CHAPITRE V
Mise en valeur des colonies. — La colonisation commerciale. — Elle ne peut être que la conséquence de la mise en valeur du sol par la culture. — Colonisation agricole. — D'où est venue sa nécessité. — Ses avantaqes. — Son avenir. — Quelques exemples : Le café, le quinquina, le caoutchouc. — La culture du sol est une nécessité. — Le coton.
Tout édifice qui veut être fort et braver les outrages du temps, doit, avant tout, reposer sur des bases solides. Tels furent les œuvres romaines qui, après des siècles écoulés, attestent encore la puissante organisation établie dans l'Afrique du Nord. Ces bases robustes, toute colonisation les exige. Non pas que des édifices somptueux soient nécessaires pour témoigner de notre puissance, mais que du moins nous devions étudier, dans les moindres détails, avec les secours de la science moderne, toutes les questions si nombreuses, si variées et toujours adaptées au milieu ambiant, qui se présentent à l'esprit de quiconque ne veut se contenter d'un examen sommaire de la question
et préjuger des solutions sans y apporter le lourd bagage des connaissances nécessaires.
Quiconque prendrait le temps d'étudier à loisir l'œuvre de colonisation accomplie par les peuples d'Europe trouverait dans les chapitres de cette histoire spéciale des leçons dont les déductions apparaissent lumineuses à l'esprit. Je n'aurai garde, dans ces pages brèves, d'aborder l'étude du problème. Cependant rien ne vaut les preuves qu'apportent les faits. Elles dominent de toute la hauteur des réalités les conceptions spéculatives. Et pour peu qu'on sache interpréter le thème et l'adapter aux variations, nées des circonstances, qui se présentent à l'esprit on est nécessairement conduit aux conclusions se rapprochant le plus exactement de la vérité.
Une étude de la colonisation portugaise apporte de puissants enseignements. Née de l'initiative d'Henri le Navigateur, fils du roi Jean Iar, elle se développa au début du xv° siècle grâce aux brillantes découvertes qu'il fît et l'on peut dire, non sans raison « qu'aucune nation au monde ne fît d'aussi grandes choses que le Portugal en regard de son étendue et de sa population ».
L'esprit d'aventure de ce peuple, né de la lutte sans cesse soutenue contre les Maures, les poussa, pendant près de deux siècles, à élargir sans cesse leur champ d'action. Mais leur but principal était le commerce dont pendant longtemps ils s'efforcèrent de garder le monopole le plus complet.
Distancés, cependant, par l'influence anglaise qui leur disputa la route des Indes, ils rejetèrent leur activité sur le trafic honteux de la traite des esclaves. Et ainsi cet essor rapide qui à un moment tint dans le monde la plus large place n'eut qu'une durée éphémère. Les quelques possessions qui restèrent acquises au Portugal ont vu leur rôle s'amoindrir au point que nul n'a oublié les tractations qui se poursuivaient avant la guerre et qui devaient avoir pour conséquence la vente à l'Allemagne de toutes les terres lointaines qui lui restaient encore.
Presque au môme moment un autre petit peuple d'Europe, la Hollande, entreprit de porter au loin son activité. Après des fortunes diverses elle concentra tous ses efforts suc l'organisation de ses colonies des Indes. Bien vite ses dirigeants comprirent tout le rôle que devaient jouer, aussi bien dans ces contrées nouvelles que sur le sol métropolitain, les méthodes culturales les plus perfectionnées. Les résultats ne se firent pas attendre. Dirigée par une expérimentation basée sur l'application des principes de la science, la culture des terres de Java donna vite des rendements considérables. De bonne heure la colonie s'adonna à la production des précieuses épices dont elle détint longtemps le monopole. Plus tard le grand et bel établissement scientifique de Buitenzorg entreprit, dans de vastes champs d'expérience, des essais culturaux dont les résul-
tats servaient de base aux entreprises privées.
Imbus, dès l'origine, des principes scientifiques apportés à la mise en valeur du sol, les cultivateurs créèrent, organisèrent et soutinrent, de leurs deniers, des stations expérimentales de recherches qui leur servaient de guide dans la pratique de leurs remarquables cultures. Les progrès accomplis furent considérables. Et les résultats matériels ne tardèrent pas à les couvrir largement des avances faites pour l'organisation des stations de recherches scientifiques. L'on .peut affirmer que la colonisation hollandaise, telle qu'elle a été conçue, établie et dirigée, peut être considérée comme le prototype d'organisation pratique. Les résultats obtenus sont tels que l'on peut dire qu'il n'est pas en Hollande de grandes fortunes, et elles sont nombreuses, qui n'aient été édifiées sur des entreprises coloniales fondées aux Indes. Java fut le berceau de nombreuses applications que les autres nations coloniales n'ont pu mieux faire que d'imiter en les appliquant toutefois aux circonstances nouvelles dans lesquelles on en plaçait l'organisation.
Ces deux types d'activité coloniale dirigés chacun dans un sens diamétralement opposé portent en eux un enseignement puissant. D'un côté une ascension rapide, brillante, séduisante môme. La conquête des routes nouvelles, l'organisation d'entreprises commerciales donnant des résultats immédiats, des comptoirs partout disséminés assu-
rant un monopole de fait à toutes transactions, donnent des bénéfices considérables. Mais le tout basé seulement sur l'activité individuelle, sans base solide, sans assises qui puissent assurer la pérennité de l'œuvre entreprise. Et après une période qui éblouit et séduit, reflet exact du caractère de la race, amoindrissement progressif et bientôt annihilation complète.
De l'autre après une période d'efforts souvent stériles, de revers, de déboires, organisation méthodique des travaux dirigés par les connaissances profondes antérieurement acquises et enfin fondation sur les bases de la mise en valeur méthodique du sol d'un tout compact et solide qui comme les plantes elles-mêmes qui en sont la raison, envoie dans le sol des racines puissantes lui permettant de supporter victorieusement toutes les crises de croissance inhérentes à toute œuvre humaine. Et les générations se succèdent avec un patrimoine qui se transmet, de père en fils, sans cesse accru, car toujours amélioré, perfectionné, tenu au courant des progrès de la science actuelle.
Et voilà établies les bases vraies de la colonisation moderne.
Que maintenant l'on étudie l'ensemble de la colonisation des peuples et l'on ne trouvera pas un fait qui apporte un démenti à ces affirmations. On ne peut rien opposer à ces bases. Peuh ! dirat-on : et l'exploitation minière qu'en faites-vous ? 11 faut la considérer comme une richesse imprévue
dont il faut tirer parti et qui peut assurer la fortune de ceux qui l'exploitent maison ne peut même pas l'envisager comme la source inépuisable de la fortune des contrées qui la portent. Je n'irai pas jusqu'à dire comme on l'a affirmé : que la richesse minière est la ruine des régions qui la donnent, toutefois on ne peut s'empêcher, en étudiant la question de près, de constater combien de fois la production minière a, plus particulièrement dans les régions neuves, apporté un trouble économique profond dans la progression des centres qui en sont dotés. La fièvre qu'elle fait naître crée un milieu factice, préjudiciable à la vie normale du pays exploité sous le rapport de son avenir. Car il n'est pas de ces. sources qui ne tarissent un jour et alors malheur à la contrée qui a basé tout son avenir sur le rêve exclusif, mais chimérique, de la fortune éternelle acquise trop facilement.
Nous avons dans les annales de nos colonies un exemple caractéristique de ces faits. 11 nous est donné par la Guyane. Ses terres admirablement fertiles ont été délaissées car le mirage de l'or a hypnotisé tous les esprits, retenu tous les efforts et, qui pis est, pris tous les bras. Et alors à côté d'un sol d'une inépuisable richesse productrice, on meurt de faim. Le prix de la main-d'œuvre est tel qu'il exclut toute possibilité culturale. Et la richesse problématique venue de l'or ne compensera jamais la fortune normale et solide qui
aurait pu venir au pays de la mise en valeur régulière de son sol.
Souvenons-nous de ce conte arabe qui narre le voyage d'un chamelier égaré dans le désert. Mourant de faim il aperçoit soudain un sac, perdu par quelque caravane. 11 court, se précipite, et l'ouvrant, pousse un cri de détresse, disant : Je pensais que c'étaient des dattes et ce ne sont que des diamants !
L'histoire de nos premiers essais de colonisation africaine sur la côte occidentale apporte un enseignement puissant, trop généralement ignoré cependant. Des tentatives ébauchées au xive siècle furent renouvelées au xvii" siècle. Elles n'eurent pas plus de succès. Richelieu accorda à une compagnie spéciale « pour faire le commerce au Sénégal » des privilèges et une large protection. D'autres compagnies se fondèrent encore. Elles n'eurent pas plus de succès. Alors elles fusionnèrent les unes avec les autres n'apportant à Fensemble nulle force et nulle vitalité. Fondée sur la conception fausse qu'il est possible de baser une exploitation méthodique sur la production spontanée du sol, elles devaient nécessairement péricliter et disparaître. Et voilà qu'un examen des conditions de la colonisation des temps anciens nous montre encore que lorsque le stock des richesses naturelles est intact, et par nul exploité, il est insuffisant cependant, non pas seulement pour fonder une colonisation durable mais même pour
assurer la richesse à ceux qui songent à en faire la base unique de leur activité.
Aussi bien l'exploitation minière que le commerce basé sur la récolte des produits spontanés ne peuvent en aucun cas assurer la définitive richesse d'une contrée, à eux seuls. L'un comme l'autre peuvent constituer un appoint sérieux de cette richesse. L'un et l'autre ont l'incontestable avantage d'offrir de suite des bénéfices immédiats mais on ne peut fonder sur eux la base du développement économique rationnel d'un pays. Ce peut être en un mot un appât et parfois une fortune pour des œuvres privées, ce ne peut être jamais un système de colonisation effective et donnant des gages exclusifs d'avenir. Il n'est pas de procédé de colonisation rationnelle et d'administration prévoyante qui puisse en faire état et les admettre au rang d'un système. Il ne faut les considérer que comme un bénéfice supplémentaire formant, à côté du budget normal, un revenu de complément. A ce compte, mais à ce compte seulement, et en leur réservant le rôle qui doit leur revenir, mines et commerce de produits spontanés constituent un appoint et un appât sur lesquels on peut même parfois baser le point de départ d'une colonisation. Gène devra jamais être le but unique Yultima ratio, sous peine des plus graves déboires.
Au surplus, qu'est donc cette exploitation, sinon un système raisonné et légal de spoliation méthodique ? Et quoi, nous occupons un pays nou-
veau riche des trésors que les siècles y ont accumulés: mines, forêts intenses, faune surabondante, fertilité dès longtemps accrue, et nous prenons ces richesses sans les remplacer par rien ? Et c'est cela qui serait de la colonisation ? C'est là, l'accomplissement de la tâche civilisatrice dont nous avons assumé la charge ? Nous contenterons-nous de montrer aux indigènes comment épuiser plus vite et plus complètement toute cette réserve? Aucun esprit sérieux n'oserait le prétendre. Et c'est cela pourtant ce que l'on a appelé « la colonisation commerciale ». Système barbare qui ne peut convenir que comme base d'une exploitation hâtive et sans lendemains mais qui ne peut être le prélude de l'organisation durable d'un territoire dont la possession doit apporter des gages d'avenir.
Que l'on ne pense pas qu'il puisse y avoir profit à agir de la sorte. L'exemple de la colonisation portugaise n'est-il pas, à cet égard, nettement probant ? C'est d'ailleurs un faux calcul que celui qui se base sur l'épuisement des sources de production ; sans remonter aux temps anciens nous en trouvons des démonstrations lumineuses par l'examen attentif des faits. Nécessairement, tôt ou tard, il faut en venir à l'exploitation méthodique du sol par la pratique culturale. Les raisons qui le démontrent sont nombreuses. Là encore précisons.
Le café dont il est fait un si abondant usage puisque son commerce général porte sur plus de 800 millions de kilogrammes croît à l'état spon-
tané dans presque toute l'Afrique tropicale. On le rencontre là sous des aspects variés, car les espèces sont nombreuses. J'en ai trouyé d'abondants peuplements dans les clairières des forêts de l'Afrique centrale et le long des grands cours d'eau tels que le Congo et l'Oubangui. Malgré le nom de la première espèce connue qui fut désignée par Linné sous l'appellation de caféier d'Arabie, celui-ci comme les autres est d'origine africaine. Il y eut erreur sur son habitat lors de la première importation. Elle provenait de la Mer Rouge mais d'Abyssinie et non d'Arabie. On pourrait donc penser que c'est l'Afrique qui nous fournit notre café. Il n'en est rien. Il provient pour la presque totalité d'Amérique, ce qui montre que les produits spontanés ne sont pas récoltés. Est-ce donc qu'ils sont de qualité inférieure ? 11 est de notion vulgaire que là ne gît pas la raison. Le café dit de Moka provenant de la Mer Rouge est, de tous, le plus renommé.
Mais les récoltes provenant des plantes spontanées ne peuvent donner que des quantités tout à fait insuffisantes, et de bonne heure, presque dès que le café fut connu en Europe, on songea à le cultiver. L'origine de cette culture est curieuse et vaut qu'on la conte.
Des graines introduites en France par l'envoi fait au botaniste de l'Ecluse furent semées au Jardin du Roi et en 1714 un pied couvert de ces b< fruits qui ressemblent à de petites cerises fut pr -
sente à Louis XIV. Le roi ordonna que des pieds fussent transportés dans « les Iles ». Le transport réussit grâce aux soins que leur donna Desclieux pendant la traversée, et les plantes se développèrent vite à la Martinique d'abord, puis à la Guadeloupe. C'est de là que les premiers plants furent transplantés au Brésil. Ils furent l'origine de la fortune de ce pays qui produit aujourd'hui à lui seul les trois quarts des quantités employées dans le monde. Il est permis d'exprimer des regrets de ce que nous n'ayons pas su tirer, nousmêmes, parti de cette production dont nous tenions les origines.
A vrai dire on douta longtemps en France de l'importance que pouvait prendre le café, et Mma de Sévigné disait : « Racine passera comme le café. » 11 semble que cette double prédiction ait été quelque peu démentie. Il est curieux de voir combien les progrès ont été rapides, et avec quelle facilité l'usage régulier du café s'est implanté en Europe. C'est un Arménien du nom de Pascal qui en 1672 installa le premier un « Café » à la Foire de Saint-Germain. Il le transporta ensuite à Paris, quai de l'Ecole, mais son établissement n'eut pas de succès. Il en fut tout autrement de l'essai renouvelé par un Sicilien du nom de Procope. Son établissement ouvert en face de la Comédie Française resta célèbre et fut fréquenté par l'élite du monde intellectuel.
Quoi qu'il en soit de ces origines on voit que ce
produit d'une si grande importance au point de vue du commerce général, nous est entièrement fourni par la culture et que c'est à peine si la récolte faite sur les plantes venant à l'état spontané compte dans la production générale. Seule la culture peut fournir un produit de qualité constante, adapté aux besoins de la consommation et dont les quantités seront suffisantes pour répondre aux demandes du commerce.
La démonstration que nous apporte le café est loin d'être isolée. Chacun connaît les merveilleuses propriétés de la quinine. On sait que la découverte dans les écorces de quinquina date seulement de 1820. Elle est due à deux savants : Pelletier et Gaventou dont s'honore la science française. C'est un de ces remèdes héroïques à propriétés indiscutables dont le nombre est resté jusqu'à présent si restreint. Les beaux travaux bactériologiques de Lavran ont confirmé et précisé l'action de la quinine sur le bacille du paludisme, en même temps qu'ils montraient Tétiologie et la prophylaxie de cette redoutable infection.
On connaît aujourd'hui, avec quelques précisions, l'histoire des arbres à quinine. Ils sont originaires de la chaîne des Andes où ils croissent à des altitudes de 2.000 à 3.000 mètres. C'est dans l'écorce d'un certain nombre d'espèces que réside le précieux alcaloïde. La richesse de ces écorces, variable suivant diverses causes agissait-
tes, reste faible dune façon générale et ne dépasse guère 2 pour cent. Il est nécessaire de donner ces précisions car nous en ferons état tout à l'heure.
Depuis la découverte de la propriété des écorces de quinquina, qui remonte à 1638,1a consommation en devint sans cesse croissante. Elle s'accrut encore après la découverte du principe actif par Pelletier et Gaventou. Des usines se montèrent spécialement pour l'extraction de l'alcaloïde. La teneur relativement faible en principes actifs obligeait de traiter des quantités considérables d'écorce pour satisfaire aux besoins croissants.
C'est alors que les Hollandais songèrent à transporter à Java des semences de ces arbres. Depuis un demi-siècle ils se sont adonnés à cette culture utilisant ainsi les hautes altitudes et dotant leurs belles colonies d'une ressource nouvelle. Avec cette précision qu'ils savent apporter à leurs méthodes culturales ils surent, par sélection et par hybridation, obtenir des races nouvelles bien adaptées au climat, vigoureuses et donnant un rendement plus élevé en quinine. Mis sur cette voie ils ne cessèrent de perfectionner les espèces qu'ils cultivaient. Ils obtinrent bientôt des rendements qui dépassèrent 10 pour cent de quinine. Dès lors les écorces produites acquirent une grande valeur et l'industrie ne voulut plus traiter que ces produits à hauts rendements. De nos jours l'exploitation des forêts de l'Amérique centrale
est à peu près complètement abandonnée. La culture méthodique avec ses données précises et ses résultats nettement déterminés s'est complètement substituée aux récoltes des écorces sauvages qui, semblait-il, il y a peu de temps encore, paraissaient devoir rester, à tout jamais, la source unique de l'indispensable remède.
C'est là, certes, un exemple qui parle haut et clair. 11 montre ce qu'est la science agronomique quand on l'applique avec méthode. Elle ne se dément nulle part. Elle reste vraie quand on en fait la base aussi bien de ses cultures nouvelles que lorsqu'elle est appliquée à notre production métropolitaine. Ses limites sans cesse reculées permettent toutes les conceptions et il n'est pas de cas qui puisse échapper à ses données.
Nous en trouverons une preuve nouvelle, plus frappante encore, parce que venue plus récemment et s'appliquant à un produit de grand emploi industriel. Je veux parler du caoutchouc. On a peine à croire que ce produit d'un usage si généralisé qu'on peut dire qu'il est devenu indispensable à l'égal du fer et du bois n'ait reçu toutes ses applications que dans les temps modernes. Mentionné pour la première fois en 1536 par les missionnaires de l'Inde qui observèrent l'usage fait par les indigènes de balles élastiques servant à des jeux, ce n'est que deux siècles plus tard que La Gondamine rapporta un produit de l'Amazone désigné sous le nom de « cahuchu » mais ce n'est
qu'au xix8 siècle qu'on l'étudia et qu'on en fit connaître les usages que les procédés de vulcanisation découverts en 1842, généralisèrent rapidement. J'ai pour mon compte constaté que l'usage en était connu des indigènes du centre africain qui l'employaient, de tout temps, pour fixer les fers de flèches après le roseau qui les porte.
L'importation en Europe et dans l'Amérique du Nord ne prend de l'importance qu'à partir du milieu du siècle dernier. Elle progresse, dès lors, rapidement. A mesure que les applications sont poussées plus avant, on voit s'accroître le nombre des plantes productrices appartenant d'ailleurs à des espèces végétales les plus différentes. Alors l'exploitation devient chaque jour plus intense. Les Indes sont bientôt épuisées de leurs produits spontanés. L'Amozone d'une part, l'Afrique équatoriale de l'autre, deviennent les deux grands centres d'approvisionnement.
On pensait alors que les réserves, par le temps accumulées, ne s'épuiseraient jamais. Cependant des voyages que je fis en Afrique tropicale me montrèrent qu'une récolte rendue de plus en plus âpre et intense, vidait rapidement les forêts de toutes les plantes productrices. C'est que, ne l'oublions pas, le caoutchouc provient de la sève même de la plante. Pour l'obtenir il faut pratiquer des incisions profondes et le plus souvent les indigènes coupent à la base la plante, lentement venue, plus lente encore à se régénérer. Dès ce
moment il devint évident que Ton marchait rapidement vers la destruction de ces réserves et vers la diminution des récoltes.
C'était précisément le moment où un décret venait d'instituer le partage de notre Congo en un certain nombre de concessions très vastes, puisque l'une d'elles ne mesurait pas moins de onze millions d'hectares, en leur donnant le libre droit d'exploiter toutes les richesses naturelles du pays. Un cahier des charges instituait l'obligation, pour toutes les sociétés concessionnaires, de planter cent cinquante arbres à caoutchouc par tonne de ce même produit récolté dans la colonie et provenant des plantes spontanées. Malheureusement il ne fut institué aucun contrôle de l'observation de ce règlement dont les dispositions sauvegardaient, en créant une richesse se substituant aux déprédations, plus encore les intérêts des concessionnaires que de la colonie elle-même. Nul ne voulut le comprendre et aujourd'hui, après vingt années écoulées, il n'existe pas au Congo une plantation digne de ce nom.
Dès longtemps j'ai eu l'occasion de signaler, dans des conférences, les dangers que couraient ceux qui se contentaient de se livrer aux récoltes spontanées et je montrais les progrès que faisaient déjà les plantations pratiquées sur d'autres points du globe. Les résultats de la culture furent plus rapides et plus complets que personne ne les avait prévus. A l'heure actuelle c'est chose faite. Le
caoutchouc de culture a remplacé le produit des -,; cueillettes. Le coup fatal est porté.
L'exploitation des produits spontanés, espoir de tant de sociétés financières, est définitivement condamnée à disparaître. Le caoutchouc de culture, plus pur, meilleur, plus facilement employé, est produit à un prix plus bas que ne peut le fournir la récolte faite en forêt. Et ce sont encore les Indes qui nous donnent cette sévère leçon. Cependant Raoul, pharmacien de la marine, fut un des premiers à transporter dans nos colonies les semences du caoutchouc du Brésil, l'Hévéa, avec lequel sont constituées toutes les plantations productrices.
Les plantations de caoutchouc ont pris un tel développement que leur production dépasse déjà la quantité totale utilisée dans le monde il y a dix ans. On estime que le prix de revient ne dépasse pas sensiblement 3 francs le kilogramme, prix auquel il est insuffisant de payer la récolte du caoutchouc sauvage. Et le résultat est que les sociétés, créées en vue de cette exploitation par la culture, ont atteint une prospérité financière dont le taux a été rarement égalé par les exploitations minières les plus prospères.
Ces exemples, qu'il serait aisé de multiplier, montrent, semble-t-il, surabondamment, que l'exploitation coloniale n'échappe pas aux lois générales de la production qui veulent que l'homme apporte toute son énergie, toutes ses forces et
toute sa science aussi, au travail du sol. Ils n'existent pas ces Eldorados rêvés par ceux qui ne se sont jamais approchés des problèmes de la nature où la terre donne sans peine, sans travail, d'inépuisables récoltes par une fertilité sans cesse renaissante. Là-bas comme ici la culture obéit à des règles immuables, sans doute, dans leurs bases, variables cependant et dans ses moyens et dans ses effets, mais qui veut toujours que l'homme intervienne pour régler la production dans le sens que commandent ses besoins.
11 en faut déduire que la colonisation commerciale, qui n'est pas basée sur cette production méthodique, est spoliatrice des richesses naturelles et par suite coupable envers le sol et les populations au détriment desquels elle s'exerce. Partout où elle est seule pratiquée elle laisse derrière elle une terre épuisée, des forêts vidées de leurs richesses naturelles, une nature appauvrie dans sa flore utile, ainsi que sa faune amoindrie.
Je l'ai parcouru bien des fois, notre Congo, et chaque fois je l'ai trouvé moins riche et s'acheminant vers la ruine, car l'homme n'y avait exercé encore son influence que dans un sens nuisible, coupant les lianes à caoutchouc, tuant ses éléphants pour s'emparer de l'ivoire. Et les factoreries installées à titre précaire ne sont encore que de simples paillotes dont quelques années d'abandon feront disparaître jusqu'au dernier vestige. La brousse aura repris ses droits.
Non ce n'est pas cela de la colonisation digne de nous. Notre rôle doit être plus fertile en ses conséquences, plus haut et plus noble en ses visées. Nous nous devons l'obligation de remplir envers l'indigène qui est venu confiant, vers nous, et qui loin de fuir comme il le faisait autrefois, au temps de l'abominable traite, a rapproché ses cases de nos habitations, de le conduire vers une vie meilleure.
Ne vous semble -t-il pas que le pacte qui s'est tacitement scellé entre ces peuples africains et nous, sur les champs de bataille de France, où ils sont venus combattre vaillamment à nos côtés et nous apporter l'utile concours de leur courage, nous crée l'obligation de les sortir de l'état primitif dans lequel ils vivent encore? Ils ne comprendraient pas notre abandon. Et il ne peut convenir ni à notre dignité, ni à notre équité d'avoir contracté envers eux une dette que nous nous refuserions de payer.
Lorsque je parcourais les régions de l'Oubangui je me souviens qu'un chef important, venant vers nous, voulut conclure avec le représentant d'une nation qu'il comprenait être grande et forte, un traité indissoluble d'amitié. Je dus me soumettre au rite qui consacrait seul à ses yeux cette union. Cela consistait à se laisser inciser légèrement l'avant-bras et le chef noir en faisant autant, il convenait de frotter le bras de l'un contre celui de l'autre. C'était ce que ces indigènes dési-
gnent sous l'expression de « l'échange du sang ». Il consacre à leurs yeux une indissoluble alliance.
Sur nos champs de bataille nos braves Sénégalais ont fait avec nous rechange du sang. L'alliance scellée avec eux doit être autant respectée par nous qu'elle est sacrée pour eux. Nous ne pouvons faillir à ce qu'eux considèrent comme un engagement d'honneur et dont il ne peut nous convenir d'atténuer la portée.
L'étude des primitifs africains nous montre leur esprit, leurs mœurs tout autres que ce que l'on se figure généralement. Leurs conceptions procèdent d'un autre point de départ car ils furent isolés du contact de notre civilisation, mais ce serait nier l'évidence que de leur refuser un certain degré et d'intelligenc et de civilisation. Nés d'eux-mêmes, peut-on dire, car ils forment dans les régions du centre africain un îlot séparé jusqu'aux temps modernes de toutes relations avec les autres peuples du monde, ces sentiments se sont cependant développés et perfectionnés.
On trouve chez eux des manifestations tangibles d'intelligence dans les industries auxquelles ils se livraient déjà lorsque nos voyages d'exploration les ont surpris dans cette vie simple dont ils pensaient, sans doute, ne jamais sortir. Même en nous plaçant à notre point de vue personnel, ce qui, au surplus, est une conception de valeur relative, nous trouvons chez ces peuplades des
perfectionnements, j'allais dire, des raffinements qui surprennent.
En agriculture ils en remontreraient, soit dit sans vouloir humilier nos braves paysans, à plus d'un cultivateur de quelque coin isolé de la Vendée ou de la Bretagne. C'est ainsi que là-bas, les cultures combinées sont de règle. Et ma surprise fut grande quand, pénétrant dans le bassin du Tchad, je vis, s'étendant à perte de vue, des champs de sorgho entre les brins duquel croissait du maïs alors qu'encore le sol était recouvert de plants de concombres ou de courges. Vite venu le maïs est arraché au bout de trois mois, puis le sorgho mûrit et l'année s'achève avec une production de fruits de cucurbitacées qui couvrent le sol. 11 n'est pas besoin d'être spécialiste en la matière pour reconnaître là la preuve d'une indéniable aptitude à la production culturale.
Ce simple fait suffit pour montrer tout ce que l'on pourra obtenir d'une semblable population quand, remplissant envers elle ce qui doit constituer à nos yeux un devoir, nous les conduirons vers un mieux être venu d'une production plus perfectionnée encore par l'apport de cultures nouvelles dont les rendements auront une valeur commerciale d'exportation.
Vers ce but doivent tendre tous nos efforts. Et l'on comprend sans peine toute la distance qui existe entre le commerce fait seulement des produits primitifs, venus sans soin, et dont des ré-
coites abusives feront vite tarir les sources et celui qui sera établi sur l'exploitation méthodique du sol. Sur certains points de notre territoire africain qui, suivant l'expression d'Elisée Reclus, constitue « notre terre d'élection » notre action a été, il faut le dire, nuisible et coupable. Nuisible parce que nous avons détruit par des récoltes abusives les ressources naturelles sans les remplacer par rien. Coupable parce qu'au lieu de montrer aux indigènes le moyen d'améliorer leur bien-être en faisant rendre au sol, par la culture, une production plus élevée nous les avons incités à devenir nos complices inconscients de cette œuvre de déprédation et de spoliation dont certains de nos territoires ont été le théâtre.
11 est dans l'ordre normal des faits de la nature de voir s'accomplir, sous les efforts de l'homme, des modifications qui font plier les forces vives vers la satisfaction de ce qui constitue les exigences de la vie matérielle. On conçoit, certes, que l'homme primitif puisse vivre de ce que donne cette nature lorsque peu nombreux encore la place ne lui est pas limitée. L'espace est à lui. Au besoin il transporte sa demeure et va vers des centres plus riches lorsqu'il a épuisé la région où il s'était primitivement et temporairement fixé. C'est le nomadisme. Or n'est-ce pas la première manifestation du progrès que de fixer l'homme au sol, de faire naître en lui le sentiment duquel tant de conceptions découlent celui
delà propriété ? Dès ce moment la vie change et la production raisonnée commence. L'ère de l'agriculture naît.
C'est vers cette seconde étape de la vie que nous devons conduire les indigènes dont nous avons, par le fait même de notre pénétration, accepté la tutelle. Ne pas le comprendre serait non seulement manquer à une obligation, à un devoir, mais méconnaître notre propre intérêt. Et ce qu'il peut y avoir de plus surprenant dans notre œuvre de colonisation c'est que de semblables principes de base puissent être encore discutés, c'est-à-dire ignorés de ceux-là mêmes qui ont accepté la charge, la mission devrait-on dire, eo attachant à ce mot sa valeur la plus haute, de les conduire vers une vie meilleure, plus civilisée.
Certes cette civilisation définitive ne peut naître que de l'organisation de la production agricole et, suivant la méthode que j'ai adoptée dans cet ouvrage, je laisse la parole aux faits, pensant qu'ils se chargeront de démontrer, bien mieux que ne pourraient le faire tous les raisonnements du monde, ce qu'il s'agit de vérifier.
Dans un précédent chapitre j'ai montré la nécessité pour chaque nation de posséder les sources de production des matières premières qui doivent alimenter ses industries sous peine de placer celles-ci dans un état d'équilibre instable, qui, sous la pression des événements, peut aisé-.
ment se rompre et entraîner dans sa chute celle de l'industrie elle-même. Il n'est pas dans cet ordre d'idées de fait plus démonstratif, plus probant que celui qui nous vient de l'examen de l'industrie cotonnière. La France qui, avant la guerre, rappelons-le encore, importait pour cinq à six cents millions de coton a, au cours de l'année 1917, exporté près d'un milliard d'or pour payer l'approvisionnement en coton dont elle avait besoin. Besoin croissant d'une part, hausse de l'autre comptent au nombre des causes agissantes, mais à la base le fait dirimant est l'industrialisation par les nations productrices d'une quantité sans cesse croissante de la matière première. Menace grave pour un avenir prochain. Elle risque de ruiner, d'un coup, une de nos plus importantes industries.
Carie mouvement qui s'accentue ainsi n'est pas basé sur des causes factices. 11 ne résulte ni de spéculations, de trust ou de boycottage mais il est né de la raison qu'il y a plus d'intérêt pour un pays à industrialiser la matière première qu'à la vendre brute. Les chiffres qui suivent vont le démontrer : avant la guerre le prix du kilogramme de coton brut (de 28 millimètres de long) était de 2 francs ; après filature il s'élevait à 3 francs et après tissage à 4 fr. 50. Actuellement ces mêmes produits ont une valeur respective de G fr. 60 pour le coton brut, de 11 francs pour le filé et de 14 fr. 50 pour le tissé. Ces prix étant
ceux payés par l'Intendance. Entre chaque opération le bénéfice laissé aux manufactures est d'environ 20 % de la différence de prix.
Ces indications, pour sommaires qu'elles sont, suffisent, semble-t-il, pour montrer tout le profit qu'il y a, pour le pays producteur, à opérer la transformation de la matière première. Dès lors il ne faut pas douter que toute nation productrice de coton voudra, dans un délai plus ou moins long, suivant ses forces manufacturières, ne livrer dans l'avenir qu'un coton transformé en tissus.
11 faut alors se demander ce que deviendra notre industrie cotonnière car, jusqu'à l'heure présente, nous ne produisons rien ou, pour parler avec plus de précision, juste assez pour démontrer la possibilité de produire dans l'avenir. Ce ne sont donc jusqu'à présent que ce que l'on peut appeler des échantillons industriels, mais ils sont déjà parfaitement démonstratifs. Ils montrent jusqu'à l'évidence que le coton de certaines de nos colonies a toutes les qualités que réclame l'industrie ; qu'il peut être produit sur des étendues telles qu'il peut, et bien au delà, pourvoir à nos besoins industriels ; qu'enfin il sera produit, à la condition de lui appliquer des méthodes rationnelles, à un prix qui, tout en laissant un large bénéfice au producteur, sera suffisamment bas pour donner au manufacturier de sérieux profits.
On se demandera sans doute comment, en pré-
sence d'une telle situation, l'administration n'a pas fait tout le nécessaire pour que cette culture s'installe, s'organise et se développe, et comment d'autre part il ne s'est fait aucun groupement de capitaux privés pour exploiter une production dont le placement de la matière première trouve, d'avance, preneur pour toutes quantités, et qui peut laisser des bénéfices certains.
Tout d'abord il convient de dire qu'ici l'administration a complètement et consciencieusement rempli la part de tâche qui lui revenait. Les stations expérimentales, les jardins d'essais des colonies, ont déterminé les possibilités culturales et économiques. Des rapports très consciencieux, très documentés ont relaté les expériences faites et ont montré la voie à suivre. 11 en résulte, disonsle de suite, qu'une seule contrée se classe au premier rang pour produire dans l'avenir tout le coton dont nous aurons besoin. Cette région c'est notre Soudan occidental. C'est cette contrée que dédaigneusement on nous abandonnait sans conteste. « Sables désertiques » disait-on. L'Egypte aussi n'était que terres désertiques avant que les barrages du Nil n'en aient fait une des contrées les plus productrices du globe. Or cette région a toutes les qualités requises pour devenir une Egypte. Notre Nil, à nous, c'est le Niger. Il coule au milieu de vallées fertiles où des millions d'hectares attendent d'être vivifiés par l'irrigation pour acquérir, du coup, la même valeur que les terres
égyptiennes, c'est-à-dire plusieurs milliers de francs l'hectare.
A cette région du Niger s'ajoutent encore les terres qu'arrose le fleuve Sénégal. Là, déjà, par les soins de l'administration, des barrages ont élé construits. Des milliers d'hectares sont donc prêts à recevoir la culture quand l'initiative privée voudra se décider à accepter le don qu'on lui offre.
Et quoi, dira-t-on, nulle tentative n'a été faite dans ce sens, alors que de si belles perspectives s'offrent à tout esprit d'initiative ? Quelle en peut être la cause ? G est, avant tout, le manque d'esprit d'entreprise et plus encore le manque de conscience de la nécessité de ne réaliser de semblables organisations que sous le contrôle d'une technicité suffisante. Car si chez nous on admet que pour construire un pont il faut être ingénieur comme pour plaider une cause être avocat, par contre on s'imagine trop volontiers que chacun peut être agriculteur et mieux encore faire œuvre de colonisation. Lourde faute dont un trop grand nombre d'initiatives portent la tare et dont nos colonies subissent les néfastes conséquences.
Cet esprit nuisible, que de fois n'ai-je pas eu l'occasion de le constater ! Demandant un jour à un capitaliste s'il avait un homme pour diriger l'entreprise de culture de bananiers dont il venait me parler :
— Oh ! me dit-il, j'ai un homme qui convient admirablement.
— De quelle école sort-il, demandai-je.
— Mais d'aucune école, c'est un ancien capitaine, il saura commander les hommes.
Est-il besoin d'ajouter qu'il fallut peu d'années pour épuiser les ressources de notre capitaliste et ruiner l'entreprise avant même qu'elle soit arrivée à la période de production. On avait créé la plantation sur un terrain pierreux et infertile au lieu d'utiliser le fond d'une vallée qui était proche et convenait fort bien à cette culture. C'est que les terres du plateau avaient paru plus salubres.
De ces exemples j'en citerais à la douzaine. Je demande seulement la permission d'en dire un autre qui se rapporte au coton.
Je vois, un jour, entrer dans mon cabinet deux personnes dont une portait un assez volumineux paquet. Après un court préambule le porteur du paquet m'explique qu'il s'agit là d'un ballotin de coton venant de la côte est d'Afrique dont il tient à me faire constater l'authenticité d'origine avant que de l'ouvrir. Cette constatation étant faite, il éventre le sac duquel s'échappe un flot de coton du plus bel aspect. Un examen sommaire, tel qu'il pouvait être fait sans le secours du microscope, me permit cependant de reconnaître qu'il s'agissait là d'un très beau produit. Le fait était loin de me surprendre car je savais la qualité qu'acquiert cette fibre sous un climat chaud et sec. Je déclarai donc, sans réticence, à mon visiteur que ce coton était parfait.
Alors se tournant vers la personne qui l'accompagnait il lui dit :
« Vous le voyez le coton est de premier ordre et une entreprise basée sur la production d'une semblable matière ne peut donner que des résultats remarquables. »
J'arrêtai net mon visiteur dans ses assertions et lui déclarai, qu'au contraire de son opinion, je considérais que toute entreprise culturale, ayant pour base la production du coton dans cette région, devait échouer, et j'eus toutes les peines du monde à lui faire comprendre que les bases d'une entreprise ne pouvaient reposer uniquement sur la qualité du produit, mais qu'il fallait faire entrer en ligne de compte le prix de revient dont le facteur économique commandait les données.
Est-il besoin d'ajouter que mon interlocuteur se retira fort mécontent ? On le devine, car ce qu'il voulait c'était une approbation et non un avis motivé.
Surprendrai-je beaucoup en disant qu'un peu plus tard la société pour la production du coton dans la région dont il vient d'être question avait été créée ? Elle eut le sort qu'il était aisé de lui prédire. Après avoir épuisé un capital de plusieurs centaines de mille francs, elle liquida.
On devine combien de semblables exemples sont désastreux. Ils éloignent, à tout jamais, ceux qui se sont si imprudemment aventurés et qui, au lieu de s'en prendre aux hommes qui les ont in-
duits en erreur, accusent la chose elle-même et ne veulent plus entendre parler d'entreprises coloniales.
Mais si telle est la solution qui se peut présenter à un esprit superficiel, tout autre est la conclusion qui s'impose, et il est profondément regrettable que tant d'entreprises coloniales aient sombré faute de s'être entourées de garanties suffisantes et sur la valeur de l'idée elle-même qui préside à une création, et surtout, peut-être, sur la technicité de ceux qui doivent la conduire. Car il ne s'agit pas d'avoir des conceptions générales, des idées théoriques et des aptitudes approximatives, il faut, de toute nécessité, que celui qui est chargé de conduire de telles entreprises connaisse à fond toutes les données sur lesquelles se fonde leur succès, car toute organisation de ce genre doit se baser sur une série de contingences qui ne résultent pas uniquement des avantages que peut présenter l'exploitation de telle ou telle plante. Les calculs spéculatifs ne valent qu'en tant qu'ils sont étayés par des données précises qui prévoient tous les facteurs du problème en tenant compte de leur action relative permettant d'établir une solution dont rien ne pourra amoindrir la valeur absolue.
Et puisque nous avons pris le coton comme agent de démonstration, disons que le fait de constater par exemple qu'il pousse bien, serait-ce même spontanément dans telle ou telle région, ne devra nullement conduire à la déduction pratique
que la culture, j'entends la culture industrielle à haut rendement, y pourra être utilement développée. C'est une erreur de conception très souvent accréditée que celle qui consiste à croire que les indications fournies par la nature sont à cet égard dirimantes. Il s'en faut de tout qu'il en soit ainsi. Un seul fait suffira à le démontrer. La plus grande part du coton fourni à l'industrie provient, ai-je dit, des Etats-Unis. Le coton y venait-il avant que les premiers essais culturaux aient été faits ? Nullement. Eloignons donc ce facteur. Admettons que les conditions du sol soient bien adaptées aux exigences de la plante. Admettons encore que l'alternance ou la stabilité des saisons constituent un climat parfaitement approprié. Aurons-nous dès lors des indications suffisantes pour entreprendre cette culture ? Assurément non. A ces conditions favorables viendront encore s'ajouter celles des transports faciles. Est-ce assez ? Non encore, car cette culture exige à certains moments une maind'œuvre abondante. Si elle nous fait défaut ou si elle doit être payée à un prix trop élevé ce sera encore une condition prohibitive à l'organisation industrielle de cette culture. Ce n'est donc pas chose simple, et surtout ce n'est pas œuvre de hasard, que l'organisation d'une culture nouvelle dans un pays nouveau. Il faut pour l'entreprendre avec toutes les chances de succès « être du métier » d'abord, étudier ensuite toutes les conditions et forces contingentes.
On peut dire que toutes les nations d'Europe qui industrialisent le coton ont entrevu la gravité du problème de l'approvisionnement en matière première. L'Angleterre, nation colonisatrice par excellence, aux conceptions larges, aux prévisions à longues portées, s'est dès longtemps préoccupée de la situation. Déjà les Indes lui fournissent une part de son approvisionnement. Mais il n'est pas douteux que ses vues sur l'Egypte ont été surtout guidées par le souci de s'assurer cette source de production. Elle l'a prouvé par les incessants efforts qu'elle a continué de faire. Les hostilités actuelles n'ont pas détourné ses pensées de cette question, pas plus que les sacrifices très lourds que lui impose, à elle aussi, cette guerre ruineuse, n'ont affaibli les ressources qu'elle a entendu consacrer à la mise sur pied du vaste plan qu'elle a conçu et dont la réalisation s'imposait pour le développement d'une de ses principales industries. Aussi malgré la guerre les études ont-elles été poursuivies. On a reconnu que les régions du Nil-Bleu pouvaient fournir de vastes surfaces où cette culture réussirait. Et, en pleine guerre, 50 millions ont été consacrés à l'extension de cette culture dans les régions neuves du Soudan égyptien.
C'était, chez nos ennemis, une préoccupation active que d'assurer la production du précieux textile. La réalisation de leur rêve du « Mittel- Africa » eût apporté sans doute une solution à cette
question. Il nous appartient de nous en souvenir afin de conformer nos volontés et nos actes aux résultats économiques que nous voulons obtenir.
La Russie elle-même, par un vigoureux effort, fait au Turkestan et en Transcaucasie, est arrivée à un résultat pratique puisque, malgré l'énorme quantité dont elle a besoin, elle n'importait plus que les sortes spéciales que ces territoires étaient incapables de produire. Du même coup elle a donné à des terres semi-désertiques une valeur considérable. Là encore l'irrigation a accompli le miracle dont l'Egypte est le plus bel exemple.
Et nous, qu'avons-nous fait ? J'ai parlé de la mise au point de la question par les soins de l'administration coloniale. Des comptes rendus de ces essais ont mis le public au courant de l'état de la question. Mais le public, et plus encore la haute finance, s'en sont désintéressés. A leurs yeux l'affaire portait deux tares : elle était coloniale et, par surcroît, agricole. Pour tout esprit avisé ce devrait être au contraire deux garanties si Ton s'entoure des compétences nécessaires. Mais, ainsi que l'a si clairement montré M. Victor Gambon dans son excellent livre ', notre haute finance préfère s'occuper des opérations à court terme et à gros bénéfice, tels les emprunts de quelque Etat sud américain, que de s'atteler à une besogne où il faut s'assurer des compétences.
Sur l'initiative de M. Méline il fut fondé un