QS Intimes
2. Les protestations qui ont accueiUi cette pièce, le jour où elle parut sur un théâtre spécialement chargé de veiller à la pureté de la langue et à Tobservation des règles de la morale et du goût, ont témoigné du moins que notre esprit n'a pas perdu toute délicatesse, et que notre apparente indifférence en matière d*art n'est pas de l'insensibilité.
NOTRE ENNEMI LE LUXE. 23î>
Mandrin et Rocambole en hommes, la Marquise de Brinvilliers, Marguerite de Bourgogne, Lucrèce Borgia en femmes. Mettez quelques crimes de plus dans la vie de ces personnages, et ils égaleront Tibère, Néron, Messaline, Poppée, Caligula, Héliogabale !
Un autre abus consiste à prodiguer au théâtre un spectacle qui nous choquerait dans la rue.
11 y a peu de pièces du genre gai, même de mélodrames, dans lesquels l'auteur n*ait trouvé moyen de mettre un ivrogne. Ces exhibitions sont contraires à la décence et à la délicatesse. Que dire si, — comme cela a lieu dans une pièce toute récente*, — ce rôle est rempli par une femme !
Aux grandes époques de notre théâtre, — le plus fameux après celui des Grecs, — la pensée était tout. On ne tenait compte ni des décors, ni des costumes, ni du luxe des accessoires.
La scène se composait de quatre châssis sur les-
i, La Pénchole,
tJiO NOTRE ENNEMI LE LUXE.
quels on tendait une toile grossièrement peinte. Des quinquets éclairaient la salle où les spectateurs venaient pour écouter, non pour se faire voir; une rangée de chandelles qu'un laquais mouchait solennellement pendant les entractes formait la rampe ; l'orchestre, — lorsqu'il y avait un orchestre, — comprenait un fifre et trois violons. Les acteurs représentaient les Romains du temps de Tibère ou d'Auguste avec leurs vastes perruques à marteaux et des costumes de petits maîtres.
Je suis loin de blâmer les perfectionnements introduits dans les accessoires et la mise en scène; seulement il fallait, pour mieux faire ressortir Texcès où nous en sommes venus, rappeler notre point de départ.
La scène française tend chaque jour davantage à négliger l'esprit pour les sens.
Bon nombre de pièces ne sont plus qu'un prétexte à tableaux. On n'y trouve ni style, ni intrigue, ni intérêt; Tinspiration manque, mais on ji'a rien négligé pour éblouir les yeux.
Un auteur écrit rapidement, dans un mauvais
français, une pièce qu il émaille en une proportion connue de mots dî! argot ^ d'expressions triviales, de vulgaires calembours; un autre y intercale des couplets équivoques avec accompagnement de gestes; un troisième met le tout en musique. Puis viennent les machinistes chargés de combiner des trucs nouveaux, les peintres qui représentent sur de vastes décors de frais paysages ou des palais féeriques. On éclaire cette riche mise en scène au gaz, aux feux de bengale, à la lumière électrique, on prodigue les costumes, les cortèges ; on remplace les acteurs par une quantité innombrable de figurantes prises parmi les plus jolies femmes, et apparaissant, à tous les actes, tantôt en ondines, en naïades, nymphes, fées ou génies. Les ballets se composent de danses d'ensemble d'où se détachent des premiers sujets qui exécutent des poses lascives, — moyennant quoi on obtient un succès !
De tels spectacles ne sont qu'une entreprise d'argent!
Voici au reste ce que je lisais lors de la première représentation de l'une de ces pièces :
<( Dans la Lanterne magique passent en costumes tout brillants de soie et d'or trois cents femmes dont la plupart sont jeunes et belles, et le public y a pris à peine garde; il ne demandait, n'espérait, n'applaudissait que les Clodoches. On désigne sous ce nom quatre danseurs qui font, — à ce qu'il paraît, — les délices des bals de l'Opéra. Devant ce spectacle, ce§ contorsions, ces gestes incroyables, cette pantomime inouïe, la foule, — de l'orchestre au cintre, — a éclaté en applaudissements furieux ! »
11 faut au public, comme à un vieillard blasé, des spectacles qui frappent fortement ses sens. Pourquoi s'étonner dès lors que le théâtre devienne un prétexte aux exhibitions les plus bizarres, les plus excentriques ou les plus indécentes : — tableaux vivants, luttes d'athlètes, dislocations, exercices de dompteui-s, cortèges de bêtes! Un soir on vit apparaître sur Tune de nos principales scènes le bœuf gras qui s'était promené trois jours dans Paris. On a parlé d'autoriser d'une manière permanente les courses de taureaux, — ce souvenir sanglant des jeux du cirque.
Toutefois un de ces industriels empressés à tirer parti de nos travers, au besoin de nos vices, ayant fait venir d'Afrique une bande de fanatiques, lesquels, avec des contorsions hideuses, s'arrachaient les yeux, se faisaient des plaies vives, avalaient des poignards ou du feu, dévoraient serpents et crapauds, — en fut pour ses frais, et dut renvoyer ses Arabes à leur désert.
Certains entrepreneurs dramatiques font circuler dans les ateliers de femmes des avis imprimés où ils promettent des salaires importants aux jeunes ouvrières qui voudraient figurer dans leur pièce.
Une fois que la fille du peuple a quitté l'atelier pour le théâtre, la robe d'indienne pour le maillot court de la figurante, elle a définitivement rompu avec la vie laborieuse et honnête, et bientôt ses compagnes d'atelier la rencontrent circulant le soir en toilette sur les boulevards.
Pour elles quel exemple !
Plusieurs théâtres, spécialement fréquentés par la classe élevée, sont pour les femmes galantes
un moyen de faire connaître leurs charmes et de les mettre à prix.
Il y en a qui achètent fort cher cette faveur, et quelques directeurs, au lieu d'avoir à entretenir un personnel féminin, se font payer par lui.
On se souvient du récent scandale donné par une fille sans talent et sans voix qui parut sur la scène lyrique en costume d'Amour, portant à ses pieds plusieurs centaines de mille francs de diamants. A la première représentation la salle se trouva envahie par tout ce que la jeunesse française compte de plus aristocratique et de plus élégant. On ne voyait au parterre que princes, ducs, marquis : les places, vendues aux enchères, s'étaient disputées à prix d'or.
Cette tendance du public à s'intéresser moins aux personnages de la pièce qu'aux actrices chargées d'en remplir les rôles est cause que des jeunes femmes vraiment honnêtes et vertueuses recherchent le théâtre non plus uniquement comme une occasion de fortune, — on sait quel prix excessif nous payons nos premiers sujets! — mais comme moyen de déclassement social.
Chaque jour des personnages haut placés, des hommes appartenant aux premières familles, même à des Plaisons princières, prennent leurs femmes au théâtre et trouvent en elles des épouses dévouées et d'excellentes mères de famille ^
Tout est pour le mieux lorsqu'ils n'ont pas à se repentir de leur choix !
Cependant de semblables mariages ne sont pas dans Tordre; ils peuvent semer la désunion dans les familles, éveillent chez les femmes des ambitions déplacées, et sont, en somme, d'un mauvais exemple.
Après les théâtres viennent les cafés- concerts, lesquels, au lieu de populariser, comme on aurait pu le croire, la bonne musique, ne servent qu'à hâter la dépravation du goût.
Ne faut-il pas que nous soyons bien déchus de
1. Ce ne sera pas commettre une indiscrétion, tant, — à la suite d'une vie de théâtre exemplaire, — leur mariage a eu de retentissement, que de rappeler les noms de la Comtesse de Sparre, qui fut M"« Naldi, de Sophie Cruvelli, aujourd'hui Baronne Vigier, d'Adelina Patti, Marquise de Caux.
'2iO NOTRE ENNEMI LE LUXE.
^lotre ancienne délicatesse pour avoir pu frénéti- <|uement applaudir la voix éraillée et la pantomime ilibertine d'une chanteuse de tabagie , n'ayant pas ;inême pour elle la beauté !
Quand on songe que cette femme, aujourd'hui très-rriche, a chanté pendant trois années devant «n nombreux auditoire des romances telles que <*elles-ci : — la Vénus aux carotles^ la Reine des 4^harlatahs, la Femme à barbe^ la Déesse du bœuf ijras^ le Casque à Mengin * /
1. Citons encore le Sire de Framboisy, — Ohé! les Petits •agneaux! — les Bottes à Bastien, — le Pied qui r^mue.
Un couplet du Casque à Mengin, la plus récente de ces pro- «luctions, donnera une idée de la valeur de toutes les autres. Les personnes qui les ont entendues n'auront au reste qu'à se reporter il leurs souvenirs, et consulter leurs propres impressions.
Si j' me montrais sur la place publique Avec un' robe, un simple caraco, Si j'avais l'air d'un' marchand' de boutique. Je n' trouverais pas le plus petit gogo.
•C'est par l'épat' que le public s'allume, Sans c' casque-là j' vendrais pas un crayon ,
Faut tirer l'œil par du costume, Pas vrai ? là-bas ! la d'moiselle au chignon.
En avant! Vert-de-Grisl
Zing! boum! rantanplanl C'est moi que j' suis la rein' des charlatans!
Le Casque à Mengin vient de se voir oublié pour les Pompiers le Nanterre, Les deux se valent!
Thérésa ayant pris l'engagement de se faire entendre dans une grande ville du Midi, moyennant des appointements plus élevés que ceux d'un Ministre, il y eut émeute le jour de la représentation : la salle ne se trouvait pas assez vaste pour contenir la foule.
La chute serait sans remède si cette décadence n'avait une compensation, et s'il n'apparaissait de temps à autre, sur notre théâtre, des pièces inspirées aux meilleures sources : morales, intéressantes, bien écrites, puisant leurs sujets dans les situations vraies de la vie, et dont l'auteur n'a pas craint de compromettre le succès , en faisant son héros honnête homme.
Ces écrivains trouvent toujours un public pour les applaudir; ils s'adressent aux instincts généreux de l'âme, aux sentiments élevés du cœur, et maintiennent le théâtre dans sa véritable voie : — Instruire en amusant.
D'autres, élargissant le cercle de son influence et touchant de plus près au problème social, se sont donné la tâche de reprendre nos mœurs.
Sachons-leur gré de leur initiative.
Ils sont parvenus à nous faire rire de nos travers; peut-être finiront-ils par nous en corriger!