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NOTIIE KN\EMI LE LUXE. t>l3
leurs tentatives généralement imprudentes, ce sont de nouveaux mécontents; s'ils réussissent, ils viendront grossir le nombre des mauvais riches.
La classe moyenne s'affaiblit autant par les pertes qu'elle fait que par les recrues qu'elle ne fait plus.
Cependant elle forme dans l'État un amortissement nécessaire entre les mauvais exemples descendus d'en haut et les mauvaises passions qui fermentent en bas ; elle protège ceux qui font un mauvais usage de leur superflu contre l'appétit de ceux qui manquent du nécessaire. Elle tient la place de ces épais bourrelets disposés entre les engrenages des machines, afin d'empêcher des frottements dangereux ou des heurts violents. Le grand esprit politique de d'Aguesseau, — qu'on ne s'étonne pas de me l'entendre citer encore, — se rendait bien compte de ce danger social :
((•Rien n'est plus dangereux à un État que d'en retrancher presque un étage entier, si l'on peut parler ainsi, de n'y laisser que les deux extrémités, c'est-à-dire ceux qui gagnent leur vie par
leur travail, et ceux qui jouissent d'une fortune extraordinaire, en sorte que l'étage du milieu, ou la condition médiocre, qui est ordinairement celle où il habite plus d'honneur, de sagesse et de vertu, est presque anéantie, ou du moins réduite à une fâcheuse nécessitée »
Si, par une sorte de compensation du prix excessif auquel atteignent les choses de première nécessité, un luxe relatif est aujourd'hui à la portée de tout le monde, si les plus petites bourses peuvent prétendre au superflu, je ne puis cependant y voir un signe de la prospérité publique.
L'art n'en profite en aucune façon, parce que le luxe à bon marché se fait vulgaire pom* mieux se répandre. C'est un luxe de pacotille auquel la vanité seule trouve son compte. On l'ambitionne, non pour obéir à un instinct de magnificence, ou par amour du beau; mais uniquement afin de satisfaire la plus mesquine des passions, celle qui
1, Mémoire sur le commerce des Actions, t. XH, p. 506.
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fait trouver un secret plaisir à humilier son semblable par un faste de mauvais aloi.
Je ne puis non plus voir un témoignage de l'activité des transactions commerciales dans l'ouverture de Banques ou la création de nouveaux établissements de crédit. Je pense au contraire qu'il n'y a beaucoup de prêteurs qu'à la condition qu'il se rencontrera beaucoup d'emprunteurs, et je ne sache pas que l'augmentation de la dette pour les États, les villes ou les particuliers, soit un signe de richesse. L'avenir pourra toujours, il est vrai, réparer les brèches du présent; mais il n'en résulte pas moins que si l'on emprunte c'est parce que l'on est gêné,
La seule circulation de l'argent n'exige pas les puissantes ressources dont dispose actuellement le crédit.
Un établissement financier qui bornerait ses opérations à faciliter les transactions commerciales n'arrivei'ait certainement pas à la situation prospère où nous en voyons tant parvenir I
Le luxe contraire au progrès de l'art. — Le bon goût jie suivit
pas aux mœurs. — La Peinture. — L'École française. Sa
décadence et sa Renaissance. — L'École réaliste. — L'art devenu affaire de commerce ou de mode. — Encouragements aveugles de la richesse. — Abus dans l'emploi des ressources décoratives. — La Sculpture et V Architecture. — Corruption de la langue. — L'argot. — La Science opposée à la Littérature. — Tendances du roman moderne. — Mauvais choix de
ses personnages. — La réclame. — La petite presse. Nos
mœurs défavorables au talent. — Les bons livres. Le
Théâtre. — Ses origines. — Son apogée. — Sa décadence.
Il est corrupteur des mœurs^ — Les héros du parterre. Il
s'adresse aux sens. — La mise en scène. — Les femmes de théâtre. — Les cafés-concerts. — 11 y a des compensations!
Si le luxe est défavorable au développement légitime du commerce, s'il vient moins en aide au
crédit qu'il ne l'entrave, il est également nuisible au libre essor de l'art.
Les arts, les lettres et les mœurs sont étroitements unis. Jamais on n'a vu le goût survivre aux mœurs, — l'art ne doit-il pas être la représentation du beau comme la vertu est la pratique du bien?
Son histoire nous le montre constamment soumis à cette loi invariable.
L'art grec commence à décliner après Périclès ; l'art romain, reflet de l'art grec, se corrompt sous les successeurs d'Auguste; le grand souflle de la Renaissance meurt en Italie avec le dernier Médicis, alors que de Rome à Florence , et de Florence à Venise, — ces sanctuaires du beau, — la contagion des mauvaises mœurs avait tout envahi. En France sa destinée est pareille. Avec Louis XV il s'abaisse. Au Poussin, à Lesueur, Philippe de Champagne, succèdent sans transition Boucher, Fragonard, Lancret, Vanloo, Beaudouin, peintres de boudoir.
Depuis que nous avons, dans notre ameublement et le costume des femmes, restauré le style
de ce temps, en attendant que nous en reprenions les mœurs, les toiles mièvres et voluptueuses des peintres du xviii® siècle sont à la mode et se payent des prix exagérés.
Cependant TÉcole française, retrempée aux sources du vrai par Ténergique réaction de David, a, pour se défendre contre l'invasion du mauvais goût, le souvenir d'une ère glorieuse et un présent qui n'est pas sans grandeur; mais on la voit négliger l'application et la méditation ; l'art, étouffé par le positivisme contemporain, ne s'inspire plus au souffle chaste et immortel du beau! S'il n'a pas perdu toute vigueur, il le doit à un reste de sève, qui ne demanderait qu'un climat favorable pour fructifier; toutefois c'est seulement à de longs inten^alles qu'il retrouve de ces sublimes élans par lesquels l'homme se rapproche de la Divinité. Pour se conformer aux tendances actuelles, il s'éloigne de l'idéal, et sacrifie le culte du simple à celui des grâces maniérées. Le dessin est moins estimé que la couleur parce que le dessin, qui est la pensée, s'adresse spécialement à l'âme, tandis que le coloris parle aux sens.
L'art est plus répandu, plus savant, plus ingénieux, plus fécond surtout. Si on relevait ce qui se produit en France de tableaux, de bas-reliefs, de statues, on serait surpris du chiffre !
Nos expositions abondent en toiles de toute nature, de toutes dimensions et de tout mérite; le nombre des tableaux qui n'ont pas été admis est plus considérable encore! Un coup d'œil jeté sur ces peintures nous montre des femmes nues dans des poses tour à tour lascives ou provoquantes, des batailles que le peuple et les enfants affectionnent, des scènes historiques le plus souvent mal comprises, des tableaux de genre qui font peu d'honneur aux mœurs du jour. L'impression générale est une grande mise en œuvre de couleur, de draperies, de lumières, et, — dans la représentation des sites de la nature, — des effets plus singuliers que vrais.
Nos artistes cherchent le succès dans l'excentrique , et il leur arrive de tomber dans la trivialité alors qu'ils prétendaient seulement être originaux. Us ne s'appliquent plus guère qu'à provoquer l'étonnement ou le rire. La plupart tra-
vaillent sur commande, comme des ouvriers, et ne prennent plus le temps de consulter l'inspiration, seule capable de les ramener dans la voie du vrai. Le peintre qui résisterait à la contagion courrait risque de se condamner à l'obscurité et à la misère!
Cependant, quelque jour, cette réaction sera tentée: les circonstances n'étant plus les mêmes, elle réussira.
De ces aspirations nouvelles est née recelé réaliste. Sans atteindre au faire habile ni à la riche couleur des Écoles allemande et hollandaise, elle s'adonne connue elles à la représentation de nos laideurs physiques, et trouve moyen de les exagérer. Des amateurs ont mis l'école réaliste à la mode, le public s'est écrié après eux : — « Comme cela est vrai ! »
Voilà pourtant jusqu'où peut descendre la poésie du pinceau !
L'art est la distraction des classes élevées, il les repose de leurs soucis, orne leurs demeures. C'est la richesse qui le fait vivre ; mais, si elle ne contribue point à l'élever par ses encouragements
délicats, elle l'abaisse par son caprice aveugle.
L'art est, plus que tout le reste, soumis à l'empire despotique de la mode.
On le reconnaît à ces ventes de meubles, statues, tableaux, dont la valeur artistique est généralement douteuse, mais qui, au feu des enchères, atteignent des prix excessifs. Celui que nos prétendus connaisseurs mettent à une toile n'est presque jamais l'expression de son mérite. Une école est en hausse sans que l'on sache pourquoi, tandis que telle autre, incontestablement supérieure , tombe , sans plus de raison , dans le discrédit. L'art n'a rien à gagner dans ces joutes mémorables, — tournois ouverts à l'orgueil, luttes où le vainqueur se montre moins satisfait de la possession longtemps incertaine d'un objet précieux que du bruit qui se fera autour de sa victoire. Les journaux diront ce qu'elle lui a coûté, et le public apprendra que M. C... ou M. N... est assez riche pour mettre une somme importante à un caprice. Certains peintres qui, de leur vivant, trouvaient difficilement à placer leurs œuvres, ne pourraient croire à leur prix actueL
ijuelques artistes contemporains ont dû voir avec surprise, — si leur vanité ne les aveuglait tou- I tefois, — une vogue soudaine s'attacher à leur pinceau.
La spéculation, rendue ingénieuse par les besoins infiniment variés du luxe, a su faire de Tart un moyen de commerce ; la raison pour laquelle de riches banquiers tiennent à acquérir une réputation d'amateurs, c'est qu'elle leur permettra de trafiquer avec avantage de leur galerie. Ces tableaux, que leurs possesseurs connaissent seu- ^ lement par leur nombre, passent entre leurs mains comme les femmes dans le harem du sultan. L'habileté consiste à en payer quelques-uns un prix fort élevé pour attribuer aux autres une ,
valeur de convention. \
Les dépenses occasionnées par cet entraînement forment un article de plus au chapitre des prodigalités dont les grandes fortunes rapidement acquises donnent si fréquemment l'exemple. f
11 est mauvais que les pauvres et la classe nombreuse de ceux qui , sans être précisément dans la misère, vivent au jour le jour de gêne
et (le privations, puissent se dire, à la nouvelle qu'un tableau, un meuble, un bijou de poche, ont été payés quatre-vingt ou cent mille francs, qu il y a près d'eux des riches à qui l'argent coûte si peu!
La fortune, comme la puissance, ne devrait se connaître qu'à ses bienfaits.
Lorsque la peinture commence à décliner, tous les arts la suivent, notamment la sculpture et
l'architecture, souvent appelées à se prêter leur harmonieux concours.
En cessant d'être simples elles perdent, elles aussi, tout cachet de grandeur. Le caractère que revêt alors l'architecture est celui d'une richesse exubérante, impuissante à dissimuler la pauvreté de l'idée. Elle abuse des corniches, des frontons, des statues, des bas-reliefs, prodigue les marbres, les dorures, les bronzes, les colonnades, les portiques.
Cet oubli des justes mesures et des convenances architectoniques, ces caprices infinis de la ligne, cet excès dans l'emploi des ressources décoratives.
ont toujours été pour rarchitecture un signe de décadence.
Toutefois Tart, en trouvant pour se répandre des moyens ingénieux et nouveaux, tels que les moulages perfectionnés, la galvanoplastie, la lithographie, la photographie, Théliographie, a fait un progrès réel. Bien que ces reproductions soient généralement imparfaites, elles n'en mettent pas moins les chefs-d'œuvre de la peinture, de la sculpture, de l'architecture à la portée de toutes les bourses; les plus modestes ménages peuvent en orner leur demeure.
Introduire Tart au foyer domestique, à coté de ce qui se rapporte uniquement aux besoins matériels, c'est nous y rattacher par les inspirations plus nobles de la pensée et du cœur; c'est éveiller ou entretenir le sentiment du beau; c'est favoriser peut-être chez nos enfants l'éclosion d'une vocation cachée!
Le langage suit la décadence de l'art. Il se corrompt, s'abaisse par sa familiarité, et finit par perdre tout souvenir de son génie nationaL
Les derniers monuments de la langue latine renferment en si grand nombre des mots grecs à peine latinisés, que certains passages sont incompréhensibles.
La langue française, après avoir mérité par sa clarté, son élégance, son harmonie, de devenir la langue universelle et de rester la langue diplomatique, après avoir mis à se défendre des intl'usions étrangères le soin jaloux qu'apportent les représentants des grandes races à garantir leur sang de tout mélange, se montre maintenant facile à l'excès. On dirait que nous prenons à tâche d'abaisser ce fier et beau langage que parlaient Montesquieu et Bossuet ; de rendre triviale et pesante cette langue spirituelle qu'ont si finement maniée Voltaire, Rivarol, Champcenetz !
liOrsquun romancier osa, pour la première fois, faire parler argot à ses personnages, son livre eut un succès de nouveauté et de curiosité; mais le bon goût protesta. Aujourd'hui Y argot ne blesse plus l'oreille, il a acquis droit de cité, et se parle dans le meilleur monde.
Pour vous rendre bien compte de ce que notre
langue a perdu de sa simplicité et de son harmonie, imaginez un lettré retiré du commerce des hommes pour vivre dans la familiarité de nos grands auteurs, puis mettez entre ses mains quelqu'un de nos romans modernes, ou plutôt menez- Je dans un cercle à la mode. Cet homme commen- <!era par se croire dans la société d'étrangers s' essayant à parler notre langue et la mêlant de mots pris à leur idiome national, il pensera que vous l'avez conduit parmi des Français rustiques, étrangers aux convenances et aux règles du langage, habitués à se servir de locutions triviales ou grossières. Si vous lui apprenez qu'il se trouve au milieu d'hommes distingués par leur éducation et leur naissance, vous le surprendrez assurément! Notre langue, après de nombreux emprunts aux termes techniques de la science et au monde des a(raires% s'est compliquée de mots durs, in-