d'une dépense excessive répandu dans toutes les classes de citoyens, — disait de son côté Diderot, — porte les ouvriers à exiger un prix excessif de leurs ouvrages. Indépendamment de ce goût de dépense, ils sont forcés à hausser le prix de la main-d'œuvre, parce qu'ils habitent les grandes villes^ — des villes opulentes où les denrées nécessaires ne sont jamais à bon marché ^ »

En France, nous voyons ce phénomène économique se produire chaque fois que le luxe est en progrès.

Dans les remontrances du Parlement de Paris de 1718, alors que quelques agioteurs enrichis par la banque de Law donnaient l'exemple d'un luxe insolent, la voix grave des Magistrats constatait le mal en ces termes:

(( Ce qui doit. Sire, mettre le comble à tous ces

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