I. Pierre Charron. — De la Sagesse, liv. I, chap. lxiv
monde, leur influence sociale, pourraient réagir contre ce funeste engouement : elles paraissent au contraire avoir pris à tâche de le développer.
Je ne sais si leurs mœurs sont bonnes; elles font tout ce qu'il faut pour paraître les avoir mauvaises. Il n'y a, dans leur tenue, leur toilette, leur langage, rien qui les distingue, à vrai dire, des courtisanes. Lorsqu'il leur arrive d'être prises pour ce que je désire qu'elles ne soient pas, elles ébruitent l'aventure et s'en amusent : on dirait qu'elles en ressentent de l'orgueil.
Je ne sais si elles ont de la religion, bien qu'elles fréquentent les églises à la mode. Elles y quêtent deux ou trois fois l'an, et ont leur place marquée par un douillet prie-Dieu de velours.
Elles prient par habitude, par imitation et convenance, — car il n'est pas encore reçu que la femme soit athée ; elles prient à condition que Dieu exaucera leur prière. Mais, à la première épreuve, elles s'éloignent comme l'enfant que sa mère châtie. Le malheur éteint leur foi au lieu de l'affermir. Dans ce temps, avec les passions étroites que le luxe enfante, Jésus n'a plus sur les
âmes qu'un empire limité. A une femme adonnée aux entraînements de la mode, les formes extérieures du culte suffisent. Son cœur reste fermé; autrement on la verrait changer de conduite. Elle abaisse la religion à son niveau, se contentant de se passionner pour un prédicateur, un directeur, ou un jeune abbé nouvellement sorti de son séminaire. L'église devient un théâtre : il y a des toilettes d'église, comme des toilettes de coui'ses, de spectacle ou de bal !
Quelques-unes de ces femmes sont mères, mais, — c'est le signe auquel elles se reconnaissent, — on ne les voit jamais avec leurs enfants.
Elles ont des fils qu'elles tiennent éloignés, de peur que leur taille n'accuse trop crûment l'âge de leur mère. Ils s'élèvent dans quelque lointain collège et n'apparaissent dans l'intérieur domestique qu'à de rares intervalles, comme des étrangers.
Elles ont des filles, de jolies enfants blanches et roses, qui seraient leur parure et pourraient devenir leur joie ; mais elles voient en elles une
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gêne à leur vie mondaine, redoutent leur beauté rivale, et les oublient à la pension, ou au couvent, auquel succédera, sans interruption, le mari.
Ces reines inconstantes de la mode ne savent jamais résister à un caprice. Elles vont, comme des f}!les, souper en compagnie au cabaret; et les passants des boulevards voient leur voiture stationner la nuit devant la porte des restaurants. Elles ont des procès avec leur coiffeur, leur parfumeur, leur carrossier, leur tailleur, leur costumier.
Elles sont de vivants scandales.
Tout le bruit qui se fait autour d'elles ne parviendra pas, je le sais, à détourner de leur devoir, dégoûter de leur vie simple la majorité des mères de famille ; mais bon nombre de femmes n'ont ni assez d'esprit ni assez de cœur pour échapper à leur mauvais exemple. Prétendant les imiter et suivre à leur tour les entraînements de la mode, elles demandent des ressources à Tinconduite, ou prennent, tout au moins, sur l'argent nécessaire à leur maison, La honte ou la gêne y
règne; quelquefois toutes deux ensemble; et, tandis qu'elles se couvrent d'étoffes d'un haut prix, adoptant chaque jour une mise nouvelle, tout le travail du mari ne suffit plus pour payer les toilettes de sa femme.
Celle-ci a su, le plus souvent, mettre dans ses intérêts un époux débonnaire, qui sera pourtant le premier à souffrir de son excès de dépense.
Cette émulation ruineuse de la toilette se propage de rang en rang jusqu'aux classes les plus modestes ^
(( L'excès des toilettes, — a dit M. le procureur général Dupin avec la verve gauloise qui lui était familière S — descend dans les classes inférieures par imitation, par esprit d'égalité... Quand on doit aller à une fête, qu'on veut y faire quelque figure et qu'on n'a pas de quoi, l^mour-propre
1. «(Je ne crois pas qu'il y ait un autre pays au monde ouïes usages des classes élevées soient plus vite imités par la bourgeoisie et le peuple. Cette imitation est souvent excessive. »
Batbie, Cours d* économie politiqiie^ 1. 1, p. 333.