‹ Notre ennemi le luxeChapitre 25 sur 41 · A LUI LE COQ · texte numérisé non relu

A LUI LE COQ

éveillent sa curiosité, la tiennent en haleine, puis livrent au détail le roman impatiemment attendu, en ayant toujours soin de suspendre le feuilleton à un endroit pathétique.

Comme si ce n*était point encore assez, ces sortes de romans trouvent, pour se répandre, les feuilles à cinq centimes, lesquelles se tirent à plusieurs centaines de mille d'exemplaires, se crient sur la voie publique et pénètrent dans les plus humbles bourgades. Le nom de Petite Presse donné à ces nouveaux venus du journalisma semblera une dérision si on se représente la grandeur du dommage qu'ils causent au goût, aux mœurs, au caractère.

Ce n'est pas avec de telles lectures que l'on peut former l'esprit, échauffer le cœur, élever l'âme d'un peuple!

Si nous ne savons plus lire que les romans d'un haut goût, nos mœurs, à un autre point de vue, ne sont pas davantage favorables au talent.

Elles l'étouffent sous un premier succès.

Dès qu'un écrivain se révèle par quelque créa-

tion originale, la foule, qui se plaint de notre pauvreté présente, Tentoure, Tacclame, le gâte, Fétourdit. La vie s'offre à lui avec un cortège de triomphes, de plaisirs, de richesse qui lui fait paraître le travail bien sévère. Le talent lui devient inutile; tout ce qui sortira de sa plume sera payé au poids de Tor. Son nom a une valeur marchande, on achète son nom ; les éditeure lui commandent des romans à livrer à époque fixe, romans qu'on lui paye fort cher et d'avance, afin d'empêcher qu'il se dédise.

jNi les lois sur le colportage, ni la censure, ui les prix académiques, ni les encouragements officiels n'ont le pouvoir de maintenir chez une nation le culte des lettres : il faut qu'elle en ait l'instinct.

Dans les sociétés comme dans l'Océan il v a deux courants : l'un descend, l'autre remonte; mettons-nous du côté du courant qui remonte, afin d'opposer à la force de l'entraînement la force de la résistance.

Le moyen est ici d'encourager et de propager les bons livres, de ne pas en laisser le privilège à

des moralistes lourds et ennuyeux quoique bien intentionnés, de les rendre attrayants, de savoir faire aux idées du jour des concessions légitimes, afin de ne pas tout perdre par l'absolu.

Notre temps a produit dans la science des œuvres d'un mérite supérieur. La science, poursuivant exclusivement la solution du problème du bien-être matériel, se trouve mieux d'accord avec le génie moderne ; mais nous avons vu aussi éclore des œuvres d'imagination, délicates et charmantes, accueillies avec empressement par le public, et qui ont mérité à leur auteur une légitime renommée.

11 faut faire aiTiver ces œuvres choisies jusqu'au peuple. En descendant des hautes classes pour qui elles sont une distraction, elles prendront l'importance d'une moralisation.

De la littérature si nous passons au théâtre, nous assistons à un spectacle plus fâcheux.

Le théâtre, né de la civilisation, s'élève ou s'abaisse en même temps qu'elle.

Pour ne citer que notre propre exemple, nous

voyons le théâtre, miroir fidèle de la ferveur et des superstitions du Moyen-Age, se concentrer à sa naissance dans la représentation des Mystères,

Avec les Soties y il retrouve sa mission véritable qui consiste à nous signaler nos travers et à les censurer. — Castigat ridendo niores^ telle sera désormais sa devise.

Il se montre vraiment grand avec Corneille, Racine et Molière. Les bravades du Cid partent d'une âme noble et ne peuvent que provoquer l'explosion de sentiments généreux. Le caractère est un peu forcé ; mais il Test du côté de Thonneur, — comme dans les Horaces, — et à cela il ne peut y avoir de péril. Racine s'adresse aux sentiments compatissants et tendres ; Molière devient le libre censeur des mœurs; conservant son indépendance dans une cour servile, sans autre privilège que celui du génie, il parle cru et vrai à la société déjà corrompue du xvii® siècle. Il ne craint pas, lui comédien et bourgeois, de dire sans ménagements leurs travers à ces grands seigneurs qui l'écoutent en silence.

Le génie de Molière avait trouvé gi*âce devant

le plus chatouilleux et le plus absolu des rois!

Notre théâtre paraît oublier son glorieux passé. Intimement uni à la littérature dont il exagère les tendances, parce que, plus directement en contact avec le public, il sent mieux quelles passions on peut flatter en lui, il est généralement devenu une école de mauvaises mœurs.

Il nous montre tour à tour une femme adultère, un mari trompé, des fils ingrats, des amants se faisant honneur de leurs tristes victoires et s' applaudissant des plus honteux stratagèmes; ou, — comme dans la Grande-Duchesse^ — une princesse souveraine éprise d'une passion sans frein pour un soldat à qui elle confère en un jour tous les grades de son armée.

Quelle leçon de respect pour les hiérarchies sociales !

Les pièces offrant les situations les plus anormales ou les plus indécentes sont les mieux accueillies. Est-il besoin de rappeler celle dont la vogue s'est prolongée toute une année, et qui vient d'être reprise avec le même succès? Le rideau tombe, au second acte, à l'instant où un

des principaux personnages, après avoir séduit la femme de son ami, porte sur elle une main passionnée*.

Le théâtre contemporain, au lieu de s'appliquer à nous offrir, sous ses aspects divers, le noble spectacle de la passion en lutte avec elle-même et finissant par se vaincre, nous la montre abandonnée à ses emportements, toujours satisfaite et toujours altérée; il fait volontiers son apologie, la proclame une justification à toutes les fautes, voire même à tous les crimes.

Chimène, Phèdre, Hermione, Esther, Athalie ont fait place à la Dame aux Camélias, à la Baronne d'Ange, à Diane de Lys, à Henriette Maréchal*. Les héros que le parterre honore d'une constante sympathie sont des bandits :

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