‹ Notre ennemi le luxeChapitre 36 sur 41 · s. A. L Madame la Princesse Bacîocclii · texte numérisé non relu

s. A. L Madame la Princesse Bacîocclii

300 NOTICE ENiNEMI LE LL'XE.

En même temps, la classe aisée commence à émigrer vers la campagne. Le citadin/las du fracas et du tourment des affaires, se plaît dans la possession d'un domaine rural d'mie importance proportionnée à son revenu.

Ce retour à la terre est un signe d'affranchissement et de confiance, une garantie dé stabilité. Signe d'affranchissement, parce que l'homme attaché au sol offre moins de prise aux servitudes matérielles ou morales; — de confiance, car le premier acte du propriétaire qui n'a pas foi dans^ l'avenir consiste à convertir la terre en argent, le capital n'ayant qu'à se cacher pour se soustraire au pillage, aux réquisitions, à l'impôt, en un mot à toutes les exigences de la conquête ou du despotisme. — Garantie de stabiUté enfin, parce que celui qui possède se trouve intéressé par cela seul au maintien de Tordre, à la défense du gouvernement, et que les passions antisociales ou hostiles à la propriété n'ont plus de prise sur lui.

Les maisons de plaisance élevées de toute part sur le sol de la France sont la manifestation matérielle de ce mouvement.

Bon nombre de jeunes gens riches ont déjà mis iin à une vie de désordres pour se consacrer à Tamélioration de leurs domaines.

En adoptant les mœurs rustiques, ils se sont soustraits aux entraînements du luxe; en remplaçant les prodigalités ruineuses par- une dépense productive ils contribueront à enrichir FÉtat. Leur oisiveté se change en activité; ils sont devenus des hommes utiles.

D'un autre côté, si, à la ville, la classe riche et la classe pauvre vivent, le plus souvent, étrangères Tune àTautre, comme deux fleuves qui suivraient parallèlement la même vallée sans confondre leurs eaux, — la charité pouvant seule opérer un rapprochement; à la campagne, la classe riche et la classe pauvre se trouvent en contact. Dès que le propriétaire foncier se rapproche du colon, il se rend mieux compte de ses besoins, et, voyant de près ses souffrances, il s'empresse de les secourir.

Par cela seul que le riche apprend le chemin de la demeure du pauvre, il trouve plus facilement aussi l'accès de son cœur.

De part et d'autre on se connaît mieux, et, dans

les dangers publics, on s'unit au lieu de se combattre. Aux sanglantes journées de Juin, les campagnes marchèrent sur Paris, ayant les grands propriétaires à leur tête.

La sécurité de l'avenir est dans le maintien de cette bonne entente !

Une des causes du soulèvement des campagnes en 1793 fut, — en dehors des scandales du luxe et des excitations parties des villes, — la présence dans les châteaux des intendants y commandant en maîtres. Le paysan haïssait son seigneur à cause de la dureté, de la bassesse, de la lubricité et des rapines de son représentant.

Dans les provinces du Midi et de l'Est, où le sol, entièrement possédé par quelques opulents seigneurs qui en dissipaient les revenus à la corn*, était régi par des intendants d'autant plus avides qu'ils se trouvaient loin de l'œil du maître, le soulèvement des paysans fut cruel et dévastateur. Dans la Vendée et en Bretagne où le sol était plus divisé, où une aristocratie plus nombreuse et moins riche vivait rustiquement sur ses terres en familiarité avec ses paysans, ceux-ci s'insur-

gèrent pour défendre leurs seigneurs contre les décrets de la Convention.

Aux bienfaits dont ce retour de la classe intelligente vers la vie rustique deviendra la cause, je ferai une réserve.

Ce sera lorsque la campagne verra venir à elle un industriel enrichi par un lucre malhonnête, un agioteur obscur dont la richesse se sera fondée sur la ruine d' autrui, ou quelque escroc assez habile pour avoir échappé à la vindicte de la loi. Il sera toujours à craindre que ces nouveaux venus n'apportent avec eux la corruption de la ville et non ses lumières. La possession du sol n'est à leurs yeux qu'un moyen d'obtenir la considération : ils croient qu'elle s'achète comme tout le reste !

Le séjour à la campagne ne leur apparaît pas comme un moyen de se rapprocher des émotions vraies de la nature, ou d'employer leur richesse en améliorations utiles. Ils conservent leur morgue de parvenus, leurs préjugés, leurs mœurs dissolues, leur égojsme, leur scepticisme en face de l'œuvre de Dieu, et sèment autour d'eux un mau-

vais germe qui ne fructifie que trop par la contagion de l'exemple!

On se rend compte du mal que de pareils hommes peuvent faire, en opposant l'état moral de la banlieue des grandes villes, envahie presque exclusivement par les nouveaux enrichis aux mœurs honnêtes et simples des habitants des campagnes retirées où, depuis des siècles, la terre se perpétue entre les mains des mêmes familles qui tiennent à honneur de ne pas s'en dessaisir.

Pourtant il arrive quelquefois que ces transfuges de la ville prennent goût aux occupations des champs. La bienfaisante influence de l'air libre régénère leur mauvaise nature, et ils deviennent à leur insu, souvent malgré eux, des agents moralisateurs.

Me trouvant cet automne à un Comice des environs de Paris, j'entendis proclamer, à la tête des lauréats du concours, avec les noms les plus considérables, celui d'une femme qui, après avoir mené à Paris une vie scandaleuse , y a fait fortune en fondant avec luxe une maison de prostitution.

L'influence heureuse de la campagne Ta emporté cette fois sur l'action pernicieuse de là ville; la fille perdue s'est métamorphosée en un intelligent agriculteur.

Je voudrais voir les villes se vider au profit des campagnes; moins de population entassée dans les unes, plus d'habitants dans les autres. La moralité, la santé, la richesse publique, y gagneraient à la fois.

L'impulsion est donnée, il est certain qu'elle sera suivie, et le bon sens conservateur de la campagne sera plus en force désormais pour contre-balancer l'esprit inconstant et novateur des grands centres de population .

La campagne donnera l'exemple à la ville, et ne le recevra plus d'elle; au besoin elle lui donnera des leçons de patriotisme et de fidélité au drapeau. N'a-t-on pas vu, en 1813 et 1814, alors que l'ennemi franchissait de toute part nos frontières, les grandes villes où régnait le luxe résister faiblement ou même ouvrir leurs portes, tandis que dans les montagnes du Jura, les défilés

des Vosges, en Bourgogne, dans les plaines de la LoiTaine et de la Champagne, le paysan abandonnait sa chaumière, vouée à l'incendie et au pillage, s'armait de fourches, de faux, de bâtons, de fusils hors de service, et venait, avec toutes les nobles fureurs du patriotisme, disputer pied à pied le sol sacré de la patrie !

f /impôt — S'il ne guérit pas le luxe, du moins il le moralise.

— Manière de le répartir. — Mieux vaut le faire porter sur les riches que sur les pauvres. — Un portrait de Charles V d'Angleterre, par Vélasquez, entre les mains d'une mendiante.

— Du vin à 133 francs la bouteille. — Un impôt sur le jeu.

— Combien on compte de billards à Paris. — Vauban et les perruques. — Nous avons déjà des impôts sur le luxe. — Impôts sur le tabac, les cartes à jouer, etc. — Taxe sur les chiens, les chevaux et voitures. — Les impôts somptuaires ne blessent pas les règles du droit nouveau. — Ce qu'en pensait la République. — Opinion des hommes d'État et des jurisconsultes.

Il y a enfin, pour ne rien omettre, — tant l'ennemi paraît menaçant, — une dernière ressource à laquelle on pourrait peut-être recourir, res-

source indirecte qu'il convient d'indiquer comme sujet d'étude plutôt que comme un moyen certain.

Cette ressource, c'est l'impôt.

Un impôt modéré, ne frappant pas indifféremment tous les objets de luxe mais seulement certaines manifestations ou plutôt certaines consommations de la richesse, semblerait à la fois équitable, opportun et politique.

Équitable, parce qu'il n'atteindrait que le superflu et ne causerait au public aucun dommage.

Opportun, en ce qu'il arriverait dans un moment où l'on est fondé à craindre que les dépenses de luxe ne dépassent bientôt toute mesure.

Politique enfin, parce que si, contre notre attente, il n'avait pas pour conséquence de guérir du luxe, il le moraliserait tout au moins, en le faisant contribuer au bien-être de l'État.

« Il vaut mieux, — a dit J. B. Say avec tous les économistes S — que l'impôt porte sur des consommations à l'usage des riches que des pauvres,

1. Cours d'économie politique, t. V, chap. xi, p. 94, et t. VI, id.

et sur des objets d'une utilité secondaire plutôt que sur ceux d'une utilité première. Si les dépenses du luxe sont fâcheuses, il est en général utile de les frapper de l'impôt. »

Je ne me dissimule pas les objections qui naissent à ce seul énoncé.

Les impôts somptuaires ne sont pas en crédit, et l'opinion publique pousse même si loin la défaveur, qu'elle verra d'un meilleur œil l'État recourir aux emprunts, plutôt qu'à une taxe sur le luxe : pourtant la première mesure appauvrira toujours le Trésor, tandis que la seconde ne pourrait que l'enrichir.

On objecte qu'une semblable taxe ferait revivre en France les anciennes distinctions de classe, qu'elle se rattache à un système politique aboli et pourrait rappeler l'arbitraire des mauvais jours, qu'elle est incompatible avec le principe même de l'impôt dont la règle invariable doit être l'égalité et l'universalité.

Il suffirait, pour qu'elle fût équitable et ne

devînt jamais vexatoire, poui* qu'elle ne portât, atteinte ni aux principes d'égalité, ni à l'économie générale de nos lois de finance, de distinguer entre le luxe proprement dit et les consommations de la richesse.

Autant, dans le second cas, sa perception sera légitime, autant dans le premier elle serait rigoureuse.

Il peut arriver que, sans être véritablement riche, on tienne de la générosité d'un ami, de sa famille par héritage, de la reconnaissance de ses concitoyens, un meuble de luxe, un mobilier précieux, de l'argenterie, de la vaisselle plate, une statue, un tableau, et que l'on attache à leur conservation un intérêt d'affection , de respect, d'amom-propre ou de souvenir.

Ce culte est i-espectable ; surtout à une époque où chacun calcule avec avarice ce que peuvent rapporter les choses afin d'en tirer un revenu !

On citait, il n'y a pas longtemps, à Venise, une vieille femme infirme, issue d'une ma'son illustre, réduite alors à une position misérable,

qui conservait, en face de son grabat, le portrait de son allié Charles P'' d'Angleterre par Vélasquez.

L'impôt, même minime, qui eût frappé cette toile, eût pesé lourdement sur son possesseur et d'une manière disproportionnée avec ses ressources ; dès lors il eût été inique dans son application.

D'un autre côté, un impôt portant indistinctement sur tous les objets de luxe pourrait préjudicier au libre développement de l'Art. Cette crainte seule suffit pour le faire rejeter.

Les beaux-arts sont la parure des Empires, auxquels ils assurent une gloire plus durable et plus noble que le succès des armes.

Mais les beaux-arts seraient-ils donc menacés si, à l'exemple de ce qui se pratique en Angleterre et dans d'autres pays démocraticiues comme le nôtre, on frappait d'une taxe modérée les livrées, le luxe des attelages, les domestiques mâles lorsqu'ils dépasseraient le nombre de deux, — ce qui constitue plus que l'aisance, — certaines nouveautés et colifichets de fantaisie?

L*impôt, pour ne pas mentir à son principe d'égalité, atteindrait le luxe partout où il en rencontrerait la manifestation exagérée ou nuisible.

11 y a un mauvais luxe pour l'artisan comme pour le financier.

Le mauvais luxe de l'ouvrier consiste dans les dépenses de jeu et de cabaret.

Le cabaret est déjà atteint par l'impôt ; je n'ai donc pas à en parler, si ce n'est pour établir qu'un impôt sur les consommations de luxe, s'il peut quelquefois atteindre un but moral, ne préjudicie jamais aux intérêts du Trésor. La prospérité de la taxe sur les boissons a même cette conséquence fâcheuse qu'elle rend l'administration facile i l'excès pour l'ouverture de débits nouveaux, alors que toutes les misères du peuple, ses soulèvements, ses colères, la plupart de ses crimes ont le cabaret pour cause.

Le jeu n'est pas atteint par l'impôt.

Cependant aucune taxe serait-elle à la fois plus morale et plus juste ?

Sa perception ne présentersdt du reste aucune

difficulté. Il serait facile d'opérer, sur les parties qui se jouent dans les cercles, les cafés ou autres lieux publics, un prélèvement proportionné à la position sociale de ceux qui les fréquentent , — prélèvement analogue à ce qui a lieu pour les recettes des théâtres. Il serait, au reste, loisible à ces établissements de se soustraire au contrôle des agents du fisc en contractant un abonnement avec le Trésor.

On laisserait en dehors les jeux qui ne sont pas des jeux d'argent, sauf à les imposer le jour où ils le deviendraient : — les dames, les échecs, les dominos, le jeu du tonneau, les quilles, etc.

A la tête des jeux aujourd'hui répandus dans toutes les classes, et que l'impôt devrait atteindre de préférence, je citerai le billard.

On compte à Paris 30,000 billards répartis dans 12,443 cafés, estaminets, brasseries, débits de boissons. Us rapportent en moyenne 10 francs par jour, — ce qui donne une recette quotidienne de 300,000 francs et annuelle de

109,500,000 francs. La population de la France étant vingt-trois fois plus considérable que celle de Paris, le chiffre total des billards serait de 690,000 environ, ce qui donnerait pour assiette à rimpôt une dépense de 2,518,500,000 francs.

On n'oublierait pas les productions nouvelles de la mode, sous la condition bien entendu qu elles seraient étrangères^ à Tart. La taxe grandirait en proportion de T inutilité et du prix de l'objet.

On pourrait y soumettre les bijoux et parures, les jouets d'enfants, lorsqu'ils dépasseraieift un prix raisonnable, c'est-à-dire quand ces objets deviennent des caprices aussi dispendieux qu'inutiles, — le jeu de cricket, les vélocipèdes, etc., nouveautés destinées à vivre un jour et bientôt remplacées par d'autres que l'impôt viendrait également atteindre.

Je taxerais aussi la gourmandise.

Je trouve choquant, presque scandaleux, que du vin tel que le château-laffitte 1811 qui vient de se vendre aux enchères 133 francs la bou-

teille, paye la même contribution que du vin à trente sous le litre ! Le riche vaniteux qui trouve simple de rafraîchir son gosier à raison de plusieurs louis le petit verre, pourrait bien ajouter à sa folie dix ou vingt francs pour l'État; ou, ce qui .serait mieux, s'en abstenir entièrement.

Serait-il si mal venu l'impôt qui frapperait le luxe dans ses extravagances?

Vauban, ce grand homme de guerre et un de nos plus illustres économistes, — demandait que l'on mît un impôt sur les énormes perruques des hommes de son temps, mode à la fois malpropre, coûteuse et incommode.

« Cet impôt n'aurait pas fait entrer de grosses sommes dans le fisc ; mais on pourrait citer beau- <:oup d'autres consommations inutiles, même dangereuses, qu'il serait possible d'atteindre*. )>

Loin d'être déplacées dans notre organisation ïnoderne , les taxes sur le luxe y trouveraient de nombreux précédents.

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