‹ Notre ennemi le luxeChapitre 24 sur 41 · Saint-Simon, faisant allusion aux mœurs de la rue Quin · texte numérisé non relu

Saint-Simon, faisant allusion aux mœurs de la rue Quin

oampoix, reparues dans nos Bourses modernes, disait : — « On

avait fait comme une langue pour entendre ce man<ige et savoir

s'y conduire. »

Mémoires*

liarmonieux, difficiles à prononcer, incompréhensibles pour qui n'en a pas la clef. Les uns nous arrivent d'Angleterre, les autres d'Allemagne, d'autres je ne sais d'où. Il y a aussi l'interminable cortège des expressions et des désignations nouvelles nées de nos modes et de nos usages : celles (le biche y cocotte y gandin^ cocodès^ petit crevé ^ et tant d'autres! lesquelles ont bien vite été déclarées charmantes, adoptées par la mode, répandues par l'usage; le dictionnaire, les trouvant dans la circulation, leur donne à son tour place dans son vocabulaire.

Montaigne, M'"^ de Sévigné, Pascal, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Buffon, ont, eux aussi, inventé des mots ; mais chaque fois on a pu dire que la langue s'était enrichie : nos innovations modernes n'ont d'autre résultat que de l'abaisser!

De retour d'un long voyage, je rencontrai au bois, le soir même de mon arrivée, la duchesse de N... « Combien je suis aise de vous revoir, me dit-elle, montez dans ma voiture et venez gobichonner chez moi! » Il lui fut permis de se rire

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de ma surprise. Je n'avais pas encore eu le temps d'apprendre la signification du verbe gohichonner^ — le dernier-né de cette langue de fantaisie adoptée par la high-Ufe et la gentry^ autres mots que je recommande aux linguistes épris de Tharmonie du son !

Notre littérature ressent le contre-coup de cette corruption et semble prendre à tâche de la propager.

Nous sommes toujours un peuple lettré, sensible aux plaisirs de Tesprit, l'Europe n'a pas désappris de nous lire; ce qui s'imprime est incommensurable, le dépôt à la Bibliothèque impériale exige à lui seul le service d'une voiture attelée d'un cheval. Mais, combien, depuis dix ans, avonsnous d'ouvrages dignes de prendre place dans l'histoire littéraire de la France, d' œuvres profondes, bien pensées, bien écrites, capables d'élever le sens intellectuel et moral de la nation? Il se publie, il est vrai, un certain nombre de bons livres; mais ils sont généralement pédants, ennuyeux, mal écrits, et ne se lisent guère.

Le livre est devenu un objet de commerce ou un instrument de vanité*. La plume n'est plus un

1. Il y a aussi les livres de luxe dont les gravures forment le seul attrait; le texte, parfois spécialement composé pour elles, n'est plus que Taccessoire. Le nom de l'artiste s'étale en lettres d'or sur la couverture où on ne trouve pas toujours le nom do l'auteur. On achète ces sortes d'ouvrages, non pour s'en faire des amis, des modèles, des consolateurs, mais comme un ornement destiné à prendre place sur les rayons d'une bibliothèque d'apparat ou sur une table dans un salon banal.

On se contente d'admirer les illustrations, la richesse de la reliure, la couleur et la finesse du maroquin, la beauté des caractères. C'est une des mille formes du luxe moderne, un objet de montre dont la vue seule exclut toute idév^ de lecueillement.

Avec le prix que coûtent ces livres, on pourrait se composer une bibliothèque choisie. On en jugera par cet aperçu emprunté aux plus récents catalogues de nos principaux éditeurs : — la Bible de Gustave Doré se vend 200 francs cartonnée, et avec la reliure 1,000,2,000, même 5,000 francs; l'/in/Vr dw ^aw<«, par le môme, vaut relié 1,400 francs; le volume des Jardins, qui coûte 100 francs broché, vaut relié 3,000 francs; les Caractères de La Bruyère, 1,500 francs; un petit il /f^'eti de Musset,. 1,000 francs; les Lettres de 3/'"® de Sévigiié, 1,200 francs; un Jlo/tére, 4 ,200 francs; un Corneille, \^^i) francs; un Schiller, 1,000 francs. Des Imitations de Jésus-Christ coûtent 2,000 et 2,500 francs; la Vie des Hommes illustres de Plutarque, sur papier de Hollande, avec eaux-fortes et couverture en maroquin du Levant, 15,000 francs.

Comment vivre dans la familiarité de la pensée ou de l'étude avec ces volumes d'un prix extravagant et généralement d'un format incommode!

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sceptre que portent avec dignité, honneur et indépendance le philosophe, le moraliste ou le penseur; c'est, pour le plus grand nombre, une occasion de scandale ou de fortune.

La chute est surtout grande dans le roman.

Au lieu de s'inspirer des sentiments nobles et honnêtes, de puiser ses effets dans les drames véritables, — certes notre pauvre existence en proie à toutes les misères ne manque pas de sujets! — il se renferme dans un monde de sentiments impossibles, d'événements extraordinaires, cherche à émouvoir par le récit de ce que la vie présente de plus anormal ou de plus monstrueux, flatte les mauvaises passions, les excite, et pour toutes les fautes plaide les circonstances atténuantes. Il se plaît à rendre ses héros intéressants par leurs vices, lorsqu'il pourrait les montrer touchants par leurs vertus, offre en modèles à une société malade des personnages qui résument en eux toutes les maladies morales et toutes les corruptions. En les plaçant hors de la loi commune, il présente la société sous

l'image d'un joug trop lourd pour les âmes à forte trempe, et dont il leur est dès lors permis de s'affranchir.

Il confond le bien et le mal, fait le procès à la distinction des classes, dénonce toute discipline comme absurde, injuste, vexatoire, et contribue à détendre le lien social. Le récit manque de bonne foi, les événements historiques sont tronqués, défigurés, adaptés à la thèse que soutient le livre.

La forme dépasse encore le fond, s'il est possible, par l'incorrection et la vulgarité du style.

Cette littérature a acquis une désolante fécondité, — la fécondité du champignon qui, dans les contrées malsaines, pousse en une seule nuit. Elle a trouvé, pour se répandre, des débouchés dont manquent les bons ouvrages, et dispose de mille complaisants organes.

Plusieurs mois avant que le roman ne paraisse, les murs des villes se couvrent d'affiches, attirant l'attention, à la fois par la dimension de

leurs caractères, et le style dans lequel elles sont l'édigées ^ Les journaux annoncent avec fracas le titre de Touvrage et le nom de l'auteur; i's allèchent le public par leurs indiscrétions,

i . En voici une que Ton a pu voir longtemps sur les murs de Paris et de presque toutes les villes de province :

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