Discours sur les Mœurs
'2. Je relève dans rexcollent ouvrage de M. Batbie cette statistique véritablement ciïrayaatc. De 1836 à 1846 la population des campagnes a perdu 2,626,300 habitants ; environ le douzième de la population de la P'rance. Si on rapproche le recensement de 1856 de celui de 1851, on trouve que cinquante-quatre départements ont été privés d'une partie de leurs habitants. Trente ont éprouvé une diminution de plus de 5,000; pour seize la perte a dépassé 16,000. La Haute -Saône a perdu 36,000 âmes sur 347,000, c'est-à-dire environ le dixième; dans l'Ariége, le déficit a été plus sensible puisqu'il a atteint au chiffre de 16,000 sur •265,000 habitants*. Les départements où l'émigration est la plu»
Les industries de luxe plus payées, et, en apparence, moins fatigantes que le travail des champs, attirent dans les grands centres les populations rurales*.
prononcée sont les dépai1;ements pauvres, excepté la Normandie où la diminution de population s'explique par la proximité da Paris. Pendant ce temps, la population du département de la Seine, qui était en 1851 de 1,422,000 habitants, augmentait en cinq ans de 305,000, et atteignait^ en 1856, à 1,727,000. En 1861 elle s'était encore accrue de 226,000 habitants, et se trouvait portée à 1,953,660 âmes. De telle sorte qu'elle a grossi de 531,000 âmes en dix ans. Dans la banlieue la progression a été plus foi^te. La seule commune de Montmartre est passée, en dix ans, de 6,000 à 60,000 âmes. En 1851 il n'y avait en France que neuf villes de plus de 50,000 habitants ; en t8.56, on en comptait dix-neuf. Les villes ayant plus de 20,000 âmes se sont élevées dans cette môme période du chiffre de 34 à «elui de 79.
1. Condillac a bien saisi les causes économiques et les suites fâcheuses de cette émigi*ation lorsqu'il a dit : — « Il n'est pas douteux, que les sommes que nous dépensons ea meubles, en équipages, en bijoux, ne commencent par enrichir l'ouvrier ; elles l'accoutument à des jouissances qui sont un luxe pour lui, et ces jouissances excitent l'envie ou l'émulation de tous ceux qui se flattent de réussir dans le même métier. En effet, comme cet ouvrier est un paysan dont tous les parents sont laboureurs, sa condition améliorée fait voir à tout son village combien l'industrie dans les villes a d'avantages sur les travaux de la campagne. On désertera donc les villages. Sur dix paysans qui auront pris des métiers, un seul réussira et neuf ne gagne-
Elles s'y entassent, y souffrent et s'y démoralisent.
Que Tactivité toute factice produite par les consommations de luxe, les travaux de construction et d'embellissement qui sont le signe ostensible de la prospérité des villes viennent à se ralentir un seul jour, et voilà des milliers de bras sans ouvrage, en butte à tous les mauvais conseils de la faim, — de la faim assistant à l'irritant spectacle des profusions de la richesse !
La concurrence sans bornes à laquelle donnent lieu les emplois de la ville abaisse outre mesure le taux des appointements et des salaires, tandis que la rareté des bras dans les campagnes y fait monter à l'excès le prix de la main-d'œuvre: — la ville et la campagne souffrent toutes deux de* ce manque d'harmonie.
En tête des causes de cette émigration, je
ront pas de quoi vivre. H y aura donc dix hommes de perdus pour Tagriculture, et neuf pauvres de plus dans la ville. »
Le Commerce et le Gouvernement, chap. xxviu
signalerai la domesticité, — foyer de corruption et d'abaissement moral, plaie vive de notre civilisation ; la plaie se creuse à mesure que les exigences du luxe augmentent.
La pire existence des champs, la plus misérable, la plus éprouvée, sera toujours préférable à la condition du domestique.
Autrefois, du moins, elle était anoblie par le dévouement. Le domestique entrait jeune au service de ses maîtres et contractait un engagement pour la vie ; il vivait avec eux dans une familiarité respectueuse, les sei'vait autant par attachement que par intérêt. 11 voyait naître les enfants, les élevait, les voyait grandir, et, — vert encore, — les servait à leur tour. Les enfants se montraient indulgents pour sa vieillesse comme leur père l'avait été pom* son inexpérience. Il y avait entre eux solidarité de souvenirs. Le serviteur s'intéressait à cette maison qu'il regardait comme sienne, s'enorgueillissait de sa prospérité, s'affligeait de ses revers, et, au besoin, exposait sa vie pour ses maîtres.
Nos mœurs ont changé ces anciens usages.
Parmi le grand nombre de jeunes garçons et de jeunes filles accourus chaque année à la ville pour y servir, il n'en est pas un seul qui s'arrête à la pensée de trouver une bonne maison où il pourra î^e placer pour longtemps, pour toujours peutêtre. Ils se préoccupent peu de la personne, beaucoup du gage; et, comme l'intérêt seul les guide, on les voit changer de condition aussi facilement que d'habits!
Les maîtres, ne se croyant plus en droit de (dompter sur le dévouement de leurs domestiques, les traitent avec hauteur, — en étrangers qui vendent chèrement leurs services.
La rigueur a pris la place de la confiance.
Le domestique, initié par les détails de son service, aux mille raffinements d'une vie luxueuse, envie le sort de ses maîtres et se venge d'une apparente soumission en minant au dehors leur réputation et leur crédit.
C'est un ennemi que nous entretenons à notre foyer.
11 prend dans les antichambres des habitudes de paresse, et reçoit de mauvais conseils qu'il ne
tarde jamais beaucoup à mettre en pratique. Aux heures bien rares où il lui est permis de jouir d'une liberté passagère , il fréquente le café, les mauvais lieux, et dissipe son argent plus vite qu'il ne le gagne.
La vie de famille lui est, dans la plupart des cas, interdite, — ce qui fait que le luxe, en développant outre mesure la domesticité, apporte une entrave nouvelle à l'accroissement de la population.
Peu de maîtres consentent à avoir des domestiques mariés, soit qu'ils craignent que les soins d'un ménage ne les détournent de leur service, ou qu'ils redoutent entre le mari et la femme un accord contraire aux intérêts de la maison.
Le sort des domestiques mariés n'est au reste guère meilleur; le maître qui consent à les prendre ou à les conserver exige qu'ils se séparent de leurs enfants à leur naissance, et qu'ils les fassent élever au loin.
C'est, en les privant de leurs caresses, leur enlever le plus net de leurs bénéfices.
Aussi l'intérêt des domestiques — intérêt qu'ils ne savent que trop bien entendre ! — est-il de ne pas avoir d'enfants.
L'Empereur a entrevu le danger social de l'accroissement des villes au détriment des campagnes, les souffrances qu'il cause, et l'a efficacement combattu en améliorant le sort de l'habitant de la campagne et en opposant aux progrès du luxe les progrès de l'Agriculture.
11 a assuré à la terre une vie nouvelle par la fondation d'institutions de crédit qui lui fournissent ce dont elle a le plus besoin après des bras : — le capital.
En même temps, il lui prodiguait les exemples, les encouragements, les récompenses. Jamais, depuis Sully, l'Agiûculture n'a été plus en honneur * .
1. Une enquête, ouverte pour mieux connaître ses besoins^ a établi que, depuis trente ans, les salaires ont doublé tant à cause des grands travaux entrepris dans les villes, à Paris notamment, que par suite des progrès de la cuhurc et des besoins de bien -Être, même de luxe, qui ont pénétré dans les cam-
Les Concours et les Comices — ces fêtes pacifiques des campagnes, — ont été rendus plus nombreux et plus solennels.
Partout où la culture est restée stationnaire, soit à cause du manque de bras, soit par suite de la pauvreté du territoire, des fermes-écoles ont été créées dans le but d'éclairer le cultivateur sur ses véritables intérêts, mais surtout afin de propager, par rirrésistible enseignement du succès, l'emploi des bonnes méthodes. Sur les territoires infertiles de la Sologne et des Landes, l'Empereur a, par lui-même, fondé de vastes exploitations * pour étudier les qualités du sol et en tirer le
pagnes. Los mômes raisons ont entraîné une diminution du personnel agricole. L*usage plus répandu des machines n'a exercé aucune influence sur Témigration, l'ouvrier de bonne volonté étant toujours certain d'avoir de l'ouvrage. Si son niveau moral s'est élevé, grâce au développement de l'instruction, ses rapports avec ses maîtres sont plus tendus et plus difficiles; l'ouvrier agricole, beaucoup mieux payé, se montre tout à la fois plus exigeant tît moins laborieux; lui aussi a subi, — quoique d'une façon moins fâcheuse parce qu'elle est plus éloignée, — l'influence mauvaise de la ville.
1. Les domaines impériaux de la Grillaire et de la Mothe-Beuvron en Sologne, de Solferino à Mont-de-Marsan.
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meilleur parti. Dans l'antique et sauvage Armorique, qui n*a pu encore dessécher tous ses marais, défricher ses landes, ensemencer ses terres vaines et vagues, il s est fait représenter par une Princesse de son sang * ; et on n'a pas tardé de voir ce que peut, pour régénérer le sol le plus ingrat, le travail persévérant secondé par une volonté forte, unie à une rare intelligence.
L'exemple de Korn-er-Hoët ne sera pas perdu pour la Bretagne.
L'avenir appartient à la terre !
L'Agriculture, grâce aux attentions intelligentes et multipliées du gouvernement, est devenue de mode, — la mode nous devait bien cette compensation à tout le mal qu'elle nous fait!
Autrefois, pour le cultivateur, la terre était la servitude; aujourd'hui elle est le but de son activité, le prix de ses sueurs, la consécration de son indépendance. 11 travaille sans repos à l'ac- (juérir.